REVUE
ENCYCLOPÉDIOUE;
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
OU
ANALYSE RAISONNÉE
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES
DANS LA. LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS,
PAR UNE RÉUNION
DE MEMBRES DE L'INSTITUT,
ET d'autres hommes DE LETTRES.
{^toiè lèi iicj QjXomiecj . )
TOME XIL
PARIS,
AU BUREAU CENTRAL DE LA REVUE ENCYCLOPEDIQUE, Rue d'Enfer-Saint-Michel, n'' 18.
ET CHEZ ARTIIUS BERTRAND, RUE HAUTEFEUILLE , N° 25.
LONDRES. TREUTTEL ET WiÏRTZ, ET DKLAU ET C^'^'
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OCTOBRE 1821
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« Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »
Bacon.
c L'art n'est autre chose que le contrôle et le registre des meilleures
productions A contrôler les productions (et les actions)
d'un chacun , il s'engendre envie des bonnes , et mépris des mau- vaises. »
MONTAIGÎÎE.
a Les belles -lettres et les sciences, bien étuâlie'es et bien comprises , sont des instrumens universels de raison^ de vertu , de bonheur. »
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE ,
OU
ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES
Des productions les plus remarquables dans Ici Littérature y les Sciences et les Arts»
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L MÉMOIRES, NOTICES,
LETTRES ET MÉLANGES.
De l'enseignement du chant, considéré comme l*un des objets essentiels qui doivent faire partie 4c l'instruction primaire et commune*
L'influence morale de la musique, consacrée chez plusieurs peuples de l'antiquité , surtout chez les Grecs , par leur lé^çislation et par leurs institutions publiques , avait été presque entièrement méconnue ou mal diri- gée dans nos tems modernes. C'est dans quelques états de l'Allemagne qu'on a commencé à considérer le chant et la musique , non point comme un art de luxe et d'agrément, exclusivement réservé aux classes riches, mais comme un attribut général de l'humanité , que
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l'instruction commune et publique doit développer. Aussi, dans ces états, la plupart des instituteurs pri- maires sont en même tems chargés d'exercer leurs élèves à chanter.
La musique est un moyen essentiel de la culture de l'homme ,* elle se lie à la fois à l'éducation physique et gymnastique , en développant chez lui les organes de la voix , en augmentant la force des poumons et de la poitrine; h Véducation morale et intellectuelle, en éveillant dans son cœur des sentimens de bienveillance et d'amour, en donnant à son intelligence plus de mou- vement et de vivacité. Elle est destinée à pénétrer son ame d'impressions profondes , douces et variées , à polir ses mœurs, à embellir son existence, à relever la so- lennité des rites religieux , à ranimer le courage dans les combats , la gaîlé dans les fêtes ; elle répand sa bienfaisante influence dans le sein des familles; elle contribue à charmer les loisirs de l'homme studieux , à délasser sa tête , à inspirer son génie , à fixer la légè- reté de l'homme du monde, qu'elle rappelle, pour ainsi dire, en lui-même; à consoler le malheur, à prê- ter un nouveau charme à la prospérité ; elle verse enfin dans l'ame , avec l'oubli des douleurs et des peines de notre vie, le pressentiment d'une autre existence, pure , douce , aérienne , céleste , dégagée de cette at- mosphère nébuleuse qui obscurcit nos plus beaux jours sur la terre.
La musique mérite d'être enseignée avec soin , même dans les classes inférieures du peuple: elle doit entrer dans l'enseignement des écoles primaires, comme la
DU CHANT. r
lecture, l*écriture, les élémens du calcul, de la géo- métrie et du dessin (i).
Peu d'individus, dans la société, sont assez favorisés des dons de la fortune pour pouvoir se procurer un instrument de musique et pour apprendre à s^en servir. Mais la nature, toujours libérale, a donné à chaque homme , dans la voix et dans le chant , l'instrument le plus agréable et le plus riche , par la variété infinie des sons qu'il peut produire. La voix humaine peut, mieux que tous les insirumens inventés par l'homme , pénétrer dans l'ame humaine , et en remuer fortement les fibres les plus délicates et les plus cachées : elle réunit tous les tons que les instrumens sont capables de former.
J'aime à saisir ici l'occasion de payer un tribut d'af- fection et de regrets h l'honorable mémoire de l'ancien prince primat, feu Charles Dalberg, grand-duc de Francfort, également recommandable par la noblesse et l'élévation de son esprit et par les rares qualités de son cœur , ami de l'humanité , comme tous les chefs des États devraient l'être , et qui rapportait toutes ses pensées au bonheur des peuples dont le gouvernement lui était confié. Cet excellent prince^ qui m'honorait de son amitié , et qui m'a souvent exposé ses vues sur l'améhoration de l'enseignement élémentaire et sur les rapports Intimes de celte améfioration avec la prospé- rité publique , avait senti la nécessité de comprendre l'enseignement du chant ou de la musique vocale au
(i) Koyez l'ouvrage intitulé : Esprit de la méthode de Pestalozzi. Milan, 1812. T. II, pag. a5a et suivantes.
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nombre des objets qui appartiennent à l'instruction primaire. Il avait surtout en vue, par ce moyen, d'adoucir et d'embellir la condition des individus des classes pauvres, de mettre à leur portée des plaisirs purs, simples et faciles, de réveiller et de nourrir dans leurs amas les deux sentimens qui honorent le plus l'homme à ses propres yeux; la douce et consolante piété, par laquelle il s'élève jusqu'à l'auteur de son élre;Vamour de ta patrie, qui étend et agrandit son existence , associée à celle d'un grand nombre de ses semblables. La musique vocale a formé , dès l'origine , une partie essentielle de l'instruction dans le célèbre institut de Pestalozzi ,àYverdun,et dans les deux ins- tituts d'éducation qui dépendent des beaux établisse- SDens agricoles d'Hofwil (i).«M. Felienberg la consi- dère, dit M. Pictet (2) , comme un moyen d'éducation, comme une ressource auxiliaire précieuse pour adoucir le caractère et les passions malveillantes , pour mettre l'harmonie entre les pensées et les sentimens, pour fortifier l'amour de l'ordre et du beau , pour animer l'instinct qui attache Thomme à son pays, et pour élever vers le ciel son imagination et ses vœux. Tous les élèves apprennent donc la théorie de la musique , et sont exercés au chant. C'est le dimanche qu'on
(1) Voyez Revue Encyclopédique ^ T. XI, pag. 495— 5i8.
(a) Voyez, dans l'excellent recueil intitulé alors : Hibliothèque Britannique^ et continué depuis, avec un égal succès, par les mêmes rédacteurs, sous le titre de Dibliutlièque universelle (cahier de fé- vrier iSia,pag. 247 et suivantes}, une lettre très-intéressante et détaillée sur les établissemens agricoles d'Hof>vil, fondes et dirigés par M. Felienberg.
DU CHANT. 9
prend pour celte étude , ainsi que pour la lecture , le calcul à la plume , un peu de dessin et de géométrie.... Les enfans chantent en partie des cantiques ou des chansons nationales... »
Dans plusieurs écoles primaires de Suisse , on fait usage d'une méthode d'enseignement de la musique , inventée par MM. Pfeiffer et Nageli , de Zurich , qui ont eux-mêmes appliqué à l'art qu'ils voulaient rendre populaire , les principes de la méthode générale de Pestalozzi , en s'attachant à remonter aux premiers élémens , et h les faire , pour ainsi dire , trouver par les enfans (i). — Les principes déjà anciens de cette méthode nouvelle consistent à bien poser les bases de la science et de l'art , à ne donner dans les commen- cemens que peu de chose à étudier à la fois , à bien isoler et simplifier les élémens , à les rendre familiers les uns après les autres, en s'avançant par une gra- dation insensible et par une série continue , à ne rien mêler ni confondre de ce qui doit être distinct, à construire peu à peu la science , de manière qu'elle soit solidement établie dans l'esprit. Le résultat est de rendre les élèves , à la fm de leur cours d'instruc- tion , capables d'exécuter sur-le-champ avec précision
(i) M. Nâgeli a publié son travail à Zurich , en 1809 , sous ce titre]: Nouveaux élémens de Vart de chanter^ daprès la méthode de pFEiFFEB, adaptée à celle de Pestalozzi; il a préparé depuis, sur le même sujet , un ouvrage très-étendu , destiné à présenter une ex- position complète , plus claire et plus analytique , de cette méthode, qui paraît avoir obtenu les suffrages de beaucoup d'hommes éclairés, et qui est considérée par eux comme une découverte dans la science, et comme un perfectionnement de l'art d'apprendre la musique.
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nombre des objets qui appartiennent à l^instruction primaire. Il avait surtout en vue, par ce moyen, d'adoucir et d'embellir la condition des individus des classes pauvres, de mettre à leur portée des plaisirs purs, simples et faciles, de réveiller et de nourrir dans leurs âmes les deux sentimens qui honorent le plus l'homme h. ses propres yeux; la douce et consolante piété, par laquelle il s'élève jusqu'à l'auteur de son élTe;Vamour de la patrie, qui étend et agrandit son existence , associée à celle d'un grand nombre de ses semblables. La musique vocale a formé , dès l'origine , une partie essentielle de l'instruction dans le célèbre institut de Pestalozzi , à Yverdun , et dans les deux ins- tituts d'éducation qui dépendent des beaux établisse- ,!3Qens agricoles d'Hofwil (i).«M. Fellenberg la consi- dère, dit M. Pictet (2) , comme un moyen d'éducation, comme une ressource auxiliaire précieuse pour adoucir le caractère et les passions malveillantes , pour mettre l'harmonie entre les pensées et les sentimens, pour fortifier l'amour de l'ordre et du beau , pour animer l'instinct qui attache l'homme à son pays, et pour élever ver» le ciel son imagination et ses vœux. Tous les élèves apprennent donc la théorie de la musique , et sont exercés au chant. C'est le dimanche qu'on
(1) Voyez JRei'ue Encyclopédique, T. XI, pag. 493 — 5 18.
(a) Voyer, dans Texcellent recueil intitulé alors : Bibliothèque Britannique, et continué depuis, avec un égal succès, par les mêmes rédacteurs, sous le titre de BiMiuthèque universelle (cahier de fé- vrier iSia,pag. 247 et suivantes^ une lettre très-intéressante et détaillée sur les établissemens agricoles d'Hofwil , fondés et dirigés par M. Fellenberg.
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DU CHANT. 9
prend pour celte étude , ainsi que pour la lecture , le calcul à la plume , un peu de dessin et de géométrie.... Les enfans chantent en partie des cantiques ou des chansons nationales... »
Dans plusieurs écoles primaires de Suisse , on fait usage d'une méthode d'enseignement de la musique , inventée par MM. Pfeiffer et Nageli , de Zurich , qui ont eux-mêmes appliqué à l'art qu'ils voulaient rendre populaire , les principes de la méthode générale de Pestalozzi , en s'attachant à remonter aux premiers élémens , et à les faire , pour ainsi dire , trouver par les enfans (i). — Les principes déjà anciens de cette méthode nouvelle consistent à bien poser les bases de la science et de l'art , à ne donner dans les commen- cemens que peu de chose à étudier à la fois , à bien isoler et simplifier les élémens , h les rendre famihers les uns après les autres, en s'avançant par une gra- dation insensible et par une série continue , à ne rien mêler ni confondre de ce qui doit être distinct, à construire peu à peu la science , de manière qu'elle soit solidement établie dans l'esprit. Le résultat est de rendre les élèves , à la fm de leur cours d'instruc- tion , capables d'exécuter sur-le-champ avec précision
(i) M. Nâgeli a publié son travail k Zurich , en 1809 , sous ce titre]: Nouveaux élémens de Vart de chanter^ diaprés la méthode de PFEiFFEn, adaptée à celle de Pestalozzi; il a préparé depuis, sur le même sujet , un ouvrage très-étendu , destiné à présenter une ex- position complète , plus claire et plus analytique , de cette méthode, qui paraît avoir obtenu les suffrages de beaucoup d'hommes éclairés, et qui est considérée par eux comme une découverte dans la science, et comme un perfectionnement de l'art d'apprendre la musique.
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et fermelé les morceaux les plus diflicilcs; enfin^ celle méthode n'est qu'une application à la science musicale de la marche analytique et philosophique tracée par Bacon, Locke, J.-J. Piousseau, Condillac , Destutt- Tracy , Cabanis, etc., et qui doit s'introduire dans toutes les scijnces et dans tous les arts , pour assurer leur marche et pour accélérer leurs progrès.
La Société établie à Paris pour i'ainélioration de l'enseignement éléinentaire, , qui a si bien mérité des classes pauvres et industrielles , et qui a contribué si puissamment à relever et à perfectionner en France Tinstruclion primaire trop long-tems négligée , ou très- inccmplète , et même vicieuse , s'est aussi occupée d'introduire des leçons de chant dans les écoles d'en-
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seignement n)utucl. Cette heureuse innovation a déjà commencé à produire d'excellens elTets, et surtout des résultats moraux Irès-remarquables.
L'un des membres de la même société, M. Amoros, Espagnol naturalisé Français , auquel nous sommes redevables de la fondation d'un gymnase normal , civil et militaire (i) , où les jeunes gens se livrent, sous la direction de maîtres habiles , aux divers genres d'exercices propres à développer leur force et leur adresse, n'a point oublié de comprendre la musique au nombre de ces exercices, puis4u'elle contribue efficacement h fortifier les poumons et les organes de
(i) Ce gymnase est établi à Paris , place Dupleix , entre le Champ- de-Mars et la barrière de Grenelle. Voy, ci-dessus, i?ef . Enc. T. X pag. 464. )
DU CHANT. 11
la voix; et il a principalement insislé sur la puissance morale de cette partie de l'instruction (i).
Comme nous aimons à signaler tous les procédés nouveaux ou perfectionnés qui caractérisent l'avance- ment d'une science ou d'un art, à mesure qu'ils sont appliqués avec succès, nous avons invité, par ce motif, un de nos estimables collaborateurs (M. Francoeur) , juge très-compétent dans cette matière, h écrire la Notice qui va suivre , dans laquelle on fait connaître plusieurs méthodes nouvelles employées depuis peu pour apprendre la musique.
«Si la musique vocale, dit M. Amoros (2) , a perdu de sa dignité primitive;, et surtout de son influence, depuis qu'elle a cessé d'être populaire ou générale , et qu^'elle s'est réfugiée dans des cloîtres ou sur les théâ- tres , pourquoi ne chercherait-on pas à lui rendre son ancienne splendeur, et à la faire servir à l'amélioration de nos mœurs , de notre caractère, de notre organisation même et de notre tempérament?.... Qutl obstacle pour- rait empêcher de mettre en pratique des conceptions aussi heureuses?» M. A. Jullien , de Paris.
(1) Voyez l'ouvrage intitulé : Cantiques religieux et moraux, ou la Morale en chansons^ à l'usage des enfans des deux sexes ; ouvrage spécialement destiné aux élèves qui suivent les exercices du cours d^ éducation physique et gymnastique^ dirigé par M. Amo- ros.— Paris, 1818. Un vol. in-i8 de 267 pages, et musique gravée pour les mêmes cantiques, 48 pages.— Consultez, au moyen de la table des matières, article Musique, les pages de ce petit recueil , où il est question des effets moraux de la musique^ et de son utilité dans l'éducation.
(2) Même ouvrage déjà cité, page 195.
12 DIVERS PROCÉDÉS
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NOTICE
sua DIFFÉRENS PROCÉDÉS MIS EN USAGE DEPUIS QUELQUES ANNÉES POUR ENSEIGINER LA MUSIQUE^par MM* ChORON,
Massimino , WiLHEJi et Galin.
L'exécutiox musicale présente de si grandes difficultés qu'on doit être étonné qu'il y ait un aussi grand nombre d'habijes musiciens. Je ne parle pas de ces artistes fameux faits pour exciter l'admiration générale, par le talent qu'ils déploient à exprimer et orner les morceaux qu'ils exécutent; ces hommes sont toujours fort rares ; la nature est avare de toutes les productions extraordinaires : mais je veux designer ici cette foule d'artistes des deux sexes, qui font chaque jour les délices de la société. Lire un mor- ceau de musique à livre ouvert, et le rendre, soit par la voix, soit sur un instrument, est un talent si ordinaire , qu'il semblerait que l'art musical soit d'une extrême faci-» lité; et cependant, lorsqu'on y songe, on reconnaît qu'il n'en est peut-être pas un qui exige plus d'études , de tems et de dispositions naturelles.
La cause de cette singularité se découvre aisément. Les principes de la musique sont simples et peu nombreux , la conception n'en est pas embarrassante ; il ne faut que quelques dons naturels pour les goûter , et le tems néces- saire pour les mettre en pratique; un très-long exercice est une condition indispensable au succès; et comme, dès le commencement, cette étude porte avec soi ses jouis- sances , chaque effort est un plaisir qui ne coûte rien, et ou ne s'aperçoit pas soi-même du tems qu'on y passe. Je ne sais si les célèbres Viotti et Baillot, lorsqu'ils charment leur auditoire, éprouvent maintenant plus de plaisir que
1^ D'ENSEIGNEMENT MUSICAL. 13
lorsque, débutant dans la carrière, ils tiraient de leurs violons des sons discordans dont ils fatiguaient le voisinage. jkf Plusieurs modes d'enseignement ont récemment été employés. Il semblait, à entendre leurs auteurs, que de nouveaux artistes allaient être improvisés , et qu'avant peu leurs jeunes disciples seraient capables de lutter avec des professeurs formés par le tems et l'étude. S'il est des hommes qui se révoltent contre toutes les nouveautés et qui les repoussent de toutes les puissances de leur être , il en est d'autres, au contraire, pour qui toute idée neuve est un bien qu'ils accueillent avec empressement, avant que l'expérience en ait garanti les avantages. Le public, d'abord entraîné par des promesses flatteuses que l'événe- ment n'a pas réalisées , est revenu de sa crédulité ; il a reconnu que rien ne peut dispenser de l'étude, surtout dans l'art musical, où l'empire de l'habitude et un long exercice sont des conditions nécessaires. S'il est vrai , comme je n'en doute pas , que toute la difficulté de l'exé- cution musicale cède à une longue étude , aidée de quel- ques dispositions naturelles, un enseignement bien dirigé doit surtout avoir pour but d'abréger un peu cette durée, en rendant les premiers essais plus faciles et plus agréables. Parmi les personnes qui ont donné de nouveaux modes d'enseignement de la musique, je citerai d'abord M. Mas- siMiNO : une voix agréable, une belle méthode, des chants heureux, un talent véritable, tout se réunissait pour attirer l'affluence à des leçons, d'ailleurs pleines d'agrément. Quoiqu'on puisse, par des leçons spéciales de musique vo- cale, apprendre à déchiffrer un morceau à livre ouvert, cependant chacun sait que cette faculté naît d'elle-même , en apprenant à jouer d'un instrument : l'habitude d'en- tendre sortir des sons, par le mécanisme des doigts , à la seule vue des notes , dispose naturellement la voix à pro-
lA DIVERS PROCÉDÉS
férer les mêmes intervalles. La science de la lecture delà musique se crée aussi d'elle seule par l'usage des instru- mens , et l'on sait bientôt, sans y songer , écrire les notes lorsqu'on les sait lire. M. Massimino a imaginé, au con- traire, de faire apprendre la lecture par l'écriture; cette idée ne paraît pas heureuse. Ce n'est assurément pas une chose très-difficile que d'écrire et de lire ensuite tous les intervalles musicaux : en pratiquant cette double opéra- tion, que l'on procède vite ou lentement dans l'exécution , cela est à peu près indifférent, et le tems ne fait rien à l'affaire : mais qu'il y a loin de là à exécuter un morceau de musique, en donnant à chaque note la très -courte durée qui lui appartient, et en exprimant 8, 16, 32 sons différens, et même plus encore, dans une seconde de tems!
M. Massimino présenta sa méthode ( 1 ) sous le titre d'enseignement mutuel, quoiqu'elle n'eût rien de com- mun avec ce genre d'instruction : je ne veux pas faire à cet habile professeur l'injure de croire qu'il ait voulu par là s'attirer les nombreux amis d'un mode dont l'expérience a consacré les succès : un homme d'un aussi grand mérite n'a pu que se tromper, parce qu'il ne connaissait pas exactement la méthode d'enseignement mutuel. La sienne
(1) Nouvelle méthode pour V enseignement de la musique, par FA<?c?é/-ic MASSiMino , de Turin; — i** partie y contenant l'exposition des principes, le mode d'organisation d'un cours d'après la nou- velle mélhode , l'indication des moyens d'introduire la méthode dans les écoles d'enseignement mutuel , et une première suite de solfèges avec accompagnement de piano, à la portée des voix les moins étendues. Prix : 5o fr. — 2* partie , contenant une série de solfèges à deux voix principales et une basse avec accompagnement de piano. Prix : 36 fr. Paris, 1S20 ; chez l'auteur, rue Montmartre, n* 180, et chez tous les marchands de musique.
D'EiNSEiGNËMENT MUiilCAL. 15
est plutôt une i'ormc particulière d'enseignement simul- tané. D'habiles artistes, M. Chelard , madame Davin , mademoiselle Renaud Dalain, dont les talens sont connus et estimés du public , ont réuni leurs efforts pour soutenir ce mode d'enseignement : le public n'a point vu ces ra- pides succès sur lesquels il avait compté , et l'aflluence a diminué.
Je me plais à reconnaître le talent de M. Massimino ; son solfège est composé de beaux chants; les accom- pagnemens en sont nobles et choisis , et il fera sans doute oublier nos vieux solfèges, dont les chants sont devenus surannés. Si les difficultés musicales n'en sont pas peut- être asseï graduées, et même si la lecture en est géné- ralement trop facile, l'excellent solfège à plusieurs voix, composé par M. Chelard {'j) , complète très-bien l'en- seignement. On aimera toujours à recevoir des leçons de ces habiles maîtres ; mais je ne crois pas que l'on continue d'apprendre à écrire la musique avant de la savoir lire.
La méthode de M. Choron doit former d'excellens lec- teurs. Sa classe est divisée en quatre sections, selon les différens degrés de force des élèves : chaque section a son chant, très-simple pour les uns, plus composé pour ceux qui ont acquis plus d'habitude : ces airs sont chantés d'abord à l'unisson ; mais les quatre sections forment ensuite un chœur, parce que toutes les parties sont composées de manière à pouvoir s'accorder ensemble. Cette méthode est ingénieuse; elle forme de bons lecteurs, et M. Choron, dont les utiles travaux, dans diverses branches de con- naissances, ont été si souvent heureux, obtient encore
(a^ Se trouve chez l'auteur, impasse Coquenard, et chez lemoine, rue de l'Echelle, n° 9.
16 DIVERS PROCÉDÉS
chaque jour des succès dans l'école de musique qu'il di- rige (i), et d'où sortent des artistes pour nos cathédrales et pour nos théâtres.
Dans le solfège de M. Choron , les notes sont disposées dans tous les intervalles, et sans former ce qu'on appelle proprement des chants : ce style de chapelle a paru à l'auteur plus propre pour former des musiciens, que s'il se fût servi de chants faciles à retenir ou à deviner. Mais lire les notes est la moindre partie de l'art de la musique ; le principal devoir de l'exécutant est de plaire : je ne crois pas qu'il soit utile d'habituer l'élève à proférer des sons rudes et sans ame , sauf à le forcer, lorsqu'il sera devenu lecteur, à faire un nouvel apprentissage de l'art du chant; il lui faudra perdre ses mauvaises intonations, changer ses formes vocales, et contracter de nouvelles habitudes, qu'il aurait dû prendre dès l'origine. Ecoutez un chanteur de village, sa voix est belle, les sons ont de la justesse; l'air, devenu populaire, est descendu jusqu'à lui; il le chante donc, et nul ne s'y trompe. Cependant, ses chants sont traînans , ses cadences heurtées , ses tenues âpres et saurngos;, et vous jugez, à ce chant intolérable, qu'au- cun art ne pourrait corriger des défauts qu'une longue habitude a enracinés.
L'ancienne amitié qui m'unit à M. Choron, me porte à lui présenter ces réflexions , moins comme une critique que comme un moyen de perfectionner son excellente méthode. Qu'il introduise dans chacune des quatre par- ties de son solfège des chants agréables , pour en rompre la monotonie et semer quelques charmes dans cette étude; qu'il oblige ses élèves à chanter avec grâce , et je pense
(4) Le pensionnat et l'école musicale de M. Gboron sont établis sur le bouIeTard du Mont-Parnasse, n" 4'.
D'ENSEIGNEMENT MUSICAL. 17
que j de toutes les méthodes d'enseignement simultané . la sienne obtiendra la préférence et survivra à son auteur.
La musique des églises est partout dans l'état le plus dé- plorable : il semble naturel, dans les villages, de recourir à l'école, souvent gratuite, pour en tirer les chantres et les enfans de chœur nécessaires à la célébration du service divin. C'est à cet ancien usage que le théâtre a souvent dû ses plus beaux ornemens ; et de jeunes paysans , qui auraient ignoré toute leur vie combien est précieux l'organe dont les avait doués la nature, sont devenus, sous cette influence, des artistes célèbres. M. Bocquillon-Wilhem , après avoir étudié avec attention l'enseignement mutuel , a conçu le dessein d'y introduire la musique, et de renou- veler les écoles d'où sortaient autrefois les plus belles voix.
Comme le mode que suit M. Wilhem est mis en activité à Paris, dans l'école de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, où chacun peut se rendre témoin des procédés et de leurs résultats ; que d'ailleurs cette méthode est très-bien ex- posée dans un ouvrage qu'il a récemment publié (i) , je me dispenserai d'entrer à ce sujet dans des détails qui
(i) Méthode élémentaire et analytique de musique et de chant, conforme aux principes et aux procédés de renseignement mutuel, et facilement applicable dans les institutions de tous les degrés ; adoptée pour les écoles d'enseignement mutuel , par la société d'ins- truction élémentaire. L'ouvrage sera composé de huit livraisons, hai première f actuellement en vente, se compose des tableaux et du guide des deux classes, et contient plusieurs feuilles coloriées ; elle se vend i4 fr.; chacune des sept livraisons suivantes coûtera 7 fr. On souscrit à Paris cher l'auteur, rue Saint-Denis, près le boulevard , n» 374; et chez Colas, libraire, rue Dauphine, n" 32.— On peut se procurer séparément le Guide de la classe préparatoire ; il est précédé de la préface de l'ouvrage et des pièces authentiques qui s'y rap- portent ; d'une introduction établissant trois degrés d'instruction musicale; de l'exposé sommaire dç la méthode ; enfin , d'instructions TOMB XII. 2
18 DIVERS PROCÉDÉS
auraient peu d'intérêt pour les lecteurs. Il est un point seulement sur lequel j'appellerai l'attention.
