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REVUE
DES
DEUX MONDES
DEUXIÈME SERIE.
iome ir.
IMPRIMERIE DE H. FOURN1ER ,
RDE DE SKrNE, T\.
REVUE
DES
DEUX MONDES.
TOME DEUXIEME.
Btcotibe €î»Ut0tt.
PARIS,
AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES,
RUE DES BEAUX -ARTS, 6.
LONDRES,
CHEZ BAILLIERE, 2IÇ;, REGENT STREET.
4835.
â. JL
ANDRE DEL SARTO.
PERSONNAGES.
ANDRE DEL SARTO, Peintre.
CORDIANI, \
DAMIEN, [ „ . , ,^1À „A A .
,^„ > Peintres et Elèves d André.
LIONEL, j
CESARIO, )
GRÉMIO, Concierge.
MATHURIN, JEAN,
Peintres, Valets, etc.
Un Médecin.
LUCRETIA DEL FEDE, Femme d'André.
SPINETTE, Suivante.
Domestiques.
( Florence.)
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE.
La maison d'André. — Une cour, un jardin au fond.
GREMIO, sortant de la maison du concierge.
Il me semble, en vérité, que j'entends marcher dans la cour : à quatre heures du matin, c'est singulier! Hum! hum! que veut dire cela?
( Il avance; un homme enveloppé d'un manteau descend d'une fenêtre du rez-de-chaussée.)
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce ? Arrête , qui que tu sois.
l'homme. Laisse-moi passer, ou je te tue.
( Il le frappe, et s'enfuit dans le jardin, j GRÉMIO, seul.
Au meurtre ! au voleur ! Jean , au secours !
DAMIEN , sortant en robe de chambre .
Qu'est-ce? qu'as-tu à crier, Grémio?
GRÉMIO.
Il y a un voleur dans le jardin.
DAMIEN.
Vieux fou ! tu te seras grisé.
8 REVUE DES DEUX MONDES.
GRÉMIO.
De la fenêtre de madame Lucrèce, de sa propre fenêtre, je l'ai vu des- cendre. Ah ! je suis blessé ! il m'a frappé au bras de son stylet.
DAMIEN.
Tu veux rire ! ton manteau est à peine déchiré. Quel conte viens-tu faire , Grémio ? Qui diable veux-tu avoir vu descendre de la fenêtre de Lucrèce , à cette heure-ci? Sais-tu, sot que tu es, qu'il ne ferait pas bon l'aller re- dire à son mari ?
GRÉMIO.
Je l'ai vu, comme je vous vois.
DAMIEN.
Tu as bu , Grémio; tu vois double.
GRÉMIO.
Double! je n'en ai vu qu'un.
DAMIEN.
Pourquoi réveilles-tu une maison entière avant le lever du soleil ? et une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets! T'a-l-on payé pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon meilleur ami? Tu cries au voleur, et lu prétends qu'on a sauté par sa fe nôtre? Es-tu fou, ou es-tu payé? dis, réponds; que je t'entende.
GRÉMIO.
Mon Dieu! mon Seigneur Jésus! je l'ai vu; en vérité de Dieu, je l'ai vu. Que vous ai-je fait? Je l'ai vu.
DAMIEN.
Ecoute, Grémio. Prends cette bourse, elle peut être moins lourde que celle qu'on t'a donnée pour inventer celle histoire-là. Va-t-en la boire à ma santé. Tu sais que je suis l'ami de ton maître, n'est-ce pas? Je ne suis pas un voleur, moi; je ne suis pas de moitié dans le vol qu'on lui ferait ? Tu me connais depuis dix ans, comme je connais André. Eh bien! Gré- mio, pas un mot là-dessus. Bois à ma santé; pas un mot, entends-tu? ou je te fais chasser de la maison. Va, Grémio; rentre chez toi, mon vieux camarade. Que tout cela soit oublié.
GRÉMIO.
Je l'ai vu , mon Dieu; sur ma tête, sur celle de mon père, je l'ai vu ,
VU, bien VU- (Il renne.)
DAMIEN, seul, s'avance vers le jardin el appelle.
Cordiani ! Cordiani !
(Cordiani parait.)
ANDRÉ DEL SAUTO. !)
DAMIEN.
Insensé ! en es-tu venu là ? André , Ion ami , le mien , le bon , le pauvre André !
CORDIAM.
Elle m'aime, ô Damien, elle m'aime! Que vas-tu me dire? je suis heu- reux. Regarde-moi; elle m'aime! Je cours dans ce jardin depuis hier; je me suis jeté dans les herbes humides; j'ai frappé les statues et les arbres, et j'ai couvert de baisers terribles les gazons qu'elle avait foulés.
DAMIEN.
Et cet homme qui te surprend! A quoi penses-tu? Et André, André! Cordiani !
CORD1ANI.
Que sais-je? Je puis être coupable, lu peux avoir raison, nous en par- lerons demain , un jour, plus tard; laisse-moi être heureux. Je me trompe peut-être , elle ne m'aime peut-être pas; un caprice, oui, un caprice seu- lement, et rien de plus, mais laisse-moi être heureux.
DAMIEN.
Rien de plus? et tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq an- nées! et lu sors de cette chambre! Tu peux être coupable? et les rideaux gui se sont fermés sur loi sont encore agités autour d'elle! et l'homme qui le voit sortir crie au meurtre !
CORDIANI.
Ah ! mon ami, que cette femme-là est belle!
DAMIEN.
Insensé! insensé!
CORDIANI-
Si tu savais quelle région j'habite ! comme le son de sa voix seulement fait bouillonner en moi une vie nouvelle ! comme les larmes lui viennent aux yeux au-devant de tout ce qui est beau , tendre et pur comme elle ! O mon Dieu! c'est un autel sublime que le bonheur. Puisse la joie de mou ame monter à toi comme un doux encens ! Damien , les poètes se sonl trompés : est-ce l'esprit du mal qui est l'ange déchu? C'est celui de l'A- mour, qui , après le grand œuvre , ne voulut pas quilter la terre , et tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d'or en poudre, aux pieds de la beauté qu'il avait créée.
DAMIEN.
Je te parlerai dans un autre moment. Le soleil se lève; dans une heure, quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc, il posera comme loi ses
10 REVUE DES DEUX MONDES.
mains sur son visage, et ce ne sont pas des larmes de joie qu'il cachera! A quoi penses-tu?
CORDIANI.
Je pense au coin obscur d'une certaine taverne, où je me suis assis tant de fois , regrettant ma journée. Je pense à Florence qui s'éveille, aux pro- menades, aux passans qui se croisent; au monde, où j'ai erré vingt ans comme un spectre sans sépulture; à ces rues désertes, où je me plongeais au sein des nuits , poussé par quelque dessein sinistre; je pense à mes tra- vaux , à mes jours de découragement ; j'ouvre les bras , et je vois passer les fantômes des femmes que j'ai possédées; mes plaisirs, mes peines, mes espérances! Ah! mon ami, comme tout est foudroyé, comme tout ce qui fermentait en moi s'est réuni en une seule pensée : l'aimer ! C'est ainsi que mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon du soleil.
DAMIEN.
Que veux-tu que je te dise? et de quoi servent les paroles quand elles viennent après l'action? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.
CORDIANI.
Qu'ai-je eu dans le cœur jusqu'à présent? Dieu merci, je n'ai jamais cherché la science, je n'ai voulu d'aucun état; je n'ai jamais donné un centre aux cercles gigantesques de la pensée, je n'y ai laissé entrer que l'amour des arts, qui est l'encens de l'autel, mais qui n'en est pas le dieu. J'ai vécu de mon pinceau , de mon travail ; mais mon travail n'a nourri que mon corps; mon ame a gardé sa faim céleste. J'ai posé sur le seuil de mon cœur le fouet dont Jésus-Christ flagella les vendeurs du temple. Dieu merci, je n'ai jamais aimé, mon cœur n'était à rien jusqu'à ce qu'il fût à elle.
DAMIEN.
Comment exprimer tout ce qui se passe dans mon ame? Je te vois heu- reux. Ne m'es-lu pas aussi cher que lui?
CORDIANI.
Et maintenant qu'elle est à moi , maintenant qu'assis à ma table je laisse couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon amour, et que je crois sentir derrière moi son fantôme charmant s'incliner sur mon épaule pour les lire; maintenant que j'ai un nom sur les lèvres ! ô mon ami ! quel est l'homme ici bas, qui n'a pas vu apparaître, cent fois, mille fois, dans ses rêves, un être adoré, fait pour lui, devant vivre pour lui? Eh bien! quand , un seul jour au monde, on devrait rencontrer cet être, le serrer dans ses bras, et mourir!
ANDRÉ DEL SARTO. Il
DAMIEN.
Tout ce que je puis te répondre, Cordiani, c'est que ton bonheur m'é- pouvante. Qu'André l'ignore, voilà l'important.
' CORDIANI.
Que veut dire cela ? Crois-tu que je l'aie séduite? qu'elle ait réfléchi, et que j'aie réfléchi ? Depuis un an je la vois tous les jours, je lui parle, et elle me répond; je fais un geste, et elle me comprend. Elle se met au clave- cin, elle chante ; et moi , les lèvres entr'ouvertes , je regarde une longue larme tomber en silence sur ses bras nus. Et de quel droit ne serait-elle pas à moi?
DAMIEN.
De quel droit ?
CORDIANI.
Silence ! j'aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, rien savoir ; il n'y a d'heureux que les enfans qui cueillent un fruit et le portent à leurs lèvres sans penser à autre chose, sinon qu'ils l'aiment, et qu'il est à portée de leurs mains.
DAMIEN.
Ah ! si tu étais là , à cette place où je suis, et si tu te jugeais toi-même ! Que dira demain l'homme à l'enfant?
CORDIANI.
Non ! non ! Est-ce d'une orgie que je sors, pour que l'air du matin me frappe au visage ? L'ivresse de l'amour est-elle une débauche, pour s'éva- nouir avec la nuit? Toi , que voilà, Damien, depuis combien de temps m'as-tu vu l'aimer? Qu'as-tu à dire à présent, toi qui es resté muet; toi qui as vu pendant une année chaque battement de mon cœur, chaque mi- nute de ma vie, se détacher de moi pour s'unir à elle ? Et je suis coupable aujourd'hui? Alors pourquoi suis-je heureux ? Et que me diras-tu d'ail- leurs que je ne me sois dit cent fois à moi-même? Suis-je un libertin sans cœur? suis-je un athée? Ai-je jamais parlé avec mépris de tous ces mots sacrés qui, depuis que le monde existe, errent vainement sur les lèvres des hommes ? Tous les reproches imaginables , je me les suis adressés , et ce- pendant je suis heureux. Le remords, la vengeance hideuse, la triste ef muette douleur, tous ces spectres terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte; aucun n'a pu rester debout devant l'amour de Lucrèce. Si- lence! on ouvre les portes; viens avec moi dans mon atelier. Là, dans une chambre fermée à tous les yeux , j'ai taillé dans le marbre le plus pm l'image adorée de ma maîtresse. Je veux te répondre devant elle, viens, sortons, la cour s'emplit de monde, et l'académie va s'ouvrir. (lis sorum.) Les peintres traversent la rovr en. tous sens.
12 REVUE DES DEUX MONDES.
LIONEL et CÉSARIO s'avançent. LIONEL.
Le maître est-il levé?
CÉSARIO, chaiilani
Il se levait de bon matin, Pour se mettre à l'ouvrage ,
Tin taine, lin tin. Le bon gros père Célestin , Il se levait de bon matin, Comme un coq de village .
LIONEL.
Que d'écoliers autrefois dans cette académie ! comme on se disputait pour l'un , pour l'autre! quel événement que l'apparition d'un nouveau tableau ! Sons Michel-Ange, les écoles étaient de vrais champs de bataille; aujourd'hui elles se remplissent à peine, lentement, de jeunes gens silen- cieux. On travaille pour vivre, et les arts deviennent des métiers.
CÉSARIO.
C'est ainsi que tout passe sous le soleil. Moi, Michel-Ange m'ennuyait; je suis bien aise qu'il soit mort.
LIONEL.
Quel génie que le sien !
CÉSARIO.
Eh bien! oui, c'est un homme de génie; qu'il nous laisse tranquilles As-tu vu le tableau du Pontormo?
LIONEL.
Et j'y ai vu le siècle tout entier : un homme incertain entre mille che- mins divers, la caricature des grands maîtres , se noyant dans son propre enthousiasme, capable de se retenir, pour s'en tirer, au manteau gothique d'Albert Durer.
CÉSARIO.
Vive le gothique! Si les arts se meurent, l'antiquité ne rajeunira rien. Tra deri da! Il nous faut du nouveau.
ANDRÉ DEL SARTO , entiant et parlante un valet.
Dites à Grémio de seller deux chevaux, un pour lui et un pour moi. Nous allons à la ferme.
CÉSARIO, continuant.
Du nouveau! A tout prix du nouveau! Eh bien! maître, quoi de nou- veau ce malin?
ANDUE DEL SARTO. 15
ANDRÉ.
Toujours gai , Césario ! Tout est nouveau aujourd'hui , mon enfant; la verdure , le soleil et les fleurs, tout sera encore nouveau demain. Il n'y a que l'homme qui se fasse plus vieux , tout se fait plus jeune autour de lui chaque jour. Bonjour, Lionel; levé de si bonne heure, mon vieil ami?
CÉSARIO.
Alors les jeunes peintres ont donc raison de demander du neuf, puis- que la nature elle-même en veut pour elle, et en donne à tous.
LIONEL.
Songes-tu à qui tu parles?
ANDRÉ.
Ah ! ah ! déjà en train de discuter ? La discussion, mes bons amis, est une terre stérile, croyez-moi ; c'est elle qui tue tout. Moins de préfaces, et plus de livres. Vous êtes peintres, mes enfans; que votre bouche soit muette, et que votre main droite parle pour vous. Ecoute-moi cependant, Césario. La nature veut toujours être nouvelle, c'est vrai ; mais elle reste toujours la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle changeât la couleur de sa robe, et que les bois se colorassent en bleu ou en rouge? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'entend; à côté d'une fleur fanée naît une fleur toute semblable , et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers rayons du soleil. Chaque malin l'ange de vie et de mort apporte à la mère commune une nouvelle parure , mais toutes ses parures se ressemblent. Que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'i- mitant. Que chaque siècle voie de nouvelles mœurs, de nouveaux costumes, de nouvelles pensées. Mais (pie le génie soit invariable comme la beauté. Que de jeunes mains, pleines de force et de vie, reçoivent avec respect le flambeau sacré des mains tremblantes des vieillards; qu'ils la protègent du souffle des vents, cette flamme divine qui traversera les siècles futurs, comme elle a fait des siècles passés. Retiendras-tu cela, Césario ? Et main- tenant, va travailler ; à l'ouvrage ! à l'ouvrage ! la vie est si courte !
{ Il le pousse dans l'atelier.) ( A. Lionel. )
Nous vieillissons, mon pauvre ami. La jeunesse ne veut plus guère de nous. Je ne sais si c'est que le siècle est un nouveau-né, ou un vieillard tombé en enfance.
LIONEL.
Mort de Dieu! il ne faut pas que vos nouveau-venus m'écliauffenl par trop les oreilles ! je finirai par garder mon épée pour travailler.
14 REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
Te voilà bien , avec tes coups de rapière , brave Lionel ! on ne tue au- jourd'hui que les moribonds; le temps des épées est passé en Italie. Al- lons, allons, mon vieux, laisse dire les bavards, el tâchons d'être de notre temps, jusqu'à ce qu'on nous enterre.
(Damien entre.)
Eh bien ! mon cher Damien , Cordiani vient-il aujourd'hui ?
DAMIEN.
Je ne crois pas qu'il vienne, il est malade.
ANDRÉ.
Malade ! lui ! Je l'ai vu hier soir. Il ne l'était point. Sérieusement ma- lade? Allons chez lui, Damien. Que peut-il avoir ?
DAMIEN.
ÎVallez pas chez lui , il ne saurait vous recevoir. Il s'est enfermé pour la journée.
ANDRÉ.
Oh ! non pas pour moi. Allons, Damien.
DAMIEN.
Sérieusement , il veut être seul.
ANDRÉ.
Seul ! et malade! tu m'effraies. Lui est-il arrivé quelque chose? une dispute? un duel? violent comme il est, ah! mon Dieu! mais qu'est-ce donc? il ne m'a rien fait dire; il est blessé , n'est-ce pas? Pardonnez-moi ,
mes amis. (Aux peintres qui sont restés et qui l'attendent.) Mais VOUS le Savez, c'est
mon ami d'enfance, c'est mon meilleur, mon plus fidèle compagnon.
DAMIEN.
Rassurez- vous; il ne lui est rien arrivé. Une fièvre légère; demain vous le verrez bien porlant.
ANDRÉ.
Dieu le veuille ! Dieu le veuille ! ah ! que de prières j'ai adressées au ciel pour la conservation d'une vie aussi chère! Vous le dirai-je , ô mes amis! dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés , c'est en Inique j'ai mis mon espoir ; c'est un cœur chaud, mais un honcœur. La Providence ne laisse pas s'égarer de telles facultés; que de fois , assis derrière lui, tandis qu'il parcourait du haut en bas son échelle, une palette à la main, j'ai senti se gonfler ma poitrine, j'ai étendu les bras, prêts à le serrer sur mon cœur, à baiser ce front si jeune et si ouvert, d'où le génie rayonnait de toutes parts ! Quelle facilité ! quel enthousiasme ! mais quel sévère et cordial amour de la vérité! Que de fois j'ai pensé avec délices
ANDRÉ DEL SARTO. 15
qu'il était plus jeune que moi! Je regardais tristement mes pauvres ou- vrages, et je m'adressais en moi-même aux siècles futurs; voilà tout ce que j'ai pu faire, leur disais-je, mais je vous lègue mon ami.
LIONEL.
Maître, un homme est là qui vous appelle.
ANDRÉ.
Qu'est-ce? qu'y a-t-il?
UN DOMESTIQUE.
Les chevaux sont sellés, Grémio est prêt, monseigneur.
ANDRÉ.
Allons, je vous dis adieu ; je serai à l'atelier dans deux heures. Mais il n'a rien? (.àDamien) rien de grave, n'est-ce pas? Et nous le verrons de- main? Viens donc souper avec nous, et si tu vois Lucrèce, dis-lui que je vais à la ferme et que je reviens. ( n sort. ;
SCENE II.
Un petit bois. — André dans l'éloignement.
GRÉMIO, assis sur l'herbe.
Hum! hum! je l'ai bien vu, pourtant. Quel intérêt pouvait-il avoir à me dire le contraire? Il faut cependant qu'il en ait un, puisqu'il m'a donné (u compte dans sa main, quatre, cinq , six..., diahle ! il y a quelque chose là-dessous ; non , certainement , pour un voleur, ce n'en était pas un. J'avais bien eu une autre idée, mais..., oh ! mais, c'est là qu'il faut s'arrêter. Tais- toi, me suis-je dit, Grémio, holà, mon vieux, point de ceci. Cela serait drôle à penser; penser n'est rien : qu'est-ce qu'on en voit? on pense ce
qu'on Veut. ( Il chante. )
Le berger dit au ruisseau :
Tu vas bien vite au moulin ,
As-tu vu, as-tu vu la meunière
Se mirer dans tes eaux?
t ,
ANDRE , revenant.
Grémio, va remettre les brides à ces pauvres bêtes; il faut reprendre, notre voyage; le soleil commence à baisser, nous aurons moins chaud pour revenir. (Grémio son.)
1G REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ seul, s'asseyant.
Point d'argent chez ce Juif ! des supplications sans fin , et point d'argent ! Que dhai-je quand les envoyés du roi de France.... Ali! André, pauvre André, comment peux-tu prononcer ce mot-là? Des monceaux d'or entre tes mains; la plus belle mission qu'un roi ait jamais confiée ànnhomme; cent chefs - d'oeuvre à rapporter , cent artistes pauvres et sonffrans à guérir, à enrichir ! le rôle d'un bon ange à jouer ! les bénédictions de la patrie à recevoir, et après tout cela, avoir peuplé nn palais d'ouvrages ma- gnifiques, et rallumé le feu sacré des arts, prêt à s'éteindre à Florence! André ! comme tu te serais mis à genou de bon cœur au chevet de ton lit. Je jour où lu aurais rendu fidèlement les comptes ! Et c'est François Ier qui te les demande! lui, le chevalier sans reproche, l'honnête homme aussi bien que l'homme généreux ! lui, le protecteur des arts! le père d'un siècle aussi beau que l'antiquité ! Il s'est fié à loi , et tu l'as trompé ! Tu l'as volé , André ! car cela s'appelle ainsi , ne t'abuse pas là-dessus. Où est passé cet argent ? des bijoux pour ta femme, des fêtes, des plaisirs plus tristes que l'ennui ! (Use lève. ) Songes-tu à cela , André ? tu es déshonoré ! Aujourd'hui te voilà respecté , chéri de tes élèves, aimé d'un ange. O Lu- crèce! Lucrèce! Demain la fable de Florence; car enfin il faut bien que tôt ou tard ces comptes terribles.... Enfer! et ma femme elle-même n'en sait rien ! Ah ! voilà ce que c'est que de manquer de caractère ! Que faisait- elle de mal en me demandant ce qui lui plaisait? Et moi je le lui donnais, parce qu'elle le demandait, rien de plus; faiblesse maudite! pas une ré- flexion. A quoi tient donc l'honneur? El Cordiani? pourquoi ne l'ai-je pas consulté? lui, mon meilleur, mon unique ami? que dira-t-il? l'hon- neur?.... ne suis-je pas un honnête homme? j'ai fait un vol, cependant. Ah ! s'il s'agissait d'entrer la nuit chez un grand seigneur, de briser un coffre-fort et de s'enfuir, cela est horrible à penser, impossible. Mais quand l'argent est là, entre vos mains, qu'on n'a qu'à y puiser, que la pauvreté vous talonne , non pas pour vous , mais Lucrèce ! mon seul bien ici-bas , ma seule joie! un amour de dix ans! et quand on se dit qu'après tout, avec un peu de travail, on pourra remplacer.... Oui, remplacer! le por- tique de l'Annonciade m'a valu un sac de blé !