Les premiers principes de la musique sont enseignés sur un tableau, que M. AYilhe'm nomme V Indicateur pocal ; on y voit tracées des lignes horizontales , vides de notes , et imitant le papier réglé qu'on destine à recevoir l'écriture musicale. Une clef quelconque est placée sur l'une de ces lignes ; et, lorsque le maître, ou le moniteur qui le rem- place , pose le bout d'une baguette sur le tableau , les élèves se représentent une note au même point, et sur-le- champ profèrent le nom et le son de cette note comme si elle était tracée. En changeant de ligne, on fait naître de la sorte tous les intervalles , même ceux des dièzes et des ÎDémols , et Ton exerce la classe entière à lire et à chanter, sans avoir aucune pièce de musique sous les yeux. Ce st un spectacle assez curieux que d'entendre la voix des enfans suivre, à l'unisson, les gestes de leur maître, qui parcourt ainsi tous les points de son tableau. Ce qui distingue sur- tout cette méthode de toute autre, c'est qu'elle est mii- tuelle^ c'est-à-dire que les étudians s'enseignent les uns les autres, et que les leçons du maître ne sont pas nécessaires.
L'Indicateur vocal a été suggéré à M. "NVilhem par la lecture d'un ancien ouvrage de Sébaste Hayden , où ce mode est employé. Cette invention ingénieuse, abandonnée bientôt, est devenue féconde dans les mains de M. AVilhem. Cor .ne il importe que , hors de la classe, les élèves puis- sent l'exercer et se rappeler les leçons de chant qu'ils ont reçues, il leur montre qu'ils portent toujours avec eux un
générales, relatives à la première introduction du chant dansin établissement. Prix, a fr. a5 cent. , mêmes adresses déjà indiquées. Voye::, ci-dessus Rev. EnCfT, X, pag. 433. t
D'ENSEIGNEMENT MUSICAL. 19
indicateur vocal ; car , lorsque la main est ouverte , les cinq doigts disposés parallèlement imitent les cinq lignes d'une portée musicale , sur laquelle on peut marquer la place des différens sons de l'échelle diatonique. C'est ce qu'il nomme la main musicale.
Tous les professeurs qui ont voulu prendre connaissance de la méthode de M. "Wilhem, en ont reconnu les avan- tages ; le véritable talent et l'excellent esprit qui le dirige dans ses recherches sont généralement avoués; sa modestie le retient dans des limites trop étroites , et un artiste plus ardent que lui aurait sans doute donné plus d'éclat aux suc- cès dont ses efforts ont été couronnés dans plusieurs établis- semens publics. Les élèves del'école de Saint- Jean-de-Beau- vais se sont réunis à ceux de l'école polytechnique , pour célébrer les fêtes sacrées par des chants religieux, et ont mérité des distinctions honorables de l'ecclésiastique qui préside aux solennités de cette chapelle.
Il nous reste à traiter d'une dernière méthode d'ensei- gnenient de la musique . qui a été mise en action par M. GÎTlin. Ce professeur emploie aussi un tableau marqué de lignes sans notes, qu'il nomme /Tze/op/as^e; mais, comme son enseignement est dirigé dans le mode simultané , il n'a de commun avec celui de M. Wilhem que l'usage de ce tableau , pour l'exposition des principes. M. Galin a réclamé la priorité de l'invention, en prouvant qu'il ensei- gnait la musique à Bordeaux avant que M. Wilhem eût imaginé son indicateur vocal :mais, outre que l'indicateur vocal est la moindre des innovations du système de ce der- nier professeur, il a constaté qu'il n'avait aucune connais- sance des procédés de M. Galin. On a d'ailleurs pu suivre les traces de son invention dans les méthodes qu'il a suc- cessivement modifiées , méthodes dont l'idée lui a été sug- gérée par la lecture de l'ouvrage de Sébaste Hayden , qurt
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20 DIVERS PROCÈDES
M. Galin ne connaissait pas ; il est demeuré constant que M. Galin était, de son côté, inventeur du méloplaste et en avait rendu l'usage fécond , njais que M. Wilhem ne lui avait rien emprunté.
M. Galin divise sa classe en deux sections; et , s'îirmant de deux baguettes qu'il promène sur ce tableau, il impro- vise un air à deux parties, que les élèves solfient en chœur. Cet art de noter ainsi rapidement les lignes d'un duo an- nonce un talent particulier. Le sentiment de satisfaction que le spectateur en éprouve est un effet général. S'il était possible à M. Galin de faire mouvoir ensemble plus de deux baguettes , il noterait aussi facilement une partition à trois ou quatre lignes , à peu près comme un pianiste fait suc- céder les accords qu'il improvise. Pour suppléer à notre organisation, il a perfectionné le mode d'écriture musicale dont J. J. Rousseau a donné les principes. Les élèves peu- vent, sous la dictée et i la manière de l'écriture cursive , sans papier réglé, noter un chant quelconque. M. Galin trace ainsi sur un tableau une partition complète que la classe entière s'exerce à chanter sous sa direction.
Ces procédés sont développés dans un ouvrage intitulé : Exposition d^une nouvelle méthode pour V enseignement de Zrt 77^7is^^/?^é'(I). L'impression que j'avaiscprouvée envoyant la classe m'avait préparé au plaisir de lire cet ouvrage, et celui que j'ai ressenti a étéplus grand encore que je ne l'espé- rais: je l'ai lu plusieurs fois avec un grand intérêt. Les artistes sont très-rarement capables d'exprimer leurs idées sur les principes qu'ils adoptent ; la plupart des traités qui donnent les règles de la musique , sont rédigés dans un style inin- telligible, et dont l'incorrection est le moindre des défauts. L'ouvrage de M. Galin annonce un maître aussi versé dans
(i) Un vol. in- 8", i8ao. Rey et Gravier, libraires, quai des Au- gustin?, n" 55,
D'ENSEIGNEMENT MUSICAL. ,21
son art qu'habile à en exposer les doctrines : la partie mc- laphysiquc y est surtout traitée avec une profondeur digne de réflexion. Le seul regret que m'ait laissé cette lecture , c'est que les règles de la composition n'aient pas été écrites par le même homme ; c'est une entreprise digne de lui. Tous les ouvrages d'harmonie n'offrent que des catalogues d'accords , accompagnés des règles qui servent à préparer et à sauver les dissonances. Si, M. Galin écrit sur ce sujet , nous aurons le premier bon livre sur un art intéressant, peut-être inconnu dans ses principes des musiciens même^ qui l'exercent avec le plus de distinction.
Je terminerai cet exposé en manifestant mon opinion personnelle sur les méthodes dont je viens de présenter les bases. La méthode de M. Choron, qui est la plus ancienne, me semble plus propre à former des lecteurs, des croque^ notes, ainsi que l'expriment les artistes ; mais elle a de la sécheresse et de l'ennui; ses phrases, privées de chant , n'ontqu'une harmonie sanscharme. La méthode de M. it/as- ."s//7i//zo façonne les élèves à la mélodie; elle est plus propre à former des chanteurs qu'à commencer leurinstruction. Celle de M. TVilliem convient à renseignement mutuel , et doit rendre dans les écoles des services nombreux ; elle peut être appliquée en tous lieux , et n'exige nullement la pré- sence etlesconseilsdu maître. Enfin, la méthode de M. Galin me semble mériter la préférence sur tous les procédés d'en- seignement simultané, si toutefois un autre que lui est ca- pable de la mettre en action. C'est une bonne fortune pour ceux qui peuvent se confier à ses soins ; je les félicite de cet avantage, et je leur prédis des succès rapides et cer- tains (i). On impute à un savant musicien un pamphlet
(i) L'école musicale de M, Galin est établie à Faiis, rue de Ri- chelieu.
22 ÉTAT DES LETTRES
anonyme, où la mélhode de M. Galin est traitée avec une sévérité injuste ; je ne puis croire que cet écrit ait une ori- gine aussi recommandable : l'arrêt ne peut avoir de valeur que lorsqu'il est signé et molivé;ces deux conditions man- quent à cette diatribe injurieuse. Il n'est pas permis , pour rendre hommage aux talens des rivaux de M. Galin , de fermer les yeux sur son mérite personnel , que je me fais un devoir de reconnaître; commie, de son côté, M. Galin doit se soumettre à entendre louer des rivaux qu'on l'accuse, peut-être à tort , d'avoir traités avec peu d'égards , et dont il ne doit pas décrier les conceptions. Francota'r.
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Notice sur l'état des sciences et des lettres en Pologne , pendant l*a?inéc i8jg (i).
Cette Notice ne s'applique réellement qu'au royaume de Pologne, tel qu'il existe depuis le congrès de Vienne, en i8i4; c'est-à-dire, à la réunion d'une petite partie seulement des provinces jadis polonaises, qui, par le der- nier partage de la Pologne, étaient échues au pouvoir de l'Autriche et de la Prusse, et dont la population totale s'élève environ à trois millions d'habitans, tandis que l'an- cienne Pologne, dans son intégrité, en contenait près de seize millions. Cette partie du territoire polonais, sous le nom de royaume de Pologne,, ainsi que la ville libre de Cracovie et son territoire, jouissent des bienfaits du régime constitutionnel, dont elles sont redevables i\ l'empereur
(i) Une partie des renscigneniens, contenus dans celte Notice, nous a été transmise de Varsovie par un de nos correspondans, M. N. PnvMCRi. Nous avons profité, pour y faire des cliangcmcns et des additions, d'après l'autorisation qu'il nous a donnée, de plusieurs rommunicalions que nous avons obtenues dr quelques-uns de ses rompalriotes.
EN POLOGNE. 23
• Alexandre. Il n'en est pas de même du grand-duché de Posen, incorporé à la Prusse, ni de la Gallcle ^ conservée à l'Autriche, ni des neuf gouvernemens ou provinces, comprenant la Lithuanien la TJ^olhynie , la Podolie et V UkrainGj qui appartiennent à l'empire russe. Un même esprit et un même sentiment d'amour de la patrie et de confiance dans le caractère d'Alexandre continuent d'ani- mer ces membres dispersés de la grande famille polonaise.
Aucune partie d« l'ancienne Pologne n'a subi plus de changemens, soit dans l'organisation administrative, soit dans le système de l'instruction, que celle qui forme au- jourd'hui le royaume de Pologne. Après la chute de la ré- publique», en 1 795, les écoles reçurent toutes une organi- sation autrichienne ou prussienne. Le duché de Varsovie eut en partage un système en général tout allemand, mais auquel on mêlait quelques idées des méthodes françaises. Ce système avait pour but principal de propager les con- naissances relatives aux arts et aux métiers. Une rétri- bution fut exigée de ceux qui fréquentaient les écoles publiques, et des institutions particulières furent établies pour les hautes sciences. Depuis la création du royaume de Pologne, il s'est formé, de tous ces systèmes, un mé- lange qui paraît devoir prendre, de plus en plus, une cou- leur nationale. Le comité pour les livres élémentaires, composé presque entièrement de Piarisies ^ sous la pré- sidence de M. Lindé , paraît quelquefois pencher vers le retour de l'ancien ordre de choses ^ qui, au lieu de traiter avec une égale faveur les sciences et les belles-lettres, ac- cordait une attention, pour ainsi dire exclusive , aux études grammaticales et philologiques. Ce comité est chargé de faire composer, d'examiner et de choisir les livres élémen- taires destinés aux écoles , et il fait des rapports sur ce
n ÉTAT DKS LETTl^ES
sujet au ministère de rinstruclion publique (i). Il reste encore plusieurs améliorations à obtenir dans cette partie importante. On se plaint avec raison que les livres élémen- taires soient devenus, en faveur de quelques maisons de librairie, l'objet d'une sorte de monopole. Ordinairement, tout ouvrage élémentaire, approuvé et introduit dans les écoles par le gouvernement, est fait dans la vue de diriger autant ceux qui enseignent que ceux qui apprennent; et cette double tendance doit nuire à leur composition.
La plupart des Iwres élémentaires sont écrits par les Piaristes. Cette congrégation religieuse, qui se consacre spécialement à l'éducation de la jeunesse, a rendu, sous ce rapport, et depuis long-tems, de véritables services à la nation polonaise. Les Piaristes entretiennent aujour- d'hui plusieurs écoles, en partie à leurs frais; et c'est au zèle et au dévouement du père Gaétan Kaminshi, et de quelques autres membres du même ordre, qu'on est rede- vable de l'état florissant de cette communauté.
Le nombre des écoles du royaume, tant celles des pa- roisses que celles des districts (powiat) et des palatinats { fj^oiewodztwo) , a , il est vrai, augmenté; mais il ne pa- raît pas que le système des études ait été perfectionné.
(i) Ce ministère est confié aujourd'hui (juin 1821) à M. le comte Stanislas Gbabowsei , qui réunit dans ses attributions la surveillance des cultes (catholique, protestant, grec, arménien, juif, mahomé- tan, etc.) et celle de l'instruction publique. M. le comte Stanislas PoTOCKi, qui a remis à M. le castellan Grabowski le portefeuille du ministère des cultes et de l'instruction publique, en conservant lui- même la place de président du sénat, s'est distingué depuis long- tems , parmi les seigneurs polonais , par son talent et par son application à l'étude des beaux-arts ; il a enrichi la bibliothèque publique de Varsovie p^ir le don de sa belle et nombreuse collection d'estampes, précieuse surtout à cause des moyens qu'elle offre pour étudier rhistoiic de l'ail de la gravure et pour en suivre k» progrès.
EN POLOGNE. 25
Le paiement imposé pour l'admission dans les écoles a rebuté plusieurs familles villageoises ; et la noblesse des campagnes elle-même les fréquente moins qu'auparavant, probablement faute de moyens. Les ressources dont peut disposer le ministre de l'instruction publique sont du reste insuffisantes pour réformer et améliorer cet ordre de choses ; et il a été obligé d'employer différens moyens pour se procurer des dons volontaires.
Les écoles df enseignement mutuel^ dirigées d'après la méthode de Lancaster, prospèrent sous la direction de M. Kraïnski, C'est la seule institution qui soit en état d'étendre le bienfait de la lecture et de l'écriture à toutes les classes de la nation, surtout aux apprentis et aux ar- tisans.
Uunipersité de Varsovie j instituée depuis trois ans, en 1817, commence à perfectionner les différentes parties de son organisation, et compte déjà plusieurs professeurs distingués. Le gouvernement n'épargne aucuns soins pour la faire prospérer. Elle possède un grand jardin botanique, avec une orangerie et une serre; les plantes y sont placées d'une manière qu'il serait peut-être à désirer de voir adop- ter partout : chaque plante se trouve isolée dans un carré, ce qui en facilite l'approche , et donne à son développe- ment tout l'espace nécessaire. Elles sont rangées selon l'ordre adopté par M. de Jussieu. M. Szubert (on prononce Schoubert), professeur de botanique à l'université, s'oc- cupe d'augmenter le nombre de ces plantes, dont le cata- logue, publié en 1820, en comprenait déjà plus de 5, 000.
Le cabinet d'histoire naturelle a été arrangé par M. Ja- rotshij qui en a fait connaître au public la plus grande partie, lorsqu'il a publié le catalogue des oiseaux, au nombre de 4 02. Pour ce qui regarde les qiiadrupèdes et les poissons, la collection est peu nombreuse : les amphi-
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bies y sont en partie conservés dans l'esprit-de-vin. On y trouve une collection suffisante d'insectes ; et, parmi les coquilles qui sont en grand nombre, il y en a de très-cu- rieuses. Jusqu'ici, il n'existe aucune collection minéralo- gique appartenant à l'université.
La faculté de médecine , les établissemens d'anatomie , de clinique et la bibliothèque n'ont , jusqu'à présent, qu'un local provisoire, auquel on paraît devoir en substituer un plus convenable.
L'université possède des modèles en sculpture, de gran- deur ordinaire, tels que le Laocoon , la Vénus de Médicis, l'Apollon du Belvédère, le Gladiateur, et plusieurs bustes , en assez grand nombre. M. Malinshi, sculpteur et profes- seur , a donné des preuves de talent à l'exposition de 1 8 1 9, où le tableau de M. Brodowski, élève de M. David, a ob- tenu tous les suffrages. Ce tableau, qui représente la colère de Saïd j a remporté le prix. La même exposition offrait aussi de belles copies.
La bibliothèque de l'université de Varsovie renferme une quantité assez considérable de livres. Elle est dirigée par le savant M. Lindè^ correspondant de l'Institut de France. Chaque année, aux ventes étrangères, elle fait l'acquisi- tion de plusieurs milliers de volumes. Les bénédictins de Cîteaux et quelques autres couvens a3"ant été réformés en 1817, leurs biens furent réunis aux fonds des ecclésias- tiques séculiers, et M. Lindé parcourut les bibliothèques de ces couvens pour y choisir les livres dont pouvait s'en- richir celle de l'université ; on y a fait alors transporter cinquante mille volumes, et elle en possède aujourd'hui plus de soxante-dix mille. La plupart sont des livres de théologie cl d'histoire, parmi lesquels on compte quinze cents manuscrits des xv* et xvi« siècles, dont quelques-uns bonf lu.^^loriques , cl le rcslc de peu de valeur: il on existe
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même plusieurs du x^ siècle. On y montre également des livres imprimés , d'une rareté fort remarquable ; tels que la bible de Mayence, de i462, sur parchemin; les sta- tuts de Pologne, de l'année 1532, dont on connaît à peine cinq exemplaires. A côté de la bibliothèque, on voit un cabinet d'estampes, de la collection du feu roi Stanislas Auguste, et qui renferme plus de soixante mille gravures. Cette collection , achetée par l'université à la famille du roi Poniatowski, s'augmente tous les jours; elle contient le Vatican enluminé, de même que les peintures d'Hercula- num , exécutées en couleur. Depuis la perte de la biblio- thèque de Zaluski, transportée, en 1795, à Pétersbourg, la Pologne n'en a possédé aucune qui surpasse celle dont nous parlons pour le nombre des livres, bien qu'il y ait à Varsovie quelques autres bibliothèques assez considé- rables, entre autres celle de la Société royale des amis des lettres , qui renferme un cabinet de minéralogie , et les bibliothèques des pères des Missions, et des pères des écoles pieuses, ou des Piaristes.
Depuis la renaissance des lettres en Pologne, plusieurs par- ticuliers ont rassemblé aussi, à grands frais, de fort belles bibliothèques. Celle de M. C7i7r/)/ojf/cz^ chancelier du grand duché de Lithuanie, fut transportée, à sa mort, àSzczorsy,cn Lithuanie, où elle reste ouverte pour l'usage des amateurs. On remarque aussi celles de M. Dzialynshi, àPosen; de M. Chodkiewicz et de M. Kwiath'owhi , à Varsovie ; de M. le comte Ossolinski ( Maximilien ) , à Vienne (i), et celle de M. de Potocki, président du sénat, à Villanova, près Varsovie : cette dernière contient plusieurs manus-
(1) Celte bibliothèque, entièrement composée de livres polonais, rares et bien choisis , a été léguée à l'université de Léopold , en Gal- Jicic 5 où elle sera transportée après la morl de M. ObsouKSRi,
58 ÉTAT DES LETTRES
crits très-intéressans pour l'histoire de la Pologne; elle a été enrichie par la réunion des livres de feu le prince Lu- bomîrski, maréchal de la couronne.
Mais la bibliothèque de Pulawy surpasse toutes celles que nous venons de citer. La famille du prince Czartojyshi n'épargna ni soins ni dépenses pour l'augmenter. Elle vient d'acquérir, en 1819, au prix de 12,000 ducats de Hollande ( environ six mille louis ), la bibliothèque de feu Thadée Czavhi ( Tschatski ) , la plus riche en manuscrits historiques delà Pologne. Mais on doit regretter que cette bibliothèque ne soit pas ouverte au public, et que, jusqu'à présent, l'accès en ait même été très-difficile.
Tels senties établissemens scientifiques et littéraires les plus remarquables qui ont pris naissance, ou qui ont reçu quelque accroissement durant l'année 181g.
Avant d'arriver à l'indication des ouvrages qui appar- tiennent à la Revue bibliographique de la même année , nous devons jeter un coup d'œil sur les gazettes et les feuilles publiques; et nous ne pouvons nous dispenser de faire mention de la censure établie , le 22 mai , pour tous les journaux. La situation du royaume de Pologne, trop sem- blable à celle de la Norvège , telle que l'a décrite M. Hei- berg, dans son analyse très-remarquable de V Histoire des révolutions de ]Vorpi?ége,^i\r ïeu M. Catteau-Catteville(voy. Repue Encyclopédique, Tom. IV, p. 264 et 4/4), explique l'établissement de cette institution censorialc, regardée par beaucoup de bons esprits comme contradictoire avec la disposition constitutionnelle qui garantit la liberté de la presse, sauf les lois répressives. Ce nouvel état de choses fit suspendre , par une simple défense de la police , la pu- blication du journal intitulé la Quotidienne , dont les jeunes rédacteurs signalaient, avec une hardiesse quel- quefois inconsidérée pcut-ctrc, les actes de l'autorité ré-
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pûtes contraires à la constitution. Les mêmes écrivains entreprirent alors de publier une Chronique de la moitié du XIX' siècle. Cet ouvrage , dont les numéros paraissaient à des époques indéterminées, fut néanmoins considéré comme périodique, et soumis à la censure; ce qui empêcha le rédacteur de le continuer. Le 16 juillet, l'institution de la censure fut rendue applicable à tout écrit ou livre imprimé, et l'on nomma des censeurs salariés par le gouvernement. La défiance etle découragement frappèrent à mort les différentes entreprises littéraires, déjà languissantes et à demi-para- lysées par l'état du pays (1). La littérature et l'instruction de la nation n'attendent, pour prendre un nouvel essor, qu'un regard favorable de l'empereur Alexandre. Ce prince sentira que plus les hommes sont éclairés, plus ils de- viennent, pour les chefs des gouvernemens, d'honorables instrumens , également utiles à la prospérité de la patrie et à la gloire du monarque. Plusieurs écrits relatifs à la philosophie, à la morale, à l'histoire, à la politique, et dans lesquels le génie et le caractère de la nation aspirent à se développer d'une manière honorable, avaient craint de se montrer au grand jour à l'époque de la première apparition de la censure; mais l'année 1820, à laquelle nous consa- crerons plus tard une notice particulière , a été plus féconde que l'année précédente en ouvrages sur les sciences, la poésie et la littérature.
(1) Il y a eu, dans les premiers jours de cette année (1821,), un grand changement dans la censure des livres. Les anciens censeurs ont été renvoyés et remplacés par d'autres qui , comme cela arrive ordinairement , donnent à leurs décisions une couleur plus rem- brunie , et vont peut-être au-delà des intentions de l'autorité qui les a institués. La vente d'une Description de Vienne, écrite en polonais , et publiée depuis plusieurs mois , ouvrage dans lequel il était fait mention du congrès , a été prohibée par ordre supérieur.
30 i?:ïat des lettres.
Penckntl'année 1819 5 la plupart des écrits périodiques de l'an 1818 ont continué de paraître. Les éditeurs de la Quotidienne, puis de la Chronique, ont publié, quatre fois par semaine, une gazette intitulée : \ Aigle-Blanc j consacrée à la fois à la politique et à la littérature (1). Il paraît aussi un nouveau journal hebdomadaire, sous le titre àeV Abeille de Cracovie, dans lequel ons'occupede poé- \\ sic ert de littérature. Le Mémorial de Léopol ^ qui se nomme Ij maintenant VAbeillej a entrepris de faire un examen des ii autres journaux polonais et d'en offrir un résumé (2).
Sciences physiques et mathématiques. — Èlèmens de \\ l)liysique rédigés d'après les leçons faites sur cette science, à l'université de Cracovie, par M. le professeur J^owam Markiewicz.
Vêla Chlorine, par M. le comte Alexandre Cuodkizvîicz. L'auteur cultive à la fois les sciences et les lettres avec zèle et avec succès, non seulement en amateur éclairé, mais en littérateur instruit et en savant laborieux. Il n'est pas moins recommandable par la protection qu'il accorde aux amis des sciences et des arts.
Dissertation de M. Antoine AVaga, ayant pour litre : De la connaissance de la nature, et particulièrement de V his- toire naturelle. L'auteur rappelle les anciens botanistes po- lonais qui étaient assez nombreux; il fait revivre le mérite des
(i) Ce journal a cessé de paraître au mois d'octobre 1S20.
(a) Quoique la Lithuanic ne soit point comprise dans cette notice, nous citerons le Journal de FUna , devenu plus intéressant , depuis qu'il a commencé à publier les extraits des voyages de quelques jeunes Polonais dans diverses contrées de l'Europe. Parmi ces voya- geurs , on distingue M. Cboda»koski, qui s'occupe de rechercbes sur l'ancienne mytbologie des Slaves. 11 recueille dans ce dessein des anecdotes, des traditions et des cbansons populaires. M. Scn- ko>\ski, parti pour Constantinople , doit visiter toutes les possessions turques. Ou attend les içsultals des travaux de ce voyageur.
EN POLOGNE. SI
Jonston, des Gabriel Rzonczynski, des *Syre7ims, des Mar- tin àiUrzendow^ etc. Il paraît qu'il ignorait les travaux de M. Besser, son compatriote, bien connus à Kurt, à Sprengel, et à d'autres naturalistes étrangers.
Médecine jpojpulaïre ow le Conseiller domestique {Voï^à- nik Domowy), par M. Dziark.o\vski , en deux volumes , ensemble de 845 pages.
TJArt des accoucliemens ^ en deux volumes de 270 pages 5 par Michaelis , ci-devant directeur d'une école d'accouchemens; Michaelis est mort depuis peu. Cet ou- vrage est intérieur à celui qu'a publié M. Mianowhi ^wx le même sujet.
La Comparaisondes anciennes mesures polonaises j aifec celles dont on se sert aujourd'hui en Pologne j et celles des principales contrées de V Europe y nommément de France j par R0LBERG5 est un ouvrage très-exact, et dont on ne sau- rait se passer, à cause de l'introduction des mesures nou- vellement établies. Cette réforme n'a pas produit l'effet que l'on s'était proposé. On a cru convenable de laisser subsister l'ancienne division duodécimale, ainsi que les an- ciennes dénominations. On s'est borné seulement à com- parer la longueur, la capacité et la pesanteur des mesures polonaises et des mesures françaises, en ajoutant aux unes et en réduisant un peu les autres. Ainsi , le but principal du calcul décimal est manqué ; et tout le fruit que l'on a retiré de cette réforme, c'est que l'aune a reçu une moindre dimension , et le korzec ou boisseau , une augmentation.
La petite Guerre [inala u>oynd)j ou la Disposition mili- taire des bataillons , selon la théorie et la pratique du maréchal de Saxe, ouvrage de M. le major Wroniecki, dédié au grand duc Constantin. L'auteur tire ses principes des Réueries du maréchal, et y ajoute ses propres réflexions.
ZZ ÉTAT DES LETTRES
en citant à l'appui l'exemple de dispositions du même genre faites dans les campagnes de l'armée polonaise.
Agriculture, jardinage et technologie. — De bons agriculteurs, exercés par la pratique, et des hommes ins- truits dans les arts , ont publié , sur ces différens sujets , divers écrits originaux, et surtout des traductions, parmi lesquelles on distingue celle que M. Biernacki a faite de l'ouvrage de London, sur la manière écossaise de former des métairies, imprimé à Berlin. Il est à regrettée que ce bel ouvrage, dédié à l'empereur de Russie, soit écrit et imprimé d'une manière très-incorrecte (i).
M. TVodzickl vient d'achever et de publier, à Cracovie, son excellent ouvrage sur la culture des arbres et tes avan- tages qiLon en retire, — Un ouvrage sur la rnanière ds soi- gner les agneaux , par Roudolf [André') , et VArt du tein- turier y par Hermstaed, ont été traduits de l'allemand en polonais.