GRÉMIO revient.
Yoilà qui est fait. Nous partirons quand vous voudrez.
ANDRÉ.
Qu'as-tu donc , Grémio ? je te regardais arranger ces brides , tu te sers aujourd'hui de (a main gauche.
GRÉMIO.
De ma main...? ah ! ah ! je sais ce que c'est. Plaise à votre excellence, j'ai
ANDRE DEL SARTO. 17
le bras droit un peu blessé. Oli ! pas grand' cbose ; mais je me fais vieux, e! , dame! dans mon temps... j'aurais dit...
ANDRÉ.
Tu es blessé, dis-tu? Qui t'a blessé?
GRÉMIO.
Ab! voilà le difficile. Qui? personne; et cependant je suis blessé. Oh ' ce n'est pas à dire qu'on puisse se plaindre, en conscience...
ANDRÉ.
Personne? toi-même, apparemment?
GRÉMIO.
Non pas, non pas : où serait le fin, sans cela? Personne, et moi, moins que tout autre.
ANDRÉ.
Si tu veux rire, tu prends mal ton temps. Remontons à cheval, et par- lons.
GRÉMIO.
Ainsi soit-il. Ce que j'en disais n'était point pour vous fâcher, encore moins pour rire. Aussi bien riait-il fort peu ce matin, quand il me l'a donné en courant.
ANDRÉ.
Qui? que veut dire cela? qui !e l'a donné! Tu as un air de mystère sin- gulier, Grémio.
GRÉMIO.
Ma foi, au fait, écoutez. Vous êles mon maître ; on aura beau dire, cela doit se savoir; et qui le saurait si ce n'est vous? Voilà l'histoire : j'avais entendu marcher ce matin dans la cour, vers quatre heures; je me suis levé, et j'ai vu descendre tout doucement de la fenêtre, un homme en manteau.
ANDRÉ.
De quelle fenêtre ?
GRÉMIO.
Un homme en manteau, à qui j'ai crié d'arrêter; j'ai cru naturellement (pie c'était un voleur, et donc, au lieu de s'arrêter, vous voyez à mon man- teau; c'est son stylet qui m'a effleuré.
ANDRÉ.
De quelle fenêtre , Grémio ?
GRÉMIO.
Ah ! voilà encore : dame ! écoutez, puisque j'ai r-ominencé; celait de la fenêtre de madame Lucrèce.
TOME II. 2
}g REVUE DES DEUX MONDES,
ANDRÉ.
De Lucrèce? Oui, monsieur. Cela est singulier
GREMIO.
ANDRE.
GRÉMIO.
Bref, il s'est enfui dans le parc. J'ai bien appelé et crié au voleur! mais là-dessus voilà la fin : monsieur Damien est arrivé, qui m'a dit que je me trompais, que lui le savait mieux que moi; enfin il m'a donné une bourse, pour me taire.
ANDRÉ.
Damien ?
GRÉMIO.
Oui, monsieur, la voilà. A telle enseigne...
ANDRÉ.
De la fenêtre de Lucrèce? Damien Pavait donc vu, cet homme?
GRÉMIO.
Non , monsieur ; il est sorti comme j'appelais.
ANDRÉ.
Comment était-il?
GRÉMIO.
Oui ? monsieur Damien ?
ANDRÉ.
Non, l'autre.
GRÉMIO.
Ob! ma foi, je ne l'ai guère vu.
ANDRÉ.
Grand, ou pelil?
GRÉMIO.
Ni l'un ni l'autre. Et puis, le matin, ma foi...
ANDRÉ.
Cela est étrange. Et Damien t'a défendu d'en parler ?
GRÉMIO.
Sous peine d'être chassé par vous,
ANDRÉ.
Par moi? Ecoute, Grémio: ce soir, à l'heure où je me retire, tu te met- tras sous cette fenêtre; mais raché, lu entends? Prends ton épée, et si
ANDRÉ DF.L SARTO. I!)
par hasard quelqu'un essayait, tu me comprends? Appelle à liante voix , ne (e laisse pas intimider, je serai là.
GRÉMIO. Oui, monsieur.
ANDRÉ.
J'en chargerais bien un autre que loi; mais vois-tu, Grémio, je crois sa voir ce que c'est : c'est de peu d'importance, vois-tu? une bagatelle, quel- que plaisanterie de jeune homme. As-tu vu la couleur du manteau?
GRÉMIO.
Noir, noir; oui , je crois du moins.
ANDRÉ.
J'en parlerai à Cordiani. Ainsi donc , c'est convenu ; ce soir, vers onze heures, minuit; n'aie aucune peur, je te le dis, c'est une pure plaisan- terie. Tu as très bien fait de me le dire, et je ne voudrais pas qu'un autre que toi le sût; c'est pour cela que je te charge... — Et tu n'as pas vu son visaire ?
GRÉMIO.
Si, mais il s'est sauvé si vile! et puis le coup de stylet...
ANDRÉ.
Il n'a pas parlé?
GRÉMIO.
Quelques mots, quelques mois.
ANDRÉ.
Tu ne connais pas la voix ?
GRÉMIO.
Peut-être, je ne sais pas. Tout cela a été l'affaire d'un instant.
ANDRÉ.
C'est incroyable. Allons, viens; partons vite. Vers onze heures. Il fau- dra que j'en parle à Cordiani. Tu es sûr de la fenêtre?
GRÉMIO.
Oh ! très sûr. Partons! partons!
\i\DRK.
( Us sortent. }
5
20 REVUE DES DEUX MONDES.
SCÈNE III.
LUCRÈCE, SPINETTE.
LUCRÈCE.
As-tu entr'ouvert la porte, Spinette? As-lu posé la lampe dans l'es- calier?
SPINETTE.
J'ai fait tout ce (pie vous m'aviez ordonné.
LUCRÈCE.
Tu mettras sur cette chaise mes vêtemens de nuit, et lu me laisseras seule, ma chère enfant.
SPINETTE.
Oui, madame.
LUCRÈCE , à son prie-Dieu.
Pourquoi m'as-tu chargé du bonheur d'un autre, ô mon Dieu? S'il ne s'était agi que du mien, je ne l'aurais pas défendu, je ne t'aurais pas dis- puté ma vie. Pourquoi m'as-tu confié la sienne?
SPINETTE.
Ne cesserez-vous pas, ma chère maîtresse, de prier et de pleurer ainsi ? Vos yeux sont gonflés de larmes, et depuis deux jours, vous n'avez pas pris un moment de repos.
LUCRÈCE, priant.
L'ai-je accomplie ta fatale mission? ai-je sauvé son ame en me perdant pour lui? Si tes bras sanglans n'étaient pas cloués sur ce crucifix, ô Christ, me les ouvrirais-tu?
SPINETTE. -
Je ne puis me retirer. Comment vous laisser seule dans l'état où je vous vois ?
LUCRÈCE.
Le puniras-tu de ma faute? Ce n'est pas lui qui est coupable; il n'a pro- noncé aucun serment sur la terre, il n'a pas trahi son épouse, il n'a point de devoirs, point de famille, il n'a rien fait qu'aimer et qu'être aimé.
SPINETTE.
Onze heures vont sonner.
LUCRÈCE.
Ah ! Spinelte, ne m'abandonne pas ! Mes larmes t'affligent . mon enfant ?
ANDRE DEL SARTO. 21
il faut pourtant bien qu'elles coulent. Crois-tu qu'on perd»' sans souffrir tout son repos et son bonheur? Toi qui lis dans mon cœur comme dans le tien, loi pour qui ma vie est un livre ouvert, dont lu connais toutes les pages , crois-tu qu'on puisse voir s'envoler sans regret dix ans d'innocence et de tranquillité ?
SPINETTE.
Que je vous plains !
LUCRÈCE.
Détache ma robe; onze heures sonnent. De l'eau, que je m'essuie les yeux; il va venir, Spinette ! Mes cheveux sont-ils en désordre? ne suis-je point pâle? Insensée que je suis d'avoir pleuré! Ma guitare, place devant moi cette romance; elle est de lui. Il vient, il vient, ma chère! Suis-je belle, ce soir? lui plairai-je ainsi?
UNE SERVANTE, entrant.
Monseigneur André vient de passer dans l'appartement, il demande si l'on peut entrer chez vous.
ANDRÉ, entrant.
Bonsoir, Lucrèce; vous ne m'attendiez pas à cette berne, n'esl-il pas vrai? Que je ne vous importune pas, c'est tout ce que je désire. De grâce, dites-moi, alliez- vous renvoyer vos femmes ? j'attendrai pour vous voir le moment du souper.
LUCRÈCE.
Non. Pas encore. Non, en vérité!
ANDRÉ.
Les momens que nous passons ensemble sont si rares! et ils me sont si chers! Vous seule au monde, Lucrèce, me consolez de lous les chagrins qui m'obsèdent. Ah! si je vous perdais! tout mon courage, toute ma phi- losophie est dans VOS yeUX. ( Il s'approche de la fenêtre et soulève le rideau.) | A part. )
Grémio est en bas, je l'aperçois.
LUCRÈCE.
Avez-vous quelque sujet de tristesse, mon ami? vous étiez gai à dîner* il m'a semblé.
ANDRÉ.
La gaîté est quelquefois triste, et la mélancolie a le soin ire sur les lèvres.
LUCRÈCE.
Vous êtes allé à la ferme? A propos, il y a là une lettre pour vous; les envoyés du roi de France doivent venir demain.
ANDRÉ..
Demain? Ils viennent demain:'
^2 REVUE DES DEUX MONDES.
LUCRÈCE.
L'apprenez-vous comme une fâcheuse nouvelle? Alors on pourrait vous dire éloigné de Florence, malade; en tous cas, ils ne vous verraient pas.
ANDRÉ.
Pourquoi? je les recevrai avec plaisir; ne suis-je pas prêt à rendre mes comptes? Dites-moi, Lucrèce, cette maison vous plaît-elle? Etes- vous in- vitée? L'hiver vous paraît-il agréable cette année? Que ferons-nous ? Vos nouvelles parures vont-elles bien?
(On entend un cri étouffé dans le jardin et des pas précipités.) ANDRÉ.
Que veut dire ce bruit? qu'y a-t-il?
( Cordiani , dans le plus grand désordre, entre dans la chambre. ANDRÉ.
Qu'as-tu, Cordiani? Qui l'amène? Que signifie ce désordre ? ()ue t'est- il arrivé? tu es pâle comme la mort!
LUCRÈCE.
Ah ! je suis morte.
ANDRÉ.
Réponds-moi; qui l'amène à cette heure? As-tu une querelle? faut-il te servir de second ? As-tu perdu au jeu ? veux-tu ma bourse ? ! n lui prend la main.) Au nom du ciel, parle; tu es comme une statue.
CORDIANI.
INon..., non..., je venais te parler..., te dire..., en vérité, je venais.... je ne sais...
ANDRÉ.
Qu'as-tu donc fait de ton épée? Par le ciel, il se passe en toi quelque chose d'étrarige. Veux-iu que nous allions dans ce salon?- ne peux-tu pas parler devant ces femmes? à quoi puis-je t'être bon1 réponds, il n'y a lien que je ne fasse; mon ami, mon cher ami, doutes-tu de moi?
CORDIANI.
Tu l'as deviné. J'ai une querelle. Je ne puis parler ici. Je te cherchais. Je suis entré sans savoir pourquoi. On m'a dit que... que lu étais ici. Et je venais. Je ne puis parler ici.
LIONEL, entrant.
Maître, Grémio est assassiné!
WDRÉ.
Qui dit cela?
Plusieurs domestiques entrent dans la i bambre
ANDRÉ DEL SARTO. 25
UN DOMESTIQUE.
Maître, on vient de tuer Grémio; le meurtrier est dans ia maison. ( )n
l'a Vil entrer par la poterne. ( Cordiani se retire dans la foule. )
ANDRÉ.
Des armes! des armes! prenez ces flambeaux, parcourez toutes les chambres; qu'on ferme la porte en-dedans.
LIONEL.
Il ne peut être loin. Le coup vient d'être fait à l'instant même.
ANDRÉ.
Il est mort? mort ? où est donc mon épée ? Ali ! en voilà une à celte mu- raille. (Il va prendre une épée. Regardant sa main.)
Tiens! c'est singulier; ma main est pleine de sang. D'où me vient ce
sang?
LIONEL.
Viens avec nous, maître; je te réponds de le trouver.
ANDRÉ.
D'où me vient ce sang? ma main en est couverte. Qui donc ai-je lou- ché? Je n'ai pourtant touché que, tout à l'heure... Eloignez-vous! sortez d'ici!
LIONEL.
Qu'as-tu, maître? pourquoi nous éloigner?
ANDRÉ.
Sortez! sortez! laissez-moi seul. C'est bon; qu'on ne fasse aucune re- cherche, aucune, cela est inutile; je le défends; sortez d'ici! lous tous!
Obéissez , quand je VOUS parle. (Tous se retirent en silence.)
ANDRÉ , regardant sa main.
Pleine de sang ! je n'ai touché que la main de Cordiani !
FIN ni' PREMIER ACTE.
ACTE SECOND
SCÈNE PREMIERE.
Le jardin. — Il est nuit. — Clair de lune.
CORDIANI, UN VALET. CORDIANI.
11 veut nie parler?
LE VALET.
Oui, monsieur, sans témoin; cet endroit est celui qu'il m'a désigné.
CORDIANI.
Dites-lui donc que je l'attends. (Le valet soit, Cordiani s'asseoit sur une pierre. )
DAMIEN, dans la coulisse.
Cordiani ? où est Cordiani ?
CORDIANI.
Eh bien ! que me veux-tu ?
DAMIEN.
Je quitte André, il ne sait rien, ou du moins rien qui le regarde. I! connaît parfaitement, dit-il, le motif de la mort de Grémio, et n'en accuse personne, toi moins que tout autre.
CORDIANI.
Est-ce là ce que lu as à me dire ?
ANDRÉ DEL SA RIO. 25
DAMIEN.
Oui, c'est à toi de te. régler là-dessus.
CORDIANI.
En ce cas , laisse-moi seid. ( n va se rasseoir, j
Lionel et Césario , passant. LIONEL.
Conçoit-on rien à cela? Nous renvoyer, ne rien vouloir entendre, lais- ser sans vengeance un coup pareil ! Ce pauvre vieillard qui le sert depuis son enfance, que j'ai vu le bercer sur ses genoux! Ah! mort Dieu! si c'était moi, il y aurait eu d'autre sang de versé que celui-là.
DAMIEN.
Ce n'est pourtant pas un homme comme André qu'on peut accuser de lâcheté.
LIONEL.
Lâcheté ou faiblesse, qu'importe le nom? quand j'étais jeune, cela ne se passait pas ainsi. Il n'était certes pas bien difficile de trouver l'assassin ; et si l'on ne veut pas se compromettre soi-même, par mon patron , on a des amis.
CÉSARIO.
Quant à moi , je quitte la maison; je suis venu ce matin à l'académie pour la dernière fois; y viendra qui voudra, je vais chez Pontormo.
LIONEL.
Mauvais cœur que tu es ! pour tout l'or du monde je ne voudrais pas changer de maître.
CÉSARIO.
Bah ! je ne suis pas le seul; l'atelier est d'une tristesse!... Julietta n'y veut plus poser. Et comme on rit chez Pontormo ! toute la journée on faii des armes, on boit, on danse. Adieu, Lionel, au revoir.
DAMIEN.
Dans quel temps vivons-nous ? Ah ! monsieur, notre pauvre ami est bien à plaindre. Soupez-vous avec nous ? f ns sortent. !
CORDIANI, seul. .
N'est-ce pas André que j'aperçois là-bas entre ces arbres? 11 cherche; le voilà qui approche. Holà , André ! par ici.
ANDRÉ, entrant.
Sommes-nous seuls ?
CORDIANI.
Seuls.
^<i REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
Vois-lu ce stylet, Cordiani? Si maintenant je t'étendais à terre d'un revers de ma main , et si je l'enterrais au pied de cet arbre , là , dans ce sable où voilà ton ombre, le monde n'aurait rien à me dire, j'en ai le droit et ta vie m'appartient.
CORDIANI.
Tu peux le faire, ami, tu peux le faire.
ANDRÉ.
Crois-tu que ma main tremblerait? pas plus que la tienne il y a une heure, sur la poitrine de mon vieux Grémio. Tu le vois , je le sais, tu me l'as tué. A quoi t'attends-tu à présent? Penses-tu que je sois un lâche, et (pie je ne sache pas tenir une épée? Es-tu prêt à le battre? n'est-ce pas là ton devoir et le mien?
CORDIANI.
Je ferai ce que tu voudras.
ANDRÉ.
Assieds-toi, et écoute. Je suis né pauvre. Le luxe qui m'environne vient de mauvaise source. C'est un dépôt dont j'ai abusé. Seul, parmi tant de peintres illustres, je survis jeune encore au siècle de Michel-Ange, et je vois de jour en jour tout s'écrouler autour de moi. Rome et Venise sont encore florissantes. Notre patrie n'est plus rien. Je lutte en vain contre les ténèbres; le flambeau sacré s'éteint dans ma main. Crois-tu (pie ce soit peu de chose pour un homme qui a vécu de son art vingt ans , que de le voir tomber? Mes ateliers sont déserts, ma réputation est per- due. Je n'ai point d'enfans, point d'espérance qui me rattache à la vie. Ma sanlé est faible, et le vent de la peste qui souffle de l'Orient me fait trembler comme une feuille. Dis-moi, que me restait-il au moule? Sup- pose qu'il m'arrive dans mes nuits d'insomnie de me poser un stylet sur le cœur. Dis-moi, qui a pu m' arrêter jusqu'à ce jour'
CORDIANI.
N'achève pas, André.
ANDRÉ.
Je l'aimais d'un amour indéfinissable. Pour elle, j'aurais lutté contre une armée, j'aurais bêché la terre et traîné la charrue, pour ajouter une perle à ses cheveux. Ce vol que j'ai commis, ce dépôt du roi de France qu'on vient me redemander demain, et que je n'ai plus, c'est pour elle . «•'est pour lui donner une année de richesse et de bonheur, pour la voir une fois dans nia vie entourée déplaisirs et de fêtes, que j'ai tout dissipe, ha vie m'était moins chère que l'honneur, et l'honneur que l'amour de Lu-
A.\DRK DEL SARTO. -JTl
crèce. Que dis-je? qu'un sourire de ses lèvres, qu'un rayon de joie dans ses yeux. Ce que tu vois là, Cordiani, cet être souffrant et misérable qui est devant toi , que tu as vu depuis dix ans errer dans ces sombres por- tiques, ce n'est pas là André del Sarlo. C'est un être insensé, exposé au mépris, aux soucis dévarans. Aux pieds de ma belle Lucrèce était un autre André, jeune et heureux, insouciant comme le vent, libre et joyeux comme un oiseau du ciel, l'ange d'André, l'ame de ce corps sans vie qui s'agite au milieu des hommes. Sais-tu maintenant ce que tu as fait:'
CORDIANI.
Oui, maintenant.
ANDRÉ. Celui-là, Cordiani, tu l'as tué; celui-là ira demain au cimetière avec la dépouille du vieux Grémio; l'autre reste, et c'est lui qui te parle ici.
CORDIAXI , pleurant.
André! André !
ANDRÉ:
Est-ce sur moi, ou sur toi que tu pleures? J'ai une faveur à te deman- der. Grâce à Dieu, il n'y a point eu d'éclat cette nuit. Grâce à Dieu, j'ai vu la foudre tomber sur mon édifice de vingt ans, sans proférer une plainte, et sans pousser un cri. Si le déshonneur était public , ou je t'aurais tué, ou nous irions nous battre demain. Pour prix du bonheur, le monde ac- corde la vengeance , et le droit de se servir de cela (jetant son stytet ) doit tout remplacer pour celui qui a tout perdu. Voilà la justice des hommes; en- core n'est-il pas sur si tu mourais de ma main, que ce ne fût pas toi que l'on plaindrait.
CORDIANI.
Que veux-tu de moi?
ANDRÉ.
Si tu as compris ma pensée , tu sens que je n'ai vu ici , ni un crime odieux, ni une sainte amitié foulée aux pieds ; je n'y ai vu qu'un coup de ciseau donné au seul lien qui m'unisse à la vie. Je ne veux pas songera la main dont il est venu. L'homme à qui je parle n'a pas de nom pour moi. Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon repos. La blessure qu'il m'a faite, peut-elle être guérie? une séparation éternelle, un silence de mort ( car il doit songer que sa mort a dépendu (Je moi ) , de nouveaux efforts de ma part, une nouvelle tentative enfin de ressaisir la vie, peuvent-ils encore me réussir? En Un mot. qu'il parte, qu'il soii rayé pour moi du livre de vie; qu'une liaison coupable, et qui n'a pu exis ter sans remords, soit rompue à jamais; que le souvenir s'en efface lente-
28 REVUE DES DEUX MONDES.
menl, dans un an, dans deux, peut-être, et qu'alors moi, André, je revienne comme un laboureur ruiné par le tonnerre, rebâtir ma cabane de chaume sur mon champ dévasté.
CORDIAM.
Oh ! mon Dieu !
ANDRÉ.
Je suis fait à la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j'ai suivi durant des années son ombre sur la terre. La poussière où elle marche est habituée à la sueur de mon front. Arrivé au terme de la carrière, je re- commencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de la fragilité des femmes? Qui sait jusqu'où peut aller l'inconstance de ce sable mouvant , et si vingt autres années d'amour et de dévoùment sans bornes n'en pour- ront pas faire autant qu'une nuit de débauche? Car c'est d'aujourd'hui que Lucrèce est coupable, puisque c'est aujourd'hui pour la première fois depuis que tu es à Florence, que j'ai trouvé ta porte fermée.
CORDIAM
C'est vrai.
ANDRÉ.
Cela l'étonné, n'est-ce pas, que j'aie un tel courage? Cela étonnerait aussi le monde, si le inonde l'apprenait un jour. Je suis de son avis. Un coup d'épée est plus tôt donné. Mais j'ai un grand malheur, moi : je ne crois pas à l'autre vie, et je te donne ma parole que si je ne réussis pas , le jour où j'aurai l'entière certitude que mon bonheur est à jamais détruit, je mourrai, n'importe comment. Jusque-là, j'accomplirai ma tâche.
CORDIAM.
Quand dois-je partir?
ANDRÉ.
Un cheval est à la grille. Je te donne une heure. Adieu.
CORDIA.M.
Ta main, André, ta main!
ANDRÉ , revenant sur ses pas.
Ma main? A qui ma main? T'ai-je dit une injure? T'ai-je appelé faux ami? Traître aux sermensles plus sacrés? T'ai-je dit que toi , qui me tues, je t'aurais choisi pour me défendre, si ce que tu as fait, tout autre l'avait fait? T'ai-je dit que cette nuit j'eusse perdu autre chose (pie l'amour de Lucrèce? T'ai-je parlé de quelque autre chagrin? Tu le vois bien , ce n'esl pas à Cordiani que j'ai parlé. A qui veux-tu donc que je donne ma main '
CORDIAM.
Ta main, André! Un éternel adieu, mais un adieu!
ANDRÉ DEL SARTO. ±)
INDRE.
Je ne le puis. Il y a du sang après la tienne, ( n son.)
CORDIAM , seul , frappe à la porte.
Holà , Malhurin !
MATHURIN.
Plaît-il, excellence?
CORDIAM.
Prends mon manteau ; rassemble tout ce que tu trouveras sur ma table, et dans mes armoires. Tu en feras un paquet à la hâte, et lu le porteras à la grille du jardin, (il s'asseoit.)
MATHURIN.
Vous partez , monsieur ?
CORDIANI.
Fais ce que je te dis.
DAMIEN , entrant.
André que je rencontre m'apprend que tu pars, Cordiani. Combien je m'applaudis d'une pareille détermination! Est-ce pour quelque temps?
CORDIAJNI.
Je ne sais. Tiens, Damien, rends-moi le service d'aider Mathurin à choisir ce que je dois emporter.
MATHURIN , sur le seuil de la porte.
Oh ! ce ne sera pas long.
DAMIEN.
Il suffit de prendre le plus pressant. On t'enverra le reste à P endroit où tu comptes f arrêter. A propos, où vas-tu?
CORDIANI.
Je ne sais. Dépêche-toi, Mathurin , dépèche-toi.
MATHURIN.
Cela est fait dans l'instant. ( n emporte un paquet. )
DAMIEN.
Maintenant, mon ami, adieu.
CORDIANI.
Adieu ! Adieu ! Si tu vois ce soir. — Je veux dire. — Si demain , ou un autre jour....
DAMIEN.
Qui? Que veux-tu?
CORDIAM.
Hien. Rien. Adieu, Damien, au revoir.
30 REVUE DES DEUX MONDES.
DAMIEN.
Ull bon VOyage ! ( H l'embraSsc et sort. ;
MATHtTRIN.
Monsieur, tout est prêt.
CORDIAM.
Merci, mon brave. Tiens, voilà pour tes bons services durant mon sé- jour dans cette maison.
M VTHURIX.
Ob ! excellence !
CORDIANI, toujours assis.
Tout est près, n'est-ce pas?
MATHURIN.
( )ui , monsieur. Vous accompagnerai-je ?
CORDIANI.
Certainement. — Malburin!
MATHURIN.
Excellence !
CORDIAM.
Je ne puis pas partir. Matburin.
MATHURIN.
Vous ne parlez pas ?
CORDIANI.
Non. C'est impossible , vois-tu?
MATHURIN.
Avez-vous besoin d'autre cbose ?
CORDIANI.
Non , je n'ai besoin de rien. ( On silence. >
CORDIANI, se levant.
Pâles statues , promenades chéries ! sombres allées , comment voulez-vous que je parte ? Ne sais-lu pas , toi , nuit profonde , que je ne puis partir ? O murs que j'ai franchis ! lerre que j'ai ensanglantée ! (n retombe sur le banc, j
MATHURIN.
Au nom du ciel , hélas! il se meurt. Au secours! au secours!
CORDIANI se le*ant précipitamment.
N'appelle pas! viens avec moi.
MATHURIN.
Ce n'est pas là notre chemin.
ANDRÉ DEL SARTO. ôl
CORDIANI.
Silence! viens avec moi, le dis-je. Tu es mort si lu n'obéis.
(Il l'entraîne <lu coté fie la maison;] MATHURIN.
Où allez-vous, monsieur?
CORDIANI.
Ne t'effraie pas; je suis en délire. Cela n'est rien; écoule; je veux une chose bien simple. N'est-ce pas à présent l'heure du souper? Maintenant ton maître est assis à sa table, entouré de ses amis, et en face de lui... En un mot, mon ami, je ne veux pas entrer; je veux seulement poser mon front sur la fenêtre, les voir un moment. Une seule minute, et nous par- tons. ( Us sortent.)
SCENE II.
Une chambre. — Une table dressée. ANDRÉ DEL SARTO, LUCRÈCE assise.
ANDRÉ.
Nos amis viennent bien tard. Vous êtes pâle , Lucrèce. Cette scène vous a effrayée.
LUCRÈCE.
Lionel et Damien sont cependant ici. Je ne sais qui peut les retenir.
ANDRÉ.
Vous ne portez plus de bagues? Les vôtres vous déplaisent ? Ah ! je me trompe, en voici une que je ne connaissais pas encore.
LUCRÈCE.
Celte scène , en vérité , m'a effrayée. Je ne puis vous cacher que je suis souffrante.
ANDRÉ.
Montrez-moi cette bague, Lucrèce; est-ce un cadeau? est-il permis de l'admirer ?
LUCRÈCE donne la bague.
C'est un cadeau de Marguerite, mon amie d'enfance.
ANDRÉ.
C'est singulier, ce n'est pas son chiffre ; pourquoi donc ? c'est un bijou
52 REVUE DES DEUX MONDES.
charmant , mais bien fragile. Ah ! mon Dieu , qu'allez-vous me dire , je l'ai brisé en le prenant.
LUCRÈCE.
Il est brisé? mon anneau brisé?
ANDRÉ.
Que je m'en veux de cette maladresse ! mais, en vérité , le mal est sans ressource.
LUCRÈCE.
N'importe ! rendez-le-moi tel qu'il est.
ANDRÉ.
Qu'en voudriez- vous faire? l'orfèvre le plus habile n'y pourrait trouver
remède. ( " 'e jette à terre et l'écrase. )
LUCRÈCE.
Ne l'écrasez pas ! j'y tenais beaucoup.
ANDRÉ.
Bon, Marguerite vient ici tous les jours. Vous lui direz que je l'ai brisé, et elle vous en donnera un autre. Avons-nous beaucoup de monde ce soir? notre souper sera-t-il joyeux ?
LUCRÈCE.
Je tenais beaucoup à cet anneau.
ANDRÉ.
Et moi aussi, j'ai perdu cette nuit un joyau précieux; j'y tenais beau- coup aussi... Vous ne répondez pas à ma demande?
LUCRÈCE.
Mais nous aurons notre compagnie habituelle . je suppose , Lionel , Da- mien et Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani aussi !... Je suis désolé de la mort de Grémio.
LUCRÈCE.
C'était votre père nourricier.
ANDRÉ.
Qu'importe? qu'importe? tous les jours on perd un ami. N'est-ce pas une chose ordinaire que d'entendre dire : Celui-là est mort; celui-là est ruiné? On danse, on boit par là-dessus. Tout n'est qu'heur et malheur.
LUCRÈCE.
Voici nos convives . je pense.
Lionel et Damien entrent.
ANDRÉ DEL SARTO. ,h>
ANDRÉ.
Allons, mes bons amis ! à table! avez-vous quelque souci, quelque peine de cœur? Il s'agit de tout oublier. Hélas! oui, vous en avez sans doute-, lotit bomme en a sous le soleil. ;iis s'asseoient. :
' LUCRÈCE.
Pourquoi reste-t-il une place vide?
ANDRÉ.
Cordiani est parti pour l'Allemagne.
LUCRÈCE.
Parti ? Cordiani ?
ANDRÉ.
Oui, pour l'Allemagne. Que Dieu le conduise! Allons! mon vieux Lionel , notre jeunesse est là-dedans. ( Montrant les flacons.)
LIONEL.
Parlez pour moi seul , maître. Puisse la vôtre durer long-temps encore, pour vos amis et pour le pays !
ANDRÉ.
Jeune ou vieux, que veut dire ce mot? Les cheveux blancs ne l'ont pas la vieillesse, et le cœur de l'homme n'a pas d'âge.
LUCRÈCE , à voix basse.
Est-ce vrai , Damien , qu'il est parti ?
DAMIEN , de même.
Très vrai.
LIONEL.
Le ciel est à l'orage; il fait mauvais temps pour voyager.
ANDRÉ.
Décidément, mes bons amis, je quitte cette maison; la vie de Florence plaît moins de jour en jour à ma chère Lucrèce, et quant à moi, je ne l'ai jamais aimée. Dès le mois prochain, je compte avoir sur les bords de PArno une maison de campagne, un pampre vert et quelques pieds de jardin. C'est là que je veux achever ma vie, comme je l'ai commencée. Mes élèves ne m'y suivront pas. Qn'ai-je à leur apprendre, qu'ils ne puissent oublier? Moi-même j'oublie chaque jour, et moins encore que je ne le voudrais. J'ai beoin cependant de vivre du passé; qu'en dites-vous, Lucrèce?
LiO.NEE.
Kenoncez-vous à vos espérances?
ANDRÉ,
Ce son! elles, je crois, qui renoncent à moi. O mon vieil ami, l'espérance
TOME 11. •>
54 REVUE DES DEUX MONDES.
est semblable à la fanfare guerrière : elle mène au combat , et divinise le danger. Tout est si beau , si facile , tant qu'elle retentit au fond du cœur ! Mais le jour où sa voix expire, le soldat s'arrête et brise son épée.
DAMIEN.
Qu'avez-vous , madame? vous paraissez souffrir.
LIONEL.
Mais en effet, quelle pâleur! Nous devrions nous retirer.
LUCRÈCE.
Spinette ! Entre dans ma chambre , ma chère , et prends mon flacon sur ma toilette. Tu me l'apporteras. (Spinette son.)
ANDRÉ.
Qu'avez-vous donc , Lucrèce ? O ciel ! seriez- vous réellement malade ?
DAMIEN.
Ouvrez cette fenêtre, le grand air vous fera du bien.
Spinette rentre épouvantée. SPINETTE.
Monseigneur ! monseigneur ! un homme est là caché.
ANDRÉ.
Où?
SPINETTE.
Là, dans l'appartement de ma maîtresse.
LIONEL.
Mort et furie ! voilà la suite de votre faiblesse, maître; c'est le meurtrier de Grémio. Laissez-moi lui parler.
SPINETTE.
J'étais entrée sans lumière. Il m'a saisi la main, comme je passais entre les deux portes.
ANDRÉ.
Lionel , n'entre pas ; c'est moi que cela regarde.
LIONEL.
Quand vous devriez me bannir de chez vous , pour cette fois , je ne vous quitte pas. Entrons , Damien. ( h entre. )
ANDRÉ , courant à sa femme.
Est-ce lui , malheureuse ? est-ce lui ?
LUCRÈCE.
O mon Dieu ! prends pitié de moi. ( Elle s'évanouit. )
ANDRÉ DEL SARTO. 35
DAHIEN.
Suivez Lionel, André, empêchez-le de voir Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani! Cordiani! Mon déshonneur est-il si public, si bien connu de tout ce qui m'entoure, que je n'aie qu'un mot à dire, pour qu'on me ré- ponde par celui-là? Cordiani! Cordiani!... (criant) sors donc, misérable, puisque voilà Damien qui t'appelie !
Lionel entre avec Cordiani. ANDRÉ, à tout le monde.
Je vous ai fait sortir tantôt. A présent je vous prie de rester. Emportez cette femme, messieurs, cet homme est l'assassin de Grémio. flOn emporte Lucrèce.) C'est pour entrer chez ma femme qu'il l'a tué. Un cheval !... dans quelque état qu'elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez à sa mère.... ce soir, à l'instant même. Maintenant, Lionel, lu vas me servir de témoin. Cordiani prendra celui qu'il voudra; car tu vois ce qui se passe , mon ami ?
LIONEL.
Mes épées sont dans ma chambre. Nous allons les prendre en passant.
ANDRÉ, à Cordiani.
Ah! vous voulez que le déshonneur soit public! il le sera, monsieur, il le sera. Mais la réparation va l'être de même, et malheur à celui qui la rend nécessaire ! i ils sortent. )
SCÈNE III.
Une plate-forme à l'extrémité du jardin. — Un réverbère allumé.
MATHURIN,seul. Où peut être allé ce jeune homme? Il me dit de l'attendre , et voilà bien- tôt une demi-heure qu'il m'a quitté. Comme il tremblait en approchant de la maison! Ah! s'il fallait croire ce qu'on en dit!
JEAN . passant.
Eh bien! Mathurin, que fais-tu là à cette heure?
MATHURIN.
J'attends le seigneur Cordiani.
JEAN.
'Lu ne viens pas à l'enterrement de ce pauvre Grémio? on va partir lout-à-1'heure.
5.
~)6 REVUE DES DEUX MONDES.
MATHURIN.
Vraiment! j'en suis fâché; mais je ne puis quiller la place.
JEAN.
J'y vais , moi , de ce pas.
MATHURIN.
Jean , ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du côté de la maison ? On dirait que c'est notre maître et ses amis.
JEAN.
Oui, ma foi, ce sont eux : que diahle cherchent-ils ? Us viennent droit à nous.
MATHURIN.
N'ont- ils pas leurs épées à la main ?
JEAN.
Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble à une querelle.
MATHURIN.
Tenons-nous à l'écart; et si je ne m'entends pas appeler, j'irai avec toi.
( Ils se retirent. ) Lionel et Cordiani entrent.
LIONEL.
Cette lumière nous suffira. Placez-vous ici , monsieur; n'aurez-vous pas de second ?
CORDIANI.
Non , monsieur.
LIONEL.
Ce n'est pas l'usage , et je vous avoue que pour moi j'en suis fâché. Du temps de ma jeunesse, il n'y avait guère d'affaire de cette sorte sans quatre épées tirées.
CORDIANI.
Ceci n'est pas un duel , monsieur; André n'aura rien à parer, et le combat ne sera pas long.
LIONEL.
Qu'entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin ?
CORDIANI.
Je m'étonne qu'il n'arrive pas.
ANDRÉ , entrant.
Me voilà.
LIONEL.
Olez vos manteaux ; je vais marquer les lignes : messieurs , c'est jus- qu'ici que vous pouvez rompre.
En garde !
ANDRÉ DEL SARTO. ,~7
ANDRÉ.
DAMIEN , entrant.
Je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais chargé. Lucrèce refuse mon escorte; elle est partie seule, à pied, accompagnée de sa suivante.
ANDRÉ.
Dieu du ciel ! quel orage se prépare ! (il tonne.)
DAMIEN.
Lionel, je me présente ici comme le second de Cordiani. André ne verra dans cette démarche qu'un devoir qui m'est sacré: je ne tirerai l'é- pée que si la nécessité m'y oblige.
CORDIANI.
Merci, Damien, merci.
LIONEL.
Etes-vous prêts ?
ANDRÉ.
Je le suis.
CORDIANI.
Je le Sllis. (Ils se battent. Cordiani est blessé.)
DAMIEN.
Cordiani est blessé !
ANDRÉ, se jetant sur lui.
Tu es blessé, mon ami?
LIONEL, le retenant.
Retirez-vous; nous nous chargeons du reste.
CORDIANI.
Ma blessure est légère. Je puis encore tenir mon épée.
LIONEL.
Non, monsieur, vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant. L'épée a pénétré. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.
CORDIANI.
Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens bien faible. Vous me laisserez chez Manfredi.
ANDRÉ , bas à Lionel.
La crois-tu mortelle ?
LIONEL.
Je ne réponds de rien. ( ils sortent. )
ANDRÉ, seul
Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j'aille avec eux. Où veulent-ils
Ô8 REVUE DES DEUX MONDES.
que j'aille ? ( n fait quelques pas vers la maison, j Ah ! cette maison déserte ! Non, par le ciel , je n'y retournerai pas ce soir. Si ces deux chambres-là doivent être vides cette nuit, la mienne le sera aussi. Il ne s'est pas défendu. Je n'ai pas senti son épée. Il a reçu le coup , cela est clair. Il va mourir chez Manfredi.
C'est singulier. Je me suis pourtant déjà battu. Lucrèce partie ! seule ! par cette horrible nuit! Est-ce que je n'entends pas marcher là-dedans?
( Il va du coté des arbres. )
Non , personne. Il va mourir. Lucrèce seule , avec une femme ! Eh bien! quoi? Je suis trompé par celte femme. Je me bats avec son amant. Je le blesse. Me voilà vengé. Tout est dit. Qu'ai-je à faire à présent?
Ah ! celte maison déserte ! cela est affreux. Quand je pense à ce qu'elle était hier au soir ! à ce que j'avais ! à ce que j'ai perdu ! Qu'est-ce donc pour moi que la vengeance? Quoi! voilà tout? Et rester seul ainsi ? A qui cela rend-il la vie, de faire mourir nu meurtrier? Quoi? Répondez ! Qu'avais-je à faire de chasser ma femme? d'égorger cet homme? Il n'y a point d'offensé. Il n'y a qu'un malheureux. Je me soucie bien de vos lois d'honneur! Cela me console bien que vous ayez inventé cela pour ceux qui se trouvent dans ma position? que vous l'ayez réglé comme une cé- rémonie? Où sont mes vingt années de bonheur? ma femme? mon ami? le soleil de mes jours? le repos de mes nuits? Voilà ce qui me reste. ( n regarde son épée.; Que me veux-tu , toi ? On t'appelle l'ami des offensés. Il n'y a point ici d'homme offensé. Que la rosée essuie ton song. (?i 'a jette.)
Ah ! cette affreuse maison ! Mon Dieu ! mon Dieu ! (il pleure à chaudes larmes.)
L'enterrement passe. ANDRÉ.
Qui enterrez-vous là ?
LES PORTEURS,
Nicolas Grémio.
ANDRÉ.
Et loi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi lu m'abandonnes!
FIN DU DEUXIEME ACTE.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une rue. — Il est toujours nuil.
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI entrent.
CORDIANI;
Je ne puis marcher. Le sang m'étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
( Ils le posent sur un banc.) LIONEL.
Que sentez-vous ?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs. Au nom du ciel, un verre d'eau !
DAMIEN.
Restez ici , Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout de la rue. Je cours le chercher. ( u sort, j
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison. ( il frappe, j Peut-être pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant l'arrivée du mé- decin. Personne ! ( H Happe de nouveau. )
âO REVUE DES DEUX MONDES.
UNE VOIX en dedans.
Qui esl là ?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez! qui que vous soyez vous-même. Au nom de l'hospita- lité, ouvrez.
LE PORTIER, ouvrant.
Que voulez- vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d'eau , et de quoi panser la plaie. ( Le portier son. )
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C'est lui qui est blessé, et non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne guérira pas celte nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER rentre.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
A qui appartient celle maison?
LE PORTIER.
A Monna Flora del Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce ! Oh ! Lionel , Lionel , sortons d'ici. ( n se soulève. ) Je ne puis bouger. Mes forces m'abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n'est-elle pas venue ce soir ici ?
LE PORTIER.
Non , monsieur.
LIONEL.
Non! pas encore! Cela est singulier.