Sciences religieuses, morales et politiques. — Théologie morale, — Vincent Frydryck a publié des homélies pastO' raies imprimées à Lowicz.
Législation et droit public, — Cette matière , si intéres- sante pour ce royaume, devait fixer l'attention d'un grand nombre d'esprits. L'année 1819 ^ ^'" naître quelques bro- chures. Voici les principales : des Juifs, des Prison- niers, de r Aristocratie et de rinégalité des conditions, du Gouvernement représentatif, du Droit de changer les
(i) Les travaux de M. Michel Oczapoyvski , imprimés à Vilna, font espérer aussi de grands avantages à l'agriculture nationale. La théorie (Zasady) agronomique , la théorie de la chimie agricole, et la théorie de l'agriculture raisonnêe , ne sont en général qu'un exposé de la méthode de M. Thaer-^ mais la langue, aussi bien que la science , peuvent tirer beaucoup d'utilité de cet expose approfondi, quoi- que assez succinct.
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officUrs civils. Mais les écrivains se sont trouvés réduits au silence, depuis la nouvelle organisation de la cen- sure (i). Parmi les ouvrages de droit publiés en 1819 ? ^^ remarque celui de M. l'abbé Szaniawski, professeur A l'université de Varsovie, auteur de la Statlqus du droit ou de la Science des comparaisons dans l'étude de la loi (2).
Statistique. — Il n'a été publié sur cette matière que la Géographie du royaume de Pologne et de la république libre de Cracovie, par l'abbé Politowski, ouvrage qui est devenu élémentaire.
Histoire universelle. — L'histoire nationale occupe la plupart de nos écrivains. Le Pèlerin ( Pielgrzym ) de Do- hromili ou plutôt les Instructions des villageois , avec
(i) Dans les provinces ci-devant polonaises, maintenant soumises au gouvernement russe , la servitude des paysans dure encore, et le seigneur, propriétaire de la terre, conserve une autorité arbitraire sur eux. Aux diètes de i8i8, dans le gouvernement de Vilna, on agita la question de l'affranchissement des serfs , et le monarque donna son entière approbation à cette mesure dictée par la justice, par l'humanité et par une saine politique. La Courlande, néanmoins, devança les autres provinces polonaises. C'était elle qui souffrait le plus de la servitude ; et ce furent les soigneurs , possesseurs de terres dans cette province, qui se désistèrent volontairement de leurs droits, d'après les représentations faites par le gouverneur. Les statuts relatifs à V émancipation des paysans courlandais furent alors publiés à Vilna.
(2) C'est à Vilna qu'a paru le meilleur ouvrage de droit, égale- ment remarquable par son plan , par la manière dont l'auteur l'a rempli et par l'exécution ty{;ographique. Cet ouvrage est un Manuel du droit canonique^ en cinquante tableaux synoptiques, avec des notes qui annoncent beaucoup d'érudition, par M. Aloys Capelli, professeur à l'université de Vilna. (A Vilna, chez Joseph Zawadzki, in-4°.) Ce savant étranger, qui s'était déjà rendu très-utile par ses travaux dans cette université, s'est acquis, par cet ouvrage , de nou- veaux droits à la reconnaissance de sa patrie adoptive. Tome xi. ^ S
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U ÉTAT DES LETTRES
ho portraits lithographies des rois de Pologne, par ma- dame Isabelle , née Flemming , princesse Czartoryska , ont eu deux éditions en une année. Le talent distingué de cette dame se fait remarquer surtout dans les anecdotes placées à la fin. L'auteur avait promis un second volume , qui vient en effet de paraître (i).
\f Abrège de V histoire polonaise ^ par M. FalensJci, est un bon extrait de la première édition de l'ouvrage de M. Samuel GeorgeBandtkie ; quoique la nouvelle édition de ce dernier ouvrage , publié à Breslau, chez Korn, en deux volumes in-8° , de io36 pages, avec huit estampes en taille-douce, porte la da^te de 1820, elle doit figurer dans la notice sur l'année 1819, parce que, dès celte époque, plusieurs exemplaires en avaient déjà été répandus dans le public, impatient de la connaître. Cette édition forme presque le double de la première. Elle est enrichie de considérations sur les progrès de la civilisation et des lettres en Pologne. Ce livre, très-estimé, est le meilleur que nous ayons dans son genre. Il contient un grand nom- bre de remarques neuves, et qui répandent de grandes lumières sur l'histoire nationale.
'V Histoire du règne de Sigisnioud III ^ en 3 vol. in-8°, ornée des portraits des personnages les plus illustres de la Pologne , a été accueillie avec un grand empressement. L'auteur de cet intéressant ouvrage, M. Niemcewicz, doit être compté parmi les premiers historiens de la Pologne (2).
Les Chants historiques du mOme écrivain que nous avons déjà signalés comme un ouvrage d'un genre remar-
(1) Voyez Ref.Enc.^ T. VIII, pag. 5So, rannoncc de la troisième édition du premier volume de cet ouvrage, et T. XI , p. 563, lan- nonce du second volume.
(a) Voye» Reu. Enc , T. VI , page 557.
EN rOLOGiNE. 35
quablc par une tendance éminemment morale et patrio- tique, ont été réimprimés.
Parmi les ouvrages d'un ordre moins relevé , nous cite- rons un Abrégé des bons mots des anciens Polonais, pu- blié à Cracovie, dans le choix desquels l'auteur anonyme n'a pas toujours été heureux , mais dont la continuation est cependant à désirer. La traduction de l'ouvrage allemand de Jekel , sur la Pologne, son histoire et sa constitution , par Slotwinski , n'a point satisfait les hommes instruits; on a reproché au traducteur d'avoir supprimé plusiem^s pas- sages injurieux à la nation polonaise; les obligations impo- sées à un traducteur prescrivaient à M. Slolwinshi de con- server fidèlement ces passages, malgré le peu d'exactitude des faits qui aurait exigé une réfutation. M. Slotw inski a mieux réussi dans l'imitation qu'il a entreprise de l'ou- vrage chronologique allemand de Frédéric Strass, intitulé le Fleuve du tems , et qui contient un abrégé généalogique de l'histoire des rois et des princes polonais.
M. le comte Maximilien de Tenczyn Ossolinski , dont nous avons mentionné la belle bibliothèque très-riche en ouvrages nationaux, a publié à Gracovie une partie de ses longs travaux, sous ce titre : Relations historiques et criti- ques pour r histoire de la littérature polonaise et des écri- vains polonais ou étrangers qui ont écrit en Pologne ou sur la Pologne. L'auteur, qui paraît avoir pris Bajle pour mo- dèle et pour guide ^ a entrepris de signalerl'accroissement et les vicissitudes de la civilisation et des lettres chez la nation polonaise : il a déjà paru deux volumes de cet ou- vrage, l'un de 51^1, et l'autre de 6A5 pages. D'autres vo- lumes doivent être publiés successivement ; c'est une des plus belles entreprises Uttéraires et nationales qu'on ait faites en Pologne. Elle sera l'objet d'un article particulier dans ce recueil.
56 ETAT DES LETTRES
Jean DanielJenisch ou Janotski , mort le lO novem- bre 1786, ci - devant conservateur de la bibliothèque de Zaluski (1), avait publié, en 1776 et 1779, un ouvrage en deux volumes, intitulé : Janociana, sive clarorum atque illustrium Poloniœ auctoruin Tnœcenatumque Tne- moriœ miscellœ. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de M. Linde le manuscrit de Janotski, en partie inédit, ce savant s'est empressé de publier ce troisième volume, qui complète l'ouvrage.
L'abbé Olszewshi a fait preuve d'un vrai talent, en tra- duisant les Lettres sur V Italie, de Dupaty, et V Abrégé de l'histoire de la Grèce, de Goldsmith, d'après la traduction française de M. Musset Pathey.
Archéologie. — L'abbé Ciampi , professeur de l'univer- sité de Varsovie , l'un des correspondans de la Repue En- cyclopédique, a publié une savante brochure, intitulée , Fericc çarsavieuses j dans laquelle on distingue quelques explications sur la figure et les inscriptions d'un vieux sabre^ et l'éclaircissement d'un passage de Pausanias, con- tenant la description du temple de Jupiter-Olympien (2).
Idéologie et métaphysique. — Après la destruction des jésuites , époque d'où date la renaissance des lettres en Po- logne, la commission préposée à l'éducalion nationale chargea le célèbre Condillac de la composition d'un ou- vrage sur la logique élémentaire; cet ouvrage ne put re-
(1) Cette bibliothèque , fondée à Varsovie par l'évêque Zaluski, pour l'usage de ses compatriotes , a été transportée à Saint-Péters- bourg, en 1796, par ordre de l'impératrice Catherine.
(2) Voyez Rei^. Encycl, T. III, p. 4o5 ; T. VI, p. 566; et T. IX, p. 556. — La littérature polonaise manquait d'un bon ouvrage sur la géographie ancienne .. M. Uldynskî, professeur à Kozemieniec, en Volhynie, a rempli cette lacune, en publiant dans cette ville une traduction de l'ouvrage de Nitsch ; in-8° de 54^ pages.
EN POLOGNE. Il
cevoir sa dpstinalion ; le démembrement de la malheu- reuse Pologne ayant interrompu toutes les améliorations, l'impulsion nouvelle donnée à l'instruction publique dut aussi s'arrêter ; les jeunes Polonais allèrent s'instruire dans les universités d'Allemagne, où la philosophie spé- culative de Leibnitz et de Wolff cédait déjà la place à la philosophie critique de Kant. C'est de là que quelques-uns d'entre eux ont rapporté dans leur patrie un sentiment d'enthousiasme ou la nouvelle doctrine du philosophe de Kœnisberg. Les bons esprits, habitués à la clarté et à l'é- légance du style des philosophes français du dix-huitième siècle, craignirent que cette doctrine, pleine d'obscurité et de néologisme, ne fût nuisible au bon goût, et surtout ù la pureté du langage national, l'unique héritage qui, après la perte de l'indépendance politique, soit resté aux Polonais. C'est cette considération qui a déterminé beau- coup de littérateurs savans et judicieux, entre autres , Dmocliowshi ^ traducteur d'Homère, et l'abbé Kopczynski, auteur d'une excellente grammaire de la langue polo- naise, à se déclarer contre la métaphysique des Allemands. Dernièrement encore, l'astronome Sniaclecki, savant très- recommandable , dont les écrits se distinguent par l'élé- gance, la pureté et la vigueur du style , s'est attaché à dé- montrer que les formes scolastiques et la méthode de la philosophie allemande, introduites dans la littérature na- tionale , pourraient entraver la marche des lumières et nuire aux progrès des lettres et des sciences. Au reste , outre quelques écrits publiés dans les années précédentes par Jean Szaniawskl, métaphysicien profond, mais qui donne une préférence exclusive aux philosophes allemands, la Pologne ne possède encore aucun ouvrage, ni original, ni traduit, sur cette branche des connaissances humaines.
38 ÉTAT DES LETTRES
L'année qui nous occupe actuellement n'a produit que des brochures polémiques de TVigara et de Bychowiec , qui n'ont rien prouvé en faveur de la philosophie allemande.
Philosophie morale et science -pédagogique, — Le séna- teur Castellan Gliszczynshi a publié une belle traduction de l'ouvrage allemand de Pockels, sur la sociabilité. M. Jo- seph MiKLAszEwsRi a traduit le traité du mandarin chinois sur les femmes , et M. Bobrowsri l'ouvrage de Kant sur la pédagogique. On a aussi publié plusieurs écrits sur la mé- thode de Lancaster, etsur les moyens de la mettre en pra- tique. Les souvenirs d'une bonne mère (Pamionlka podo- brey matce) , par mademoiselle Clémentine Tatnsra , fille d'un poète distingué, est un ouvrage remarquable par un bon choix d'exemples et de pensées; il a été lrè»-bien ac- cueilli du public.
Littérature et beaux arts. — Poésie. — La jeunesse polo- rtaise cultive avec succès la liltérature proprement dilc , et donne d'heureuses espérances. Il paraît que les meilleurs poètes vivans, MM. TVoronicz ^ Molshi , Kruszynski , se reposent, puisque les journaux ne sont remplis que des essais de leurs jeunes émules, tels que MM. Tjmou^ski , Brodzinskij Kicinskij, GorecJI:iiitDmochot4^ski'Les Polonais témoignent toujours une prédilection particulière pour les ouvrages de poésie, qui obtiennent presque seuls les hon- neurs de la réimpression. Les œuvres de 6'tanis^s Trem- BECKi, les délices des admirateurs de la poésie, étaient restées jusqu'à présent dispersées dans des journaux, ou inédites et inconnues. La nouvelle édition de ses œuvres, qu'on a donnée en trois volumes , quoique fort incom- plète encore, renferme du moins beaucoup de pièces qui ne se trouvent poijit dans celle qu'on a publiée à W ilna, sous la rubrique do Lcipsick. Les Géorgiqucs de Virgile et
EN POLOGNE. 39
ia poésie latine en général ont été l'objet des travaux de plusieurs traducteurs, parmi lesquels se distingue M. Fran- kou^ski.
Romans. — On a quelquefois prétendu (voyez Rei^. Enc.^ tom. VII, pag. 1 3) que la langue polonaise est peu propre à se plier au genre de style qui convient aux romans. M. Louis Sfi.0M0R0vrsKi a voulu prouver le contraire, et il en a publié un cette année. Ce roman est intitulé : Le comte Ostrorog. Nous avons eu aussi plusieurs traductions, entre autres, les Mères rivales _, de madame de Genlis ; Eléonore , ou la Constance triomphante , le J^oyage de Klinius et Simon de Nantua^ ou le Marchand forain , de M. de Jussieu, sorte de roman populaire, destiné à former une lecture à la fois agréable et instructive, surtout pour les enfans des classes pauvres. Le traducteur l'a intitulé : Mathieu de Jendrychow.
Théâtres. — Il y a six principaux théâtres, où Ton repré- sente des ouvrages polonais, à Varsovie, à Wilna, à Minsk, àCracovie, à Léopol et à Posen. Nous avons aussi quelques troupes ambulantes. Pour donner une analyse raisonnée des ouvrages dramatiques représentés sur le thééltre de la capitale, il faudrait y avoir au moins passé une année, parce que, jusqu'à présent, les pièces même les plus remarquables n'ont pas été imprimées. Il y a quelque tems , la So- ciété royale des amis des lettres ayant engagé les poètes à consacrer leurs talens à des sujets nationaux , MM. Wen- zyk , Kropinshi et Felinski se distinguèrent par de bons ouvrages ; mais ces ouvrages n'avaient pas encore été livrés à l'impression en 1819 (i). La. comédie et
(1) Felinski est mort en 1820, après avoir vu imprimer sa tra- duction des Géorgiques françaises de Delille. Il a laissé une tragédie intitulée : Barhè Radzwil, épouse de Sigismond Auguste. Le second
M ÉTAT DES LETTRES
l'opéra se sont aussi emparés de quelques sujets natio- naux. Boguslawski (i] , DmuszeusJci et Ziolkowski, qui sont au rang de nos premiers acteurs, ont donné au théâ- tre beaucoup de pièces originales. Nous avons encore quelques auteurs comiques et tragiques, et deux composi- teurs d'opéras , MM. Ehner et Kurpinski.
Les principaux ouvrages dramatiques, publiés en i8ig, sont des traductions. Nous citerons V Ecole des femmes de Blolière , mise en polonais par M. Gérard Y^^itowski, et les Templiers^ tragédie de M. Raynouard, traduite par M. Brodzinski. La versification de M. Brodzinski est facile et soignée, et sa traduction très-fidèle. Il l'a fait précéder ùiun Précis historique bur les Templiers , dans lequel il se montre persuadé de leur innocence ; il pense qu'il exis- tait entre eux un secret, que le tems n'a pu jusqu'ici faire découvrir. La monstrueuse tragédie de Fausty de Kliiige- mcum, qui s'est emparé du sujet déjà traité par M. Goethe, a également été traduite; mais le traducteur a gardé l'a- nonyme.
Parmi les ouvrages dramatiques nationaux, imprimés , on distingue Zbignieiu (frère duroi Boleslas lïl) , tragédie de M. NiEMCEWicz; nous citerons aussi le drame de M. Hu- MiCKi, intitulé : G aurore k , et le château de Czorstyuy ou
volume de ses œuvres a paru depuis peu ; on y trouve une traduc- tion de Rkadamiste et Zènobie. En faisant ici mention de quelques- uns de nos meilleurs artistes dramatiques, nous ne pouvons passer $ous silence le nom de madame Lcduchovrska , née Truskulavvsta ; il est difficile de trouver i#n talent aussi distingué; elle est surtout remarquable dans les rôles d'Atbalie , de lady Macbeth et Ophelie.
(i) Le tjiéûtre national est redevable de son existence à M. Bo- guslanski , qui peut en Ctrc regardé comme le fondateur ; ses co- médies ot ses opéras sont les premières pièces <|u*on y ait repré- ^utécs
EN POLOGNE. Al
Bojom'ir et fVanda , opéra de M. Joseph Krasinsri , dont la musique est de M. Kurpinski (i).
(i) Les renseignemens contem.s dans cette Notice ne donnent pas une idée complète de l'état de la littérature en Pologne ; d'autant plus qu'elle ne comprend point, comme on l'a annoncé, ks ouvrages publiés hors du royaume de Pologne, proprement dit, dans les autres provinces polonaises, soumises à la Russie, à l'Au- triche et ^ la Prusse. La littérature polonaise est aussi cultivée dans les capitales de ces provinces, Vilna, Léopol et Posen , surtout à Vilna ; et quelques Polonais, amis des lettres, ont bien voulu s'en- gager à nous tenir au courant des progrès que feront les sciences chez cette intéressante nation , dont les derniers efforts promettent de nouveaux succès. Nous pourrons ainsi achever le tableau, dont nous n'avons présenté qu'une ébauche. Nous espérons que nos cor- respondans des autres pays voudront bien aussi nous adresser de semblables communications, qui nous permettront défaire mieux apprécier, par d'utiles rapprochemens, les progrès comparés de la littérature et des sciences dans les principales contrées du monde civilisé. — Lorsqu'au bout de quatre ou cinq anaées, nous aurons pu passer en revue, d'un côté, les différentes nations et leurs littéra- tures, ^insi que leurs travaux les plus importans; de l'autre, les différentes branches des connaissances humaines, et les inventions, les découvertes , les méthodes perfectionnées, les procédés nouveaux, les chefs-d'œuvre des arts mécaniques et industriels ou des beaux- arts; puis les hommes distingués et utiles qui consacrent leur vie et leurs pensées à des objets de bien public ; enfin les productions Scientifiques, philosophiques, historiques et littéraires les plus re- marquables , dont la réunion offrira un répertoire bibliographique assez complet des meilleurs ouvrages publiés dans chaque pays, nous rédigerons , d'après ces divisions , une table générale et raisonnée des matières contenues dans nos seize ou vingt premiers volumes ; et cette table , destinée à former elle-même un Précis des résultats de la ciuilisaiion comparée , ou de V histoire scientifique et littéraire de chaquepays^ sera envoyée aux souscripteurs des quatre ou cinq pre- mières années de la Rkvue EiHcyci.opÉDiQUK, comme un complément de cette collection, et un moyen d'y faciliter tous les genres de re- cherches. M. A. JULLIEN.
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IL ANALYSES D OUVRAGES.
SCIENCES PHYSIQUES.
Traité couplet de mécanique appliquée aux art&, contenant ^exposition méthodique des théories et des expériences les plus utiles pour diriger le choix, l'invention , la construction et l'emploi d3 toutes les espèces de machines ; par M. J. A. Borgnis , ingé- nieur, membre de plusieurs académies (i).
Septième traité.
Des machines qui servent à confectionner les étoffes _, contenant la manière de préparer les matières filamen- teuses 5 animales ou végétales y l'examen comparatif des moyens m,écaniques employés dans les filatures ; la des- cription des Tnétiers avec leurs accessoires pour toutes es- pèces d'étoffes , depuis les plus simples jusqu aux plus figu- rées ; enfin ^ la m,anière de donner aux étoffes les derniers apprêts avant qu elles soient livrées au commerce ( i ).
La fabrication des étoffes offre une série d'opérations très -remarquables, depuis le moment où les matières premières quittent leur forme filamenteuse pour se chan- ger en un tissu qui nous frappe par son fini et son éclat, ou nous éblouit par la vivacité de ses couleurs ou par la
(i) Voyez les analyses des autres volumes du même ouvrage , qui forme une sorte à' Encyclopédie des arts jnécaniques et indus- triels, ci-dessus, T. I, p. 227-244; T. II, p. 21 5 -254; T. X, p. 299- 320, et T. XI , p. 42-69 de la Rei-'ue encyclopédique.
(2) Paris, 1S20. Un vol. in-8° de 546 pages, avec 44 planc'cs. Bachelier, libraire. Prix , 3o fr.
SCIKJNCES PHYSIQUES. AS
variété de ses dessins. Elle emprunte ses méthodes variées à la chimie et à la mécanique usuelle. Ses opérations principales peuvent se réduire à quatre , qui se retrouvent plus ou moins dans la préparation de toutes les étoffes; i** premiers apprêts, c'est-à-dire nettoyage, peignage et cardage des filamens ; 2" filature ; 3" tissage ; A" apprêts ultérieurs. Mais ces opérations élémentaires reçoivent des modifications infinies, suivant la nature des matières pre- mières, qui peuvent être prises dans les trois règnes de la nature, et qui sont animales, comme les laines, les duvets, les crins, la soie ; ou végétales, comme le lin, le chanvre, le coton; ou enfin minérales , comme les fils ou les lames métalliques d'une grande finesse.
Elles se modifient encore d'après les usages auxquels doit servir chaque espèce d'étoffe et selon qu'elles doi- vent leur donner divers degrés d'élégance ou de richesse, de force ou de finesse, de souplesse ou de légèreté^ d'élas- ticité ou de douceur. En un mot , elles se plient ù tous les caprices du luxe et de la mode.
Cette branche de commerce, déjà si digne d'attention par la place éminente qu'elle occupe dans l'industrie na- tionale , se fait encore remarquer par la multitude des procédés ingénieux qu'elle a créés pour varier ses produits et les approprier à tous les besoins et à tous les goûts. C'est une suite de problèmes de mécanique, dont la solution hardie intéresse le savant et frappe d'étonnement l'homme vulgaire.
Il faudrait un volume pour analyser tout ce qui a été fait dans ce genre. Nous nous bornerons à indiquer les principales améliorations dont s'est enrichie la fabrication des étoffes dansées derniers tems, au point d'être devenue presque un art nouveau. Nous renverrons pour le surplus ù l'ouvrage même, dans lequel toutes les parties de cet
hk SCIENCES PHYSIQUES
art important sont décrites avec autant de clarté que de précision.
Personne n'ignore que c'est à M. Douglas qu'on doit l'in- troduction, en France, des belles machines anglaises à ou- vrir et à mélanger les laines. La première fait l'ouvrage de soixante ouvriers, et la seconde, celui de plus de trente. Cet artiste habile a importé aussi les machines suivantes: 1* deux machines qui donnent le premier et le second dsgré de cardage. Elles cardent i Ao livres de laine par jour, et font l'ouvrage de vingt-quatre personnes ; 2° une machine à ébaucher la filature , qui file jusqu'à 72 livres par jour; 3° une machine qui perfectionne celte filature et qui file en_fin comme le feraient vingt-quatre ouvriers ; 4° un métier à navette volante; 5° une machine à lainer, qui fait le travail de vingt-quatre ouvriers , et rend le drap plus soyeux et plus souple; 6° des machines à tondre les draps ; 7° une machine ù brosser les draps pour la presse. Cette machine couche le poil et donne le lusfre , en dix minutes, à une pièce de trente aunes, ce qu'un homme ne ferait pas en deux heures.
Ces machines, déjà si économiques, ont encore reçu d'importantes améliorations par MM. Dobo, John Collier et Cockreil.
MM. Faux et Georges ont imaginé, en 1802, plusieurs machines ingénieuses appelées loups, très-propres à ouvrir et à mélanger les laines.
Monge a expliqué, dans un mémoire plein d'intérêt, les principes du feutrage; l'auteur en rapporte les prin- cipaux faits et en développe le mécanisme.
La machine à carder la laine est plus simple que celle à carder le coton. La laine a des poils raboteux et entor- tillés; les filamens du coton sont droits et unis. 5Liis ces deux machines se ressemblent en ce qu'elles produisent
SCIENCES PHYSIQUES. A5
une économie et une perfection extraordinaires, que n'at- teindrait jamais la main de l'homme. Leur principe a été appliqué au cardage des poils pour les chapeaux, par M. Sarrazin , de Lyon.
Le rouissage du lin et du chanvre 'a occupé beaucoup de personnes; M. Borgnis cite le procédé de M. Bralle pour rouir le chanvre et le lin en deux heures : celui de M. d'Hondt d'Arcy. Il explique pourquoi la machine de M. Christian n'a pas pu réussir pour teiller sans rouissage.
Le décreusage de la soie exigeait, pour arriver à sa perfection, la main de M. Roard, exercée aux opérations manufacturières; l'auteur décrit les moyens qu'il met en usage.
Le peignage de la laine, du lin et du chanvre a pour but principal , de démêler les filamens, de les ranger et de les coucher parallèlement les uns près des autres en leur conservant leur longueur. Par cette opération, la laine ainsi que les autres matières en acquièrent une grande force. M. Porthouze a imaginé une machine ingénieuse à peigner le chanvre, mais elle n'est pas sans défauts» M. Demaurey a eu plus de succès dans le peignage de la laine. Sa machine, qui lui a mérité un prix en 1812, a résolu le problème d'une manière satisfaisante.
Après que la laine et les autres matières ont été con- venablement épurées, et ensuite cardées ou peignées, on procède à la filature, qui a pour objet d'étirer et de tordre les filamens. L'étirage règle la finesse du fil ; la torsion comprime et resserre plus ou moins les filamens qui le composent.
Les procédés de filature varient suivant la nature des matières que l'on soumet à cette opération. La filature de la laine cardée et du coton présente des mécanismes re- marquables, qui possèdent à un haut degré les propriétés
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indispensables à toute machine , celle de produire à la fois économie et perfection. M. Borgnis est le premier qui en a donné une description complète et détaillée. II a rendu par là un grand service à cette branche d'industrie', qui prend chaque jour de nouyeaux accroissemens, tout en perfectionnant ses produits.
Les divers systèmes de filature en usage pour le coton et pour la laine peuvent se réduire à trois, désignés sous les noms, i° de MuU-Jenny à pince ; 2° continue; 3° Mull- Jenny à laminoir, qui est une combinaison des deux pre- miers.
Le premier de ces mécanismes sert particulièrement à la filature de la laine. M. Sureda a proposé de diriger le mouvement du chariot par un procédé mécanique qui éviterait l'inconvénient d'un long apprentissage pour les fileurs, et rendrait en même tems la filature plus parfaite et plus facile. La mécanique , appelée continue j est em- ployée pour faire la chaîne des étoffes de coton. Elle pro- duit, par un mouvement continu, l'étirage, la torsion et le renvidage du fil. Les Mulls-Jennys à laminoir servent à filer la trame et les fils de coton d'un numéro très-élevé.
A la description de ces mécaniques, M. Borgnis ajouté celle d'une machine pour carder et filer à la fois, et d'un mouvement continu, le coton ou la laine. Nous regret- tons qu'il n'ait pas fait connaître plus en détail cette ma- chine ingénieuse , de sorte que nons ignorons si l'expé- rience a constaté les avantages qu'elle paraît posséder.
En Tan XI, le gouvernement ouvrit un concours dont le but était le perfectionnement des machines à filer le coton. Le rapport du jury contient des notices intéres- santes sur toutes les machines présentées par les concur- r^ns, ainsi qu'un détail historique de l'introduction et des
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progrès de ces mécaniques en France. Le prix fut accordé à MM. Liewen Bawens et James Farrar.
Les procédés pour filer la laine peignée ne ressemblent pas aux précédens. C'est à M. Dobo, habile mécanicien, que l'on doit la plupart des améliorations que cette branche imporlante de l'industrie française a acquise depuis quel- ques années.
Quoique, depuis l'an Y, on ait établi en France plusieurs mécaniques à filer le lin, il ne paraît pas que ces machines
i soient assez perfectionnées pour devenir d'un usage géné- ral. A cette occasion, M. Borgnis élève cette question qui
\ a lieu de surprendre : a Serait-il bien désirable que ces mécaniques, ainsi que bien d'autres, arrivassent à un tel degré de perfection, qu'elles pussent être partout substi- tuées, apec un avantage évident j à la filature ordinaire?» De la manière dont l'auteur a posé cette question , on ne s'attendait pas à une solution négative ; c'est cependant celle qu'il donne, plus frappé sans doute des inconvé- niens passagers de ces machines, que de leurs avantages perpétuels. S'il est vrai que les machines sont des esclaves ingénieux et actifs, qui travaillent et nous servent sans exiger aucun salaire, on ne voit pas quel motif pourrait porter à proscrire ces ouvriers aussi précieux par leur ha- bileté que par leur désintéressement. C'est ce qu'ont senti les nations les plus industrieuses qui se sont empressées d'adopter des mécaniques de toute espèce pour abréger et perfectionner leurs travaux, et qui, en conséquence, ont vu s'accroître leur industrie, leur aisance et leur popu- lation.
La filature, ou plutôt le retordage de la soie, s'opère par des mécanismes entièrement différens de ceux employés pour les autres matières. Le fil de soie est filé par le ver lui-même ; il ne reste plus qu'a lui donner plus de force en
A8 SCIENCES PHYSIQUES.
réunissant et en retordant plusieurs fils simples. MM. Vil- lard , Tabarin et Rival ont imaginé plusieurs tours pour tirer la soie. La belle machine de Vaucanson pour organ- siner la soie est encore la meilleure que l^on connaisse , malgré ses défauts.
L'opération du tissage offre encore plus de variétés que la filature; elle donne des étoffes unies, satinées, croisées, à mailles, elc. , sans compter le nombre infini de combi- naisons que peut donner l'emploi du fil de diverses couleurs.
Le tissage des étoffes unies peut se faire par des pro- cédés entièrement mécaniques. Vaucanson est le premier qui. ait eu Tidée de cette importante amélioration, qu'il fit connaître en 17A7. M. Rober-Miller prit, en 1796, une patente pour l'invention d'un métier mécanique; mais celui de M. Horrok de Stokfort, qu'on a vu exposé au Louvre en 1819, présente des perfectionnemens qui le rendent préférable à tous. les autres. M. Borgnis le fait connaître en détail, de même qu'un mécanisme qui présente de grands avantages, et dont M. Despiau est inventeur.
L'auteur décrit la fabrication des étoffes façonnées , des lapis de la Savonnerie, d'Aubusson et de Beauvais, et des tapisseries des Gobelins ; un métier mécanique pour fabri- quer plusieurs pièces de ruban à la fois. Il passe ensuite à la fabrication des tissus-maille,^ dont il fait connaître les améliorations produites parle métier à bas de M. Jandeau, ceux de MM. Viardot, Dautry, Bellemère; le métier à tricot de M. Moisson , et surtout celui de M. Favrcau, qui possède de grands avantages. Le métier pour les tricots fourrés de M. Mathis est aussi très-remarquable.
Après le tissage, il ne reste plus qu'à faire subir aux étoffes quelquos apprêts ultérieurs, afin de les livrer aux consommateurs.
SCIENCES PHYSIQUES. A9
i" Lavage. Deux nouvelles machines sont employées pour blanchir et repasser le linge de ménage avec éco- nomie et promptitude. Le blanchiment des étoffes, le foulage et le dégraissage du drap s'exécutent aussi par r>es procédés mécaniques très-avanlageux.
2° Teinture. M. de la Boulaye-Marillac a inventé une espèce de laminoir pour tondre plus parfaitement les pièces de drap.
3° Impression. Cette opération s'exécute actuellement avec autant de rapidité que de perfection, grâce à lu machine à cylindre.
A" Lustrage j moirage , laminage , gaufrage et ratinage. Les étoffes reçoivent ces apprêts par des machines plus ou moins parfaites, mais dont il serait trop long de don- ner seulement l'indication. Nous en dirorïs autant du gril^ lagej du tondage, et du ciselage\ dont les procédés mé- caniques sont décrits avec le plus grand soin par M. Bor- gnis. Nous ferons mention seulement de la tondeuse de M. Poupart de Neuflize , que l'on a vue en activité au Louvre, en 1819, qui donne, en douze heures, la coupe à 1200 aunes de drap cinq-quarts, et remplace par con- séquent 4o forces à la main.
Huitième Traité. Des machines qui imitent ou facilitent les fonctions vitales des corps animés ; suivi d'un appendice sur les macJiines théâtrales ancinenes j et sur les procédés en usage dans les théâtres modernes ^ pour effectuer les chan- gemens à vue , les vols directs et obliques , et plusieurs autres effets (i).
Ce traité renferme une série de machines très-curieuses par lesquelles la mécanique étale tous ses prodiges.
(i) Paris, 1820. Un vol. in -4° de Sri pages, avec 27 planches. Bachelier, libraire. Prix, 21 fr.
Tome xii. . A
50 SCIENCES PHYSIQUES.
Le premier livre a pour objet les moyens mécaniques propres à imiter ou à aider les fonctions vitales corporelles. L'auteur y passe d'abord en revue les membres artificiels, mécanismes bienfaisans , qui rétablissent, dans l'usage de ses membres, l'infortuné qui aurait eu le malheur de les perdre, entre autres les belles inventions, à l'aide des- quelles M. Dèsormeaux est parvenu à suppléer à une main qu'il a perdue. Il décrit ensuite les androîdes ou hommes artificiels, qui imitent les mouvemens naturels à Taide d'une force motrice, placée soit à l'intérieur, soit à l'exté- rieur. Il fait connaître les diverses méthodes de trans- porter les personnes d'un lieu à un autre, les chaises à porteur, les litières, les palanquins, les brancards, les lits mobiles à l'usage des malades. Il donne avec détail la description des diverses espèces de traîneaux et de voitures, et les moyens de prévenir les accidens que leur usage pourrait occasionner; les péhiciiles-aufomates mus par des hommes qui s'y font traîner, et ceux de pure cu- riosité mus par des ressorts intérieurs.
Dans les cas si fréquens d'incendie, on emploie des mécanismes précieux qui servent à pénétrer dans l'inté- rieur des édifices pour sauver les personnes et les efi'ets. On remarque dans ce nombre les chaises et les planchers volans, et surtout les belles inventions de MM. Régnier, Daujon , Castera et Tréchart. M. Borgnis s'arrCle sur les expériences remarquables de Van-Marum, et sur les moyens qu'elles donnent pour maîtriser avec promptitude les incendies les plus dévorans. Il n'a point oublié la description de l'appareil anglais pour ramoner les che- minées.
Il traite ensuite du parachute et des moyens qui ont été proposés pour la direction des ballons aérostatiques.
Les vcnlilaleurs et les divers appareils pour détruire le
SCIENCES PHYSIQUES. 5!
méphltisme, les émanations insalubres ou désagréables, et pour secourir les noyés et les asphyxiés, terminent le premier livre.
Le second livre , consacré aux procédés artificiels qui facilitent les fonctions intellectuelles, contient les mé- thodes d'imiter mécaniquement la voix et le chant , de fixer la pensée et d'en faciliter la propagation , de la trans- mettre au loiaavec célérité, et enfin de faciliter les calculs et la détermination des quantités diverses. Les inventions les plus remarquables dans ce genre, sont les automates- parlans, le Auteur et le joueur de tambourin de Vaucanson, les musiques mécaniques et le notage des cylindres.
Pour fixer et multiplier la pensée , on remarque les polygraphes , les ambotraces, les presses à copier, l'ingé- nieuse machine à graver les lettres de M. Rochon, et les instrumens pour écrire à l'usage des aveugles.
Pour transmettre la pensée au loin, on emploie des si- gnaux de diverses espèces. L'invention la plus nouvelle est celle de M. Chappe, qui a donné naissance aux télé- graphes de terre, à ceux pour la marine, et aux télégra- phes portatifs et militaires. Cette découverte, dontle gou- vernement s'est réservé le monopole, pourrait devenir d'une importance bien supérieure , si elle était appliquée aux usages de la vie civile, et surtout aux besoins rapides du commerce.
Pour mesurer les quantités , on emploie des moyens mécaniques, tels que les compteurs, les odomètres, etc. D'autres machines servent à calculer, comme les a^<2</2:^^5, le bâton de Neper , les règles à échelles logarithmiques , les boîtes à calculer et la machine arithmétique de Pascal. L'auteur joint à cette dernière la machine de Clairault pour construire les équations , et les divers instrument pour dessiner mécaniquement la perspective.
A*
52 SCIENCES PHYSIQUES.
La dernière partie de ce volume n'est pas la moin» intéressante : elle renfermé tout ce qui est relatif aux ma- chines théâtrales anciennes et modernes.
Les édifices de l'antiquité destinés aux spectacles pu- hlics étaient plus grands et plus variés que les nôtres; tels étaient le cirque, l'amphithéâtre, les hassins pour les naumachies , le théâtre et TOdéon.
La plus étonnante , sans contredit, des machines théâ- trales des anciens devait êlre le mécanisme pour faire manœuvrer le velarium, qui couvrait leurs immenses am- phithéâtres. Aucun auteur de l'antiquité ne l'a décrit ; cependant M. Borgnis, en prenant pour hase les passage» des auteurs qui en ont pailé et l'examen des amphi- théâtres antiques qui existent encore, en a trouvé une explication aussi simple qu'ingénieuse. Il a rendu compte, avec un égal succès, de la forme, de la position et de la manœuvre des décorations théâtrales antiques, qu'on avait cherché à expliquer par des suppositions erronées.
Il passe ensuite aux théâtres modernes, et donne la des- cription des plus remarquables. Il entre dans beaucoup de détails sur la distribution et sur la construction des diverses parties d'un théâtre à machines, sur les pièces de service qui doivent lui êlre annexées, sur les nou- veaux moyens inventés pour éviter les incendies, et enfin sur les divers modes d'éclairage des spectacles.
L'art du décorateur, à l'aide des machines, est par- venu, sur les théâtres modernes, â imiter, en produisant la plus parfaite illusion, non seulement les effets naturels, mais encore tout ce que la mythologie et la féerie ont imaginé de plus merveilleux. On y a multiplié les chan- gemens c\ vue, les vols directs et obliques, la descente et l'ap- parition soudaine des divinités célestes et infernales. On y imite, à s'y méprendre, le vent, le tonnerre, les éclairs.
SCIENCES rinSIQlES. 5,1
iv,6 Icinpcles, les incendies, les flots d'un fleuve, les\agucs de la mer, la couleur de l'aurore prenant imperce|)lil)!c- menl des teintes plus vives et plus éclatantes, la lumière douce et divine de i'Êlyséc, etc. L'explicalijn de ces effets merveilleux termine agréablement le dernier livre de l'ouvrage, et délasse l'esprit du lecteur de la fatigue qu'a pu lui donner l'étude attentive de tant d'objets que nous venons de pnrcourir.
Cependimt M. Borgnis ne se croit pas encore au terme de la carrière qu'il a parcourue avec tant de succès. Il a formé, il est vrai, une collection complète, autant que possible , des moyens mécaniques que l'industrie em- ploie; mais, cet ouvrage étant spécialement consacré à Futilité des artistes, iladûéviteiiavecsoin tout ce qui aurait pu les détourner d'en faire usage; il a dû s'abstenir d'em- ployer les méthodes géométriques et analytiques, ainsi que tout autre appareil scientifique. Il n'aurait pu d'ailleurs entremêler la théorie de la science de détails descriptifs, sans lui faiie perdre l'ordre, la clarté et la concision qui lui sont si nécessaires, et pour l'entendre, et pour la rendre fructueuse.
11 se propose de publier un volume qui contiendra la théorie de la mécanique usuelle, c'est-à-dire les applica- tions, non seulement de la géométrie proprement dite, mais encore de l'analyse et de la physique , au perfec- tionnement des moyens mécaniques dont l'industrie fait usnge.
A cet ouvrage, il en joindra trois autres. Le premier con- tiendra un Essai sur rhistolre de la mécanique et sa biblio- graphie ; le second, la Description des macliiiies et des iiLstrumens de physique^ de géodésie et d'astronomie ^ et le dernier sera un Dictionnaire de mécanique ^ qui renfer- mera la t;il)le analytique et raisonnée de l'ouvrage entier.
BA SCIENCES PHYSIQUES.
Puisse-t-il bientôt nous donner ce complément précieux du grand et important ouvrage qu'il a entrepris!
La manière dont M. Borgnis a traité la description des arts mécaniques nous fait juger d'avance de tout l'intérêt que présenteront les quatre volumes qu'il a annoncés. En éclairant la marche de l'industrie, il lui fera faire des pas plus sûrs et plus rapides dans la route de la perfection.
En parcourant ce Traité de mécanique applicable à l'industrie, on s'aperçoit de la liaison intime qui unit tous les arts entre eux, et qui fait que la perfection des uns contribue nécessairement aux progrès des autres. Ainsi ^ l'invention de la machine à vapeur a facilité l'extraction des métaux et perifectionné les travaux de la métallurgie : à son tour, celle-ci a amélioré et rendu plus facile la construc- tion de ces machines précieuses. Ainsi, le perfectionne- ment dans la fabrication des étoffes, par les moyens des mécaniques, a étendu et amélioré la culture des matières premières; et celles-ci, perfectionnées, ont permis aux manufactures de donner de plus beaux tissus. L'étude des arts prouve à chaque instant cette vérité. On voit donc quel service éminent leur a rendu notre auteur, en réunissant dans un même ouvrage tant de procédés qui s'éclairent et se soutiennent mutuellement.
Mais cette fraternité qui unit tous les arts entre eux, les rattache également aux sciences par des liens intimes. C'est seulement depuis que les arts ont fourni aux savans des instrumens, des machines, des moyens d'observer , que les sciences ont fait des progrès rapides. Ce ne sont pas seulement les sciences proprement dîtes, mais encore toutes les connaissances humaines, qui doivent aux arts leurs étonnans progrès. Il suflira de citer pour preuve l'art de l'imprimeur et celui du navigateur.
SCIEiNCES PHYSIQUES. 55
Puisque les arts industriels ont tant d'influence sur les progrès des sciences , les savans, si ce n'est par reconnais- sance, au moins par intérêt, devraient rendre à l'indus- trie les bienfaits qu'ils en reçoivent , en éclairant de leurs lumières sa marche trop souvent timide et incertaine. Tel est le but que se propose M. Borgnis par la publication des quatre volumes qu'il annonce, but qu'il atteindra , nous n'en doutons pas, à la satisfaction générale. Ce dernier ouvrage rendra aux arts industriels un service non moins éminent que le premier. Ce travail, une fois complété, et renfermant en môme tems la théorie et la pratique , sera un monument durable élevé à l'industrie scientifique, et manufacturière, et qui méritera à son auteur la reconnais- sance de tous ceux qui s'intéressent aux progrès des con- naissances humaines, ou au bonheur de Thumanité.
L. SÉb. Le Normand , professeur de technologie.
Recherches statistiques sur (a ville de Paris et sur le département delà Seine; recueil de tableaux dressés et réunis d'après les ordres de M. le comte de Cha- brol , conseiller-d'état f préfet du département ( i ) .
C'est un résultat nécessaire du mouvement progressif de civilisation, que la publicité qu'on donne aujourd'hui en France à une foule de documensprécieux, qui restaient jadis enfouis dans les archives de l'administration. Perdus pour
(i) Paris, 1821 ; imprimerie de Ballard, rue J.-J. Rousseau, n°8, et lithographie de l'école royale des ponts et chaussées. Un vol. in-S* de 1 13 pages et 62 tableaux (ne se vend pag; ce qui excite les justes regrets des hommes éclairés , qui sentent combien fa publicité de pareils ouvrages serait favorable aux progrès des lumières et de 1« civilisation), N. D. R.
56 SCIENCES PHYSIQUES.
les sciences, pour l'histoire et pour l'utilité publique , ces matériaux demeuraient souvent inutilesau magistrat même, à cause de la diirK3ulté de comparer des faits incohérens ou hétérogènes ; cet ordre lumineux , sans lequel la vérité ne se découvre point, ne pouvait y pénétrer que parle secours de l'esprit d'analyse, de l'art d'observer et des rapproche- mens éclairés par la science. Heureusement, nous avons eu, depuis vingt ans, à la tête des affaires, ou da nsles grandes magistratures administratives, des esprits supérieurs aux anciennes routines, qui n'ont pas craint d'exposer au grand jour les résultats capables d'intéresser le commerce , l'in- dustrie , la santé publique , les élémens de la population, la production et la consommation des denrées , la distribu- tion des secours ; en un mot, toute l'économie civile. De là , le perfectionnement graduel parmi nous delà slatist/que, science qui, pour être nouvelle , n'en est pas moins posi- tive, et qui est en honneur chez nos voisins depuis plus long-tems que chez nous. Il appartenait surtout à cette science de profiter de l'heureuse révolution qui s'est faite dans les esprits : de toutes parts, on sentait le besoin de donner aux recherches de statistique une direction plus sûre , lorsque l'institut de France résolut d'offrir un prix annuel pour le meilleur ouvrage en ce genre. Plusieurs travaux importans ont déjà été couronnés , et l'on doit s'applaudir de l'ému- lation qui anime aujourd'hui^sur tous les points du royaume, un grand nombre de magistrats et de citoyens éclairés.
L'objet des travaux de statiïtique est l'énumération exacte , méthodique et complète des faits qui intéressent l'état physique et l'état civil d'un pays, ou bien d'une grande ville. Déjà le célèbre Lavoisier avait posé les fondc- mcns de cette branche importante de l'économie pu- blique, dans un savant mémoire lu à Tacadémie des scien- ces. Il convenait donc à cette savante compagnie de se
SCIENCES PHYSIQUES. 57
mettre à la tête des nouvelles recherches , encore plas pré cises et plus approfondies, dont la France va devenir l'objet. On ne saurait dire jusqu'à quel point un tel plan, suivi avec persévérance pendant quinze années seulement, peut accroître les lumières et la prospérité publique.
L'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui peut être mis au premier rang parmi ceux qui méritent de fixer l'atten- tion générale. D'abord, il présente ce cachet d'authenticité qui inspire une confiance entière. On doit la réunion des matériaux dont il se compose, et la publicité qu'ils reçoi- vent, à l'un de nos administrateurs les plus éclairés, en même tems que les plus zélés pour le bien public. Premier magistrat de la capitale, il a dès long-tems médité sur l'im- portance des recherches qui embrasseraient toute la statis- tique de cette grande ville; de bonne heure aussi, il a reconnu l'avantage qu'il y aurait de publier les faits et les résultats, afin d'appeler l'examen des savans, des hommes d'état, des personnes qui sont à la tête du commerce et de l'industrie , enfin de tous les citoyens amis du pays. C'est avec raison que M. le comte de Chabrol a pensé que cette publicité était sans inconvénient , et qu'elle serait au contraire très- utile à l'amélioration physique, industrielle, commerciale et même morale et intellectuelle de la cité. On lui doit donc des actions de grâces pour ce nouveau service rendu à la ville de Paris , qui lui est déjà redevable à tant d'égards. La seule exposition des principaux résultats compris dans les Recherchf^s statistiques sur la ville de Paris, suffira pour en faire comprendre le mérite et l'étendue. Soixante^ deux tableaux numériques, accompagnés d'explications et précédés d'un rapport au ministre sur le dernier dénom- brement, forment la seconde moitié du recueil. Ces ta- bleaux renferment une quantité presque innombrable de résultats exprimés en chilTres, c'est-à-dire sous une forme
68 SCIENCES PHYSIQUES.
exacte,ct par conséquent exempts de l'arbitraire, du vague et de l'incertitude attachés aux idées conjecturales; ils rou- lent sur les objets suivans : météorologie; état de la rivière; dénombrement de la population de Paris , considérée par rapport à l'âge, au sexe, à l'état civil, aux ménages, etc. ; loi de population ; mortalité ; enfans naturels ; maladies les plus communes ; petite vérole et vaccination ; population des hospices , avec l'âge et la profession des individus qui y sont admis ; agriculture des arrondissemens ruraux du département de la Seine ; marchés ; écoles gratuites élé- mentaires; produits des théâtres et des lieux d'amusement public ; voitures et moyens de transport de toute espèce ; consommation des hospices; consommation générale de la ville de Paris , etc. etc.
Déjà, ce dernier sujet avaitété traité avec succès par M. de Chateauneuf, dans un mémoire qui a obtenu le suffrage de l'académie des sciences, et qui a pour titre: RecJierches sur les consommations de tout genre de la ville deParis^en 1817, comparées à ce qiùelles étaient en 1789. Cet ouvrage est même un des meilleurs qui aient été imprimés en France sur la statistique ; mais ce n'est pas ici le lieu de le com- parer avec les tableaux publiés par l'administration , qui d'ailleurs a libéralement fourni à l'auteur tous les rensei- gnemens dont il avait besoin. Nous nous bornerons à citer quelques-uns des résultats consignés dans le tableau 56 , destiné à faire connaître les consommations de Paris en tout genre. En 1818, il a été vendu 522,891 hectolitres devin, 4o,343 hectolitres d'eau-de-vie, 73,870 bœufs , 3.35,^16 moutons, 62,4o6 porcs, environ 3,34o,ooo kilog. de beurre, 80,000,000 d'œufs , i,oii,3oo stères de bois , 1,613,569 hcct. de charbon de bois,5o3,372 de charbon de terre, 879, 681 d'avoine, i,i52,i 12 de plâtre, 3,777,101^,000 carreaux de terre cuite ; enfin , pour 2,826,567 franc» de
SCIENCES PHYSIQUES. 59
marée, et 6,689,318 francs de volaille et gibier. Ces di- verses consommations sont proportionnellement moindres qu'avant la révolution , excepté pour le charbon de terre , l'eau-de-vie et la viande de porc ; la consommation des deux premières denrées est plus que doublée.
A l'égard du pain , on sait , par des données exactes , quoiqu'un peu moins précises, que. la consommation est de ii3,88o,ooo kilog. par année, ou 167 kil., 99 par tête d'habitant (o,kil. A6o25 par jour et par individu, à peu près une livre ). Il est remarquable que cette mesure est , à un millième près, précisément celle que Lavoisier avait trouvée, par ses calculs pour 1775 et 1789.
La consommation des pommes de terre est , dans une année, de 323,6 10 hectolitres; il a été constaté par la fa- culté de médecine que trois kilogrammes de cette racine nourrissent autant qu'un kilogramme de pain.
Les nombres qui précèdent ne forment qu'une très- petite partie de l'état des consommations de Paris, qui, lui- même , n'est qu'un exemple puisé dans les 62 tableaux formant la deuxième partie. J'en citerai encore quelques résultats. Le recensement de la population de Paris, au 1" mars 1817, montait à 713,966 individus, et non 713,765, comme on l'a donné dans l'Annuaire du bureau des longitudes. Sur 657,172 individus dont l'âge a été connu par le recensement, A3,35o étaient âgés de 5 à 10 ans, et 47,368 de 10 à i5 ans.
Les hospices civils, intérieurs et extérieurs > ont reçu 1 5,842 individus, ce qui porte la population totale dépen- dant de Paris à 717,212.
Les 657,172 individus recensés forment 224,922 mé- nages, qui habitent 26,801 maisons; il y a donc, par mé- nage, moins de 3 personnes; par maison, moins de 9 mé- nages et de 25 personnes.
ï)n 1817, il y a eu 28,759 naissances, 6,382 mariages,
Ca SCIENCES PHYSIQUES.
3i,i2''i décès. En 1818, 23,067 naissances, 6,616 mariages, 22,421 décès. On est affligé de voir qu'en 1817, 679 en- fans de 1 à i5 ans ont péri de la petite vérole, et 66 indi- Tidas de i5 à 4o ans; en 1818, le nombre approche de 1,000; il a augmenté en raison inverse des vaccinations gratuites.
Les hôpitaux, en 1817, renfermaient 15,910 personnes, dont les célibataires forment le plus grand nombre; les trois cinquièmes se composent d'ouvriers et journaliers , et près d'un dixième d'individus adonnés à des professions libérales. En 1818, il y a eu amélioration dans les hô- pitaux, sous tous les points , et 2,5oo indigcns de moins ont eu besoin des secours publics. On a secouru à do- micile 86,4 1 5 individus, c'est-à-dire plus de la moitié des indigens : le nombre de ceux-ci est plus grand en femmes qu'en hommes , à peu près dans le rapport de 5 à 4. La mortalité annuelle dans les hôpitaux est de 100 sur 735 ; dans les hospices, de 100 sur 669. Le nombre des indigens secourus à domicile est beaucoup moindre qu'en 1791, en 1802 et i8i3 ; la plus grande différence va au-delà du quart.
Sur les 23,759 naissances de 1817, on a compté 9,047 ênfans naturels, dont 5, 01)9 dans le 12'= arrondissement seul. Ily a eu à peu près un suicide par jour; dans ce nom- bre, qui a diminué en 1818 , on remarquait deux fois plus d'hommes que de femmes.
Les deux neuvièmes des décès sont causés par les mala- dies du système pulmonaire, et la moitié de ce nombre, par la seule phthisie , dont les ravages les plus cruels s'exercent sur les individus de 20 à 3o ans.
Le nombre des élèves des écoles de charité, et autres écoles gratuites, est moindre que le quart des cnfans âgés de 5 à 12 ans, clc.
Le nombre des rues, proprement dites, est de 1,09'?, leur <lévcIoppemcnt de 21 9,871 met. La sunorficic de la ville r'^»
SCIENCES PHYSIQUES. Cl
d'une lieue carrée et |, ou 3,439 ^<^ct. J. Sous Philippe- Auguste , elle était de 252 hect. ; sous François I'', de 483; sous Louis XV, de i,337 : mais il n'y a que ^ de la surface qui soient bâtis. On compte, par hectare, plus de 207 habitans.Il faut un million de pavés pour réparer an- nuellement les rues de Paris, et 600,000 livres d'huile pour les éclairer^ y compris les établissemens publics.