LE PORTIEIi.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
(Lucrèce et Spinelte arrivent.) LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui esl là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
\h ! malheureux!
ANDRÉ 1>EL SARTO. Il
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C'est Gordiani. fEiie se jette sur îebanc ) Est-ce toi' est-ce toi? qui t'a amené ici? qui l'a abandonné sur celte pierre? où est André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo! tu ne l'as pas fait porter chez ma mère ?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n'est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? n'y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons, mon- sieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que t'importe? Ne vois-tu pas qu'il est mourant ? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
Damien et un médecin arrivent.
DAMIEN.
Par ici , monsieur ! Dieu veuille qu'il soit temps encore !
LUCRÈCE, au médecin.
Venez, monsieur, aidez-nous; ouvre-nous les portes , Paolo. Ce n'est pas mortel, n'est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter j usque chez Manfredi ?
LUCRÈCE.
Qui est-ce , Manfredi ? me voilà , moi , qui suis sa maîtresse. Voilà ma maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai ? Eh ! bien donc, qu'a- vez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'André delSarto. Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chassée par mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici? Manfredi? Et que dira-t-on? on dira que Lucretia del Fede a trouvé Cordiani mourant à sa porte , et qu'elle l'a fait porter chez elle. Entrez ! entrez !
( Us entrent dans la maison, emportant Cordiani.) LIONEL, resté seul".
Mon devoir est rempli ; maintenant à André! Il doit être bien triste , le
pauvre homme !
André entre pensif, et se dirige vers la maison.
LIONEL. Qui êteS-VOUS? OÙ allez- VOUS? ( André ne répond pas. ] C'est VOUS, fVlldré?
Que venez-vous faire ici ?
12 REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
Je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n'est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah ! Où est donc Lucrèce , en ce cas !
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est absente : retournez chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Comment le savez -vous, et par quel hasard ctes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani , et en passant, j'ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?
LIONEL.
Non, ses amis espèrent qu'on le sauvera.
ANDRÉ.
Tu te trompes , il y a du monde dans la maison ; vois donc ces lumières
qui VOnt et qui Viennent, fil va regarder à la fenêtre.) Ah !
LIONEL.
Que voyez- vous ?
ANDRÉ.
Suis-jefou, Lionel? j'ai cru voir passer dans la chambre basse Cor- diani tout couvert de son sang , appuyé sur le bras de Lucrèce !
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce ?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pourquoi taire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y frapper moi-même.
ANDRÉ DEL SARTO. 43
ANDRÉ.
Je l'ai vu ! laisse-moi.
LIONEL.
Qu'allez- vous faire, mou ami? êtes-vous an homme? Si votre femme se respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l'auteur d'an crime que vous avez puni, est-ce à vous d'oublier qu'il meurt de votre main , et de troubler peut-être ses derniers instans ?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux. Ah! ma raison est égarée. Je vois ce qui n'est pas. Cette nuit tout entière, j'ai couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens , vois , j'ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras , et sortons.
ANDRE, retourne à. la fenêtre.
Plus rien ! ils sont là, n'est-ce pas?
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous. Que voulez-vous faire? Il est impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et toute violence en cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire ; que voulez-vous de plus?
ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis ! Qu'a-t-il donc fait? il l'a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous deux de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi; votre honneur m'est aussi sacré que le mien , et mes cheveux gris vous en répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que
je parle à LllCrèCe. ( Il s'avance vers la porte. )
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte. Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes esl affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincèremenl que moi. J'ai une femme aussi, j'ai îles enfans; mais la fermeté d'un homme ne doit-elle pas lui servir de bouclier' Demain, vous pourrez entendre des conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.
\\ REVUE DES DEUX MONDES.
ANDRÉ.
C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix dans ses bras, Lionel ! Elle veille et pleure sur lui ! A travers les ombres de la mort , il voit errer au- tour de lui cette tète adorée ! Elle lui sourit et l'encourage ! Elle lui pré- sente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie. Ah ! tout cela m'appartenait; c'était ainsi que je voulais mourir. Viens, partons, Lionel.
( Il frappe à la porte. )
Holà! Paolo!Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n'entrerai pas. (Paoïo paraît.) Pose ta lumière sur ce banc, il faut que j'écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; tu lui diras que j'attends sa réponse chez moi; oui, chez moi, je ne saurais rester ici. Viens, Lionel. Cbez moi , entends-tu ? ( ils sortent. >
SCÈNE II.
La maison d'André. — Il est jour.
JEAN.
Je crois qu'on frappe à la grille. ( u ouvre.) Qui demandez-vcus, excel- lence?
Entre Monljoie et sa suite. MONTJOIE.
Le peintre André del Sarlo.
JEAN.
H n'est pas au logis , monseigneur.
MONTJOIE.
Si sa porte est fermée, dis-lui que c'est l'envoyé du roi de France qui le fait demander.
JEAN.
Si votre excellence veut entrer dans l'académie , mon maître peut re- venir d'un instant à l'autre.
André del sarto. 45
MONTJOIE.
Entrons, messieurs. Je ne suis pas fâché de visiter les ateliers et de voir ses élèves.
JEAN.
Hélas! monseigneur, l'académie est déserte aujourd'hui. Mon maître a reçu très peu d'écoliers cette année, et à compter de ce jour, personne ne vient plus ici.
MONTJOIE.
Vraiment? on m'avait dit tout le contraire. Est-ce cpie ton maître n'est plus professeur à l'école ?
JEAN.
Le voilà lui-même, accompagné d'un de ses amis.
MONTJOIE.
Qui? cet homme qui détourne la vue? Le vieux ou le jeune?
JEAN.
Le plus jeune des deux.
MONTJOIE.
Quel visage pâle et abattu ! Quelle tristesse profonde sur tous ses traits! et ces vêtemens en désordre! Est-ce là le peintre André del Sarto?
André et Lionel entrent. LIONEL.
Seigneur, je vous salue. Qui ètes-vous?
MONTJOIE.
C'est à André del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de Montjoie , envoyé du roi de France.
ANDRÉ.
Du roi de France? J'ai volé votre maître , monsieur. L'argent qu'il m'a confié est dissipé, et je n'ai pas acheté un seul tableau pour lui. ia un valet.) Paolo esl-il venu ?
MONTJOIE.
Parlez-vous sérieusement?
LIONEL.
Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami André est aujourd'hui, pour certaines raisons, une affaire malbeureuse, hors d'état de vous répondre, et d'avoir l'honneur de vous recevoir.
MONTJOIE.
S'il en est ainsi, nous reviendrons un antre jour.
ANDRÉ.
Pourquoi? Je vous dis que je l'ai volé. Cela est très sérieux. Tu ne sais
iC REVUE DES DEUX MONDES.
pas que je l'ai volé , Lionel ? Vous reviendriez cent fois que ce sérail de même.
MONTJOIE.
Cela est incroyable.
ANDRÉ.
Pas du tout; cela est tout simple. J'avais une femme.... Non! non! Je veux dire seulement que j'ai usé de l'argent du roi de France comme s'il m'appartenait.
MONTJOIE.
Est-ce ainsi que vous exécutez vos promesses ? Où sont les tableaux (pie François Ier vous avait chargé d'acheter pour lui ?
ANDRÉ.
Les miens sont là-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent rien- J'ai eu du génie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait à du génie; mais j'ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de l'argent comp- tant. Prenez-les cependant. Jean, apporte les deux tableaux que tu trou- veras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs. Vous direz au roi de France qu'il obtienne l'extradition, et il me fera juger par ses tribunaux. Ah ! le Corrège; voilà un peintre ! il était plus pauvre que moi. Mais jamais un tableau n'est sorti de son atelier un quart d'heure trop tôt. L'honnêteté ! l'honnêteté ! voilà la grande parole. Le cœur des femmes est un abîme.
MONTJOIE , à Lionel.
Ses paroles annoncent le délire. Qu'en devons-nous penser? Est-ce là l'homme qui vivait en prince à la cour de France, dont tout le monde écoutait les conseils, comme un oracle en fait d'architecture et de beaux- arts ?
LIONEL.
Je ne puis vous dire le mot de l'état où vous le voyez. Si vous en êtes
tOUC.llé , méliageZ-le. ( On apporte les deux tableaux. )
ANDRÉ.
Ah! les voilà. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je leur donne aucun prix. Une somme si forte, d'ailleurs! de quoi payer des Raphaël. Ah ! Raphaël, il est mort heureux, dans les bras de sa maîtresse.
MONTJOIE, regardant.
C'est une magnifique peinture.
ANDRÉ.
Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant.
( Il arrête les porteurs.) Tll me regardes, toi , pauvre fille ! ( A. la figure de la Charité,
que représente le tableau.) Tu veux me dire adieu? C'était la Charité, messieurs.
ANDRE DEL SARTO. 47
C'était la plus belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu de modèle , toi ! Tu m'étais apparue dans un songe , par une triste nuit , pâle comme te voilà, entourée de tes chers enfans qui pressent ta ma- melle. Celui-là vient de glisser à terre , et regarde sa belle nourrice en cueillant quelques fleurs des champs. Donnez cela à votre maître, mes- sieurs. Mon nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n'est pas venu me demander?
IN VALET.
Non, monsieur.
ANDRÉ.
Que fait-il donc? Ma vie est dans ses mains.
LIONEL à Montjoie.
Au nom du ciel, messieurs, retirez-vous. Je vous le mènerai demain, si je puis. Vous le voyez vous-mêmes; un malheur imprévu lui a troublé l'esprit.
MONTJOIE.
Nous obéissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.
(Us sortent) ANDRÉ.
J'étais né pour vivre tranquille , vois-tu ? je ne sais point être malheu- reux. Qui peut retenir Paolo?
LIONEL.
Et que demandez- vous donc dans cette fatale lettre, dont vous attendez si impatiemment la réponse ?
ANDRÉ.
Tu as raison; allons-y nous-mêmes. Il vaut toujours mieux s'expliquer de vive voix.
LIONEL.
Ne vous éloignez pas dans ce moment, puisque Paolo doit vous retrou- ver ici, ce ne serait que du temps perdu.
ANDRÉ.
Elle ne répondra pas. Oh! comble de misère! Je supplie, Lionel, lors- que je devrais punir. Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un autre homme. Je suis un homme sans caractère, vois-tu? j'étais né pour vivre tranquille.
LIONEL.
Sa douleur me confond malgré moi.
ANDRÉ.
O honte ! ô humiliation ! elle ne répondra pas. Comment en suis-je venu
48 REVUE DES DEUX MONDES.
là? sais- tu ce que je lui demande? Ali! la Lâcheté elle-même en rougi- rait, Lionel , je lui demande de revenir à moi.
LIONEL.
Est-ce possible ?
ANDRÉ.
Oui, oui, je sais tout cela. J'ai fait un éclat : eh bien! dis-moi, qu'y ai-je gagné? Je me suis conduit comme tu l'as voulu .- eh bien! je suis le plus malheureux des hommes. Apprends-le donc, je l'aime, je l'aime plus que jamais.
LIONEL.
*
Insensé !
ANDRÉ.
Crois-tu qu'elle y consente? Il faut me pardonner d'être un lâche. Mon père était un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point un gentilhomme, le sang qui coule dans mes veines n'est pas un noble sang.
LIONEL.
Plus noble que tu ne crois.
WlïRÉ.
Mon père était un pauvre ouvrier... Penses-tu que Cordiani en meure? Le peu de taient qu'on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que j'étais protégé par une fée. Et moi , je regardais dans mes promenades les bois et les ruisseaux, espérant toujours voir ma divine prolectrice sortir d'un antre mystérieux. C'est ainsi (pie la toute puissante nature m'attirait à elle. Je me fis peintre, et lambeau par lambeau, le voile des illusions tomba en poussière à mes pieds.
LIONEL.
Pauvre André!
ANDRÉ.
Elle seule ! oui, quand elle parut, je crus que mon rêve se réalisait, et que ma Galaîée s'animait sous mes mains. Insensé! mon génie mourut dans mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrèce vomira le suivre... Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.
LIONEL.
Envoie quelqu'un chez Monna Flora.
ANDRÉ.
C'est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. Ecoute, (à part) observe tout, tâche de rôder dans la maison, demande la réponse à ma lettre; va, et sois revenu tout-à-1' heure... Mais pourquoi pas nous-mêmes. Lionel? O solitude! solitude' que ferai-je de ces mains-là?
ANDRÉ DEL SARTO. 49
LIONEL.
Calmez-vous , de grâce.
, ANDRÉ.
Je la tenais embrassée durant les longues nuits d'été, sur mon balcon gothique. Je voyais tomber en silence les étoiles des mondes détruits. Qu'est-ce que la gloire, m'écriais-je? qu'est-ce que l'ambition? Hélas! l'homme tend à la nature une coupe aussi large et aussi vide qu'elle. Elle n'y laisse tomber qu'une goutte de sa rosée; mais cette goutte est l'amour. C'est une larme de ses yeux, la seule qu'elle ait versée sur cette terre pour la consoler d'être sortie de ses mains. Lionel, Lionel, mon heure est venue.
LIONEL.
Prends courage.
ANDRÉ.
C'est singulier, je n'ai jamais éprouvé cela. Il m'a semblé qu'un coup me frappait. Tout se détache de moi. Il m'a semblé que Lucrèce partait.
LIONEL.
Que Lucrèce parlait!
ANDRÉ.
Oui , je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.
LIONEL.
Comment cela?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; je viens de la voir.
LIONEL.
De la voir! Où? Comment?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; elle est partie.
LIONEL.
Cela est étrange. Tiens, voilà Mathurin. Mon maître est-il ici ? Oui, me voilà. J'ai tout appris. Eh bien?
TOME II.
ANDRE.
MATHURIN , entrant.
AN DUE.
MATHURIN.
ANDRE.
oO REVUE DES DEUX MONDES,
MATHURIN , le tirant à part.
Dois-je vous ilire tout, maître?
ANDRÉ.
Oui, oui.
MATHURIN.
J'ai rôdé autour de la maison, comme vous me l'aviez ordonné,
ANDRÉ.
Eh bien ?
MATHURIN.
J'ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.
ANDRÉ.
Parle donc.
MATHURIN.
Cordiani est guéri- la blessure était peu de chose. Au premier coup de
lancette il s'est trouvé soulagé.
ANDRE.
Et Lucrèce? Partie avec lui. Qui, lui? Cordiani.
MATHURIN.
ANDRE.
MATHURIN.
ANDRE.
Tu es fou. Un homme que j'ai vu prêt à rendre l'ame, il y a c'est
cette nuit même.
MATHURIN.
Il a voulu partir dès qu'il s'est senti la force de marcher. Il disait qu'un soldat en ferait autant à sa place, et qu'il fallait être mort ou vivant.
ANDRÉ.
Cela est incroyable ! Où vont-ils ?
MA1HURIN.
Ils ont pris la route du Piémont.
ANDRÉ.
Tous deux à cheval ?
MATHURIN.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
Cela n'est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.
ANDRE DEL SARTO. ,'Jl
MATHURIN.
Cela est vrai, pointant; c'est Paolo, le concierge, qui m'a tout avoue.
ANDRÉ.
Lionel? eiltentls-tu , Lionel? Ils partent ensemble pour le Piémont.
LIONEL.
Que dis-tu, André?
ANDRÉ.
Rien ! rien! Qu'on me selle un cheval ! allons, vite, il faut que je parte à l'instant. Aussi bien j'y vais moi-même. Par quelle porte sont-ils sortis?
MATHURIN.
Du côté du fleuve.
ANDRÉ.
Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.
LIONEL.
Où vas-tu?
ANDRÉ.
Je ne sais , je ne sais ! Ah ! des armes ! du sang !
LIONEL.
Où vas-tu? réponds.
ANDRÉ.
Quant au roi de France , je l'ai volé. J'irais demain les voir que ce serait
toujours la même Chose. Ainsi... (Il ira sortir et rencontre Damien.)
DAMIEN.
Où vas-tu, André?
ANDRÉ.
Ah! tu as raison. La terre se dérobe. O Damien ! Damien ! (il tombe évanoui )
LIONEL.
Cette nuit l'a tué. Il n'a pu supporter son malheur.
DAMIEN.
Laissez-moi lui mouiller les tempes. ( Il trempe son mouchoir dans une fontaine )
Pauvre ami ! comme une nuit l'a changé! le voilà qui rouvre les yeux.
ANDRÉ.
Ils sont partis, Damien?
DAMIEN.
Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?
ANDRÉ.
Ne me mens pas. Je ne les poursuivrai point. Mtes" forces m'ont aban- donné. Qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu avoir du courage, et je n'en ai
i.
5^ REVUE DES DEUX MONDES.
point. Maintenant vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler à cet homme.
MÂTHURIN s'approche.
Plaîl-il, maître?
ANDRÉ.
Aussi bien ne suis-je pas déshonoré? Qu'ai-je à faire en ce monde? O lumière du soleil! O belle nature! ils s'aiment, ils sont heureux. Comme ils courent joyeux dans la plaine ! Leurs chevaux s'animent , et le vent qui passe emporte leurs baisers. La patrie? la patrie? ils n'en ont point ceux qui partent ensemble.
DAMIEN.
Sa main est froide comme le marbre.
ANDRÉ , bas à Mathurin.
Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles. Tu vas prendre un cheval, tu vas aller chez Monna Flora, t'informer au juste de la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne me le fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les rejoindras dans la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et lu leur diras : Pourquoi fuyez- vous si vite? La veuve d'André del Sarlo peut épouser Cordiani.
MATHURIN.
Faut-il dire cela, monseigneur?
ANDRÉ.
Va , va , ne me fais pas répéter. ! Mathurin son. .
LIONEL.
Qu'as-tu dit à cet homme?
ANDRÉ.
Ne l'arrête pas. Il va chez la mère de ma femme. Maintenant, qu'on m'apporte ma coupe, pleine d'un vin généreux.
LIONEL.
A peine peut-il se soulever.
ANDRÉ.
Menez-moi jusqu'à cette porte, mes amis. ( Prenant la coupe.) C'était celle du joyeux repas.
DAMIEN.
Que cherches-tu sur ta poitrine?
ASDRÉ.
Rien ! rien ! je croyais l'avoir perdu. ( n boit) A la mort des arts en Italie !
LIONEL.
Arrête; quel est ce flacon dont tu t'es versé quelques gouttes, et qui s'échappe de ta main?
VNDRE DEL SARTO. •>•)
ANDRÉ.
C'est un cordial puissant. Approche-le de les lèvres, et tu seras guéri, quel que soi' le mal dont tu souffres. ( n meurt. )
SCENE m.
Bois et montagnes. LUCRÈCE ET CORDIANI, sur une colline, les chevaux dans le fond.
CORDIANI.
Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.
LUCRÈCE.
Comme mon cheval s'est cabré en quittant la ville ! en vérité , tous ces pressentimens funestes sont singuliers.
CORDIANI.
Je ne veux avoir ni le temps de penser ni le temps de souffrir. Je porte un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons! n'atten- dons pas la nuit.
LUCRÈCE.
Quel est ce cavalier qui accourt à toute bride? depuis long-temps je le vois derrière nous.
CORDIANI.
Montons à cheval, Lucrèce, et ne retournons pas la tète.
LUCRÈCE.
Il approche! il descend à moi.
CORDIANI.
Partons ! lève-toi , et ne l'éCOUte pas. ( Us se dirigent vers leurs chevaux.)
MATHURIN descendant de cheval.
Pourquoi fuyez-vous si vite? la veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani.
Alfred de Musset.
FRAGMENS
D'UN LIVRE DE VOYAGE
wanasas;
Les choses de curiosité , on peut les voir de compagnie; celles de sentiment, on doit les voir seul. — J'avais résolu de donner tout ce jour au souvenir de Byron. — La gondole me mena d'abord au couvent des Arméniens.
Je n'ai point oublié que votre première lettre me reprochait d'avoir négligé à Pise le palais Lanfranchi. Elle contenait celte phrase dure : « Vous avez perdu dans mon estime comme imagina- tion , pour avoir quitté Pise, sans y découvrir la maison de lord Byron ; cette maison où a été écrit Manfred , par une nuit d'hiver, alors que la neige, poussée par le vent du nord , frappait avec vio- lence contre les vitres d'un grand et froid appartement... Vous sa- vez que ici illuste, bizarre et malheureux homme avait mis, ce
FRAGMENS DE VOYAGE. ■ )'■>
jour-là , un habit bleu neuf, et que , dans les brusques mouvemens de sa sympathie pour son héros , il arracha un bouton , ce qui nous valut cette fameuse note qui nous amusa tant dans les mémoires : « écrit Manfred , arraché un bouton à mon habit. »
J'ai réparé cette négligence. Dans ma première course à Pise, ne me souvenant plus du palais Lanfranchi , je demandai la demeure de Byron , du seigneur anglais : les Pisans avaient oublié le nom du poète. Cette fois, mieux informé, on m'a conduit devant le palais Lanfranchi. L'intérieur était envahi par les maçons; les escaliers, les plafonds , étaient démolis ; le grand et froid appartement n'existe plus; la façade du palais, d'un beau marbre doré et dans le pur style toscan, s'élève toujours sur le quai de l'Arno. —
Le couvent des Arméniens , à Venise, occupe à lui seul la jolie petite île de Saint-Lazare. Du côté de la ville sont lesbàtimens; vers la mer , les jardins , les potagers, toutes les dépendances de la communauté. Les frères y vivent au nombre de cinquante, en comptant les pensionnaires. Leur règle est celle de saint Benoît. Ils ont une bibliothèque fort riche en manuscrits orientaux dont ils impriment eux-mêmes des éditions très estimées. C'est chez eux que Byron alla étudier l'arménien, durant le long séjour qu'il fit à Venise.