Je passe à l'autre partie du recueil , qui se compose d'une introduction et de notions générales sur la popula- tion. En lisant ce dernier morceau , qui est assez étendu, on est frappé de la clarté que l'auteur a su répandre sur un sujet difficile, tout en faisant usage de quelques expres- sions de calcul , inévitables dans une telle matière. Il détermine les relations mathématiques quf existent entre le nombre des habitans, le nombre des décès, celui des naissances et la durée moyenne de la vie ; mais un traité où tout se lie étroitement, les principes aux conséquences, et celles-ci l'une à l'autre, se refuse absolument à l'analyse. Quiconque aura lu attentivement cet écrit, sera complète- ment au fait des principes qui font la base de la théorie de la population , et c'est sans doute le but que l'auteur a voulu atteindre. Ainsi , un administrateur, un homme de lettres, tout homme enfin qui a besoin d'avoir des idées justes sur cet objet , ne peut manquer de les acquérir , en se péné- trant bien de ces notions générales. A l'élégance et à la netteté du style , on reconnaît le savant géomètre à qui l'on doit la découverte de la vraie théorie de la chaleur, et qui , dans des ouvrages d'un genre opposé, a su réunir toutes les qualités d'un habile écrivain.
Tous les tableaux sont lithographies, et la plupart d'une écriture fort nette : si cette innovation n'ajoute rien à leur mérite, c'est du moins un exemple des applications utiles qu'on peut faire de la lithographie. Jomard,
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Du SYSTEME d'impôt, FONDÉ SUR LES PRINCIPES d'ÉCO-
NOMiE POLITIQUE, par M. de Saint-Chamans, maître des requêtes du conseil d*état (i).
La science de réconomie publique, ou autrement la connaissance du développement des facultés physiques et morales des hommes, et leur application à la création dei produits de toute nature qui peuvent suffire à leur bien- être ou créer leur richesse; cette science, dis-je, qui embrasse la plupart des autres, est tellement utile à con- naître et importante à perfectionner, qu'on doit savoir gré à des écrivains laborieux de s'y consacrer, même lors- qu'ils s'écartent des principes que l'expérience et la raison semblent avoir invariablement fixés; les services qu'ils ren- dent à la science, en attirant l'attention sur elle, sont au-dessus du tort qu'ils peuvent lui faire, en contestant quelques-unes des vérités qui lui servent de fondemens.
On supposera, sans doute, d*après cet exposé, que nous ne partageons pas entièrement les opinions de l'auteur du livre dont nous allons rendre compte. En effet, tout en louant dans l'auteur son zèle à s'occuper de celte ma- tière, nous ne pouvons nous empêcher de contester le système qu'il a conçu, ou plutôt les anciens erremens qu'il a cherché à remettre en vigueur.
M. de Saint-Chamans, déjà connu par plusieurs ou- Trages sur la politique et l'administration , ne s'était pas encore occupé d'économie politique ; et il ne l'aurait peut- être pas fait, s'il eût consulté, je ne dis pas ses forces et ses lumières, car sans doute elles lui auraient suffi, mais
(i) Paris, i8ao. Un vol. in-8<'. Lenormand , imprimeur-libraire, rue de Seine , n" 8. Prix, 0 fr., et, par la posto , 8 fr.
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES. 63
ses opinions, qui devaient être un obstacle dans la carrière qu'il allait embrasser, carrière où l'on ne peut faire quel- ques progrès qu'en abandonnant toute espèce de préjugé. Voici quelles sont les opinions de M. de Saint-Chamans, ainsi qu'il nous les fait connaître lui-même (pag. i53).
« J'ai beaucoup entendu parler de la perfectibilité et du progrès des lumières; ce système me paraissait infail- lible, puisqu'il est fondé sur la sagesse humaine et sur le profit qu'elle ne manque pas de faire des leçons de l'ex- périence. A mesure que le monde va, nous ajoutons à nos lumières, les lumières de tous nos devanciers anciens et modernes. Quel foyer de lumières ! ces raisonnemens paraissent si évidens en théorie, que j'en tirais autrefois, avec toute la naïveté de la jeunesse, cette conclusion : que nous valions beaucoup mieux, et que nous en savions beaucoup plus que tout ce qui avait existé jusqu'ici. Ce- pendant, quand j'ai commencé à regarder autour de moi, j'ai été forcé de reconnaître (et jugez quelle fut ma sur- prise) que le progrès des lumières ne se faisait sentir, ni en religion , ni en morale , ni en politique , ni en lit- térature, ni en métaphysique, et qu'au contraire, nous avions désappris ce que savaient fort bien nos aïeux. Je fus alors réduit à restreindre les effets de notre perfec- tibilité et de nos lumières à quelques progrès dans les sciences, où les découvertes faites par les grands esprits qui nous ont précédés, ne se perdant jamais, pour peu que nous fassions quelques pas en avant, et que nous ajoutions quelque chose à leurs grandes conquêtes, nous nous trouvons , avec moins de génie , plus avancés qu'eux ; mais il faut que j'aie encore le chagrin d'avouer que la science de l'économie politique n'est pas une de celles qui ont fait quelques pas en avant, et qu'elle doit plutôt être rangée parmi celles qui ont reculé. »
6A SCIENCES MORALES
P
Ajoutez à celte profession de foi Topinion que Vèpargn appaupiit les états j au lieu de les enrichir ; que le lux. est la plus grande source des richesses y que les dépen- ses du gouvernement n' appauvrissent pas plus les par, que les autres dépenses _, et même que les impôts bien ré- ptarlis enrichiraient la société j au lieu de l'appauvri] (pag. 88) ; qu'au lieu àt payer un million pour Vinventioi cVune machine qui filerait le lin ou le chanvre , il serai plus politique de payer un million pour ensevelir ce secret _ s'il était découvert; qu il faut renverser le trône usurpX de V industrie J pour y substituer les riches oisifs j qui nA peuvent dépenser nohlnnent leur fortune j sans enrichir IruA paySjet qui 7'eprésententla consonunation (pag. o\2)\qucsm les Américains n^ont point toutes les vertus j toutes Its haulei conceptions des autres nations civilisées _, ce n^est pccs \ comme on le prétend ^ à cause de leur amour pour lA gain , mais à cause de l'absence cVun-j noblesse^ etc. etc\ (appendice).
A la lecture de semblables assertions, il est beaucoup] de gens qui se croiraient dispensés de lire l'ouvrage; il<| auraient tort, et ils se priveraient d'une lecture souveutl agréable et intéressante. Le principal système de l'auteurl n'a même rien de déraisonnable ; il consiste à établir que c'est de la consommation seule que proTient la production, et que, par conséquent, le meilleur mode d'imposition est] celui qui porte le plus spécialement sur la consommation. Malheureusement, dans l'examen de chacune des con-l séquences de cette idée, l'auteur manifeste une opinion trop .absolue. Au lieu de préférer celles des consommations qui sont le plus favorables à la reproduction, ou plutôt qui renferment en elles-mêmes le germe de la production, il ne fait aucune distinction : peu lui importe qu'une valeur ait été bien ou mal consommée , pourvu qu'elle le soit ;
ET POLITIQUES. 65
qu'une épargne ait servi à une chose imporlantc ou futile, pourvu qu'elle ne reste point clans un^coffre fort. Il met au même rang les dépenses du faste et celles de l'industrie , de la richesse blasée, capricieuse, destructive, ou du travail créateur. Il ne voit pas que le luxe n'est autre chose que l'emploi d'une richesse accumulée dans quel- ques mains par le travail multiplié de toutes les autres, et que , si cette camulation ne doit plus rien rendre à !a reproduction, le pays demeurant toujours stationnaire, ses habitans ne verront accroître ni leur nombre, ni leur aisance, ni leurs moyens d'opérer. Ils n'auront d'autie but que de parvenir eux-mêmes, ou de faire parvenir quelques uns des leurs à une jouissance puérile et sans aucun avantage pour leur pays. Sans doute, lorsque Louis XIV dépensait trente millions pour retourner vingt fois le terrain de Marly, le planter et le replanter, il li- vrait bien à la production ces trente millions par les mains des ouvriers qu'il employait; mais, s'il eût em- ployé celte même somme et ces mêmes ouvriers t\ dé- fricher 5 ou 6,oao arpens dans les landes de la Beauce ou de la Sologne , il aurait obtenu un résullat bien autrement profitable à ses intérêts particuliers et à ceux de la France. Sans doute, une vieille duchesse est bien libre de faire monter dix fois par an ses diamans ; et ce qu'elle dépense à cet effet tourne au profit des ouvriers qu'elle emploie; mais, si elle avait employé la même somme, avec les mêmes ouvriers, à monter six métiers de bas, elle aurait gagné et fait gagner ii son pays tout ce qu'elle lui a fait perdre de main d'œuvre inutile et improductive.
M. de Saint-Chamans n'est point de cet avis. On a beaucoup reproché à Louis XIV , dit-il (pag. 356), ses grandes dépenses en bâtimens; on pourrait dire que l'im- pôt établi dans ce but est une taxe des pauvres et la plus Tome xii. 5
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parfaite de toutes; car on prend aux riches qui paient l'impôt pour nourrir des milliers d'ouTriers qui man- quaient d'ouvrage. Je suis fâché d'être obligé d'ayoir une opinion toute contraire; il me semble que c'était ôter à rhomme qui pouvait reproduire une somme qu'on don- nait à des ouvriers pour ne rien faire du tout. Mais noire auteur va plus loin , et voici le calcul qu'il fait :
« U impôt direct passe de la main des propriétaires dans celle des employés > rentiers , ou fournisseurs de l'état. Ainsi ^ le revenu généralcu la somme des revenus neis ne se trouve pas changé j si le revenu que les propriétaires ont de moins se trouve de plus chez les employés _, etc. Ainsi , par exemple j je compte looo francs c/e moins au propriétaire y s'il paie looo francs d'impôt; et je compte looo francs déplus aux employés, etc. Dans ce cas^ iln'y aurait ni perte ni gain pourVétat. Maisj si les employés ont réellement lOOo francs déplus i et si le propriétaire n'a pas looo francs de moins j ■alors il est clair qu'il y a bénéfice ; c'est réellement ce qui arrive. Ces employés^ etc., qui ont un revenu de looo francs, emploient la moitié de ce revenu à acheter aux propriétaires des denrées qu'ils n^ auraient point achetées sans l'impôt- avec l'autre moitié ^ ils achètent des marchandises. Les producteurs j obligés de fabriquer plus de marchandises ^ achètent plus de matières premières aux propriétaires j et emploient de nouveaux ouvriers qui achètent aussi aux propriétaires des vivres qu'ils n'auraient pas eu de quoi payer sans l'impôt. De cette manière _, les propriétaires retrouvent les trois quarts de ce qu'ils ont payé à l'impét; leur revenu n'est diminué que de '2bo francs : celui des employés J etc. 9 est augmenté de 1000 francs : donc l'impôt a enrichi la nation, w
Ce raisonnement est curieux; et si seulement il était juste, quel plaisir n'aurait-on pas i enrichir ses amis,
ET POLITIQUES. 67
sans qu'il vous en cofilût rien! on leur donnerait à chacun mille francs, à la condition qu'ils vous achèteraient une partie de votre récolte. Alors vous seriez remboursé de vos mille francs, et vous n'auriez évidemment rien perdu pour les obliger. Il est vrai que vos amis auraient votre récolte , et c'est une bagatelle à laquelle M. de Saint-^Chamans n'a pas cru devoir s'arrêter; son enthousiasme pour le luxe, ainsi qu'il l'avoue lui-même, lui suggère beaucoup d'au- tres propositions semblables, il n'a pas moins entrepris que d'anéantir l'école moderne des économistes. Adam Smith, Saj, Garnier, Ricardo tombent alternativement sous ses coups ; il cherche le déAiut de leur cuirasse , et il y enfonce impitoyablement sa plume. Je ne puis assurer qu'il soit victorieux dans cette lutte, mais il la soutient avec opiniâtreté. Seulement, on désirerait ne pas lui voir employer l'ironie et le sarcasme dans des matières aussi positives et aussi étrangères à l'esprit de parti. Ces expres- sions : 7205 modernes docteurs... nés écononies libéraux,... quittez ce masque hypocrite. ... sonnent mal dans les re- cherches scientifiques.
Quoi qu'il en soit de la forme et du fond de l'ouvrage que nous examinons , il n^en est pas moins vrai qu'au milieu des erreurs d'un faux système, on y rencontre des idées exactes ; qu'il fait bien connaître l'ancienne et les nou- velles écoles, cl nous ne pouvons qu'inviter à le lire , tout en conseillant de ne pas adopter les principes qu'il pro- clame. Un certain prédicateur, dont la vie n'était pas très- régulière, disait : «Faites ce que je dis, et non pas ce que je fais. » M. de Saint-Ghamans pourrait dire : Instruisez» vous de ce que j'écris, et ne vous inquiétez pas de ce que je pense. Alexandre de ia Borde ^ de V Institut.
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Voyage dans la Grande-Bretagne, entrepris relati- vement aux services publics de la guerre, de la marine et des ponts et chaussées , de 181G <t 1820 , par Charles Dupin , officier supérieur au corps du ixénle maritime , membre de l'Institut de France, Académie des sciences, etc. Force navale; Tom. I, constitution de la marine, Tom. II, études et tra- vaux (i).
Cet ouvrage, où des connaissances très-importantes sont exposées avec une grande supériorité de vues et de talens, est continué avec ardeur, et obtient, au-dedans et au^dehors , un glorieux succès. C*est ici la seconde partie de ce beau travail dont nous avons déjà fait con- naître les premières publications ( voy. Rei^. Encycl. , Tom. YII, p. 69, et Tom. VIII, p. 48). On se rappelle que Xa. prëjnière partie est relative à la force militaire de terre ; la troisième expliquera tous les moyens des com- m,unications en Angleterre , durant la paix et pendant la guerre, les routes, les canaux, les ports, les phares, etc. Enfin, l'auteur, ayant, dans sa marche, agrandi son plan, ajoute une quatrième partie j concernant la force produc- trice, c'est-à-dire V industrie proprement dite.
Nous ne devons pas, cette fois, nous arrêter à la per- sonne de M. Dupin. La juste renommée de son esprit, de ses talens , de son noble caractère , nous dispense d'au- tres éloges, et son nom seul rappelle ceux de ses deux frères, si distingués au barreau.
Les deux volumes dont nous allons rendre compte
(1) Paris, 1821. 2 vol., chacun de 5oo pages, l'un avec un atlas de planches gravées, lîachclicr, libraire.
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sont précédés d'une introduction, où l'auteur, portant d'abord ses regards vers sa patrie, développe les avantages d'une marine pour la France , mais sans se permettre d'ap- pronver ni de blâmer notre administration maritime, à laquelle il est subordonné par son grade. J'ose, dit-il, regarder la force navale comme nécessaire et comme in- dispensable, non seulement à l'opulence de l'état, à la prospérité nationale, mais à l'indépendance, et par con- séquent à l'honneur de la France. Dans cette partie, comme dans tout le reste, il exprime avec une louable modération ses vœux et ses conseils , qui paraissent très- dignes de l'attention publique.
Au moment où l'on imprimait cette introduction , des signaux télégraphiques apprenaient à l'Europe que le chef du ci-devant empire avait cessé d'être prisonnier, ils racontaient sa mort. Voici les réflexions que cet , événement a inspirées à M. Dupin , et qu'il a consignées en note: «Heureux les écrivains qui, forcés par leur sujet i\ parler des travaux ou des actions de ce chef, n'ont jamais oublié les égards dus au malheur^ et n'ont insulté jamais à la captivité du guerrier qui tant de fois conduisit un grand peuple à la victoire! Elevé sur le pavois militaire comme un trophée national; couronné dans le sein du triomphe; salué fils aîné de l'église, et restaurateur de la foi; rendu l'oint-' du Seigneur par le premier pontife; enfin, ayant acquis pour subalternes des rois, des empereurs; ayant vu son amitié mendiée par les Césars, comme un bienfait des dieux; enivré d'hommages, «t monté trop haut dans la prospérité, il tombe : soudain, les sceptres qui s'abaissaient jusqu'à ses pieds, s'appesantissent sur sa tête ; les chaires sacrées , d'où retentissaient pour lui des paroles de servage et d'admiration , retentissent des paroles d« malédiction et
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de mépris. Tous ses adulateurs, tous les corrupteurs de sa fortune, lui font subir l'insupportable affront de l'éclat de leurs derniers éloges, souillés par l'ignominie de leurs derniers outrages ; ils lui reprochent une \\c qu'ils ont adorée, ils s'indignent qu'il ne l'abrège pas par le crime du suicide! mais il meurt, et leur joie se concentre pour faire place à l'hypocrisie de la dou- leur, dernier raffinement d'un siècle poli. Telles sont, cependant, les moindres leçons que la chute du con- quérant présente à la prospérité des rois. Celui qui fut naguère si brillant par ses conceptions , si fameux par ses travaux, si grand par ses combats; celui qui crut, avec des monumens de la gloire et des conquêtes , nous payer nos libertés ravies; celui qui voulut rendre aussi des fers aux noirs d'une colonie française, livré lui-même à la traite par les potentats qu'il avait comptés au nombre de ses tributaires, après six ans de servitude, il a expiré sur le rocher de la proscription, entre le con- tinent qui enfante les esclaves, et les colonies qui les dé- vorent. Voilà donc ce que produit cette science du jyoïwoir ^ depuis vingt ans prêchée par tant d'apôtres avec tant d'insolence : elle frappe dé mort le génie même qui l'a inventée ; et quel puissant génie ! »
I.c plan de notre auteur est si habilement tracé, qu'il peut être utile d'en offrir presque tout l'ensemble, malgré la sécheresse trop ordinaire des tables synoptiques.
Chaque tome est divisé en six livres; — chaque livrée en six chapitres. — Tom. I, Vw. i*^"^, de }f autorité royale et de Vauioritè législative. Chap. i/^'', puissance maritime des rois d'Angleterre, domination des mers; 2, rapports de l'autorité royale avec la force navale britannique ; 3, rapports du parlement avec la force navale; 4, en- quêtes royales, accusations et jugemcns parlementaires;
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5, budget de la marine; 6, comité spécial pour l'examen de la dépense et du revenu.
Livre deuxième, — Commandement _, et Personnel des forces navales. Chap. i, amirautés; 2, amiraux (état- major général); 3, grand état-major des grands bâtimens de guerre; 4, officiers comptables de ces bâtimens; 5, équipages des bâtimens de guerre; 6, les troupes dites Royal-Marin e.
Livre troisième. — Offices centraux de la marine. Chap. 1^"^, office des paiemens de la marine; 2, office du conseil naval; 3, conseil naval; '5, comité des comptes;
5, comité des matières; 6, comité des constructions; inspecteurs de la marine.
Livre quatrième. — Chap. i'^''; office des transports ; 2, marins et soldats embarqués sur les transports; 3, ad- ministration des malades et des blessés; 4, traitement des prisonniers de guerre ; 5, office des vivres; 6, service des vivres à bord.
Livre cinquième. — Organisation des ports et des arse- naux, Chap. 1^^, considérations générales, amiral du port; 2, commission des arsenaux; 3, directeurs des tra- vaux; 4, clercs comptables; 5, devis de l'inspection;
6, personnel des diverses classes de ports et d'arsenaux. Livre sixième. — Piedde guerre j pied de paix. Chap. i*" ,
pied de guerre; 2, levée des marins, presse; 3, pertes et non valeurs de l'armée navale; 4, prises; 5, pied de paix; 6, demi-pension, invalides, caisse de Chatam, hôpital de Greenvich.
Il n'y a pas un des chapitres qui ne pût présenter une riche et agréable matière à nos extraits. Arrêtons-nous d'abordau chapitre de la domination desmers. 11 contient des faits histo- riques très-remarquables, et qu'il importe de ne pas oublier. «La Grande-Bretagne, sans marine, fut long-tcms la
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proie des peuples navigateurs. Cette conquête du devan- cier d'Auguste, et du héros immortalisé par Tacite, est méprisée par les successeurs d'Auguste. Alors, les faibles Bretons vont mendier, chez les demi-barbares de l'Occi- dent, un maître qui les protège contre les barbares du Nord. Ainsi, pour n'avoir pas su compter sur leurs propres forces, ils voient, durant cinq siècles, leur sol envahi et déchiré par sept tyrannies contemporaines qui s'englou- tissent dans la monarchie saxonne. Ici, commence l'his- toire de la force navale britannique. Le grand Alfred l'ins- titua; et ses successeurs, Edouard l'ancien, Adelstan, fils d'Edouard, et Edgard, surent la maintenir. Déjà, ce der- nier s'intitulait souverain des îles voismes d'Albion et de l'Océan qui les entoure.
Mais la marine britannique déchoil, et laisse l'héritage d'Alfred sans défense contre les rois de Danemarck , grands navigateurs, pirates et conquérans.
Canut, l'un de ces rois, usurpe l'Angleterre. Ses im- prudens successeurs négligent aussi de maintenir la ma- rine sur un pied respectable; aussitôt, les Normands, établis sur les côtes de la France , tournent leurs vues ambitieuses contre l'Angleterre. Ils en proclament la con- quête, avant de l'avoir tentée; les amis du butin et du pillage accourent sous les bannières de Guillaume , ap- pelé depuis le Conquérant. Il sait vaincre et conserver sa conquête en formant les cinq ports de Douvres, Has- tings , Hyde , Romney et Sandwich, un corps politique auquel il attribue de grands privilèges, à la seule charge de lui fournir, pour quinze jours, dès qu'il le voudra, cinquante -deux bâlimens armés et montés chacun par vingt-quatre marin?.
Richard Cœur- de- lion , de concert avec Philippe- Auguste, marche à la conquête de laïcrrc-Saintc, détruit
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la HoUe des infidèles; ensuite, il est proclamé capitaine- général des forces des chrétiens dans l'Asie.
Edouard III gagne en personne la bataille de iSAo , contre la flotte de Philippe de Valois; il détruit les navires français; il bloque par mer et prend la ville de Calais, illustrée alors par sa défense et sa reddition ; ensuite^ il se venge des Espagnols, ses agresseurs, en battant com- plètement leur flotte ; il est vaincu à son tour, en 1872 , par les flottes combinées de France et d'Espagne. La voix des communes d'Angleterre se fait entendre de suite au monarque auglais humilié ; elles demandent, elles obtien- nent le rétablissement des lois constitutionnelles ; et la marine anglaise renaît de ses ruines,
Henri VIII fit plus pour elle qu'aucun de ses prédé- cesseurs; il eut le premier des vaisseaux dont l'état fut propriétaire, et des ofliciers attachés d'une manière fixe au service maritime; il fut donc le créateur de la marine royale d'Angleterre. Il institua , pour le service et les travaux des ports, le conseil et l'oflice naval; organisa la confrérie des pilotes , connue sous le nom de maison de ' la Trinité ; il fonda les arsenaux de Deptford, de Wool- vich etde Portsmouth, fit protéger par des forts l'entrée de la Tamise et une grande partie des côtes du royaume.
Elisabeth favorise également la force navale. Elle bâtit Opnor Castle pour défendre l'arsenal de Chatam, mul- tiplie ses vaisseaux, fait conserver les bois de la marine, éta])lit dans ses états la fabrication de la poudre de guerre, fait fondre les canons, accroît la paie, et adoucit le sort des marins; elle communique au peuple de l'ardeur, de l'enthousiasme; c'est ainsi qu'elle triomphe de Philippe II et de la grande Armada ; elle est proclamée restauratrice de la gloir.3 nawale ^ et souveraine des mers.
Sou9 Jacques I", point de gloire nouvelle pour la marine
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anglaise. Sous la dénomination captieuse de Mers briiaii' niques, les Anglais comprennent, outre les mers qui bai- gnent leurs côtes, celles d'Irlande et des îles circonvoisines, l'océan qui borde l'Espagne , la France , la Batavie , la Suède et le Danemarck, et déclarent qu'ils en sont maîtres absolus. Ils s'y attribuent la pêche exclusive des poissons, du corail , de& perles, de l'ambre, etc. ; le droit d'y élever des tributs sur les pêcheurs, sur les navigateurs et les marchands de toutes les nations, d'y exercer la police et la justice, d'en permettre l'entrée aux bâtimens; enfin, d'y faire le monopole du commerce maritime , et d'exiger un hommage de tous les pavillons étrangers. L'auteur donne l'histoire abrégée des tentatives de l'Angleterre, pour usurper celte espèce de souveraineté sur laquelle Grotius écrivit son mare liherum , et Selden son mare clausum.
Les provinces unies, vaincues et bloquées dans tous leurs ports, sont forcées de convenir, par un traité so- lennel, que leurs vaisseaux baisseront pavillon devant ceux d*AngIeterre. Sully, comme ambassadeur d'Henri IV^ est soumis de fait à celte humiliation attentatoire au droit des gens. Louis XIII rend cet hommage ; Louis XIY le refuse, et se montre assez injuste pour l'exiger lui-même de l'Espagne, par une déclaration de 1680.
Il est douteux qu'aujourd'hui l'Angleterre ait abandonné ses prétentions à la souveraineté des mers. Elle y exerce un empire de fait; mais, si elle n'exige plus des nations le honteux hommage dont nous avons parlé , elle en est blâmée assez clairement, en 18 15, par un capitaine an- glais, Schomberg, dans sa Chronologie nai.'ale d'Angle- terre; et des jurisconsultes anglais, Blackstone lui-nicme, osent encore essayer de prouver que leur gouvernement a le droit conslituUonuel de commelUc des hostilités de
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corsaires , avant que la déclaration de guerre ait rompu les pactes de la paix. Enfin, ce gouvernement a inventé, il met en pratique la théorie des blocus maritimes; il pose à volonté, sans croisière établie, des barrières idéales sur les plaines de l'Océan ; et , dans le système qu'il s'est forgé, tout bâtiment neutre devient saisissable aussitôt que, pour continuer ses relations commerciales avec des peuples amis , il ose franchir les barrières ainsi fixées. Quel abus du sophisme! quel emploi de la violence I... Quelquefois les nations opprimées ont réuni leurs moyens pour résis- ter à ces envahissemens par la force; telle fut la neutra- lité armée des puissances du nord , au commencement de ce siècle; mais la mort de Paul V' laissa de grands exemples sans résultats utiles ; ce fut la faute de Napoléon; vainement il affecta de parler aux peuples de leur liberté sur les mers, lorsque, par la ruse et la violence j il dé- truisait leurs libertés dans leurs propres foyers.
Elle est trop affligeante la leçon de Blackstone, qui, pour justifier les excès de son gouvernement, assimile à la loi des nations l'acte arbitraire le plus opposé aux premiers principes du droit des gens.
Mais, ce qu'il y a d'incroyable, continue M. Dupîn, c'est qu'ici le professeur s'appuie des déprédations exer- cées par les Grecs, lorsque Thucidide reconnaît, ce qui est l'évidence même, qu'ils n'étaient encoi^e que des pirates. F'ojeZ) dit Blackstone, cotnment Nestor enlevait les hes" tiaux des Epeïens , afin d^ idemniser ses sujets et d'obtenir satisfaction. C'est donc par lespiralerîes du siècle d'Ulysse que Blackstone veut motiver la législation anglaise des prises maritimes ? Tout ce que prouverait celte citation, c'est qu'il n'est pas plus barbare de faire précéder l'état de guerre par le pillage sur les mers que par le pillage dans les campiignes. C'est en cet unique sens que l'exemple
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de Nestor peut être appliqué. Notre auteur a recueilli les détails les plus intéressans sur l'inexcusable conduite des Anglais envers la France , immédiatement avant les guerres de 1766 et de i8o5.