Mon gondolier ramait depuis une demi-heure; j'approchais de l'île ; je sentais l'odeur douce des pois à fleur que le vent m'appor- tait par-dessus les murailles du jardin ; mais aucun bruit, aucune voix , ne venait de la maison ; toutes les fenêtres et les portes étaient soigneusement fermées; habitué déjà au silence de Venise, malgré moi j'éprouvai un nouveau sentiment de calme et de recueillement sur le seuil de cette demeure plus silencieuse et plus immobile
encore.
Le moine qui m'ouvrit, jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, avait dans les traits toute la finesse et la beauté régulière des Orientaux ; une longue barbe noire et lustrée tombait sur sa robe d'étamine. Son salut, sa marche, ses manières, me rappelaient assez bien quelques Persans que vous avez pu voir à Paris. Nous visi- tâmes les diverses parties du couvent, moi , le ménageant de ques- tions , lui , au contraire, venant au-devant avec une politesse toute lettrée, et une douceur vraiment chrétienne. Il me parlait des trois
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vœux que tout religieux doit faire lorsqu'il entre dans les ordres , les vœux d'obéissance , de pauvreté et de chasteté ; et , sans plainte aucune sur son sort, il ne cachait pas combien l'observance était difficile et pénible. Les élèves passant alors pour aller au réfectoire : « J'avais leur âge, me dit-il, environ treize ans, quand j'arrivai de mon pays dans cette maison ; je n'en suis plus sorti , je n'en sortirai pas. i
Je vins à Byron. — « Oui , répondit-il , je l'ai vu bien des fois , mais sans jamais lui parler ; j'étais encore dans les pensionnaires , qui n'ont d'ailleurs aucune relation avec les étrangers. II est venu ici tous les jours, durant trois mois. Nous ne savions ni son nom , ni qui il était. Il s'est fort bien comporté dans notre couvent; ja- mais il n'a dit un mot contre la religion. Cela nous a surpris par- la suite d'apprendre que c'était un grand seigneur, un grand poète, et un homme peu régulier. »
Ces choses se disaient en montant le grand escalier de la biblio- thèque. La vue des livres, la crainte degèner quelques frères occupés à lire , l'attention même que je devais à mon conducteur , lequel m'exposait ses richesses avec une si délicate complaisance, inter- rompirent notre conversation. Je vis là des raretés dont j'étais in- digne. Je ne me rappelle qu'une édition polygolte d'une prière de Fénélon.
Devant un grand pupitre chargés de livres, le frère s'écria : « Ceci vous plaira mieux! » Et il tira des rayons un volume arménien avec la traduction anglaise en regard. — « C'est sur ce livre que lord Byron étudiait; voici un morceau qu'il traduisit avec un de nos pères (et il leva les yeux comme pour chercher quelqu'un dans la salle). — « Je suis fâché que le père Paschal ne soit pas ici; vous auriez aimé à lui parler. »
Je joins à ma lettre ce morceau. Mon compagnon de voyage qui a fait aussi un pèlerinage aux Arméniens, a tâché d'en retenir le sens; sauf erreur, le voici :
Lorsque Zervanus (qui veut dire en vieux langage persan, gloire, fortune, ou destin) voulut créer le monde, il médita pendant mille ans sur son œuvre , et offrit un sacrifice, afin de faire bien ce qu'il devait faire , et dans la crainte de faire mal.
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Pendant le temps du sacrifice, il conçut deux enfans, Hormistus eiHarminus.
Le règne du inonde, le règne de l'œuvre à venir, suivant la parole de Zervanus,. devait appartenir au premier né des deux enfans.
Hormistus qui était le souverain bien, devina, encore au ventre de sa mère, à qui devait appartenir le monde, et il en avertit son frère.
Harminus, l'esprit du mal, profita de cet avertissement pour arriver le premier.
Sitôt qu'ils furent sortis du ventre de la mère, ils se présentè- rent tous deux devant Zervanus. "
Zervanus, voyant Hormistus, jugea à sa bonne odeur qu'il était l'enfant de son choix, le bénit et voulut lui donner le règne du monde.
Harminus, jaloux, réclama auprès de Zervanus l'accomplisse- ment de sa promesse.
Zervanus, voyant qu'il était impossible de livrer le monde à son fils bien-aimé Hormistus, déclara que, pendant neuf mille ans, Harminus régnerait sur tout ce qui était créé.
Mais il le déclara inférieur à son frère Hormistus , et il le con- damna à livrer le monde à ce dernier, lorsque les neuf mille ans seraient écoulés.
( Tiré d'Esnacius, poêle arménien.)
La fable d'Hormistus et d'Harminus n'est autre chose, on le voit, que celle d'Arimane et d'Oromaze. Ce double principe, énigme première de toutes les religions, et que tous essaient d'expliquer, se retrouve surtout , et avec mille variantes , dans les traditions et les poésies arméniennes. Les bons pères de Saint-Lazare, qui n'acceptent que la solution biblique , mettent beaucoup d'orgueil à prouver que leur pays est le lieu où s'est consommé ce grand mys- tère du bien et du mal. Selon eux , l'Arménie est le berceau du genre humain. Les quatre fleuves du paradis terrestre, Pison , Guihon, Hiddekel et l'Euphrate, coulent en Arménie; là, s'élève le mont Ararat où s'arrêta l'arche de Noé ; et l'arménien qui donne le sens de tous ces noms, est la plus ancienne langue du inonde,
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celle même que Dieu apprit à Adam. Gomme Celte, j'aurais pu avancer des prétentions pour le moins égales à celles du frère, mais l'hospitalité me retint.
Les curiosités de la bibliothèque et de l'imprimerie épuisées, nous descendîmes au jardin. Tout était ménagé, mis à profit, et distribué avec un soin extrême dans ce petit terrein qui suffit de la sorte aux besoins de la Communauté. Sous les fenêtres sont les fleurs, les plantes, les herbes médicinales; à la pointe de l'île, les lé- gumes et les arbres fruitiers. Les allées, où l'on ne peut promener plus de trois de front, sont couvertes d'un beau sable uni, on n'y trouverait pas un caillou et une mauvaise herbe. Dans les endroits recules , il y a des tonnelles d'aubépine , avec des bancs de joncs , où l'on va lire en été. Le soleil dardait si fort, qu'il fallut nous abri- ter un instant. Derrière nous, contre le mur du jardin , j'entendais le petit bruit des vagues qui entraient dans les fentes des pierres. Ni le frère ni moi, ne parlions plus; je me dékctais dans ce silence, dans cet air pur; je songeais au bonheur de ces saints religieux , à cette vie toute d'étude et de piété. Pour rompre cette pause, je fis quelques complimens à mon guide sur la bonne tenue de son mo- nastère; il sourit et m'expliqua en marchant de nouveaux embel- lissemens qui étaient projetés. — Croyez-vous, lui demandai-je, que la seule envie de s'instruire amenât Byron parmi vous? Ne ve- nait-il pas chercher un peu de cette paix où vous vivez? — Il sourit de nouveau et sans répondre. — «Qui sait? quelques années encore, et peut-être lord Byron serait-il revenu pour toujours dans cette maison. — Dieu le sait, répondit-il, mais à un certain âge il est malaisé de renoncer au monde et à soi-même. »
A ces derniers mots, j'arrivais devant ma gondole ; pour y en- trer, le frère me donna la main que je serrai en signe d'adieu. Je dis au batelier : Palazzo Moeenigo ! — Devant Saint-Servule , je re- gardai hors de la gondole ; le moine arménien était encore debout
sur les marches blanches du couvent
. . . •. Le nom de Moeenigo a délié la langue du gondolier.— Franceseo a vu aussi lord Byron , et vers les deux heures lorsqu'il allait au Lido, et le soir promenant sur la Piazzetta. — Tous les anciens gondoliers connaissent le seigneur anglais, Byron, comme ils disent simplement. — La grande Marianna , cette terrible mai-
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tresse, demeure à Naples avec ses enfans. — Francesco ne la rit pas. — Nous voici devant le pieux palais des Foscari : Venise dis- paraît comme une plante marine sous les vagues d'où elle était sortie.
— Grand canal , n° 54, palais de la famille Mocenigo ! — Habita- tion délabrée et sans architecture , style moderne. — Au rez-de- chaussée un large corridor où étaient l'ours, le singe , toute la mé- nagerie. — La chambre à coucher d'hiver donnant sur une cour fort triste , elle est aujourd'hui occupée par la comtesse. — Autre chambre d'été ayant vue sur le canal. — Le portrait de Byron nulle part. — Il travaillait dans ce sombre et immense salon où sont peints tous les Mocenigo. — Un grand fauteuil devant une table de forme ancienne et percée d'une infinité de tiroirs ; là furent écrits et enfermés Marina , les Foscari, Beppo, etc
Vous me passerez ces détails extraits, pour plus de brièveté, de mon Livre de notes , comme vous me permettrez d'y copier celte lettre , qui m'expliquera par la suite ce que je n'ai pu qu'in- diquer sur mon Journal. Parfois j'ai cette crainte, que ma mémoire s'en allant tout à coup , il ne me reste rien d'un pays que j'aime tant , et que peut-être je ne dois plus voir; aussi, contre mes habi- tudes , j'amasse notes sur notes, et je prie ceux à qui j'écris de me garder mes lettres.
Comme j'examinais l'antique salon , entre un homme d'une cin- quantaine d'années, bronzé, fort, d'une figure ouverte, aux grands yeux, aux grands traits : c'était un des gondoliers de lord Byron. Il s'appelle Vincenzo Falsiero; son fils, Giovanni Baplista , vient de partir pour l'Asie avec un Anglais, M. Kling, je crois. — « Oui, monsieur, c'est ici qu'il travaillait à ses compositions; il y restait toute la nuit; rarement milord se couchait avant le jour. A tout moment il appelait mon fils : Giovanni, portez-moi le singe!... Gio- vanni, amenez-moi l'ours!... C'était un brave patron !» —Le gon- dolier m'emmena chez lui. Dans une boite, et soigneusement enve- loppée , il conserve celte fameuse toque de velours rouge et ouatée, la seule coiffure , vous vous en souvenez, qui ne blessât point le front d'ilarold. — J'en ai refusé quinze sequins! s'écria Falsiero. — Mais voici son casque de cuir noir, et dessus ses armes en argent.
— C'est lui-même qui l'a donné, en Grèce, à mon fils; et à moi la toque rouge, lorsqu'il est parti... Nous gardons ça. Voici encore
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son portrait, au pied de mon lit. Et voyez, en sortant, les armes de Byron sont sur la gondole : la gondole de Byron flotte toujours devant la porte du palais Mocenigo. »
J'oubliais : lorsque j'entrai dans la chambre à coucher qui regarde le canal , j'y trouvai un pauvre petit oiseau , tombé des toits , et qui était venu mourir sur le parquet. Il avait le bec ouvert , ses pau- pières bleues fermées, et ses pattes, raides et froides, embarras- sées dans une toile d'araignée. Le valet de chambre ramassa l'oiseau et me l'offrit. Il me vint une triste méfiance. J'imaginai que ceci était une attrape disposée pour les voyageurs. Je regardai quel- que temps l'oiseau dans ma main , puis je le remis froidement au
domestique. A peine rendu , je regrettai l'oiseau
...... II y a quelques jours, nous avons manqué une occasion
pour la France; ainsi cet envoi va se grossir encore; vous verrez toutes les traces de votre noble pèlerin sur les lagunes de Venise. Je ne vous apprends rien touchant sa vie, mais je vois les lieux où elle s'est passée; je vais où il a été, et je vous le dis, je cherche pour parler comme lui , ce qu'il a laissé de son ame sur ces rivages qu'il aimait.
Nous n'avons pu visiter la Mira , celte maison de plaisance sur la Brenta, d'où il écrivait à Moore : « Venise a toujours été, après l'Orient , l'île la plus fraîche de mes rêves. » Nous n'irons pas , non plus, sous les grands sapins de Bavenne, mais hier j'ai vu le Lido.
Vous le savez, on donne ce nom à une île longue et étroite qui protège Venise du côté de la mer. La partie, tournée vers la ville, est cultivée dans presque toute sa longueur, l'autre moitié est une côte sablonneuse et plate que les vagues découvrent à leur reflux. Lord Byron avait établi là ses chevaux dans un vieux fort aban- donné, et tous les jours il s'y promenait jusqu'à mi-chemin du vil- lage de Malamocco.
On ne saurait dire quel charme ont pour les Vénitiens ces petits jardins du Lido. Leur ville, toute de marbre, fatigue dans sa ma- gnificence. Pas un arbre, un brin d'herbe; jamais le pas d'un cheval ou le cri d'un oiseau , mais toujours des pierres et du marbre ou une eau verdàtre qui croupit sous les ponts ; partout l'industrie et l'art, la nature jamais. Dès qu'on louche au Lido, le cœur se dilate et respire. Vous voyez du vert; mille odeurs de feuilles vous arrivent ;
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vous marchez mollement sur l'herbe, c'est vraiment la vie. On dit que, dans les jardins, il y a des guinguettes fort bien servies, où les familles vénitiennes vont se récréer le dimanche ; on y dîne fraî- chement à l'ombre, et le soir, au clair de lune, on se baigne dans les belles eaux du golfe.
Hier, le ciel était clair et le soleil chaud; mais la mer, que deux jours de vent avaient soulevée , boulait encore avec violence. Elle était bruyante et trouble. La beauté môme du ciel, la vivifiante chaleur du soleil augmentaient l'horreur de cette mer agitée. Gela formait un singulier contraste... Je ne sais , mais dans cette vie ora- geuse du poète anglais , peu d'épisodes me semblent d'une tristesse plus solennelle que ces solitaires promenades le long du Lido, lui seul , sur son cheval , en face de l'immensité , et courant chaque jour depuis le fort en ruine jusqu'à cette borne de pierre, où il voulait qu'on l'enterrât ! Son épitaphe , imitée d'une inscription recueillie à Ferrare, était celle-ci : Noël Bijron implora face.
Sur votre demande, je voulus aller à cette borne. Long-temps je suivis le rivage, enfonçant dans le sable, et brûlé par la mer. tant qu'à la fin le soleil déclinant , il fallut songer à ma barque. Pour abréger, j'essayai de prendre à travers champs, mais sur cette terre plate et sans horizons, bientôt j'eus perdu toute direction. J'ap- pelai, personne ne vint. Alors, trop éloigné de mon premier chemin, c'était de tirer droit vers Venise : je pris ma course dans les marais, et heurtant contre les racines, blessé par les aloës, les charbons, mille plantes sauvages, j'arrivai en sueur à la côte. Le gondolier me demanda si j'avais trouvé des vipères? — Et pourquoi, lui dis- je? — Vous n'avez pas vu des sillons sur le sable ; ce sont des sen- tiers de vipères ; on fait avec elles la thériaque de Venise.
Le soir, il y avait de la musique devant l'église de Saint-Marc; mais les impressions du jour m'empêchaient de bien écouter; je descendis la Piazzeta, et tout en suivant le quai des Esclavons, je résumai, à la manière italienne , les souvenirs de cette promenade dans une espèce de Ganzone :
LE LIDO.
Enfin, Lido, j'ai vu tes grèves désolées, Ton sable jaune et fin, où confuses, mêlées.
^ REVUE DES DEUX MONDES,
On retrouve, le soir, les traces des serpens,
Au soleil de midi déroulés et rampans.
Ici venait Byron : d'un œil mélancolique
Il regardait au loin briller l'Adriatique ,
Où, pour dompter son aine, il poussait au galop
Son coursier hennissant au bruit de chaque flot;
Et le noble animal écrasait les vipères
Qui gagnaient en sifflant leurs venimeux repaires.
A. Brizeux.
ÉCONOMIE POLITIQUE.
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Depuis quelques années et aujourd'hui plus que jamais , de sin- cères amis de l'humanité voudraient substituer un impôt progres- sif, sur les fortunes, à l'impôt proportionnel actuellement établi. Cette opinion nous séduisait par la justice de ses motifs; cependant, après y avoir réfléchi , elle nous a paru contraire au bien général du pays , et par conséquent des classes pauvres dont elle cherche le soulagement avec un noble courage.
Nous n'avons point la prétention de proposer ici d'autres remè- des à tant de misères aussi douloureuses que menaçantes pour l'état, mais seulement de signaler les vices d'un système général d'impôts, à notre avis inadmissible. Pourquoi ceux qui ne parta- geraient pas notre manière de voir, nous refuseraient-ils les dispo- sitions bienveillantes que nous serons toujours prêts à leur offrir, un esprit attentif et le respect de leurs intentions?
L'impôt proportionnel, auquel on oppose, dans le langage peu exact des économistes , l'impôt progressif, présente lui-même les
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caractères d'une progression géométrique, c'est-à-dire dans une pro- portion invariable avec les revenus imposés, quelle que soit leur quotité. On entend au contraire par impôt progressif, une base de cotisation d'après laquelle, au-delà d'une certaine somme qu'on peut exempter de toute contribution , le second écu paie plus que le premier, le troisième plus que le second , et ainsi de suite , dans une proportion qui varie en s'accroissant , et s'applique à toutes sortes de revenus.
Or, l'impôt progressif peut résulter d'une seule ou de plusieurs progressions, croissantes soit uniformément, soit irrégulièrement, avec plus ou moins de lenteur ou de rapidité, et il serait inutile de prouver à ceux qui connaissent les premiers élémens du cal- cul , que les différentes bases imaginables de progressions , ainsi que leurs modes d'accroissement, sont mathématiquement en nom- bre infini.
D'un autre côté , la matière imposable , quoique limitée , est ce- pendant très diverse.
Quand on parle d'impôt progressif , demande-t-on qu'il embrasse toute matière imposable, ou bien qu'il soit partiel, comme cela existe en plusieurs pays , et en France , dans de certaines limites , pour les loyers non convertis en droits d'entrée? Sera-t-il définitif ou seulement temporaire , ainsi que la Convention dut en faire l'essai pour ses emprunts forcés?
On voit qu'avant d'ériger en aphorisme républicain la nécessité d'un impôt progressif, il faudrait, pour s'entendre, désigner d'a- bord sa matière imposable et une progression quelconque.
Le produit de l'impôt proportionnel reste toujours le même sur une quantité donnée de richesses , soit qu'elle appartienne à un seul individu , soit qu'elle se trouve répartie entre plusieurs éga- lement ou inégalement. Ainsi, que l'impôt proportionnel soit fixé au dixième de la matière imposable , cette proportion ne change ni pour l'état ni pour le contribuable. Sur 300,000 fr. de revenus, le trésor public est assuré de 50,000 fr., quels que soient le nombre et la fortune des imposés.
Le produit de l'impôt progressif doit au contraire varier, selon qu'une quantité donnée de richesses appartient à un seul ou à plu- sieurs individus et se partage également ou inégalement entre eux.
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Il est possible et cela dépend entièrement du choix de la pro- gression :
4° Qu'un seul propriétaire de 300,000 fr. de revenu doive contribuer pour la moitié , ce qui fait 150,000 fr.
2° Qu'un certain nombre de propriétaires d'un pa- reil revenu de 500,000 fr., distribué inégalement entre eux, n'aient à contribuer au total que pour 10,000
3° Que trois cents propriétaires du même revenu, également distribué entre eux, ce qui fait 1000 fr. pour chacun, ne soient cotisés qu'à raison d'un pour mille, en sorte qu'ils ne devraient au total, que 500
4° Que ces 300,000 fr. de revenu soient tellement divisés , qu'au- cune fortune n'atteigne la limite où commence la progression.
Le revenu de l'état et les charges des contribuables varieraient donc depuis zéro jusqu'à 150,000 fr., sur une même quantité de richesse.
Quand le taux de l'impôt proportionnel est modéré , le contri- buable ne paie jamais rien au-delà du prix de son travail , et par conséquent n'est jamais réduit à se détacher de sa propriété ou de tout exercice de son industrie.
Il en est autrement de l'impôt progressif. Toute progression qui s'accroît indéfiniment et marche avec une certaine rapidité, amène un moment où le contribuable se trouve dans l'impossibilité de rien acquérir au-delà de ce qu'il possède , ou môme d'exercer plus long- temps son industrie , à moins de consentir à la perte successive de tout ce qu'il aurait acquis.
Exemple : soit la progression où 100 fr. de revenu seraient af- franchis de toutes contributions, mais d'après laquelle ,
200 fr. seraient cotisés à 10 p. 0/0
500 à 11
400 à 12, etc.,
Le moment où l'on n'a plus aucun intérêt d'acquérir ou d'uti- liser son industrie, est celui où l'on possède un revenu de 4,000 fr., lesquels doivent contribuer pour 2,484 fr.; car si l'on se donne la peine d'augmenter son revenu de 100 fr., ce qui relèverait à tome m. -">
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4,700 fr., on devra contribuer pour une somme de 2,585 fr. plus forte que la précédente de 101 fr. Mais la fortune n'est augmentée que de 100 fr. Voilà donc 1 fr. qu'on est obligé de prendre sur ce qu'on avait acquis.
Celui qui, jouissant du même revenu de 4,600 fr., voudrait de- venir plus riche , verrait au contraire décroître sa fortune en telle sorte que, lorsqu'il serait arrivé à 9,200 fr., il n'aurait plus rien à lui , puisqu'il serait obligé de contribuer pour une pareille somme de 9,200 fr. L'absurdité de ces résultats, qu'on peut vérifier par le calcul , prouve qu'il faut examiner de près les effets des progers- sions.
Les progressions sont-elles rapides, indéfiniment croissantes, appliquées à toutes les sortes de revenus? Nous venons de voir qu'elles détachent le contribuable de sa propriété et réduisent le producteur à l'inertie. Or, l'impôt qui agirait ainsi, serait une loi agraire déguisée , puisqu'il ramènerait bientôt toutes les fortunes au même niveau. A vrai dire, il ne s'agit plus ici d'un problème d'économie politique, mais d'un nouveau régime social sans ana- logie avec celui qui existe.
Si l'on demande pourquoi il serait impossible d'établir des pro- gressions sagement graduées , nous répondrons qu'à l'exception de quelques impôts particuliers comme sur les loyers ou les suc- cessions, le seul moyen d'en avoir est de recourir aux proportions simplement géométriques, ou, en d'autres termes, à l'impôt pro- portionnel. On pourrait bien déterminer une portion de néces- saire, exemple de contribution , soumettre la portion suivante à un impôt proportionnel, et livrer la fortune excédante à une progres- sion indéfinie; mais ce serait reculer, pour un plus ou moins grand nombre d'individus, le moment où le désir d'accroître son revenu n'a plus d'objet. Ce moment d'inertie arriverait d'ailleurs beau- coup plus tôt que le terme donné par le calcul. On doit tenir compte en effet, non-seulement du revenu net du contribuable, mais du passif de sa propriété, de ses dépenses personnelles, de ses frais de gestion qui s'accroissent avec le patrimoine lui-même.
Sans doute, dans le nombre infini des progressions possibles, il est facile d'en trouver dont le produit soit inférieur à celui de l'impôt proportionnel. Nous on verrons un exemple assez inattendu
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dans un projet d'impôt progressif proposé par M. A. Decourde- manche , auteur de plusieurs écrits estimés sur la jurisprudence et l'économie politique.
Pour le moment, nous ne parlons que des progressions croissantes avec plus ou moins de rapidité, et dans le but avoué dégrever les riches, plus que ne le fait l'impôt proportionnel. Afin de préciser quelque peu nos jugemens, nous examinerons les effets des progres- sions de ce genre sur chaque branche d'impôts en particulier; mais avant de nous engager dans cette discussion toute neuve encore , il nous semble utile de montrer pourquoi elle est neuve, et com- ment il était difficile qu'elle fut abordée avec l'esprit tranquille de la science.
Comme l'impôt progressif touche aux conditions fondamentales de la propriété, l'ardeur des réformes n'ose s'en emparer qu'après une sorte d'apprentissage. Il faut de plus que les réformateurs y soient obligés par certaines catastrophes que leurs théories devan- ceraient inutilement. C'est ce que prouve, en effet, l'histoire des peuples les plus avancés dans leurs institutions. Cherchons donc, pour notre propre expérience , à quel degré de maturité ces peuples sont parvenus sur la question qui nous occupe.
Aux Etats-Unis, ce pays si fécond en nouvelles expériences so- ciales, on aperçoit partout un respect scrupuleux pour la posses- sion légale des biens acquis. Ce sentiment est-il un reste des tra- ditions féodales de la mère-patrie? Non, les favoris de Charles IT ne furent pas heureux dans leurs projets de fiefs américains. Cette fière population a secoué tous les privilèges du sol et de la naissance pour ne conserver de la propriété que les garanties de droit com- mun , admises jusqu'à ce jour dans les pays civilisés (1). Il est bien plus simple de voir dans les propres habitudes du peuple américain les causes de son respect traditionnel pour les patrimoines. Les pas- sions qui attachent à la propriété s'accroissent avec les facilités du travail et des profits. Comment des établissement que chacun
(i) Nous ne disons rien du seul privilège que l'Angleterre ait légué à son an- cienne colonie, le maintien de l'esclavage dans quelques états. L'Amérique n'èsl responsable que de ses effort-, pour remédier à yu\ si grand mal.
d$ REVUE DES DEUX MONDES.
peut créer à son tour seraient-ils contestés? Quand on a devant soi, avec des gains toujours possibles, un continent à cultiver, ce qu'il y a de plus précieux pour le producteur, c'est le capital né- cessaire à ses entreprises. Aussi , les divers gouvernemens de l'Amé- rique du Nord se sont-ils abstenus, autant que possible, d'imposer immédiatement les revenus qui sont les instrumens de la repro- duction. Les neuf dixièmes des ressources du gouvernement central se composent d'impôts indirects ou des recettes de la douane , d'au- tant plus abondantes que les tarifs sont plus modérés, et que le com- merce est plus prospère par la liberté dont il jouit; le reste pro- vient des propriétés nationales. La plupart des gouvernemens pro- pres à chaque état n'ont également aucune taxe directe.
New-York n'en a pas encore. Ceux que leur dette et leurs be- soins particuliers y obligent, ont établi sur les revenus des impôts proportionnels qui n'atteignent jamais le nécessaire. La Pensylvanie et d'autres états en petit nombre ont soumis certaines branches de revenu public, comme les successions, à un impôt gradué. C'est une rare exception. Les taxes directes sont généralement réservées à l'administration locale des districts et comtés. Ainsi , l'impôt pro- gressif n'a pas été réclamé aux États-Unis et ne pouvait l'être.
Depuis long-temps, il est vrai , des sectes religieuses ont voulu réaliser une communauté des biens. Il n'y a dans ces efforts étran- gers à tout but politique et contraires aux mœurs américaines qu'un désir bizarre d'imiter les premiers chrétiens. Les saints qui veulent confondre leurs propriétés n'ont aucune prétention sur les biens profanes. D'autres sectes philosophiques , avec des vues du même genre et des motifs différens , s'éteignent dans un complet discré- dit. Owen pouvait-il réussir avec un système qui rétribue également l'activité et la paresse, l'incapacité et l'intelligence, dans un pays où l'industrie obtient si aisément des parts inégales? Encore faut-il observer que la communauté d'Owen était une importation an- glaise de même que le parti des icorlàng-mcn (travailleurs), le seul qui , dans l'état de New-York , ait pris une attitude hostile à la pro- priété. Un moment, la ville de New-York fut émue par les ivor- lung-men. On se rassura quand , aux élections de 1830, ils n'eurent obtenu qu'une voix sur cent vingt-cinq.
En Angleterre , on en est encore à marchander les privilèges
KCOrfOMIE POLITIQUE. (Vf)
dune aristocratie maîtresse de la plus grande partie du sol: L'idée d'un système général de contributions progressives est à peine connue et probablement ne remuera pas de long-temps les esprits. Smith, Ricardo, Malthus n'en disent rien. La confiscation des biens du clergé et de l'aristocratie, la banqueroute de l'état, voilà peut- être ce qui serait mis d'abord en question dans de grandes com- motions civiles. L'Angleterre n'est pas comme nous exposée aux coalitions européennes. Ses représentans ne seront donc probable- ment jamais dans la situation suprême de la Convention , réduite à ruiner ses propres défenseurs, après avoir dépouillé ses en- nemis. L'avantage de leur position insulaire et l'immensité de leurs ressources en tous les genres permettent aux Anglais beau- coup de transactions qui nous étaient impossibles. Sans doute une population d'ouvriers plus agglomérée que partout ailleurs , et sujette à d'excessives vicissitudes dans ses moyens d'existence , menace l'état du continuel accroissement de ses misères. De là d'horribles et passagères émeutes dans les momens de désespoir, de nombreux délits, mais point d'attaques systématiques contre la propriété. C'est en Angleterre que les souffrances du prolétaire manufacturier devaient naturellement provoquer les premiers es- sais pratiques ayant pour but d'y remédier par des voies radicales. Owen a l'honneur de l'initiative (1). Son système n'est pas une vio- lence envers la société établie, mais envers la nature humaine. 11 n'appelle pas au secours de sa communauté des biens les armes des factions. La persuasion lui paraît suffisante. II est vrai que per- sonne n'est persuadé.
Arrivons à la France. L'histoire des projets de contribution pro- gressive et des systèmes qui les ont ensuite dépassés en audace , commence avec les difficultés financières de notre révolution.
Tant que les classes ennemies de toutes les réformes qui avaient porté sur elles conservèrent leurs richesses , il ne fut pas question d'impôt progressif. On croyait avoir une ressource suffisante pour
(i) Quoique Owèn ait pratiqué le premier une association mal courue, il a été précédé dès 1808 par M. C/i. Fourrier, qui va lui - même réatiseif à Condé-sur- Vcsgre une théorie sociétaire digne de l'attention des penseurs. Mais M. Fourrier, bien loin de combattre la propriété, se propose d'étendre et de multiplier ses
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les besoins éventuels de la guerre. Mais quand on eut saisi les biens de l'émigration , le plus grand embarras fut d'en trouver de l'ar- gent. Il fallut recourir à des mesures violentes, sans trop accorder à ceux qui s'en prenaient déjà à la propriété , de tous les périls de la patrie. C'est ainsi que , sur la proposition deBarrère, le 48 mars I7ÎT), la Convention décréta en dix minutes, 1° qu'il serait établi un impôt gradué et progressif sur le luxe et les richesses tant fonciè- res que mobilières; 2° que la peine de mort serait prononcée contre quiconque proposerait une loi agraire ou toute autre subversive de la propriété.
Assurément, dans ce premier mouvement d'un vole instinctif, l'on ignorait que telle progression d'impôts aurait pu avoir des ef- fets analogues à ceux d'une loi agraire, ainsi que nous l'avons dé- montré. La Convention , au surplus, n'avait pas le choix de ses dé- crets.
Un économiste osa pourtant soumettre à son comité des finances un excellent traité contre l'impôt progressif. C'est le seul qui ait paru jusqu'à ce jour, tant cette matière est encore peu connue! Nous avons lu avec toute l'attention qu'il mérite ce traité de M. Jollivet, ancien membre de l'assemblée législative. Ses princi- paux argumens sont résumés dans notre écrit, et nous n'avons cru pouvoir mieux faire pour nos lecteurs, que de leur en offrir ainsi la substance, en y mêlant nos réflexions (1).
Les membres du comité conventionnel , éclairés par cet ouvrage, en avaient ordonné l'impression ; mais, craignant aussitôt de se per- dre, ils laissèrent à son auteur le soin dangereux de le publier.
On ne songeait d'ailleurs qu'à une application provisoire du
avantages. Ses procédés d'industrie attrayante sont tout ce qu'il y a de plus opposé à l'impôt progressif. Il promet aux capitaux, à l'intelligence, au travail, trois sortes de dividendes, sans lesquels une réforme sociale ne peut être qu'un tissu d'iniquités et de misères.
(0 L'ouvrage de M. Jollivet est intitulé: De l'impôt progressif et du morcelle ment des patrimoines, avec cette épigraphe : C'est le vautour déchirant ses propres entrailles. io3 pages in-8<>. Paris, 1793. Un seul journaliste osa l'annoncer quand il parut M. Jollivet partageait la prison de l'illustre M. de Tracv. Tous douv allaient périr, quand le 9 thermidor les rendit à la science.
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principe mal compris de l'impôt progressif, et véritablement clic était inévitable. Pauvres économistes ! Les émissions de papier- monnaie aux Etats-Unis et en France, l'incendie de Moscou , tou- tes les déterminations de cet ordre ne comportent plus leur minu- tieuse prévoyance.
Un premier emprunt forcé, s' élevant à un milliard, fut décrété par la Convention. Son mode d'exécution très arbitraire ne réali- sait point ce que l'on entend par impôt progressif. Il s'agissait seulement d'une taxe proportionnelle d'un dixième sur toutes les sortes de revenus , depuis 1,000 fr. jusqu'à 10,000 fr. Au-delà, l'état prenait tout. On sait que ce milliard fut payé en valeurs dé- préciées.
Un autre emprunt forcé de C00 millions fut établi en l'an iv par de semblables moyens , et ne rapporta que les deux tiers de la somme requise.
Le dernier emprunt de cette sorte, s' élevant à 100 millions, fut décrété en l'an vu. Celui-là a vraiment le caractère progressif, M. Jollivet en a démontré les conséquences par des tableaux dont nous parlerons.
A partir du 9 thermidor, la Convention était traitée en ennemie par une partie de ses membres associés à des clubs, qui , voyant le nouvel esprit du gouvernement révolutionnaire, réclamaient la suspension de sa dictature et l'exercice régulier de la constitution de 95. A ces demandes, on répondit, après les journées de prairial, par des déportations et des supplices. Mais sous la clé de leurs geô- liers, les vaincus de ces journées élaborèrent un système mille fois plus incisif que tout ce qui avait été imaginé sous le régime de la terreur. Telle fut l'origine de la conspiration de Babeuf, déjouée le 21 floréal an iv (1). La témérité de certaines utopies ne peut que s'accroître dans les loisirs et les ressentimens d'une prison.
L'historien de la conspiration de Babeuf, 31. Buonarroti, nous apprend que des milliers de sectaires en étaient venus à considérer
(i) On peut lire les particularités de celte conspiration de Babeuf dans le récit «m'en a publié M. Buonarroti, son consciencieux et persévérant complice. ( Con- spiration pour l'égalité, dite de Babeuf. Un volume in-8°, Bruxelles, 1828.)
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toute espèce de richesse individuelle comme une source de cor- ruption (1). Plus la propriété et les divers partis persécutés depuis le 51 mai 1795, réagissaient contre les mesures qui les avaient acca- blés , plus les amis de Babeuf devaient attacher d'importance à en finir avec ces obstacles toujours renaissans. De même que la Con- vention avait trouvé l'impôt proportionnel trop peu démocratique, les nouveaux conjurés ne voyaient , dans le principe d'impôt pro- gressif décrété par elle, qu'une transition pour arriver à leurs fins, une justice incomplète au moyen de laquelle la majorité corrompue avait voulu déguiser son égoïsme.
« L'impôt progressif, dit M. Buonarroti, serait un moyen efficace île morceler les terres , d'empêcher la cumulalion des richesses et de bannir l'oisiveté cl le luxe , si l'estimation exacte des fortunes qu'il exiue n'était pas très difficile à atteindre : on peut bien évaluer le revenu des immeubles : mais comment apprécier les capitaux qu'il est facile de dérober à tous les yeux ? Cette manière d'asseoir l'impôt , serait tout au plus un acheminement au bien , mais elle ne couperait pas la racine du mal. » (P. 8G. ) IVous recommandons ces objections à ceux qui réclament aujourd'hui l'impôt progressif de très bonne foi , mais sans le définir ni l'appliquer à aucun objet précis.
Depuis le 18 brumaire jusqu'aux dernières années de la restau- ration, les essais et controversés que nous venons d'exposer dispa- raissent entièrement. La grande propriété, secondée parles gou- vernemens qui se succèdent, travaille à refaire son ancienne exis- tence. Alors commence une autre réaction dont les causes morales et économiques sont assez compliquées.
Pour la première fois depuis l'an vu, le saint-simonisme entre- prend de rajeunir l'impôt progressif, considéré, à cette époque, comme une ressource de guerre , et trente ans plus tard , comme un remède aux calamités de la paix. En effet, les mécomptes indus- triels qui surviennent après les premiers momens de prospérité dus à la paix de 1815, appellent vivement l'attention des économistes
(i) Le système des conspirateurs consistait simplement à supprimer la propriété ndividuelle, le^ \illes, l'usage de la monnaie, le commerce et les relations a\cc les étrangers, etc., afin d'établir une communauté des biens, accompagnée d'in- stitutions qu'il est inutile d'exposer ici.
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sur les misères de la population des fabriques , les déréglemens d'une concurrence illimitée, l'inégalité des conditions sociales et les moyens de mieux répartir le poids des impôts. Nous nous écar- terions de notre sujet, si nous disions pourquoi le saint-simonisme voulut tourner contre la grande propriété les traditions chrétien- nes dont elle se faisait une arme contre-révolutionnaire , et par quel étrange amalgame de sentimens, on revenait à l'impôt progressif à travers les révélations successives de Moïse , de Jésus , ou de mon- sieur un tel. Dans le cours de nos recherches , nous examinerons les progressions proposées par cette école , la seule qui ait déve- loppé quelques vues sur cette question, quoiqu'elle y vît seule- ment, comme les niveleurs de prairial, un expédient transitoire.
Si la révolution de juillet a redoublé momentanément les maux de la population ouvrière, elle a ravivé en elle le sentiment de sa puissance, l'espoir de s'élever en bien-être comme en dignité. C'était plus qu'il n'en fallait pour encourager ceux qui tentent de rejeter sur les riches les charges accablantes de la non-propriété. Plusieurs journaux à Paris et dans les départemens, des sociétés politiques se sont formées pour réclamer un grand nombre de ré- formes radicales en matière d'impôts. Les contributions progres- sives en font assez ordinairement partie.
Peut-être l'agitation des temps que nous venons de traverser a-t-elle entraîné de bons esprits à s'accommoder trop vite de quel- ques formules saint-simoniennes , qu'il serait difficile de détacher d'une parodie théocralique, pour en faire la base d'une doctrine républicaine.
Le principe de la souveraineté du peuple motive la confiance , mais exclut la foi dans ceux qni gouvernent. C'est pourquoi il y a certains pouvoirs sur la propriété qui ne nous paraîtraient pas mieux placés entre les mains d'une dictature populaire , qu'au ser- vice d'une théocratie.
Concluons de ce qui précède, que l'idée d'une application géné- rale d'impôts progressifs, débattue depuis !)3 seulement, dans des < ireonstanees dissemblables, n'a jamais été éprouvée par l'expé- rience d'aucun peuple. Ajoutons que des partis également lies dil- férens les uns des autres, et des séries fort différentes de ces partis
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n'ont recommandé les progressions que dans les vues politiques, philosophiques ou religieuses, qui leur étaient propres.
Excepté M. Jollivet, aucun économiste français n'en a parlé sé- rieusement. Ainsi , nous avons été surpris de lire , dans le principal ouvrage de M. J.-B. Say, que Yimpôt progressif est le seul équita- ble, sans trouver aucune explication relative à son mode d'accrois- sement et à son assiette (I).
L'impôt progressif est donc encore une conception très confuse. Il nous importait d'en indiquer la cause. Par là , nous sommes mieux amenés à chercher les effets des progressions indéfiniment croissantes sur chaque branche d'impôts.
Variations du produit de l'impôt progressif appliqué aux contribu- tions locales. — Son effet sur les villes. — 77 ne peut être qu'un impôt de quotité.
Nous avons vu que le produit de l'impôt proportionnel ou géo- métrique est invariable, quelle que soit la quotité des fortunes im- posées , et que le produit de l'impôt progressif doit au contraire va- rier, selon qu'une quantité donnée de richesse est également ou inégalement distribuée entre un plus ou moins grand nombre d'in- dividus.
II peut même arriver que le revenu public soit nul , si la matière imposable est assez divisée pour qu'aucune fortune n'atteigne la limite où commence la progression.
Il résulte de cette propriété de l'impôt progressif, qu'étant ap- pliqué collectivement à trois communes qui auraient chacune 600,000 fr. de revenus inégalement répartis , la commune A pour- rait être imposée à 300,000 fr. , la commune B à 20,000 fr. , tandis
(i) M. Say répond à ceux qui prétendent cpie l'impôt progressif découragerait les efforts et les épargnes nécessaires à la multiplication des capitaux : « Mais qui ne « voit que l'impôt, quel qu'il soit, ne prend jamais qu'une part de l'accroissement « qu'on donne à sa fortune, et qu'il reste à chacun, pour produire, une prime « d'encouragement supérieure à la prime de découragement?» Nous avons donné des exemples de progressions, qui prouvent que M. Say ne se rendait pas compte fie toutes les conséquences possibles de son principe.
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que la commune C , où les revenus sciaient très divisés, ne paierait aucune contribution.
Mais la commune A étant privée de la moitié de ses revenus ou moyens de reproduction , s'appauvrirait rapidement. Les grandes villes , où il y a plus de fortunes inégales que partout ailleurs , suc- comberaient sous le poids des progressions. Paris n'existerait plus. Lorsqu'on l'an vu , un dernier emprunt fut résolu d'après le mode progressif, on évalua à plus de 70 millions la part de la capitale sur les 100 millions imposés. Ceux qui redoutent par-dessus tout de porter atteinte à l'unité politique , administrative et morale du pays , doivent s'effrayer d'un tel résultat.
Étrange inconséquence ! le 18 mars 1793, l'unanimité de la Con- vention votait la peine de mort contre tout fauteur de mesures subversives de la propriété ; elle décrétait en même temps le prin- cipe de l'impôt progressif, qui , rigoureusement appliqué , eût porté de mortelles atteintes à la propriété et à l'existence des villes. Deux mois plus tard, le 51 mai, la minorité de cette assemblée encourait une accusation capitale de fédéralisme. Qu'y avait-il de plus anarchique cependant, et sous ce rapport de plus fédéraliste, que le vote unanime d'un principe dont le premier effet eut été de détruire les villes?