Dans le chapitre des lois pénales , nous croyons aperce- voir qu'il y a, dans la législation et dans la procédure an- glaise pénale maritimes, des règles et des usages qui ne sont pas bons à imiter, quoiqu'ils soient peut-être sans grands inconvéniens chez nos voisins.
Mais ce qui est digne de servir de modèle à la législa- tion dans les gouvernemens constitutionnels, et ce qu'on trouve bien exposé par M. Dupin, ce sont les formes parle- mentaires employées au commencement de ce siècle pour accuser et pour juger lord Melville, ministre de la marine : c'est surtout la forme des enquêtes sur les désordres d'ad- ministration publique.
Lorsque le parlement a lieu de présumer qu'une des branches de l'administration, confiée au pouvoir exécutif, recèle des vices ou des abus, il crée dans son sein, par un bill, par une loi spéciale, une commission temporaire, chargée d'informer contre les délinquans, et de proposer les remèdes convenables. Sur le compte rendu par la com- mission, le parlement avise aux moyens de prévenir ou de réparer le mal : en même tems il examine s'il y a lieu de faire le procès aux délinquans devant les tribunaux or- dinaires, ou de les accuser devant le parlement constitué en haute cour de justice. C'est là un des ressorts les plus essentiels du gouvernement anglais, et relui dont le besoin s*est fait le plus sentir sous d'autres gouvernemens consti- tutionnels.
Lord Melville fut définitivement acquitté; mais il n'en fui pas moins déchu de ses emplois, et accusé devant la cour suprême d'Angleterre, pour avoir laissé des commis
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s'approprier, pendant un certain tems, l'intérêt de quelques millions; et, comme dit notre auteur, JVIazarin, sous Louis XIV, après un long ministère exercé dans la fraude et le péculat, mourut en paix, laissant vingt millions à ses héritiers.
Il ajoute la réflexion suivante, qui est d'une grande jus- tesse : a cependant le despotisme est, pour les ministres même, le régime le moins heureux. Un favori peut s'en- graisser quelque tems de la fortune publique; il peut tout- à-coup sortir de la pauvreté pour éclipser le faste des rois, et régner avec insolence. Mais, à l'instant où le peuple in- digné, les grands irrités, le trône humilié, appellent un maître à déployer son orgueil et sa vengeance , il exerce contre son favori même tout le pouvoir arbitraire ; l'exil à vie, la prison sans fin, !a spoliation et l'assassinat mili- taire ou populaire, ou tellement quellement judiciaire : Yoilà le sort du ministre disgracié. Tel fut celui des "Wolsey, des Fouquet, des Olavidès, des Concini, des Guise et des Acomat. Les ministres égoïstes, mais éclairés, doivent donc eux-mêmes trouver leur condition, plus modeste peut-être, mais bien plus assurée sous un régime constitu- tionnel que sous les monarques absolus. » Que de leçons utiles renfermées dans les deux iraportans chapitres du budget de la marine et du comité spécial pour examiner la recette et la dépense !
Cependant, nous n'avons parcouru que le premier livre du I" Tome, et nous n'avons rien dit du Tom. II, que son titre général ; Etudes et Travaux. Voici encore l'aperçu de ce second Tome :
Liure premier , chap. 1*'. — Force morale y études, po- pularité de la marine en Angleterre, Elle est ici bien dé- montrée, bien expliquée; mais on vient d'en avoir un exemple récent daus les troubles qui ont eu lieu à l'occa-
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sion de la pompe funèbre de la dernière reine d'Angleterre. — Chap 2. Honneurs et récompenses. Encore un chapitre qu'on voudrait transcrire en entier. — Chap. 3. Discipline, chûtimens. — Chap. A. De l'instruction et du personnel des arsenaux, école d'apprentis, école d'architecture na- vale.— Chap. 6. Instruction de la flotte, collège naval et asile naval.
Livre deuxième. — Exercices, tactique, combats. Ch. i", exercices ; 2, tactique navale ; 3, puissance effective de la force navale; 4, force navale employée contre des forces de terre; 5, moyens intermédiaires; 6, combats singuliers.
Livre troisième. —Artillerie de la marine. Chap. i", canons; 2, caronnades et mortiers; S, affûts de canons, affûts de canonnades; A, projectiles; 5, objets qui concourent à la charge et au tir des pièces ; 6, du tir et des portées.
Livre quatrième. — Force et durée des hâtimens de guerre, Chap. i"^ bûtimens classés d'après la force de leur artillerie; 2, force comparée des hâtimens; 3, leur force défensive; A, intérieur des vaisseaux, de la cale et du faux pont; 5, des différentes batteries; G, conservation et entre- tien des hâtimens.
Livre cinquième. — Etablissemens centraux etarsenaux. Chap. i®'^, etablissemens centraux ; 2, des arsenaux en gé- néral ; 3, Deptford ; 4,"\Voolwich, forges ; 5, Chatham, scies de long et scies circulaires; 6y Sherrness, puits de Sberr- ness, cloche à plongeur.
Livre sixième. — Suite des arsenaux. Chap. i'"'', Porst- mouth; 2, office des vivres; 3, hôpital d'Haslar; A, Ply- moulh; 5, suite de Plymouth, hôpital de la marine; 6, jetée ou brcak-water [brise-vagues) à Plymouth, (Voyez Revue Encyclopédique, Tom. XI , pag. 280. )
Toutes ces divisions sont si bien remplies, que l'ouvrage sera lu partout avec un vif intérêt par ceux-là même qui
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n'ont point les connaissances spéciales nécessaires pour mieux apprécier ces utiles et importantes recherches. Notre administration maritime ne peut manquer d'en tirer de grands avantages. L'auteur a soin de remarquer ceux qu'elle en a déjà recueillis. Nous citerons, par exemple, l'u- sage des caisses en fer pour entretenir l'eau salubre dans les vaisseaux : l'auteur atteste qu'elle devient par là d'une pureté vraiment inaltérable et fraîche comme si elle sortait d'une source limpide. Ainsi, l'on peut, dans un même es- pace, en embarquer de plus grandes quantités, éviter aussi les souffrances et les dangers, qui, dans de longues navi- gations, résultent du dépérissement des tonneaux. On a donc moins souvent à faire, sur les rations d'eau, des re- tranchemens si funestes à la santé des équipages dans les voyages de long cours et dans les croisières. Enfin , ce qui est d'une extrême importance, jamais cette eau n'est mal- saine. Dès 1816, lorsque M. Dupin fit adopter en France les caisses en fer pour conserver l'eau, le gouvernement an- glais en avait commandé à la fois sept mille, qui devaient contenir quatorze mille tonneaux d'eau. D'après ces faits, il est naturel de présumer que les caisses en fer pourraient être adoptées dans nos habitations terrestres, et qu'elles y remplaceraient avantageusement nos citernes et nos fon- taines artificielles.
Il ne suffit point de procurer aux navigateurs de l'eau sàlubre; il faut, pour les préserver du scorbut, et pour diminuer parmi eux les fièvres et les ulcères, leur fournir des liqueurs spiritueuses et acidulées.
0 Depuis 1796, c'est une règle, dalnsla marine anglaise, de distribuer chaque jour du rhum tempéré d'eau : depuis 1796 , chaque ration de ce rhum est mêlée de jus de citron. Les effets de cet anti-scorbutique ont été surprenans en neuf années de guerre. Avant 1796, sur cent^lle hommes,
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il en cntraît chaque année vingt-cinq mille cinq cents claitt les hôpitaux de la marine; mais, dans les neuf années de guerre qui ont suivi l'usage du jus de limon , sur cent mille marins, il n'en est plus entré dans les hôpitaux que onze mille sept cent soixante quinze, année moyenne. Tel est l'effet qu'a produit un seul préservatif choisi avec discer nement, et distribué dans une juste mesure. Aujourd'hui, la ration régulière de chaque marin anglais se compose d'une once de jus de citron et d'une once et demie de sucre mêlé avec la ration de rhum étendue d'eau , ce qui forme une espèce de punch fait à froid. Cependant, les Anglais ont trouvé qu'il est plus salubre de changer moitié de ce breuvage pour une demi-ration de vin, et le tout pour une entière ration de vin. On a proposé d'encourager le goût du thé parmi les matelots^ afin de tempérer leur penchant funeste pour les liqueurs fortes. Voici comment notre auteur combat le préjugé vulgaire qu'une boisson aussi relâchante diminuerait le courage militaire.
« 11 semble que les hommes n'ont pas un besoin réel de liqueurs spiritueuscs pour acquérir et conserver du cou- rage. Lorsque les tribus arabes marchèrent i\ la conquête de l'Orient, sous Mahomet, ce profond législateur n'avait pas craint d'interdire l'usage des boissons enivrantes à la na- tion qu'il voulait rendre toute belliqueuse. Les Musulman^ abstèmes ne furent ni moins robustes ni moins courageux. Les anciens Gaulois ne buvaient que de l'eau, ou du mau- vais cidre : cependant, si l'on juge par la terreur qu'ils ré- pandirent si long-tems chez les Italiens, possesseurs de nombreux et riches vignobles, il faut bien croire qu'un peuple, sans faire usage de liqueurs fortes, peut se battre avec autant d'énergie que les hommes dont elles sont la boisson journalière. »
Terminons par quelques extraits de Timporlant chapitre
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de l'auteur, sur le traitement des prisonniers de guerre dans l'empire britannique. C'est bien servir la cause de l'humanité, que d'avertir ceux qui se permettent de l'of- fenser cruellement, et de réfuter leurs sophismes.
M. Dupin s'est acquitté de cette tAche avec les secours de la vérité, de la raison et de son beau talent, et de plus , aussi avec les ménagemens et l'impartialité les plus dignes d'éloges. C'est, à notre avis, le chapitre qui fait le plus d'honneur à l'esprit, à la sagesse , à la sagacité, à la juste circonspection et à l'éloquence très -distinguée de notre auteur. Nous regrettons d'être forcés d'abréger ce beau chapitre, et nous promettons beaucoup d'émotions tou- chantes et d'instructions utiles à ceux qui voudront le lire en entier.
« Il existe en Europe deux peuples rivaux , bien diver- sement célèbres par l'usage qu'ils ont fait de la victoire. Le contraste de leur conduite réciproque envers les prison- niers de guerre, et les effets que chacun de ces peuples en a ressentis, font voir qu'il en est, sous quelques rap- ports, des nations comme des individus; qu'elles ne peu- vent être impitoyables sans châtiment, ni bienfaisantes sans récompense.
« Les prisonniers qu'avaient faits les armées françaises ont trouvé chez nous cette généreuse et douce sympathie qui prodigue son estime aux vertus, ses égards à la vail- lance et ses bienfaits au malheur. En retournant sur leur terre natale, ils ont partout célébré le peuple vainqueur; ils ont plaidé la cause de notre caractère national auprès de leurs concitoyens, et plus d'une fois ils ont calmé ou éteint les anciens souvenirs de haine que notre ambition avait justement excités contre nous.
« Mais les captifs qu'avait faits l'Angleterre n'ont quitté les geôles et les pontons que pour remplir les deux mondes Tome xii. 6
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de leurs cris de vengeance et d'exécration. Le récit de leurs douleurs et de leurs humiliations a soulevé des ini- mitiés, que d'immenses services rendus à quelques nations , dans la grande lutte européenne n'ont pu contre-baiancer. Le gouvernement britannique a conservé des intimités avec des gouvernemens pour lesquels il est redoutable; mais déserteur, après la paix, de la cause des peuples qu'il fit triompher pendant la guerre, chaque année lui révèle qu'il a perdu parmi eux des amis. »
Malgré ce qui a été dit et redit tant de fois, l'auteur ne peut pas croire que le gouvernement anglais ait jamais formé l'exécrable projet de miner, de détruire les forces et la santé des prisonniers de guerre, même français, en les soumettant à des épreuves où la nature, accablée, épuisée, devait succomber. Cependant, il ne reste que trop de faits pour convaincre le ministère de la Grande-Bretagne qu'en entassant les captifs désarmés sur les pontons ou dans les châteaux forts, cédant uniquement ou non à des terreurs exagérées, il s'est montré sourd à la voix de la pitié, comme aux conseils d'une sage philantropie.
Ici, l'auteur s'avertit lui-même , afin de ne pas manquer d'égards ni de modération. Pour adoucir des couleurs dont la simple véracité ne sera que trop sévère , c'est ici qu'il aime à se rappeler le noble accueil que depuis la paix il a reçu dans les trois royaumes , près des hommes les plus dignes de l'estime et de l'amitié de tous les étrangers.
« Admirateur déclaré, dit-il, des grandes et belles ins- titutions qui, dans l'empire britannique, forment le lien sacré du citoyen et du gouvernement, je ne serai point taxé, j'en ai l'espérance, d'être le détracteur d'un peuple que je révère pour la sagesse de ses lois et l'énergie de ses vertus civiques; mais, sans m'aveugler sur les erreurs de son ambition, ni sur les égaremens de son patriotisme,
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nous dirons, en fidèle narrateur, ce qu'ont vu nos propres y€ux, ce qu'ont vu et ce qu'attestent les Anglais eux-mêmes, et leurs propres magistrats.
« L'illustre Howard dépose qu'il a trouvé des prisonniers de guerre détenus en Angleterre ^ à Plymouth, Bristol, Winchester, Forton, Deal, Carlisle, Fembroke, Chester, Liverpool, Hull, Lincoln, Shrewsburry, Yarmouth et Falmouth; en Ecosse, au château d'Edimbourgh ; en Ir- lande ^ à Dublin , Belfast et Rilkunay ; que ces prisonniers sont habituellement gardés par une milice dont les senti- nelles se sont montrées, dans maintes circonstances, trop empressées à faire feu sur les détenus; qu'elles y ont été ' encouragées par des officiers inexpérimentés ; que plu- sieurs captifs ont été de la sorte tués sur la place, quoique, peut-être , ils n'eussent aucun dessein sérieux d'évasion ( i ) ; que, d'après l'affirmation des prisonniers, lorsqu'il s'élevait quelque rixe ou tumulte, souvent la garde faisait feu sur les captifs, sans chercher à ramener l'ordre par des moyens plus doux; que, depuis 1796, on a conservé sur la côte , à Portsmouth , Plymouth et Chatham , des prisons flottantes et des casernes-prisons ; à Greenwich et Yarmouth, des pri- sons flottantes seulement; à Greenlaw, Staplelon, Nor- man-Cress, et près des marais d'EIy, des casernes-prisons ; que, plus tard, on a bâti la prison de Darmoore, au fond des montagnes du Devonshire , dans un pays froid, maré-
(1) Sur le prétexte de la crainte d'évasion, M. Dupin observe, d'après un état officiel en sa possession , qu*il y a eu , depuis i8o5> à i8i4, sur 10,000 prisonniers de toute classe, évadés quoique dé- Français détenus en Angleterre 32
Anglais détenus en France no
Français détenus en Angleterre 20
Anglais détenus en France 44 2
Ces chififres parlent assez d'eux-mCines.
6*
tenus sur parole ,
évadés sans être détenus sur pa- role ,
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cageuxj désert et sauvage, afin d'y reléguer une foule de soldats et de matelots français ; que, trop de fois, les officiers et soldats prisonniers ont été assaillis d'outrages par une multitude grossière; que, si les soldats , les matelots, qui ne sont pas, eux, retenus sur parole , ont fait quelque ten- tative pour s'échapper, ils ont été , à terre , enfermés dans les cachots , ou sur les pontons, jetés à fond de cale, et là, réduits à la famine. Voici les terrhes de Howard à ce sujet ; « quarante jours de cachot, à la demi-ration, pour payer « sur le prix des vivres les personnes qui ont repris les « fugitifs ! ... »
L'auteur décrit un bagne flottant pour les forçats et une prison flottante pour les prisonniers de guerre , et il s'en- suit que le sort des malfaiteurs était moins déplorable que celui des prisonniers.
Tout est dans ce mot du célèbre Hovrard : les pontons sont une peine qui ne doit être infligée que pour les crimes les plus atroces, Hulks ought to be the punishment only for the most atrocious crimes.
Comment donc un peuple humain, généreux, magna- nime à tant d'égards , pouvait-il, envers des ennemis vain- cus et sans défense j dépouiller ainsi tout sentiment de jus- tice et de commisération ?
LiNJumAis, de l'Institut.
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Histoire D£S français , par j. c. l. simonde de sis- UONDI , Correspondant de L'Institut de France , etc.
M. Sismondi est du petit nombre des écrivains dont le
(i) Paris, 1821. 3 volumes in-S", formant ensemble 1,620 pages. Treuttel et Wùrtz, libraires, rue de Bourbon, n» 17 ; à Strasbourg et à Londres, même maison de commerce. Frix , 21 fr.
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nom suffit pour exciter l'intérêt , dès qu'on le voit à la tête (l'un ouvrage. Le succès de son Histoire des républi- ques italiennes du moyen âge est général, et sa réputation, fruit de ce premier succès , s'est accrue par la publication de la Littérature du midi de l'Europe , et des Nouueaux principes d'économie politique , ou de la richesse dans ses rapports avec la population (i).
Cet auteur a deux genres de mérite, incontestables aux yeux de tous ses lecteurs, celui de leur faire connaître une grande quantité de faits nouveaux pour eux, dus à ses sa- vantes recherches, et celui de les présenter avec un esprit philosophique, sans lequel une grande histoire n'est qu'une longue, ennuyeuse et inutile gazette. M. Sismondi s'étonne , avec raison, du peu de succès des efforts répétés qu'on a fait* jusqu'à présent, pour répandre quelque intérêt sur l'his- toire moderne, et particulièrement sur celle de la France. Cependant , comme il le remarque aussi, « la situation de notre patrie, sa puissance, la longue durée de la monar^ chie lient tous les peuples au peuple français. Leurs révo- lutions sont des effets de celles de la France : presque toutes les nations, aujourd'hui civilisées, ont fait partie de la monarchie des Francs ; et, pour apprendre leur histoire, elles doivent nécessairement étudier la nôtre. » — « Tout ce que l'orgueil national, continue M. Sismondi, la véné- ration pour l'antiquité, le respect pour des noms et pour des races illustres , ont pu inspirer de patience , de criti- ques ingénieuses et d'art pour la divination historique , a été épuisé par les érudits , pour retirer des ténèbres du moyen âge les origines de la monarchie. Tout ce que la force d'esprit spéculative, l'enthousiasme pour les rois,
(2) Voyez le compte rendu de ce dernier ouvrage , Reu. Enc<. , T. I, p. 57a, et T. V, p. 474.
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pour la noblesse, pour les anciennes lois , pour la religion et même pour la liberté , ont pu inspirer de théories , d'é- loquence, de poésies, de méditations philosophiques, a été mis en œuvre par des hommes doués de rares talens , pour coordonner, pour expliquer les uns par les autres, pour ranimer des faits qui nous étaient connus, sans que nous trouvassions le principe de vie qui les avait fait naître les uns des autres. Quelle est donc la cause qui a pu dépouiller de tout intérêt une histoire enrichie par tant de grands événemens ; une histoire , dans laquelle chaque nom, ou de lieu, ou de famille, rappelant des souve- nirs qui nous sont chers , devait parler à notre imagination? Chaque fait , s'expliquant par des coutumes ou par des opinions qui existent encore, ou qui ont laissé des traces; par des droits dont nous sommes encore en jouissance ou que nous avons regretté , lorsqu'ils nous furent ravis y de- vait éveiller notre attention,
M. Sismondi répond à cette question qu'il a lui-même posée ; il attribue la froideur des histoires modernes au manque de vérité, de cette vérité complète, sans réserve, sans arrière-pensée , qui ne se trouve que dans les histo- riens de l'antiquité. » Je ne pense pas tout-à-fait comme lui; la vérité, l'indépendance, l'impartialité, sont certai- nement de très-grands mérites dans un écrivain, et doivent inspirer autant d'estime pour son ouvrage, que de respect pour son caractère ; mais il en est des historiens comme des orateurs; ils peuvent être vertueux, savans , sincères, impartiaux, et ne pas exciter d'intérêt. S'il n'était ques- tion que d'utilité , il est certain qu'une histoire où les faits seraient racontés tels qu'ils se sont passés, où l'on trouve- rait leurs causes et leurs conséquences expliquées par une critique philosophique, qui dédaignerait de plaire à tous les partis et à toutes les ambitions, ne devrait rien laisser
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ù désirer; mais la difficulté que M. Sisniondi proposait de résoudre ne consiste pas à savoir pourquoi l'histoire mo- derne est plus ou moins instructive , mais à expliquer pour- quoi, jusqu'à présent, elle a paru froide à tous ceux qui ont voulu la comparer avec les histoires anciennes.
Or, je crois que l'unique cause de l'ennui que fait éprou- ver la lecture des historiens modernes , se trouve dans un préjugé auquel nous sommes asservis, et que les anciens ne connaissaient pas. Nous avons tant de respect pour la muse de l'histoire, que nous ne voulons lui donner aucune parure, aucun ornement, comme si nous craignions de la profaner. Les anciens la faisaient belle et riche, elle plai- sait; nous la voulons docte et négligée, elle ennuie.
Dès qu'on écrit ou dès qu'on parle en public, lanatureetla vérité ne suffisent pas; l'art est nécessaire : l'historien doit étudier cet art avec autant de soin que l'orateur, que le peintre et que le poète dramatique; iJ doit être varié, atta- chant; son style ne peut éviter la longueur que par un mouvement continuel; il doit passer sans cesse de la nar- ration simple, claire et rapide , à la description des lieux, aux portraits des personnages.
Ce n'est point assez de raconter des faits, il faut les peindre, les mettre en mouvement; on doit les voir en ac- tion, les entendre parler; c'est ainsi que Tacite , que Sal- luste , que Tite-Lwe et Xénophon ont traversé les siècles. Ils vivent encore, parce qu'ils plaisent toujours; si leurs leçons n'avaient été que vraies et savantes , on les aurait déjà oubliées.
Je conviens donc que ce sera un très - grand serTÎce à rendre aux hommes de tout âge que de ne plus les trom- per, ainsi que l'ont fait plusieurs grands écrivains, qui, pour me servir des paroles de M. Sismondi, n'hésitent point à torturer les faits pour présenter sous leurs garan-
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ties des opinions dont ils n'auraient point osé exposer la théorie, ou 5 comme d'autres, qui ont cru yoir dans le | passé tout ce qu'ils désiraient dans le présent, et qui cher- chent dans l'histoire les droits de la génération présente , au lieu d'exemples pour guider la postérité. »
« Boulainvilliers, Dubos, Montesquieu, Mably, et, de nos jours , plus d'un écrivain de parti , ont été , il est vrai , chercher dans l'ancienne monarchie des titres pour ce qu'ils regrettaient ou pour ce qu'ils voulaient établir , et ils n'auraient jamais dû perdre de vue qu'une ancienne pratique ne prouve pas un droit, plus qu'un abus, et que le passé doit nous éclairer, mais qu'il ne nous lie pas.»
Certes, on fait très-bien d'éviter un pareil esprit de sys- tème,.qui égare au lieu d'instruire; mais je soutiens qu'en faisant ce grand pas vers la vérité, on n'aura point encore animé la statue de Pygmalion. Le style est la vie de l'histoire comme de tout écrit. Nos historiens les plus distingués n'épargnent aucun soin pour recueillir les faits, pour éclaircir les difficultés , pour remonter aux causes des événemens, pour ranger avec ordre leurs matériaux; mais lorsqu'ils sont contens de ce travail, ils croient tout fini; et, quand ils prennent la plume , on voit qu'ils ne s'occu- pentque de la clarté , de lapureté du style , de la justesse des réflexions qu'ils étendent sans mesure. Ils ne pensent nul- lement au choix des images, à l'élégance des expressions, àla rapidité des mouvemens , à la variété des tournures, à l'adresse des transitions, à l'harmonie des périodes. Ils ne peuvent pas se figurer que la prose historique doit être soi- gnée comme celle d'un discours éloquent où d'un drame poétique ; en un mot, ils écrivent l'histoire sans verve, sans couleur, comme ils écriraient à un ami une lettre raisonna- ble et soignée. Dès-lors, doit-on s'étonner de voir la pré- férence qu'on accorde aux éloqucns et entraîoaus historiens
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de l'antiquité, sur nos doctes et froids commentateurs de l'histoire moderne?
Je ne sais si ce préjugé existera long-tems : mais, ce qui me paraît certain , c'est que , tant qu'on s'y soumettra , l'histoire, n'ayant rien de dramatique!, de pittoresque , ni d'éloquent, ne sera qu'une étude, très-utile sans doute, mais froide et fatigante. Au reste, quoique M. Sismondi n'ait pas examiné la question qu'il se propose sous le même point de vue que moi, je dirai que souvent l'élévation de son esprit, la solidité de sa raison et la lumière de sa phi- losophie, ont prêté à son style simple quelque chose de vif et d'animé, qui ne se soutient pas toujours à la vérité, mais qui attache etqui donne à ses écrits une couleur particulière. Par exemple, lorsqu'en parlant de la morale pure et simple des chrétiens dans les deux premiers siècles de l'Église, des disputes de leurs sectes depuis Constantin, et de l'avidité du clergé sous la première et la seconde race de nos rois, il dit que « le clergé, à la première époque , enseignait ce qu'il fallait faire; à la seconde, ce qu'il fal- lait croire; à la troisième, ce qu'on devait payer et don- ner. » On voit une pensée forte, une vérité hardie , une tournure neuve ; et certainement , ces trois lignes laissent
* plus de traces dans le souvenir que quatre longues pages de dissertations.
Dans tout son ouvrage, M. Sismondi, véritable philo- sophe , donne beaucoup à réfléchir ; il attaque avec cons- tance ce vieux monde féodol dont tant de gens s'efforcent
-^ d'adoucir les horreurs pour en faire un monde héroïque et poétique. Toutes ses réflexions, qui peut-être auraient eu plus de force encore , si elles avaient été plus parsemées et plus concises, sont justes et appuyées sur des faits incon- testables. Aussi, cet écrivain recueillera immanquable- ment l'honneur d'être compté au nombre des plus fcrmci"
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champions de la vérité contre l'erreur, des principes contre les préjugés, et de la liberté contre le despotisme.
Son chapitre premier contient un précis des événemens dont les Gaules furent le théâtre avant l'invasion de l'em- pire , au quatrième siècle. Il aurait pu rendre ce précis plus complet; mais il a cru que la Gaule, soumise à un grand empire, n'avait pas proprement d'histoire. On di- rait, ce sont ses termes, « que, pendant la décadence de l'empire, l'histoire du monde est réduite à celle d'un homme ; encore, cet homme est-il presque toujours la honte de son espèce.» Je crois qu'ici l'auteur se trompç, et que, pendant cette période de désolation , l'histoire ne manque pas plus,pour ses tableaux,de grands courages et de grandes vertus, que de grands vices et de grands crimes. C'est en- core là qu'on peut trouver la preuve de cette vérité , que l'intérêt de l'histoire dépend moins du sujet que du talent de l'historien; et les plus beaux tableaux que nous pré- sente Tite-Lwe des tems héroïques de Rome, ne sont point supérieurs à ceux que Tacite a su tracer des règnes du sombre, cruel et soupçonneux Tibère, de l'imbécile Claude et de l'infâme Néron.