Mais nous le répétons, la science n'a que des avis insufiisans poul- ies pouvoirs qui , une fois engagés dans la voie des révolutions , peuvent se perdre d'une manière très logique aussi bien que par leurs inconséquences. Les économistes, qui étudient à tète reposée, sont tenus de mettre plus de rigueur dans leurs déductions. Ainsi, avant de réclamer l'impôt progressif pour dégrever la population manufacturière de tout ce qu'ils veulent ajouter de surtaxe à la propriété, ils feraient bien de songer que le soulagement des ma- nufactures est inconciliable avec le dépérissement des villes.
M. Jollivet ayant analysé une progression proposée, en 1795, par le comité des finances de la Convention, il en résultait que dans certains cas, en supposant les contributions municipales progres- sives, comme les impôts perçus "par le trésor public, les fortunes inférieures, après le prélèvement des diverses taxes, pouvaient s'é lever au-dessus des fortunes supérieures.
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« Pour prévenir ce résultat, il faudrait donc, disait M. Jôllivct , « interdire l'usage des progressions croissantes aux corps adminis- « tratifs, et les réserver pour le trésor public seul : mais si un tel « instrument est dans la nature du régime social , pourquoi toutes « les administrations locales ne s'en serviraient-elles pas? »
L'impôt collectif ou de répartition oblige, comme on sait, les diverses circonscriptions administratives à verser au trésor un con- tingent déterminé et invariable , sauf à le répartir sur les contri- buables des communes, en proportion de la fortune de chacun d'eux; tandis que l'impôt de quotité oblige isolément chaque indi- vidu vis-à-vis du fisc.
Quand l'impôt est de répartition, chacun ayant à craindre d'être cotisé dans une proportion plus forte qu'il ne devrait l'être, son intérêt personnel le porte à empêcher la fraude de son voisin. Il en résulte une surveillance mutuelle qui économise un grand nombre d'agens à l'état, et lui garantit la perception entière de ses recettes. Mais les contribuables des communes ne peuvent être intéressés à l'intégrité des perceptions d'un impôt progressif.
Comment le seraient-ils? Ce n'est pas la masse des richesses de la commune que l'état prend en considération, mais seulement la manière dont elle est distribuée. La base de cotisation agissan t inégalement sur les contribuables, forme autant d'impôts séparés qu'il y a de fortunes inégales.
Afin d'obtenir les avantages propres aux impôts de répartition, vainement on essaierait de les rendre proportionnels à l'égard des communes , et progressifs à l'égard des contribuables , c'est-à-dire de taxer les communes en proportion géométrique de la masse de leurs richesses, sauf à répartir leur contingent sur les individus, conformément à l'échelle de progression adoptée.
Il arriverait, 1° en plusieurs cas, que de deux fortunes parfaite- ment égales, l'une serait écrasée par cet impôt collectivement pro- portionnel et individuellement progressif, tandis que l'autre, étant placée dans une commune contiguë, n'aurait presque rien à payer ; 2° en d'autres cas, que les fortunes médiocres ne pourraient suffire à l'impôt, même par la voie de l'expropriation.
On conçoit aisément que deux fortunés égales paieraient plus ou moins , selon qu'elles seraient situées dans une commune ou dans
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l'autre, puisque le taux des contributions individuelles serait dé- terminé par le contingent variable de chaque commune, et en raison de la manière dont les fortunes y seraient distribuées. Il n'est pas moins facile de démontrer que l'expropriation des con- tribuables pourrait ne pas suffire à former le contingent communal exigé.
Soit une commune , ayant 000,000 fr. de revenus répartis de la manière suivante :
I Revenu de 6,000 fr.
2 de 5,000 fr 6,000
5 de 2,000 6,000
10 de 1,000 10,000
Total de la madère imposable . . . 28,000 fr.
Masse de revenus exempts parce qu'ils n'atteignent pas la limite où commence la progression. . . . 272,000 fr.
Somme pareille 500,000 fr.
Si le contingent de la commune est fixé à 30,000 fr., les revenus imposables ne s'élevant qu'à 28,000 fr. , l'expropriation des seize contribuables de ce tableau ne couvrirait pas le déficit du trésor.
L'impôt progressif serait donc nécessairement, par sa nature, un impôt de quotité, et dès-lors il exigerait une multitude prodigieuse d'agens, revêtus de fonctions d'autant plus difficiles que le contri- buable serait conduit à pratiquer un plus grand nombre de fraudes et de collusions. Ajoutons que les préposés du fisc, ne défendant pas leur intérêt , mais celui du trésor, seraient eux-mêmes portés par crainte , négligence ou séduction , à s'acquitter infidèlement de leurs devoirs , et que les frais de perception étant ainsi multipliés à l'excès, devraient accroître encore le taux des progressions exigées, en telle sorte que les revenus imposables pourraient être absorbés par l'impôt, et l'impôt par les frais de perception.
De l'impôt progressif sur les déterminations et la moralité des contri- buables. — Inutilité des lois pénales pour en corriger les effet s.
En supposant qu'il soit impossible de se soustraire à l'impôt pro- gressif, il ôte à l'industrie tout motif d'accroître indéfiniment avec
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ses profits la richesse nationale. Dans les cas plus vraisemblables, où il y a moyen de l'éluder, il entraîne une multitude de fraudes ou de spéculations non moins immorales que ruineuses.
Là simulation de communauté est un moyen de tromper les exi- gences du fisc. On peut, moyennant la précaution des contre-lettres, partager fictivement les patrimoines. Si l'on prétend que ce genre de fraude serait empêché par les frais des actes qu'il occasionnerait et les droits d'enregistrement, comment s'opposer à la simulation des dettes, hypothèques et rentes viagères , qui grèveraient tout d'un coup les biens les plus apparens, sans aggraver la situation du con- tribuable vraiment endetté? Pour distinguer le mensonge de la vérité , il faudrait adopter un système de présomptions arbitraires, coûteuses, vexatoircs, et au demeurant inutiles, car la richesse se déguiserait sous toutes les formes plutôt que de se laisser détruire.
On en a la preuve dans la vieille expérience d'un des plus odieux impôts de l'ancien régime. La taille avait quelque analogie avec l'impôt progressif, sous ce rapport qu'elle ne grevait pas seulement les biens du propriétaire non privilégié, mais son industrie. Aussi l'aisance se cachait sous des haillons. Pour échapper au collecteur, la population taillable et corvéable s'abstenait d'une multitude d'ob- jets d'agrément ou même de première nécessité, dont la produc- tion fait la richesse nationale.
Sous la mortelle influence d'un système complet de contributions progressives, les uns se détacheraient de leurs propriétés foncières, afin de les convertir en biens insaisissables , ou les dissémineraient sur une plus grande étendue de territoire, pour prévenir le danger de leur contiguïté, c'est-à-dire d'un centre unique de surveillance et de répression; les autres, en grand nombre, emploieraient, leurs capitaux à l'agiotage, aux accaparemens et à l'usure. Le manufac- turier et le commerçant diviseraient leurs établissemens, afin de les distribuer soit sous leur nom, soit sous des noms supposés. Beaucoup d'entre eux exporteraient à l'étranger leurs capitaux , leur industrie, et seraient suivis par leurs ouvriers, comme au temps de l'édit de Nantes.
L'agiotage, les accaparemens, l'usure, le morcellement forcé des terres et des établissemens industriels , seraient donc les consé-
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quences les plus générales des progressions croissantes sur toutes les sortes de revenus.
Or, qu'on y prenne garde, les rigueurs de la législation reste- raient impuissantes contre tant d'abus et de maux inhérens à ce nouveau régime. Sous l'empire absolu de la Convention, les plus terribles chàtimens ne manquaient pas pour arrêter les spécula- tions sur les assignats, les accaparemens et l'agiotage, qui s'éten- daient avec une rapidité effrayante sur les objets de première né- cessité. Cependant les capitaux accouraient vers ces désastreuses ndustries, avec le même acharnement qu'on mettait à les en détour- ner. La raison en est bien simple. Toute violence sur l'emploi des capitaux a pour effet inévitable d'élever la différence des prix im- posés par le gouvernement avec les prix naturels qui s'établiraient par de libres transactions, et par conséquent d'accroître la cupidité de ceux qui se décident a spéculer sur cette différence. La multi- plicité même des peines imaginées contre les accapareurs, agio- teurs, usuriers ou contrebandiers, augmente les profits qu'ils peuvent obtenir en compensation de leurs périls. A cet égard, les lois rigoureuses agissent de la même manière que les difficultés des communications nécessaires aux échanges. On accapare et on agiote beaucoup dans les pays qui n'ont pas de chemins continuel- lement praticables , parce que des variations excessives dans les prix de la plupart des denrées assurent de larges bénéfices au jeu des spéculateurs.
Du morcellement des terres , des fabriques et du commerce.
Depuis long-temps on dispute sur les avantages ou les inconvé- niens de la division du sol. La révolution de 89 a prouvé combien cette division était favorable au développement de la richesse natio- nale. Quoique les agronomes aient vanté d'utiles perfectionnemens que l'on doit à la grande propriété réduite aux conditions du droit commun , de tels services sont bien surpassés par le surcroit de travail et d'industrie d'un plus grand nombre de propriétaires. Mais la division du sol cesserait d'être un bien pour le pays où des contributions progressives fractionneraient violemment les patri- moines. Tous les ineonvéniens que François de Neufchâteau attri-
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bue au morcellement volontaire de l'agriculture ne seraient rien en comparaison des vices d'un morcellement forcé.
Selon cet économiste, la multiplication des clôtures, la forme gênante des patrimoines , la perte de temps du propriétaire obligé d'éparpiller ses efforts sur trop de parcelles éloignées les unes des autres, la pénurie des capitaux, la difficulté d'établir en commun des travaux d'amélioration, et une foule d'autres inconvéniens de la petite propriété perdent une grande partie du sol. L'impôt pro- gressif causerait de bien plus grands dommages à l'agriculture dont il détournerait entièrement les capitaux; il agirait comme ces bails destructeurs qui portent les fermiers à négliger l'entretien des terres, parce qu'il leur suffit d'en tirer un profit quelconque.
Si les futaies deviennent si rares, si les taillis eux-mêmes sont coupés plus tôt qu'ils ne devraient l'être par les petits propriétaires, un système de contributions qui ne comporte aucune spéculation d'avenir, n'enlèverait-il pas bientôt aux besoins du chauffage, à la marine, à l'architecture et à une foule de professions, les bois qui leur sont nécessaires? Comment les nombreux vignobles dont les produits variables ne deviennent précieux qu'au bout d'un cer- tain temps, suffiraient-ils à la tyrannie du fisc, qui obligerait leurs propriétaires à réaliser sur-le-champ des bénéfices incomplets? Dans les pays où l'étendue des prairies à pâtures facilite l'éducation des animaux et bestiaux aratoires, tels que chevaux, bœufs, va- ches, etc.... , la division forcée des patrimoines ne permettant plus ni de grandes avances, ni de grands établissemens, sans le concours d'une multitude de propriétaires tous discordans à cet égard, la disette des bestiaux serait un autre résultat de l'impôt progressif.
La dissémination des fabriques en dehors des villes est souvent un précieux avantage; mais on ne pourrait y obliger les industries établies sans consommer leur ruine. Si les matières premières ne croissent plus avec la même abondance ni la même qualité , si le producteur craint de mettre ses capitaux à découvert, les manu- factures, fabriques et usines doivent périr en se divisant. Une im- mense population d'ouvriers perdra ses moyens d'existence. L'in- dustrie étrangère supplantera dans tous les genres notre industrie morcelée, inerte, ou réduite à de stériles efforts d'agiotage et de
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contrebande. 11 est presque inutile de demander ce que deviendrait le commerce sous un régime où, pour déguiser ses profits, il serait contraint de multiplier ses frais et ses risques, en faisant passer les marchandises sujettes à certaines inspections, en une infinité de petits ballots.
De l'impôt progressif sur les successions , sur les droits d'enregistre- ment, et le revenu public en général.
On a calculé que la totalité des patrimoines change de main par successions, donations entre-vifs et autres titres gratuits , une fois tous les trente ans. C'est donc le trentième de la richesse nationale qu'on peut annuellement saisir comme matière imposable.
Assurément aucune branche d'impôt ne comporte mieux que les successions ou donations entre-vifs des taxes graduées, qui portent, dans ce cas, sur les ressources les plus incontestables, et réduisent d'avance des fortunes dont on n'a pas encore l'habitude de jouir. Cependant, puisque la perception du trésor se fait nécessairement par préférence à tous les autres créanciers d'une succession, même hypothécaires ou privilégiés , un tel privilège de l'état doit faire hausser l'intérêt exigé par les prêteurs, en raison de la quotité de l'impôt, car celui qui prête impose un intérêt plus élevé à mesure qu'il court de plus grands risques. D'un autre côté, quand l'impôt excède une année du revenu des successions, il réduit ordinaire- ment ceux qui héritent à emprunter pour acquitter ce qu'ils doivent.
De là un accroissement du nombre des emprunteurs et une nou- velle cause d'élévation dans le taux de l'intérêt de l'argent.
Ces divers effets de l'impôt progressif, ajoutés à tout ce que le besoin de s'y soustraire provoquerait de fraudes et de collusions, réduiraient indéfiniment la valeur vénale des biens fonds , et par conséquent le revenu public.
Le défaut de concurrence des acheteurs et l'excessive concur- rence des vendeurs contribueraient encore à l'avilissement du prix des immeubles. En effet, un impôt progressif sur les successions détacherait un grand nombre de propriétaires de tout bien immo- bilier, et forcerait beaucoup d'héritiers à s'en dessaisir immédiate- mont. Or les biens fonds ne peuvent être ainsi dépréciés, sans que TOME ii. 6
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les revenus de l'état soient réduits dans la même proportion , non- seulement sur les successions et donations entre-vifs, mais sur les droits d'enregistrement des ventes, échanges et autres mutations à titre onéreux ou rémunératoire. L'impôt des patentes, les impôts fonciers , mobiliers et indirects , n'éprouveraient-ils pas aussi un incalculable déficit , si l'agriculture en même temps que toutes les industries , venait à dépérir ? Il est évident que les progressions croissantes dégradent à la fois la matière imposable et toutes les branches de revenus publics.
En l'an vu, l'impôt progressif n'avait encore été résolu que tem- porairement, pour des emprunts forcés. Cependant la révolution s'était tellement servie des expédions financiers les plus violens , qu'on ne payait plus que douze à treize fois leur revenu, les terres qui valaient vingt-cinq fois le même revenu avant 4792. De plus, le recouvrement de l'impôt territorial exigea une surcharge d'en- viron 50 millions en frais degarnisaires. Cette situation, qu'aggra- vait le dernier emprunt, facilita le coup d'état du 18 brumaire.
De l'impôt progressif sur le taux de l'intérêt de l'argent , les dépenses du gouvernement et la valeur des domaines nationaux.
La dissimulation des fortunes, l'exportation des capitaux, leur mauvais emploi dans l'agiotage et l'usure, le péril des prêts, toutes ces causes réunies doivent élever l'intérêt de l'argent à un taux ex- cessif. Mais le gouvernement, qui est le plus grand consommateur, se trouvant obligé de recourir à une multitude d'entrepreneurs de travaux et fournitures, il faut bien que ceux-ci ajoutent à leurs prix l'intérêt de leurs capitaux. Les dépenses publiques s'augmen- tent donc en même temps qu'on en tarit la source.
Les domaines nationaux cessent d'être une ressource pour les grands besoins de l'état , puisque leur acquisition entraîne des charges auxquelles personne ne veut s'exposer.
De l'impôt progressif sur les prêts.
Il élève l'intérêt de l'argent, retombe sur l'emprunteur, et par conséquent sur le pauvre.
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Sur les rentes payées par L'état.
On a démontré l'inutilité onéreuse des caisses d'amortissement; on a été plus loin en soutenant, sans trop y réfléchir, la légïtimiir et les avantages d'un impôt proportionnel sur les rentes des fonds publics; mais les soumettre à l'impôt progressif serait anéantir évi- demment le crédit national.
Sur les actions des banques et compagnies.
On réclame avec raison des facilités pour diriger le crédit, au moyen de banques spéciales et d'autres étabîissemens , soit vers l'agriculture, soit vers l'industrie nécessiteuse. N'est-ce pas une contradiction que de vouloir y appliquer aussi l'impôt progressif, qui en détournerait entièrement les capitaux?
Sur le traitement des fonctionnaires publics.
M. Jollivet a fait voir qu'un essai de ce genre, entrepris en vertu des progressions créées par la loi du 1er thermidor an vu, réduisait, en plusieurs cas, les traitemens des employés supérieurs au-dessous de ce qui restait à leurs subordonnés. D'après les données de cette loi, on calcula que le trésor aurait obtenu une économie de 5 à 4 millions , en élevant de 100 francs chacun les traitemens de 2,000, 3,000, 4,000 francs. Les plaisans de l'an vu appelaient cette opé- ration, une prodigalité économique. Depuis cette époque, l'art des prodigalités économiques et des économies ruineuses s'est perfec- tionné.
Progressions lentes. — Progression saint-simonienne.
Jusqu'ici nous n'avons examiné que les progressions croissantes dans le but de procurer sur les riches un produit supérieur à celui de l'impôt proportionnel.
Il nous reste à parler des progressions lentes et irrégulières doni le produit présumé serait inférieur au revenu public actuellement perçu. Celles-là provoqueraient presque autant de fraudes que si elles étaient plus rapides, car pour être lentement graduées, éHes
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n'en resteraient pas moins des impôts de quotité, avec tous les in- convéniens du sauve-qui-peut, et d'un surcroît de frais de percep- tion. Elles dégrèveraient les riches pour écraser l'opulence, et ajouteraient aux dépenses de l'état, en diminuant ses recettes.
En voici un exemple que nous trouvons dans une brochure de M. Decourdemanche, publiée en 1851, sous le patronage de la doctrine sainl-simonienne (1).
L'auteur de cet écrit voudrait qu'on appliquât l'impôt progressif aux revenus de tous les genres, actions de banques et compagnies, rentes sur l'état, rentes sur les terres, traitemens, etc.... Nous ne reproduirons pas nos démonstrations sur l'impossibilité d'asseoir ainsi le revenu public.
Système général d'impôt progressif, de M. Decourdemanche , le seul qui ait été proposé depuis l'an vu et 1851.
De I à 5,000 fr. de revenu 8 1/2 p. 0/o
De 5,000 à 10,000 9 —
De 10,000 ù 15,000 9 1/2 —
De 15,000 à 20,000 10 —
De 20,000 à 25,000 10 1/2 —
De 25,000 à 30,000 11 —
De 50,000 à 55,000 H 1/2 —
De 35,000 à 40,000 12 —
De 40,000 à 45,000 15 _
De 45,000 à 50,000 |4 _
De 50,000 à 55,000 15 _
De 55,000 à 60,000 16 _
De 60,000 à 65,000 17 _
De 65,000 à 70,000 18 —
De 70,000 à 75,000 19 —
De 75,000 ù 80,000 20
De 80,000 à 85,000 21 —
De 85,000 à 90,000 22 —
De 90,000 à 95,000 25 —
De 95,000 à 100,000 24 —
De 100,000 et au-dessus 25 —
(1) Lettres sur la législation, dans ses rapports avec l'industrie et la propriété.
ÉCONOMIE POLITIQUE. S-'i
Probablement 31. DecourdemanChe et l'école saint-simonicnne ont cru que cette progression appliquée à l'impôt foncier donne- rait au moins le produit actuel. Tous les principes saint-simoniens, en effet, sont fort contraires au dégrèvement de la propriété terri- toriale. Eh bien ! l'adoption du système progressif que nous ve- nons d'exposer causerait à l'état, pour l'impôt foncier seulement , c'est-à-dire pour Ja matière imposable la plus facile à saisir, un déficit de 118,285,319 fr. sur 244,252,573 fr., qui seront perçus en 1853. Encore supposons-nous gratuitement que personne ne pourra se soustraire à cet impôt, et que les frais de perception ne seront pas augmentés.
Voici maintenant les bases de notre calcul. On sait qu'il est éta- bli par un rapport officiel de 31. de Chabrol, que sur 10,296,785 cotes foncières, il y en a •— d e 20 fr. et au-dessous; ~ de 20 fr. à 50 fr.; 7^ de 50 fr. et au-dessus.