Je suis persuadé que M. Sismondi, qui nous a fait sui- vre avec tant d'intérêt les discordes scandaleuses des papes et des empereurs, les querelles sanglantes des Guelfes et des Gibelins j et les scènes anarchiques dont les républi- ques italiennes ont été si long -tems le théâtre, aurait pu de même nous attacher en nous retraçant avec détaij la chute de l'empire romain, tombant sous les coups des bar- bares. Au reste, le précis dans lequel il a rappelé les prin- cipaux événemens de ce bouleversement qui changea la face de l'Europe, est rapide et suffisant pour faire connaître l'état de la Gaule sous les Romains, ses mœurs , les cala- mités auxquelles l'habitude de la dépendance , la faiblesse
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ies empereurs et la férocité des Germains, livrèrent cette lualheureuse contrée. On y trouve des détails très-curieux ur la population des Gaules et sur leur administration ; il aeint en peu de mots cette triste situation de rempirejro- main, où la culture était livré€ aux esclaves, et le pouvoir lux parvenus, aux eunuques, aux affranchis, tandis que es sénateurs, comme le dit Aurélius Kictor^ se délectaient ians leurs loisirs j tremblaient toujours pour leurs richesses y n préféraient r usage et Vajffluence à V éternité elle-même , t préparaient ainsi la cote aux soldats et presque aux bar- bares pour dominer sur eux et sur leur postérité.
M. Sismondi paraît s'être appliqué à suivre avec exacti- ude les différens peuples barbares qui s'emparèrent de la jaule. Il remonte à leur origine, et raconte leurs progrès t leurs établissemens. Cependant, je doute que ce tableau )uisse intéresser d'autres lecteurs que les savans. Peut- ;tre, il eût mieux fait de ne s'étendre que sur les person- lages les plus dramatiques de cette époque ; car il est nutile de porter si long-tems un flambeau sur des ténè- ires trop épaisses pour qu'aucune lumière puisse les éclai- er. Cependant, ce travail a un mérite réel, puisqu'il peint es mœurs de toutes les différentes hordes qui se parta- gèrent la Gaule avant la conquête des Francs ; et c'est là 'objet de ses trois premiers chapitres.
Dans le quatrième , après avoir raconté les progrès des /isigoths et des Bourguignons dans le midi et à l'est de la îaule, les combats à^Aëtius, la défaite d'Attila, la chute le Rome et les exploits peu constatés des princes francs Ians le nord de la France , il arrive à l'époque où Glovis întreprit la conquête de cette contrée ; et si l'on se plaint le la confusion qui règne dans cette partie de son histoire, m doit l'attribuer, non à l'auteur, mais au sujet; il n'était )»s possible de mettre de l'ordre daus un tel chaos; de la
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symétrie dans la représentation de l'écroulement d'un en pire envahi partant de barbares, et de la lucidité dans ui époque d'ignorance et de ténèbres.
On ne pouvait éviter ce défaut qu'en s'attachant unique ment aux Romains et aux Francs, et en laissant dans l'élc gnement et dans une sorte d'ombre les autres acteurs ( cette scène désastreuse. Il fallait au moins ne les placer qi sur les second et troisième plans; l'intérêt eût été moins r froidi , la marche moins pénible , mais l'instruction y ai rait perdu; à chaque pas, on retrouve dans l'histoire cet difficulté. La science exige ce que l'art refuse ; l'éruditic vous reproche ce que vous ôtez à l'enseignement, tand que la plupart des lecteurs se plaignent quand vous voul tout dire. L'attention se fatigue d'un dessin trop con pliqué ^ vous ne pouvez la captiver long-tems que par ui sorte d'unité dramatique, et par un point de vue pri cipal dont on ne s'écarte jamais long-tems sans regret. Arrivé au règne de Clovis^M. Sismondi est rapide et intére sant.Il achoisi dans les écrits de Grégoire de Tours, dans 1 Epitomes de Frédegaire^ dans les Gestes des Francs , da les recherches savantes de Duhos, dans les observations ( Mahly, dans les mémoires de Boulainvilliers, dans la m niwç^xïeAe Montausier, dans les Légendes ei\es Chroniqu de S. Denis, tout ce qui peut répandre des lumières suri tems reculés ; les premières victoires de Clovis , son m riage avec Clotilde, sa conversion, la défaite des AU mands , sont narrés avec esprit , simplicité ; l'auteur sert à propos d'un passage de Procope pour prouver que 1 Romains de la Gaule s'incorporèrent promptement da l'armée et dans la nation des Francs.
Cependant , on s'aperçoit trop peut-être du dégoût q^ le guerrier barbare et le chef d'une faible tribu inspire
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ji récrivain philosophe. Ce sentiment se peint dansée peu le mots : Clo^ls était le chef de ces barbares ^ que leurs \ujets regardaient toujours comme étrangers; il était le roi les hommes et non celui du pays. Je suis loin de vouloir ixagérer le mérite et la puissance de Clovis, comme d'at- énuer son ignorance et ses crimes ; cependant, il serait njuste de ne pas reconnaître que ce héros barbare était upérieur à son siècle ; qu'il fut habile autant que brave , idroit autant qu'ambitieux, et qu'il se servit trop politi- [uement de la superstition du tems pour croire qu'il en fût ui-même seulement atteint; plusieurs traits de sa vie , sa use de la biche, et ses plaisanteries sur Saint- Martin, essemblent plus à l'artifice qu'à la crédulité. Dans cette partie du travail de M. Sismondi, on trou- era peut-être la narration un peu trop concise , et les éflexions un peu trop longues ; mais il éclaircit fort bien ilusieurs questions , jusqu'à présent très-obscures, relati- ement à la force des Francs, au mode de leur établisse- oent, au sort des Gaulois vaincus, à l'autorité du con- quérant, étendue comme général, très -bornée comme magistrat. La situation politique des Romains et des différens 'euples qui leur enlevaient la Gaule est fidèlement peinte, t il rectifie beaucoup de fausses idées sur le partage du erritoire gaulois, ainsi que sur les différentes classes qui omposaient la population /omaine et la population bar- bare.
L'auteur s'est surtout appliqué à nous instruire avec larté des différentes législations de tous ces peuples; mais uelques lecteurs regretteront qu'il n'ait pas trouvé le aoyen de mêler assez adroitement ses leçons utiles au écit, pour n'en point ralentir la marche et l'intérêt. Je ne pense pas, comme lui, que nos historiens aient eu
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tort d'attacher quelque importance aux dignités de consu et de patrice , dont Clovis consentit à se revêtir. L'empin était tombé; mais son ombre inspiri* long-tems encor un grand respect , et l'habile Clovis faisait bien, pou affermir sa domination sur des peuples accoutumés à dé pendre des empereurs, de se servir de tous les moyen qui pouvaient légaliser son pouvoir aux yeux de la mul titude. En se faisant chrétien et catholique, il se créa ui grand parti; en se laissant nommer patrice, il se donn; des légions.
M. Sismondi dit quà la fin de sa vie j Clouis n^ètai encore aux yeux de ses contemporains que le capitain heureux d'une bande d' aventuriers , plus nombreuse qu de coutume _, et que rien ru annonçait en lui un homm supérieur à Oc/oacré'.Ilme semble que le contraire estprou vé par les lettres même du vainqueur àHOdoacre, du célèbr Théodoric , qui traitait Clovis en grand roi et en princ« habile. J'ai vu avec surprise que M. Sismondi avait néglige d'orner son récit par ces lettres qui expliquent la politiqm dutems,et qui mettent en action les deux plus grand personnages de cette époque. Il ne nous donne pas noi plus d'extrait de la loi Salique : mais il en montre suffi- samment l'esprit, et il fait surtout parfaitement connaîtn l'accroissement de richesses et de pouvoirs que le clergt français sut tirer de cette révolution. Ce fut véritablemen lui seul qui trouva le moyen de s'élever, de se fortifier lorsque tout tombait autour de lui.
Avant d'écrire la vie orageuse et barbare des fils d< Clovis, l'auteur fait un examen assez curieux de leufi motifs, pour partager l'état entre eux avec une irrégu- larité si singulière. On trouve aussi, dans ce chapitre, uih vraie peinture des mœurs de ces nouveaux conquérans. <le leurs cours et du genre de pouvoir de leui'S che6.
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Leurs exploits et leur barbarie sont l'objet d'une narra- tion un peu confuse, comme son sujet; mais cependant parsemé de réflexion^ justes et de citations bien choisies, qui, à mon avis, rendent son histoire supérieure à celles de tous les auteurs qui avaient avant lui écrit sur la même matière. Théodebert, seulement, méritait d'être mieux traité par lui. C'était un grand prince, le plus brave d'entre les braves de son tems ; il était impossible qu'il fût complète- ment exempt des défauts de ses contemporains , mais il montra des vertus inconnues à tous les hommes de son siècle.
Le portrait de Clotaire est mieux tracé ; c'était un tyran digne de la sévérité du burin de M. Sismondi. L'auteur s'écarte de la route commune d'une manière ingénieuse et instructive, dans tout ce qu'il dit de la justice, sous le règne des Mérovingiens : justice qui émanait plus du peuple que du roi. Il dit avec raison « que la corruption et la servilité des Leudes donnaient quelquefois aux princes le moyen de faire verser le sang de leurs ennemis, mais qu'alors c'était de leur part un assassinat, et non une condamnation juridique. ^
Le même esprit philosophique a guidé M. Sismondi dans tout le récit des horreurs commises par les fils et les petits- fils de Clotaire, par le cruel Chilpéric, par l'artificieuse Brunehaut, par la sanguinaire Frédégonde. En général , cet historien philosophe réfléchit plus qu'il ne raconte, et c'est pour les esprits méditatifs que son ouvrage semble particulièrement fait.
Comme ce tems est celui dont on a gardé de plus exactes connaissances, parles détails dans lesquels Grégoire de Tours est entré, sur tout ce qui concernait les princes contemporains; c'est aussi la partie de l'ouvrage de M. Sis- mondi, où l'on voit le tableau le mieux tracé des hommes
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de cet âge et de leurs mœurs. Cette peinture animée finit, avec son premier volume, par le récit de la révolu- tion qui donna le trône de toute la France à Clotaire II, et par laquelle périt « Brunehaut, fille, sœur, mère, aïeule de rois , et l'une des plus puissantes reines dont la terre ait vu se prolonger la domination. Elle mourut en 61 3 ; et c'était en 566 qu'elle était venue en France pour épouser Sigebert; et, dans le cours de quarante-huit ans, quoiqu'elle eût souvent éprouvé une fortune contraire , elle avait toujours su se relever par la force de son carac- tère, par un courage indomptable, de rares talens, et un art pour gouverner les hommes que ne posséda au même degré aucun des princes de la première race. Vindicative et ambitieuse, elle ne connut ni la pitié ni l'amour, et elle sa- crifia à son ressentiment ou à l'accroissement de son pouvoir, ceux qui lui tenaient de plus près par les liens dn sang. Cependant, on l'accusa aussi de beaucoup de crimes qu'elle n'avait pas commis ; on parla de son libertinage , à une époque où l'âge avait probablement glacé un sang long- tems brûlant; et ce qui reste d'aVéré parmi ses forfaits, ne passe pointla mesure commune des rois de la race de Clovis. Ceux qui la condamnèrent et qui la firent périr n'étaient pas moins féroces qu'elle,et n'avaient pas ses talens.Sonzèle religieux se manifesta , soit par la protection qu'elle ac- corda constamment aux missions nombreuses que le pape Grégoire-le-Grand envoya de son tems pour convertir l'Angleterre , et qui se recrutaient toujours dans ses états, soit par le nombre prodigieux d'églises et de couvens qu'elle fit bâtir dans toutes les parties de son royaume. L'archi- tecture semble avoir été son principal luxe ; elle y con- sacra les trésors qu'elle amassait par les concussions qui ont souillé sa mémoire et qui causèrent sa ruine, et elle donna à toutes ses construction? un caractère de grandeur imposante
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qui frappait l'imagination du peuple. Ses monumens , sa puissance et son malheur avaient fait ane impression si profonde dans l'esprit des hommes , qu'on lui attribua ensuite un grand nombre d'ouvrages qui n'étaient point d'elle. Tout ce qu'on racontait de grand, de fort, de du- rable, prenait le nom de Brunehault. II y a, en Belgique, et peut-être encore dans d'autres provinces, des chaussées de Brunehault, dont les larges pavés et la construction iné- branlable semblent plutôt signaler un ouvrage romain. On montrait dans la (orèt Leccinienjie , près de Bourges , un château de Brunehault ; une tour de Brunehault, à Etam- pes ; la pierre de Brunehault, près de Cahors ; et son nom redouté était encore répété de bouche en bouche par un peuple qui n'avait plus de souvenir d'aucun de ses con- temporains » .
J'ai cité ce morceau, parce qu'il m'a paru l'un des plus saillans de ce volume , et le plus propre à donner une juste idée du style de l'auteur. On trouvera sans doute que ce portrait d'une reine célèbre est bien tracé ; mais je crois cependant que s'il eût été , à la manière des an- ciens , plus concis , il aurait eu plus de force et aurait produit plus d'effet. Nous donnerons, dans un autre ar- ticle , l'analyse des second et troisième volumes de cet estimable ouvrage. Le comte de Ségvb.
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Collection des mémoires relatifs a la révolution FRANÇAISE , publics par MM. Bertille et Barrière, première livraison; Mémoires de madame Roland. -^Seconde livraison^ Mémoires du marquis de Fer-
RlkRES (i).
Si la curiosité naturelle qui nous porte à connaître ce
(i) Paris, 1820 et 1821. Baudouin frères, rue de Vaugirard , n. 36.
Tome xi. 7
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qui fut avant nous , est encore encouragée par l'avantage des expériences individuelles que chacun peut trouver dans le tableau du passé , ou par cette utilité supérieure , cette expérience plus haute, qui, dans les faits histo- riques, envisage les progrès de l'esprit humain; quel événement dans l'histoire, quelle époque plus importante à tous ces titres, que la révolution française! Et d'abord, quel drame plus vaste, plus capable de captiver l'intérêt des spectateurs, par l'importance de l'action, parle ca- ractère des personnages , et les rôles divers qu'ib ont joués ! Quelle matière plus riche en instructions person- nelles! Enfin, quel sujet plus digne de l'attention du phi- losophe qui observe la marche de l'humanité, que cette grande catastrophe, longuement préparée , accélérée par les résistances, et qui a commencé pour le monde une ère nouvelle !
Aussi, la génération présente s'empresse-t-elle de cher- cher dans l'histoire le récit de ces événemens qu'elle n'a pu voir par elle-même ; et peut-être la distance d'où nous les apercevons aujourd'hui, a-t-elle des avantages qui compensent celui d'en avoir été témoins oculaires ? Car , outre qu'il n'est pas donné à tous de bien voir, ceux qui furent témoins ou même acteurs dans cette grande action, n'ont pu , quelle qu'ait été leur position , en considérer qu'une partie ; cette position même ne leur a présenté qu'une seule face : souvent donc les meilleurs esprits n'ont dû avoir qu'une vue incomplète de l'ensemble. Or, un pareil drame, comme tous les grands spectacles, a
4 vol. in-8o. Prix , 22 fr. La 5« livraison a paru : elle se compose des Mémoires de Bouille , sur V émigration ; de Linguet , sur la Bastille, et de Dusaulx , sur /e i4 juillet : nous en rendrons compte dans l'un de nos prochains cahiers. La collection entière aura 20 vol.
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besoin d'être vu à ce point de perspective qui domine les objets en entier^ et les montre dans leurs justes pro- portions. Voilà pourquoi une histoire complète de la révo- lution n'a pu être l'ouvrage d'un contemporain. Ce qui appartient aux contemporains, c'est d'écrire des mémoires. Les Mémoires j ces révélations individuelles que chacun vient nous faire de ce qu'il a vu, des impressions qu'il a ressenties, nous font, en quelque sorte, assister nous- mêmes au passé : isolés , pris chacun à part, ils seraient insuffisans; mais le rapprochement les éclaire l'un par l'autre : toutes les opinions viennent se produire devant nous, et, dans les mêmes événemens, chacun expose le point de vue qu'il a saisi. Auprès du généreux enthou- siasme de la liberté, apparaissent les désordres de l'anar- chie ; et de la comparaison de ces témoignages divers , quelquefois contradictoires, jaillit la vérité, ou du moins l'opinion la plus probable. De plus, animés par les pas- sions de l'écrivain qui nous met dans sa confidence, la lecture en offre d'ordinaire plus d'agrément, Le récit naïf d'un homme qui raconte les scènes qui se passèrent sous ses yeux, et auxquelles il a peut-être pris part, le tableau vivant qu'il en fait, l'intérêt qu'il y porte, ses partialités même, s'il en a, ne laissent pas d'être instructives, lors- qu'on a le soin d'y opposer celles du parti contraire. C'est donc une entreprise éminemment utile de rassembler dans une même collection tous les mémoires remar- quables qui ont paru sur les différentes époques de la révo- lution française : l'instruction qui résultera dé ces témoi- gnages comparés est, sans contredit, la meilleure manière de l'étudier, de parvenir ù la connaître dans toutes ses parties, et d'en avoir un jour une véritable histoire; car c'est dans ces monumens originaux que la postérité la trouvera. Heureux encore si la vue de ces diversités de
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jugemens et d'opinions entre des hommes également recommandâmes, quoique placés dans des rangs opposés, pouvait nous enseigner l'indulgence et l'impartialité!
« Mon but est de fournir des matériaux aux écrivains qui viendront après moi ; c'est à quoi doivent se borner les auteurs contemporains.... Je n'écris point l'histoire de la révolution française; ce sont des Mémoires pour servir à l'histoire de l'Assemblée constituante et de la révolution de 1789. C'est aux hommes qui ont vu et suivi les événemens à fournir les matériaux nécessaires à l'Jiis- toire : ce n'est point à eux à l'écrire. J'ai voulu faire connaître l'Assemblée constituante, les hommes qui la composaient, l'esprit qui la dirigeait, les moyens dont elle s'est servie. » C'est ainsi que le marquis de Ferrières, en commençant ses Mémoires , caractérise la nature et l'objet de son travail; et ce peu de mots en donne une idée exacte.
Député de la noblesse aux Etats-généraux, le marquis de Ferrières siéga, dès l'ouverture des états, sur les bancs où s'asseyaient les plus fermes soutiens , les orateurs les plus éclairés du côté droit. Mais , bien que sa naissance et ses habitudes lui eussent faitadopter généralement leurs prin- cipes, toutefois il ne se pique pas de soumettre en aveu- gle son jugement à leur autorité ; il n'approuve pas tou- jours leurs projets; quelquefois môme il censure assez vivement leur conduite. Il dit quelque part, en parlant des exagérations des deux partis : Il y avait dans l'assemblée environ trois cents membres qui, sans paraître à la tri- bune, votaient selon leurs lumières et leur conscience, et décidaient souvent les délibérations. — On voit qu'il était de ce nombre. Il semble quelquefois que ses habitudes, ses affections et certains préjugés qu'il devait à sa position sociale Je retiennent d'un côté, tandis que ses lumières et
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sa raison l'attirent de l'autre. Je ne m'arrêterai pas davan- tage à faire connaître son caractère comme homme pu- blic, d'ailleurs très-bien apprécié dans une notice élégante de l'éditeur. Comme écrivain, on peut reprocher à M. de Ferrières quelque mobilité dans les idées; on pourrait dé- sirer parfois plus d'ordre et de liaison dans la narration. Il se livre à ses impressions, et s'abandonne volontiers au sentiment qui l'entraîne : aussi , réussit-il surtout à retra- cer les scènes attendrissantes. Sous le rapport du mérite historique, ses mémoires sont émineuament instructifs; ils se recommandent surtout par une impartialité remar- quable. Nul autre écrit, sans excepter les plus récens, n'a mieux fait connaître l'Assemblée constituante (i).
Cette utilité historique n'est pas le mérite principal que je me propose de faire ressortir dans les écrits d'une femme que la révolution tira de l'obscurité de la vie privée , dont l'adversité fit éclater les vertus et le caractère énergique, et qu'une mort glorieuse recommande au souvenir des hommes.
A la lecture des Mémoires de madame Roland ^ pénétré d'admiration pour les senfimens généreux qu'exhale cette belle ame, plus frappé du caractère même de l'héroïne que des faits qu'elle raconte , je n'ai pu résister à l'attrait de m'occuper de sa personne ; ce qui m'a conduit à envi- sager ce livre sous un point de vue plutôt moral qu'histo- rique.
En aucun tems , et aujourd'hui moins que jamais, il n'est superflu de reproduire les exemples de hautes ver- tus , de nobles sacrifices , et surtout le courage d'une
fi) Les éditeurs viennent de faire paraître une suite inédite des Mémoires du marquis de Ferrières. Cette seconde partie com- mence aux premiers jours de rAssemblée législative, et finit au 21 janvier.
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conscience qui ne sut point capituler avec elle-même. Or, les écrits de madame Roland, respirant partout le plus pur enthousiasme pour ce qui est beau, et le respect le plus profond pour la sainte loi du devoir, peuvent offrir plus d*^une leçon salutaire : et si, dans son livre, elle a transmis à la postérité un monument des grâces et de la force de son esprit, son courage dans l'adversité , l'inaltérable fermeté de son ame en présence des bourreaux, son attachement inébranlable à des principes pour lesquels elle a témoi- gné par une mort héroïque, sont un noble exemple légué à tout homme de cœur appelé à vivre en des tems orageux.
Mais il ne peut être non plus sans intérêt de démêler les secrets de l'éducation qui a formé ce noble caractère , et de suivre dans ses jeunes années l'action réciproque d'un heureux naturel , et des circonstances qui ont développé cet esprit à la fois solide et brillant, préparé cette ame vi- rile et généreuse qui se révéla tout entière dans les périls d'une révolution. J'ai donc taché, pour la faire mieux connaître, de recueillir, d'après elle-même, la suite et l'histoire de ses pensées.
Sans doute, une des principales causes qui attachent à la personne de madame Roland et qui la font chérir et admi- rer, c'est la belle unité qui préside à toute sa vie, et met entre ses opinions et sa conduite ce noble accord qui, seul, conserve la dignité de l'homme, et qui maintient dans
c
l'intérieur de son ame une paix inaltérable. Encore jeune , elle comprit que cette harmonie était la condition du bonheur, et elle sut le chercher dans l'accomplissement de ses devoirs, a Je résumai promptement, dit-elle, que l'unité du moi personnel, c'est-à-dire le plus grand ac- cord entre les opinions et la conduite , est nécessaire au bien-être individuel : il faut donc bien examiner ce qui est juste, et, quand il est une fois reconnu, le pratiquer ri-
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goureuscment. » Ce fut lù le principe qui dirigea toutes ses actions.
Au milieu des scènes gracieuses de son enfance , dont elle trace des descriptions pleines de charme, déjà l'on peut démêler les germes d'un esprit heureux que fécon- dera la culture , et d'un caractère décidé qui ne consent pas Tolontiers à ce dont il ne voit pas la raison. Une petite anecdote qu'elle raconte (T. I, p. 17) montre de quelle résistance opiniâtre elle était déjà capable à l'age de six ans.
Malgré sa vivacité naturelle, elle était pourtant sérieuse et recueillie. Est-il, par exemple, beaucoup d'hommes capables de réflexions aussi graves et aiissi profondes, que la jeune fille qui avait jeté sur la vie un regard aussi hardi et aussi perçant? « J'aimais à réfléchir : je songeais vérita- blement à me former moi-même, c'est-à-dire que j'étu- diais les mouvemens de mon ame, je cherchais à me con- naître; je commençai à sentir que j'avais une destination qu'il fallait me mettre en état de remplir. » — C'est encore cette jeune fille qui avait fait pour elle-même la prière suivante : « O toi qui m'as placée sur la terre , fais que j'y remplisse ma destination de la manière la plus con- forme à ta volonté sainte , et la plus convenable au bien de mes frères !»
Douée d'une imagination vive et d'une sensibilité qui grave profondément les impressions, et les conserve dans toute leur force, elle éprouvait un besoin de bonheur qu'elle ne pouvait satisfaire que par un grand développe- ment de ses facultés. Les idées religieuses vinrent à fer- menter dans sa tête et y produisirent une grande explosion. « Je lisais des livres de dévotion, j'avais besoin de m'occu- per de ces grands objets de bonheur ou de malheur éter- nel : toutes mes pensées se tournaient insensiblement de
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ce côté. Bientôt, les idées religieuses me dominèrent : le règne du sentiment, hâté par leur concours pour une trempe déjà précoce, s'ouvrit par l'amour de Dieu.» Ce- pendant, l'ardeur qui la portait à apprendre, ù exercer ses facultés, lui faisait chercher sans, cesse de nouyelles lec- tures , de nouveaux alimens à son insatiable activité. En même tems que son ame affectueuse s'épanchait dans l'a- mour divin, le raisonnement naissant se développait, s'ap- pliquait à tout avec indépendance. Elle s'avisa de soumettre à l'examen ce que l'on offrait à sa croyance , et bientôt le doute entra dans cet esprit curieux. Son cœur se révolta d'abord contre la damnation universelle des païens, et son intelligence ne put se soumettre à concevoir l'autorité su- prême, l'infaillibilité qui n'appartient qu'à la raison éter- nelle , qu'à Dieu , personnifiée dans un homme. Enfin , elle étudia les historiens et les philosophes , et son esprit fut émancipé.
La douce amitié vint remplir cette ame ouverte à tous les beaux sentimens : rien de plus gracieux que les pages où elle décrit les doux et purs mouvemens qui agitaient son jeune cœur. La correspondance qu'elle entretint avec l'amie de son choix, et l'habitude qu'elle prit de mettre sur le papier les pensées qui l'occupaient, rendit ses idées plus nettes enfermant son style, et contribua sans doute à préparer ce talent qui , plus tard, adressa de hardis conseils aux rois, et traça pour la postérité Y Appel qui a consacré le souvenir de ses vertus , en flétrissant ses persécuteurs. Ainsi s'écoulaient ses jeunes années, sous les yeux d'une mère chérie : d'heureux hasards secondèrent cette édu- cation domestique, et la servirent mieux peut-être que n'eût fait le système le plus habilement combiné. Par exemple, son père, honnête artiste, mais peu éclairé d'cillcurs, s'avisa de lui acheter les livres de Locke et de
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Fénélon sur l'éducation des filles, ouvrages qui semblaient mieux convenir au maître qu'à l'élève ; et il se trouva qu'entre les mains de la jeune fille, ils ne furent ni dé- placés , ni sans fruit. Mais Plutarque surtout eut ses affec- tions ; elle conçut une véritable passion pour les héros qu'il fait revivre : cette lecture semblait être l'aliment qui lui convenait ; et véritablement sa belle ame, toute empreinte des vertus antiques, semble avoir avec les héros de Plutarque une sorte de parenté. De ce moment, datent les impressions et les idées qui disposaient son ame à l'enthousiasme du patriotisme. Ce fut beaucoup plus tard, et quand son esprit était déjà formé, qu'elle lut, pour la première fois, les ouvrages de Rousseau; sans doute, grâce à la sage prévoyance de sa mère, qui craignait d'exal- ter encore un caractère que la nature avait fait si ardent. Plutarque l'avait préparée pour devenir républicaine ; il avait éveillé en elle la force et la fierté; il lui avait inspiré l'amour des vertus publiques et de la liberté; Rousseau lui montra le bonheur domestique auquel elle pouvait pré- tendre, et les ineffables délices qu'elle était capable de goûter.
Il n'est pas douteux que notre situation n'influe beau- coup sur notre caractère et nos opinions; mais on dirait que, dans l'éducation que reçut madame Roland, dans les idées qu'elle acquit par l'étude ou par le commerce du monde, tout avait été combiné pour lui donner le besoin d'un ordre de choses plus raisonnable , en lui faisant juger le ridicule, ou sentir l'odieux d'une foule de prééminences et de distinctions. Il faut voir à ce sujet sa visite chez une dame de Roismorel (T. I, p. 70) , et l'idée qu'elle prit de la cour, dans un voyage à Versailles, où elle vit le rigo- goriste Reaumont, archevêque de Paris, s'honorer d'ha- biter un chétif appartement sous les combles du château,
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dans un corridor obscur, pour être plus à portée de faire sa cour chaque matin, au lever des majestés.
Cette ame, ainsi préparée par une éducation singulière, nourrie de tout ce qu'il y a de beau dans les doctrines , et d'héroïque dans les hommes de l'antiquité, habituée à tout apprécier sur la mesure de la justice et de la raison, lorsqu'elle entra dans l'expérience, lorsqu'elle yit de près la réalité, et qu'elle la compara aux hommes, aux idées qui avaient occupé sa méditation, dut nécessairement prendre en dédain ce qu'elle voyait. Dans le monde qu'elle rencontra, elle s'attacha à un petit nombre de personnes raisonnables et dignes d'elle.
Ce fut après la perte douloureuse de sa mère, sépara- tion déchirante, qui la mit elle-même aux portes du tom- beau, qu'elle se lia avec M. Roland de la Platière , alors inspecteur du commerce et des manufactures, et déjà connu par des travaux utiles sur ces matières. M. Roland sut l'apprécier et sollicita le nom de son époux. Dans cette union fondée sur une estime mutuelle, les saints devoirs d'épouse et de mère, les soins de la vie domestique rem- plissaient toute son existence. Une suite de lettres , re- cueillies par les éditeurs , nous retrace cette époque de sa vie ; et, parmi les détails qu'elle présente, on retrouve encore ses goûts et son caractère, et l'on peut suivre la ten- dance de ses opinions politiques.
Quand la révolution éclata , elle trouva un certain nombre d'esprits, de philosophes préparés pour la liberté: ils l'adoptèrent avec enthousiasme ; car elle était pour eux la réforme des abus, etTémancipation d'une grande nation qui se régénère : ils en suivirent la marche avec intérêt , avec anxiété : ce furent tous ceux qu'enflammait l'amour de leurs semblables^ et l'espoir de voir arriver pour tous le règne de la justice et du bonheur. Dans ce nombre , on
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doit compter Roland et sa femme. Tant qu'elle demeura dans un état paisible et concentré, bornée aux douceurs ie la vie domestique^ sa sensibilité naturelle enveloppait en quelque sorte ses autres qualités, ou les dominait toutes. Ce furent les orages politiques qui donnèrent l'essor à ses talens et développèrent l'énergie de son caractère.
Lorsque la cour, pour se populariser, consentit à prendre 3es ministres patriotes , Roland , appelé dans le gouverne- ment, à son insu , sans aucune sollicitation, y porta ses umières, son expérience, et une qualité qui devrait être a première de tout administrateur^ le plus parfait désin- téressement. Nommé au ministère de l'intérieur, au mois ie mars 1792, '1 fut destitué le i3 juin : rappelé au 10 août, 1 donna sa démission le 22 janvier 1793. Mais, dans ce 30urt espace de sa vie politique, soit comme ministre de Louis XVI, soit comme ministre de la Convention, il montra partout la même intégrité^ la même inflexibilité ie principes. Comme il avait réclamé la franchise et dé- tendu la liberté dans le conseil des rois , avec la même fermeté, il sut, au sein des orages tumultueux d'une assem- blée populaire , signaler les dangers de la confusion des pouvoirs et les sanglantes horreurs de l'anarchie. Pour juger cet homme avec équité, il faut rapprocher de sa fameuse lettre au roi la lettre non moins courageuse, par laquelle il dénonce à l'assemblée les massacres de sep- tembre , et le rapport où il s'élève contre les usurpations ie la commune'(i).]VIais la Convention était déjà sous le joug d'une poignée de furieux. Cette partie de l'assemblée , qu'on désignait alors par le nom de la plaine , troupe
(1) On trouvera ces pièces dans les Eclaircissemens historiques. On ne peut trop louer les soins des éditeurs qui , outre des notices très-bien faites , ont accompagné les mémoires qu'ils publient , de aotcs et de pièces officielles qui y ajoutent un nouvel intérêt.
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habile à suivre le yent de la faveur dans les tems prospères et qui s'abandonne au vent de la peur dans les jours d'o rages, restait muette aux cris naenaçans de la montagne dont elle autorisait les crimes par la lâche complicité d son silence. Quant à l'opposition, qui était alors le côi droit, elle ne trouva, pour soutenir le dévouement d ministre, que de stériles applaudissemens; elle y applaudit comme font les gens faibles, aux signes d'un courage qu'il ne sauraient imiter, mais qui les touche et réveille en eu quelque espoir. Lorsque Roland se vit en butte aux traii des intrigans qu'il avait démasqués, pas une voix n s'éleva pour le défendre contre des accusations absurdes les Girondins, cette noble élite de l'assemblée, que re commandaient de rares talens et d'excellentes intention; se ménageant pour les grandes occasions, négligeaient tro le combat journalier, et ne se méfièrent pas assez de I tactique de leurs médiocres, mais audacieux adversaires plus orateurs qu'hommes d'état, parce qu'ils étaient vain queurs dans les combats de la tribune^ ils ne prévirent pa que la montagne triompherait des talens par la violence Vainement, Vergniaud ralluma parfois les foudres qu'aval lancés Mirabeau; les Girondins, malgré leur ardente pas sion pour la liberté, succombèrent pour n'avoir pas su s coaliser en faveur de la justice. Ils surent mourir : mais à de pareilles âmes, en de pareilles conjonctures, on pouvai demander mieux. Roland, que le double lien de la con viction et du malheur attachait à leur cause, partagea leu sort, sans avoir partagé Leurs fautes.
Madame Roland, à qui tout fut commun avec son mari prit une part active à ses travaux politiques, comme ell avait participé à ses travaux littéraires : toutefois, elle ne s mêla jamais d'administration; mais, ayant tous deux le mêmes principes et un même esprit, souvent, pour ce qu était de rédaction, Roland s'en reposait sur elle. Ainsi, c«
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fut elle qui traça d'un seul trait la fameuse Lettre au Roi. Elle se dévoua tout entière au triomphe de la cause qu'elle avait embrassée; son enthousiasme patriotique, qu'elle communiquait, échauffait le courage des Girondins, et la jrendit l'ame du parti; et, au jour de la défaite, quand on losa violer la représentation nationale, elle partagea leur
Idestinée. Arrêtée au 3i mai, elle conserve, au milieu du
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érU^ le calme d'une conscience pure, la résolution d'une ame inaccessible à la crainte. C'est ici qu'on la voit dé- loyer toute l'énergie de son caractère, se plaisant, comme £^ lie le dit elle-même, à se venger du sort qui lui refuse le onheur, en travaillant à le mériter. C'est en prison qu'elle écrit ses Mémoires , qu'elle répand toute la fraîcheur de son imagination sur les scènes gracieuses de son enfance , et trace d'une main ferme cet Appel à V impartiale postè- ritèj, où elle venge ses amis et dévoue leurs oppresseurs au mépris de l'avenir. Quelle noble fierté, quelle élévation dans ce premier sentiment qui s échappe de son ame , au moment où elle prend la plume ! « Dans toutes les peines que j'ai essuyées , la plus vive impression de douleur est presque aussitôt accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis l'objet^ et de le surmonter, ou par le bien que je fais à d'autres, ou par l'augmentation démon courage.» Fidèle à ses principes, du fond de sa . prison elle soutient le courage de ses amis , et elle gour- mande la faiblesse de ces eunuques politiques ^ qui repro- baient un excès de chaleur au côté droit. « Je m'indigne, iit-elle, de la lâcheté de ces hommes qui veulent avoir une patrie, et comptent encore leur vie pour quelque chose,
nlquand il s'agit de la risquer à son service Voyez tou»
ces poltrons de l'assemblée, qui gémissaient dans le sénat; s'ils eussent eu le courage de se faire arrêter le 2 juin, en protestant contre l'injuste décret d'arrestation des vingt- deux, ils assuraient le salut de tous; car on n'eût osé tou-
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cher un cheveu à nul de deux ou trois cents représentan du peuple, et la chose publlcjuc était également sauvée les départemens ne se fussent point endormis : on s'apais sur la perte de vingt hommes , et l'on n'aurait pu regarde comme Convention l'assemblée dont la moitié se fût reti rée. » Elle jugeait bien la situation de la France; elle dé plore l'avilissement de la nation, en proie aux passions d quelques monstres sanguinaires; elle prévoit qu'un despot finira par lui imposer le joug. Mais, en appelant la hain sur leurs atrocités, elle nous apprend aussi à mépriser ce êtres pusillanimes, dont la faiblesse se fait l'auxiliaire d crime audacieux, vrais fléaux de la liberté chez un peupl qui veut la conquérir ou la conserver. Partout, en effet l'on reconnaît qu'une grande partie des maux de la révolu tion est due à ces hommes timides, incapables de résolu lions, qui transigèrent avec les méchans, au lieu de protes ter énergiquement contre la violence, et de faire éclater d moins une juste indignation. « La sottise et la peur d grand nombre font le triomphe de la scélératesse et 1 perte des gens de bien. » Ces vérités n'ont rien perdu d leur force, et sont encore bonnes à rappeler.
Dans sa captivité , parfois elle s'attendrissait au souve nir de sa fille et de son mari; mais bientôt sa force d'am reprenait le dessus. . .. «Jamais les états violens ne sor pour moi de longue durée; j'ai besoin de me posséder parce que j'ai l'habitude de me régir. Je me trouvai biei dupe d'accorder quelque chose à mes persécuteurs, en m laissantfroisserpar l'injustice; ils se chargeaient d'un nouv< odieux, et changeaient peu l'état que j'avais su déjà si bie supporter : ici, comme à l'Abbaye, n'avais-je pas de livres, du tems?n'étais-je plus moi-même? Véritablemeni je m'indignai presque d'avoir été troublée, et je ne son geai plus qu'à user de la vie, à employer mes faculté avec celle indépendance qu'une ame forte conserve ai
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Eï POLITIQUES. 111
milieu des fers , et qui trompe ses plus ardens ennemis. » Cependant, voyant tous ses amis proscrits sous le régime sanglant de la terreur, elle abandonne tout espoir, et ne songe plus qu'à finir d'une manière digne d'elle-même. Afin de mourir libre dans les fers, elle avait résolu d'abord de ravir à ses ennemis la joie de la traîner au supplice. Elle expose de sang froid, dans ses Dernières pensées j les motifs de sa résolution. Mais un ami lui représenta qu'il était plus digne d'elle d'attendre la mort que de se la don- ner; qu'elle devait laisser commettre un nouveau crime à ses juges; qu'elle devait à sa cause un grand sacrifice, à ses amis l'exemple du plus généreux dévouement. Citée comme témoin dans le procès des Girondins , l'espoir de servir la vérité la soutint encore : « je désire mériter la mort, en allant leur rendre témoignage tandis qu'ils vivent,
et je crains de perdre cette occasion J'attends avec
impatience, et je crains maintenant d'être privée d'avouer mes amis en leur présence. » Les vingt-deux avaient péri le 3i octobre 1793. Le même jour, madame Roland fut transférée à la Conciergerie ; elle y subit un interroga- toire, et fut appelée, le 10 novembre, au fatal tribunal, qui n'était que le premier degré de l'échafaud. On sait quelle sérénité elle y porta. Voici les derniers mots qu'elle prononça après la lecture de son arrêt : a Vous me jugez digne de partager le sort des grands hommes qwe vous avez assassinés; je tâcherai de porter à l'échafaud le courage qu^ils ont montré. » Le projet de défense qu'elle trapa, la nuit qui précéda son dernier jour, peu d'heures avant de comparaître, est, pour ainsi dire, son testament politique. J'en citerai quelques passages : «Lésâmes qui ont quelque grandeur savent s'oublier elles-mêmes; elles sentent qu'elles se doivent à l'espèce entière , et elles ne s'envi- sagent que dans la postérité La liberté! elle est pour
les âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos
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se la donner. Elle n'est pas pour ces hommes faiblesqui temporisent avec le crime , en couvrant du nom de pru- dence leur égoïsme et leur lâcheté. Elle est pour le peuple sage qui chérit l'humanité, pratique la justice, méprise ses flatteurs, connaît ses vrais amis et respecte la vérité. Tant que vous ne serez pas un tel peuple, ô mes conci- toyens! vous parlerez vainement de la liberté; vous n'au- rez qu'une licence dont vous tomberez victimes chacun à votre tour; vous demanderez du pain, on vous donnera des cadavres, et vous finirez par être asservis,
«Je n'ai point dissimulé mes sentimens et mes opinions. Je sais qu'une dame romaine fut envoyée au supplice, sous Tibère, pour avoir pleuré son fils ; je sais que, dans un tems d'aveuglement et de fureur d'esprit de parti , qui- conque ose s'avouer l'ami de condamnés ou de proscrits, s'expose à partager leur fortune. Mais je méprise la mort; je n'ai jamais craint que le crime, et je n'assurerais pas mes jours au prix d'une lâcheté. Malheur au tems, malheur au peuple où la force de rendre hommage à la vérité mé- connue peut exposer à des périls; et trop heureux alors qui se sent capable de les braver ! »
J'aurais quelque pudeur de relever le mérite littéraire dans un pareil livre : il faudrait, pour l'apprécier, faire admirer cette allure libre et naturelle , cette flexibilité de style qui produit la pensée sous la forme la plus vive, sous l'image la plus transparente , et qui atteint jusqu'aux nuances les plus délicates et les plus fugitives ; et quand on aurait caractérisé ce mélange de force et de grâce où l'au- torité de la raison se fortifie du charme entraînant qui n'appartient qu'à une femme sensible , il faudrait en reve- nir à reconnaître que le vrai talent a sa source dans les profondeurs de l'ame, et que le secret de l'art d'écrire est de bien penser et de sentir noblemeut. Artaud.
I
LITTERATURE.
Œuvres choisies de LiiBRux (i).
Lebrun lui-même a comparé les hautes et solides répu- tations au chêne et au cèdre, qui croissent lentement et qui durent des siècles. On peut lui appliquer cette com- paraison. En effet, mieux apprécié en Europe (2) qu'en France , et parmi nous plus célèbre que lu , admiré en silence par l'élite de ces hommes rares qui honorent à la fois la patrie et les lettres, dénigré publiquement par celte misérable tourbe que les lumières importunent et que le nom de patrie épouvante, Lebrun, surnommé, de son vivant, le Pindare français, sera mis à sa véritable place par la postérité, c'est-à-dire au premier rang des poètes lyriques; et déjà se dissipent les nuages dont la malveillance essaya, mais en vain, d'obscurcir une si éclatante renommée. Ces obstacles, ces outrages, les mo- dèles mêmes auxquels Lebrun s'associe, Pindare, Horace, Rousseau les rencontrèrent, s'en plaignirent, et en furent vengés et consolés par l'immortalité. Dans le dernier siècle, et de nos jours mêmes, les plus vastes gloires, la célébrité universelle de Voltaire, la haute considéra- tion qu'obtint enfin J.-J. Rousseau, ne furent-elles pas, ne sont-elles pas encore contestées? mais par qui et comment? Le sort du génie est le même en tous tems et en tous lieux.
Ici, tout se rattache à trois causes, que je vais signa- ler ; la première tient à la chose même. Si le genre
(î) Paris, 1821. 2 vol in-18. Baudouin frères, rue de Va agira rd , n*» 36. Prix : 6 fr.
(2) Plusieurs des pièces de Lebrun ont élé traduites en langues étrangères.
Tome xii. 5
HA LIÏTERATUllE.
lyrique est le plus ancien, le plus naturel, le plus uni- versel de tous les genres poétiques, il en est aujourd'hui le moins connu et le moins cultivé, surtout en France (i). L'ode est, au reste de la poésie elle-même, ce que la poésie est à la prose; de là, celte hauteur d'expression, inaccessible, non seulement au vulgaire des écrivains, mais encore à de grands poètes. Voltaire et Boileau échouè- rent dans ce genre; les chefs-d'œuvre lyriques sont aussi rares que les chefs-d'œuvre épiques. Cet enthousiasme qui ressemble à l'inspiration prophétique, et qui paraî- trait le comble du délire, s'il n'était sublime, est peu susceptible d'être généralement senti et éprouvé. Bailleurs, le poète n'exerce plus, comme autrefois , une espèce de ministère public; le tems n'est plus où, la lyre à la main, Orphée civilisait les peuples , où Pylhagore et Terpandre calmaient les séditions , où les chants de Tirtée inspi- raient l'héroïsme. Il n'est plus le tems où, pour dompter un peuple, il fallait exterminer ses bardes : ce que firent Tibère et Edouard. Enfin, la lyre est muette, le poète écrit et ne chante plus; cependant, le génie lyrique a continué d'exercer son influence. Une ode d'Horace dé- tourna Auguste de transférer en Asie le siège de l'empire, et empêcha la ruine de Rome. Si le fameux Rieiizi avait suivi les conseils lyriques de Pétrarque, le Capitole relevé aurait repris l'éclat de ses anciens jours. Combien les odes de Malherbe n'ont-elles pas contribué à nourrir l'ido- lâtrie du peuple français pour Henri IV, et combien Lebrun n'a-t-il pas influé sur son siècle?
Toutefois , cela n'a pas réconcilié l'ode avec ses détrac- teurs. Quelques-uns attribuent le discrédit de la poésie lyri-
(i) Ce genre fleurit chez les autres nations, principalçraent en Allemagne , en Italie; en Angleterre.
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LIÏÏÉRATURE. 115
que, parmi nous, à la timidité de lalangue française. Erreur profonde! certes, sous le rapport de l'énergie et même de l'audace, la langue de Bossuet et de Corneille ne doit rien envier à aufcune autre (i).
Des personnes qui n'ont point d'opinion par elles-mêmes , embrassent celle de deux hommes de génie, Buffon et Montesquieu, et de quelques beaux esprits, Lamotte, Du- clos, etc., qui ont eu le malheur d'être insensibles aux beautés de la haute poésie et de la dénigrer. Ce n'est qu'une opinion particulière et que repousse le cri général du sentiment. Natura enini ducimus ad modos (2).
Il existe des hommes qui , avec des oreilles et desj^eux, méconnaissent cependant les charmes de la musique et de la peinture : anomalie, aberration de jugement.
Il y a une remarque plus essentielle et plus vraie, parce qu'elle est de fait. La voici : A mesure que les arts de raisen , c'est-à-dire les sciences, s'élèvent, se perfec- tionnent et s'étendent, les arts d'imagination s'abaissent, tombent et s'effacent. Et c'est ainsi que s'explique na- turellement la disgrâce momentanée que subit de nos jours la haute poésie.
La seconde des causes que je dois indiquer se trouve dans le caractère personnel et honorable de l'auteur. Lebrun vécut à la cour sans être flatteur; parmi les phi- losophes , sans être sectaire. Il y a plus : ses liaisons intimes avec Clément et Palissot, trop malheureux anta- gonistes de la philosophie , suscitèrent à Lebrun des en-
[\) J'ai cité Bossuet, parce que son génie est éminemment ly- rique et tout brûlant de l'inspiration des prophètes. Lebrun lui em- prunta plusieurs expressions, et entre autres celle-ci : Je ne meurs pas , je sors du tems.
(a) Cicéron. '
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116 LITTÉKATURE.
nemis sans nombre. Il les brava , et s'en fit de nouveaux , en poursuivant sans relâche de ses épigrammes toutes les coteries académiques et autres. C'était l'époque de la décadence des arts et de la littérature, et Voltaire lui-même signala cette décadence dans ses derniers écrits (i).
Alors florissait la manière de Boucher dans les arts; la prose était dégradée par Crébillon fils, et la poésie p^r Dorât. Lebrun prit pour devise : Nos colimus musas seperiores (2). Il se montra citoyen lorsqu'il n'existait point de patrie. Il rappela la poésie à sa noble origine, et consacra sa lyre aux plus grands objets. Il célébra Dieu, la nature, le génie, la liberté, les sciences, les arts et la vertu; son siècle frivole ne l'entendit point. Les suffrages de Voltaire, l'amitié de Buffon, l'estime des personnages les plus illustres suffirent à sa gloire.
Les deux tiers de sa carrière lyrique étaient achevés, lorsque la révolution éclata. Ici , se présente la troisième cause et des succès et des obstacles. Les réflexions que je pourrais développer s'offrent en foule A l'esprit des lecteurs, et ce serait faire injure à leur sagacité que de les expliquer.
Lebun, long-tems avant cette époque, s'était .montré POÈTE national; nous appelons poète national, celui à qui, dans tous les tems et dans tous les lieux, l'amour de la patrie est toujours présent; celui pour qui les formes de gouvernement ne sont que des moyens ou des motifs de tout rapporter au bonheur, à la gloire de la patrie. Dans une monarchie, il fera l'éloge des Marc-Aurèle, des Trajan, des Henri; dans une république, il flétrira les
(i ) Voyez les épîtres de Voltaire : le Russe à Paris, les Cabales, etc. (a) Martial.
LITTÉRATURE. 117
Marius, les Syllajles Calilina; les personnes seront moins l'objet de ses chants que les choses.
Lebrun fut ce poète. Ainsi, dans Fode intitulée : V A- viour des Fraisais pour leurs rois f consacré par les monumens publics ^ il peint successivement Henri IV et Louis XIII, comme Tacite peignit Trajan et Domi- licn (i). Une de ses plus belles pièces, sous la forme d'une allégorie savamment soutenue, déplore l'avilissement de la monarchie, lorsque les favorites disposaient de tous les emplois et nommaient les généraux des armées françaises.
Enfin, lorsque nos défaites, multipliées par suite de cette corruption , furent au comble, Lebrun saisit la lyre avec une vertueuse indignation, et publia, en 1762, l'ode auxFrançaisy l'une de ses plus magnifiques compositions. Elle respire tous les feux de l'héroïsme, elle est digne d'être chantée en allant aux combats. Lebrun a emprunté plu- sieurs mouvemens et même plusieurs pensées d'un discours de Périclès , et des chants de Tirtée ; ceux qui compa- reront, ainsi que je l'ai fait, les passages de l'orateur et du poète anciens, à l'imitation, reconnaîtront la prodi- gieuse supériorité de Lebrun. Cette ode a été récitée souvent dans des assemblées publiques, et chaque fois elle excita des cris universels d'enthousiasme, et chaque fois j'ai vu couler des yeux de nos vieux et de nos jeunes guerriers des larmes héroïques , les seules qu'ils sussent répandre.
Lebrun, il y a plus d'un demi-siècle, fut le second des
(i) Les tyrannies qui souillèrent le règne de Louis XIII, furent l'ouvrage de Richelieu ; mais le prince les permit.
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écrivains français (i) qui dénoncèrent à l'humanité la traite des noirs. Les bornes de ce recueil ne nous permettent pas les citations (2). Il nous suffit d'avoir prouvé que , fidèle à un grand caractère , Lebrun fut poète national long-tems avant la révolution. Nous avons insisté sur cette remarque, parce que beaucoup de personnes, les unes par erreur, d'autres par haine de la chose , ne voient* dans Lebrun que le chantre d'une époque désastreuse, ou le flatteur d'un homme qui fut grand et dans le bien et dans le mal.
Hâtons-nous de les désabuser. Lebrun chanta les bien- faits et les triomphes de la liberté , et protesta contre les crimes commis en son nom (3).
Les pensions , toutes les sollicitations , toutes les caresses de la puissance n'en obtinrent qu'une pièce très-courte , les Toasts de V Olympe , simple remercîment, terminé par des vœux pour la paix, et quelques quatrains et dixains d'une louange ambiguë, tempérée ;i'ailleurs par autant d'épigrammes , que l'auteur récitait en tremblant, et ne confiait qu'à un très- petit notnbre de personnes.
La révolution venait d'agrandir pour lui cette carrière qu'il avait déjà parcourue avec tant de gloire ; ce fut alors qu'il publia ses odes républicaines : telle était, à cette époque, la form^du gouvernement. Quoique ce gouverne- ment, jugé par le fait, ne pût convenir ni à l'étendue ni aux habitudes de la France, il se fit respecter de l'Eu- rope entière. Cet arbre sans racines, mais vigoureux de
(1) Montesquieu fut le premier. Voye» Esprit des Lois , L. XV , ' ch. 5.
(2) Voyez les odes sur l'assassinat de trois rois ; au soleil, sur les malheurs de la terre; sur la paix de 1762; sur le passage des Alpes, par le prince de Conti ; sur rcnlèveinent d'Europe^
(3) Voycï le P/iilantrope, l'ode contre Vanarchie.
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jeunesse, promettait du moins un ombrage pacifique (i). L'enthousiasme de Lebrun était justifié par nos victoires, pures alors, car elles n'avaient qu'un but généreux, l'in- dépendance du territoire français. Lebrun célébra ces vic- toires. Bientôt, il aperçut tous les écueils qui environnaient le vaisseau du nouvel état; il les signala dans des vers courageux, invoquant à la fois la religion, l'humanité, la justice, la vertu. Ce n'est plus Pindare, c'est plus que Pindare, c'est Zaleucus, Pythagore ou Platon, la lyre à la main. Lebrun, plein de la conscience de son talent, disait: « Ce sont mes vers législateurs. » Ils formaient un^recueil séparé de ses autres odes (2). Ce recueil fut interdit par la police impériale. Misérable mesure ! On ne peut ravir l'existence à ce qui a été. Dieu même ne saurait anéantir le passé. La compression d'un ressort en augmente la dé- tente; et toutes ces mesures d'une oppression délirante n'ont d'autre effet que de ranimer ce qu'elles prétendent anéan- tir. Je supprime les réflexions, pour ne rappeler, à cef égard, qu'une anecdote instructive et frappante. Dans ce tems , il se trouva un homme qui unissait à quelques talens une audace de bassesse bien rare; il se chargea, sans pu- deur 5 de mutiler et d'ajuster aux circonstances les chefs- d'œuvre de Corneille, dont plusieurs vers offensaient de superbes et chatouilleuses oreilles. Qu'arriva-t-il ? on pou- vait donner l'ordre à l'acteur de réciter les nouvelles et hé- téroclites variantes de son rôle ; mais on ne pouvait pas empêcher les spectateurs de porter dans leur poche un
( 1) Voyez le décret : 0 Le peuple français respecte les autres gou» vernemens et défendra son territoire. »
{2) La plus grande pailie est réimprimée aujourd'hui dans les (Euvres choisies que nous annonç(tns.
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exemplaire de Corneille, et de restituer, en les récitant tout haut, les vers supprimés. Voilà ce que j'ai vu , ce que tout Paris a vu. La mesure d'une police ombrageuse et