Selon 31. Armand Séguin , dont les évaluations approximatives paraissent conformes aux données de 31. de Chabrol, les 10,296,785 cotes foncières seraient ainsi distribuées :
|
RÉPARTITION des cotes SEI-ON M. SEGUIM. |
Moyenne du taux dos cofes d'après nos calculs. |
TRODCtT de l'impôt actuel. |
REVENU des contri- buables (six fois l'impôt ). |
V .a s-g -S c Z. C o *j '2 ~z 4> 3 UD S p C |
PRODUIT de la progression |
DEFICIT résultant de la progression de M. Decour- demanche. |
|
8,024,987 de 10 f. et au- |
5f. |
40,124,935 f. |
240,749,610 f. |
20,463,716 f. |
19,661,119 f. |
|
|
dessous. |
||||||
|
663. J37 de 20 à 5of. |
25 |
16,580,925 |
99,485,350 |
8,456,271 |
8,124,654 |
|
|
642,3(5 de 20 à 3o f. |
4o. |
$5,693,800 |
i54,162,8oo |
i5i,io5,858 |
12,589,962 |
|
|
523,991 de 5oàio8f. |
75 |
39,299,325 |
235,794,950 |
8l/2 |
20,042,570 |
19,256,755 |
|
322,ooo de îooà 3oo f. |
i5o |
48,300,000 |
289,800,000 |
po/o |
24.635,ooo |
23,667,000 |
|
68,457 de 58o à 5oof. |
4oo |
27,582,800 |
164,296,800 |
15,9^5. 22S |
15,417,573 |
|
|
33,662 de5ooài,ooof. |
700 |
23,563,4oo |
i4l,38o,4oo |
12,017,334 |
11,546,066 |
|
|
13,447 de 1,000 f. et |
1,733 |
23,307,128 |
139,843,128 |
91/2 |
13,285,097 |
10.022,091 |
|
au dessus. |
||||||
|
Total : |
||||||
|
10,296,785. cotes. |
244,2J2,373 f. |
120,967,045 f. |
118,285,319 f. |
D'après ces calculs où nous avons évalue les revenus imposés à
80 REVUE DliS DEUX MONDES.
six fois l'impôt , ce n'est qu'entre 00 et 05,000 IV. de revenu que la progression de M. Decourdemanche donnerait un produit égal à l'impôt actuel. Toutes les fortunes inférieures seraient dégrevées. Or, 00,000 fr. payant aujourd'hui 10,000 fr. d'impôt, il y a bien peu de cotes aussi élevées, et l'on conviendra que ce n'était pas la peine d'inventer une échelle de progression pour diminuer les charges de tous ceux qui ont moins de 00 à 05,000 francs de revenu foncier.
Si l'on voulait repartir sur les 15,457 plus imposés, une surtaxe égale au déficit de 118,285,519 fr. qui résulterait pour l'état du système de M. Decourdemanche , chacun des riches ainsi surtaxés aurait à payer 8,790 fr. outre 1,714 fr. d'impôt perçu sur un re- venu moyen de 10,598 fr. (total 10,529 fr.). L'impôt et la surtaxe dépassant de 151 fr. leur avoir, il faudrait les exproprier, et l'état éprouverait encore un déficit.
Voilà donc nos 15,447 plus imposés dans la plus complète indi- gence, et de la sorte ils obtiennent sans doute, à leur tour, les droits qu'un système logique de nivellement accorde au prolétariat sur la propriété inégalement répartie. Mais comme la grande pro- priété et la pairie elle-même appartiennent à un assez grand nom- bre de dignitaires expérimentés, qui ont fait leurs preuves de tur- bulence alors qu'ils n'étaient encore que des ]rrolélaircs éloquens, le repos de l'état ne serait-il pas menacé dans le cas où leur ten- dresse pour la charte se changerait tout d'un coup en exaspération démocratique?
M. Decourdemanche, honorablement préoccupé de l'idée de sou- lager les classes pauvres, n'a pas songé à tous ces inconvéniens. La moralité même de sa conception l'a détourné de l'exactitude mathématique à laquelle il faut pourtant arriver si l'on veut des- cendre d'une théorie quelconque au budget.
Les hommes versés dans les sciences exactes et habitués au cal- cul ne manquaient pas parmi les saint-simoniens. Quand on pro- posera des progressions plus praticables que la leur, nous promet- tons d'en dire sincèrement notre avis.
En attendant, nous nous permettrons d'observer que la guerre du pauvre contre le riche n'est au fond que la guerre du pauvre ou du riche contre le pauvre. Dans la recherche de la meilleur»'
économie politique; 87
assiette de l'impôt, c'est une illusion dangereuse de prendre le riche pour la richesse. Le riche échappe à la violence, et la richesse nationale serait le meilleur soulagement du pauvre.
« Monseigneur, il n'y a pas de roules royales en algèbre, disait un professeur à son élève ennuyé de la longueur de certaines démons- trations. » À ceux qui voudraient absolument poursuivre d'inépui- sables trésors dans le portefeuille invisible des capitalistes ou les baux de quelques mille contribuables, on peut répondre : II n'y a pas de poule aux œufs d'or en économie politique, et s'il y en avail une, ce serait mal fait de l'étrangler. »
Vu. de Gorcelle.
SALON
DE 1855.
irmcDUMàiniE; inaniKSiMB*
§. h.
MM. INGRES et CHAMPMARj IN. — M«* L. DE MIRBËL.
Depuis un mois, la foule des promeneurs, prenanl exemple sur l'admiration des hommes sérieux, se presse autour du portrait de M. Bertin l'aîné. Sans savoir pourquoi, sans soupçonner, même lointainement, les questions sans nombre, d'histoire et de critique, qui se rattachent à cet ouvrage important , elle se laisse prendre au charme de la vérité. Elle étudie, selon ses forces , les détails de la tête, rendus avec une si prodigieuse conscience ; elle examine at- tentivement, avec une joie presque puérile, la réalité des étoffes, la
SALON Dli 1855. 89
saillie du fauteuil; elle s'extasie devant l'attitude, si simple et si puissante à la fois; elle ne se lasse pas de contempler avidement les yeux et les lèvres si pleins de regard et de parole.
Et je veux croire , après mûre réflexion , qu'il y a dans cet enthou- siasme deux parts, à peu près égales, d'imitation et d'entraînement. Ils ne savent pas la raison de leur joie, mais ils se livrent aveuglé- ment , et cèdent à l'attrait , sans interroger leur conscience, sans es- sayer de pénétrer le secret de leurs impressions. Puis, comme en France les donneurs d'avis dominent d'ordinaire les baltemens de mains, les accélèrent ou les ralentissent au gré de leur voix indul- gente ou sévère, la foule, toute spontanée qu'elle soit, n'est pas fâchée d'avoir , pour se raffermir et prendre confiance dans son plaisir , l'approbation des connaisseurs. Si elle courait le danger de l'ignorance ou de la méprise, elle plierait , ferait retraite, éclairci- rait ses rangs , et renierait, au besoin, ses premiers applaudisse- mens.
Le succès de ce polirait est donc incontestable. Il a pour lui la double épreuve de l'enthousiasme et de la réflexion; il séduit et résiste à l'analyse : à ces deux conditions nous en pouvons procla- mer la légitimité.
Est-ce à dire pourtant qu'il faille absoudre de tout point les dif- férentes parties de cette composition? N'y a-t-il rien à reprendre , lien à blâmer dans les lignes , le dessin , la couleur et l'expression des morceaux?
Ces questions, qui semblent vulgaires au premier aspect, et qui se peuvent poser à propos de toutes les toiles du Louvre, acquièrent ici une importance toute spéciale, parce qu'il s'agit d'un maître, du chef d'une école aujourd'hui florissante et vénérée, parce qu'il s'agit de M. Ingres. Depuis vingt ans qu'il poursuit laborieusement une volonté une et immuable, il n'a guère varié dans ses doctrines ni dans ses œuvres. Son enseignement, révélé par la parole ou le pinceau, ne s'est jamais proposé qu'un but. L'Odalisque, l'apo- théose d'Homère, Virgile, traduisent la même intention. Le portrait que nous avons sous les yeux , rapproché des ouvrages préeédens, n'indique pas, dans la pensée de l'auteur, la déviation la plus légère,
C'est à cette intention que nous devons demander compte d'elle-
*)0 REVUE DES DEUX MONDES.
même*. Et d'abord quelle est-elle? que signifie le système de ré- novation proposé par M. Ingres? Est-ce une méthode originale et personnelle, ou bien un ressouvenir du passé? Est-ce une voie in- connue jusqu'ici , ou bien une voie couverte de ruines et de dé- combres , et qu'il a déblayée ! En la suivant , la peinture française est-elle assurée d'un avenir glorieux, ou bien ne doit-elle trouver au bout de ce courageux pèlerinage qu'une cité morte, des autels sans prêtres, des temples muets , des symboles dont le sens est au- jourd'hui perdu?
Je me livre bien volontiers, pieds et poings liés, aux railleries des parleurs. Je consens à subir toutes les accusations de pédantisme et d'ergoterie qu'il pourra plaire à ces messieurs de diriger contre moi. Gomme depuis long-temps je suis habitué à ne pas voir dans la critique un délassement littéraire, unepalcestre phraséologique, une logomachie de rhéteur; comme je préfère de beaucoup une idée simplement vêtue aux fastueuses coquetteries d'une période sonore et vide, j'accepterai sans colère et sans chagrin toutes les récriminations que je soulève. Je n'attache pas grande importance à m'entendre appeler professeur d'esthétique, car en parlant de peinture, selon ma pensée , en remontant de l'œuvre à l'artiste, je n'entends pas apprendre au lecteur les prouesses acrobatiques ou les parades militaires de trois épithètes acharnées sur un mot qu'elles étouffent.
Je dois donc le dire en toute sécurité, la rénovation tentée par 31. Ingres me semble contraire aux lois de la saine logique. II a fait et fera sans doute encore d'admirables ouvrages. Mais il a con- tre lui , contre l'avenir et la fécondité de sa méthode , l'histoire tout entière, qui défend de recommencer le passé. 11 aurait tort de prendre la peinture à la mort de Raphaël, puisque l'école romaine n'était pas le dernier mot du génie humain , et que l'auteur des loges a trouvé dans les maîtres de Venise , de Bruxelles , d'Amsterdam et de Madrid des rivaux et des héritiers dignes de lui. 11 aurait tort d'oublier volontairement les deux siècles révolus qui ont mis au rang des demi-dieux l'amant de la Fornarina. Paul Véronèse , Rubens et Rembrandt ont trouvé et montré des ressources nouvelles ignorées de l'ami de Jules IT. Chercher personnellement les procédés con- sacrés par leur nom, ce serait folie pure. Remonter au-delà de ces
SALON DE 1853. !)1
rois, méconnaître les dynasties qu'ils ont fondées, vouloir immobi- liser la pensée dans les galeries du Vatican, c'est protester contre les lois éternelles qui régissent le développement de l'humanité.
Si l'on découvre dans le passé une conception qui n'a pu se faire jour et se produire, un projet qui n'a pu mûrir , parce que l'air de son siècle ne lui était pas bon, qu'on s'en empare, qu'on le fasse dieu, qu'on le féconde, qu'on l'accouche et qu'on le baptise, à la bonne heure. Mais choisir dans les soixante siècles évanouis une idée venue à terme, qui a joué son rôle et fait son temps, fouiller les cendres des volontés éteintes pour les ranimer, prendre pour guide des yeux qui ne voient plus , c'est une erreur étrange et dé- plorable.
C'est pourquoi l'admiration sérieuse que je professe pour le por- trait de 31. Berlin ne trouble en rien mon opinion sur M. Ingres. C'est un chef-d'œuvre de vérité, j'en conviens. Si la main inconnue à qui nous devons la tête d'Ajax, voulait ciseler le marbre d'après un pareil modèle , elle n'aurait rien à regretter et se passerait de la nature. Les mains sont modelées avec une finesse inimaginable. Oui. Mais, après Yelasquez et Yandyck, était-il permis de ne tenir aucun compte du ton chaud et vigoureux de la tète originale? Je réponds hardiment : non.
Aux plus beaux ouvrages de 31. Ingres, il manquera toujours une condition de popularité, le progrès. Ils auront une valeur sa- vante. Maïs , comme ils ne seront pas de leur temps , ils n'obtien- dront que de rares suffrages, et le succès que nous constatons ne fait pas obstacle à la réalité de cette prophétie.
31. E. Champmarlin conserve, comme nous l'avions prévu, la suprématie qu'il avait acquise, il y a deux ans, dans la peinture de portrait. Nos visites assidues dans la galerie des trois écoles n'ont pas altéré notre première conviction. Après lui, au-dessous de lui, il y a des talens estimables sans doute , engagés dans une route plus ou moins vraie, amoureux du naturel, "attentifs à surprendre la réalité, assez habiles à la copier. Mais parmi tous les portraitistes, je ne vois que 31. E. Champmartin , qui élève la réalité au rang de la poésie.
Ce serait de notre part une coupable faiblesse que d'accepter le succès unanime de ces portraits comme une amnistie pour les im-
ï>2 REVUE DES DEUX MONDES.
perfections que nous y avons découvertes. II est le premier, je ne le nie pas. Mais ne peut-il pas mieux faire , et ne l'a-t-il pas prouvé?
L'examen successif de ses ouvrages de cette année répondra pour nous. Il en est deux surtout qui ont fixé l'attention , M. le baron Portai et madame la vicomtesse d'H. — Je ne partage pas absolu- ment les prédilections du public. Mais il y a dans ces deux toiles tous les élémens d'une discussion nourrie.
J'ai retrouvé dans la tète du baron Porta! les qualités précieuses que j'avais distinguées en 1831 dans celle de M. Desfontaines. Le caractère sénile des joues et du regard présentait de grandes diffi- cultés; il y avait un double écueil à éviter : ou bien en soutenant les plans, le pinceau pouvait rajeunir le visage, ou bien en les multipliant , il tombait dans le détail et appauvrissait la nature. M. Champmartin a vu ce qu'il fallait faire , et il l'a fait. La ligne du torse courbé par l'âge et luttant pour se redresser est bonne et vraie. Les jambes titubantes, amaigries, et distantes sont bien sai- sies et bien rendues. Peut-être le vêtement manque-t-il de relief. Le fauteuil et le meuble sont traités avec une adresse merveilleuse. Le défaut le plus grave de celte composition consiste dans l'absence de profondeur. L'Œuvre de Joshua fournit de bons modèles, et c'est là surtout qu'on peut apprendre l'art si difficile d'agrandir le fond d'une toile sans diminuer l'importance de la figure. Je crois que M. Champmartin doit comprendre lui-même ce qui manque au cabinet du baron Portai , et qu'il regrette , comme moi , la précision qui ajouterait au charme de son portrait, et le rendrait plus du- rable.
Le portrait de madame la vicomtesse d'H.... réunit bien des conditions de succès. Il est plein de grâce et de coquetterie , de fi- nesse et d'élévation. Les lignes du visage, la coiffure, l'étoffe des manches et du corsage , la pose des mains et le regard voilé , com- posent un type choisi, qui séduit les curieux et provoque d'abord l'indulgence de la critique. Mais après ce premier éblouissement la sévérité reprend ses droits, réduit à leur juste valeur toutes les qua- lités qui menaçaient de lui imposer silence ; elle oublie son plaisir pour n'écouter plus que la raison , et alors il arrive que le regard semble noyé dans une vapeur indéfinissable. Je sais bien que cet accident particulier qui échappe à toute description est un des plus
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grands charmes qui se puissent imaginer ; je sais bien que les veux clairs et nets sont dépourvus de puissance. Oui ; mais ce charme lui-même est renfermé dans certaines limites. Il faut que l'œil soit humide, mais il faut aussi que la prunelle soit distincte et accen- tuée. Autrement l'œil est égaré et ne peut plus voir. C'est ce qu'on peut observer en présence d'une lumière abondante et diffuse. Les mains méritent un reproche pareil. L'effacement des phalanges est sans doute une qualité très digne d'estime. La sculpture du sei- zième siècle, et les mains d'Henriette de France sont là pour témoi- gner. Mais quand on déguise la réalité, il faut la faire deviner en exagérant un principe supérieur à la réalité, et capable de suppléer par le mouvement et l'animation à l'exactitude littérale des lignes et des plans. Ne copiez pas les saillies articulaires , mais allongez les phalanges que vous effacez, assouplissez les doigts que vous ne voulez pas traduire mesquinement. Dans le portrait que j'ai sous les yeux , les doigts sont mous, mais non pas souples; ils sont ar- rondis , mais non pas élégans.
Je préfère de beaucoup à cette toile une tète de jeune fille , le portrait de mademoiselle de R...., que le public n'a pas remarqué, et qui, pour la solidité du modelé, la richesse de la pâte, et l'éclat de la couleur, se place à côté des meilleurs maîtres.
Si j'ai bonne mémoire, en 1851, dans les derniers jours du salon, M. Champmartin avait envoyé une tète d'enfant , comparable , comme celle-ci, aux chefs-d'œuvre de Lawrence. Pourquoi dépense- t-il donc la meilleure partie de son talent dans ses moindres ou- vrages?
N'est-ce pas que, n'ayant à peindre qu'une tête, il éprouve le besoin de lui donner toute l'importance et toute la valeur qu'elle mérite, ne se dissimule aucune des difîcultés du sujet, et retrouve, pour lutter avec la nature, toutes les hardiesses et toutes les fran- chises qu'il avait en 18!24 et en 1827; qu'il est peintre à son aise et ne se préoccupe d'aucune coquetterie, d'aucune ruse étrangère à son art, tandis que sur une toile plus étendue, ayant à plaire par mille endroits, à satisfaire des exigences supérieures et fantasques, in- volontairement il se laisse aller à l'escamotage, au subterfuge, au charlatanisme. Il n'ignore pas, je m'assure ce que valent ces faux semblans de grâce et de nature. Il se fait à lui-même des reproches
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impitoyables, mais rares; l'enivrement de succès, la sécurité d'une habileté supérieure, endorment trop souvent les scrupules qu'il ne peut détruire, il sait qu'il pourrait mieux faire, et il s'arrête là où nous le voyons, par insouciance, par paresse, ou peut-être même parce qu'il ne veut pas risquer pour l'approbation entière de quelques esprits difficiles les applaudissemens de la majorité.
Je comprends très bien les motifs qui expliquent la manière ac- tuelle de M. Champmartin. Mais je suis loin [de l'excuser, et j'es- père qu'il ne persistera pas dans l'insuffisance de son travail. Au- jourd'hui qu'il est assuré de la popularité , que l'attention et la déférence ne peuvent lui manquer , après le plaisir du succès , il voudra se donner la joie de la conscience. Il sera, malgré lui, ra- mené à traiter plus librement et plus vraiment les mains et les yeux, qu'il sait traiter selon le goût du public. Il est descendu vers la foule et s'est fait comprendre d'elle; il est temps qu'il s'en sépare, qu'il remonte à son isolement, à sa volonté personnelle et première, et qu'il la force de venir à lui.
Madame L. de Mirbel offre à la critique pittoresque un sujet d'é- tudes du plus haut intérêt. Depuis six ans surtout, elle n'a pas cessé un seul jour de chercher le mieux, et souvent ses efforts ont été cou- ronnés de succès. A dater du salon de 1827, elle s'est bien nettem ent séparée, par la franchise et la hardiesse de sa manière , des tradi- tions de la miniature. Elle a tenté dans son art, si étroit en appa- rence, une révolution complète et décisive. Elle a voulu élever au rang de la peinture ce qui jusqu'à elle n'était qu'un jeu d'adresse et de patience. Tout au plus estimait-on un portrait sur ivoire à l'égal d'un bracelet ou d'un collier habilement travaillé. On s'occupait puérilement de la ressemblance littérale de la tète, de la richesse de l'encadrement; on avait grand soin de placer au-dessous une boucle de cheveux de la personne aimée. Mais de l'expression in- time du regard et des lèvres , de la solidité de l'exécution , de la logique des lignes, de l'arrangement, du sacrifice des détails mes- quins, de l'exagération préméditée des masses importantes et signi- ficatives, personne ne soupçonnait qu'on pût s'en occuper à propos de miniature. On ne croyait pas que dans une besogne de cette na- ture il pût être question d'art sérieux. C'est à madame L. de Mirbel qu'appartient l'honneur entier de cette rénovation. C'est à elle que
SALON DK 1855. 95
nous devons le spectacle inattendu de ces cadres oii la volonté semble se jouer de la difficulté , et tire de la limitation même des moyens un nouveau motif de courage et de persévérance.
Je choisis parmi des ouvrages de cette année deux aquarelles et deux ivoires, 31. D...., une tête de jeune homme que je prends pour anglaise, madame la marquise de P...., et la fille du duc de
F Jamais, j'en suis sur, on n'a rien fait de plus jeune , de plus
fin, de plus transparent que ce dernier morceau : les cheveux blonds et légers sont un vrai chef-d'œuvrre , les yeux sont vivans, l'accentuation des pommettes et des tempes est franche sans dureté, et l'âge du modèle présentait de grands obstacles. Madame de P... est, je crois, le masque le plus soutenu que madame L. de Mirbel nous ait encore donné. Il n'y a pas une partie du visage qui ne soit en parfaite harmonie avec les autres, et qui , par ses relations avec elles, ne les rende nécessaires. Or, si l'on y prend garde, la né- cessité est un des caractères les plus élevés que l'artiste puisse im- primer à son œuvre. Quand vous apercevez quelque part, dans une création, quelle qu'elle soit, le cachet de la nécessité, gravé si profondément qu'on ne pourrait altérer un seul élément de la composition sans troubler la composition tout entière, assurez- vous que l'intelligence à laquelle vous avez à faire est tout simple- ment du premier ordre. Si au contraire les choses qui vous plaisent le plus vous semblent pouvoir être impunément remplacées, soyez en défiance, car vous êtes en présence d'un talent secondaire. Les créations qui se distinguent par l'élasticité , c'est-à-dire par un ca- ractère muable à volonté, sans danger, sans inconvénient, accusent une pénétration incomplète. La beauté traduite parfaitement n'est autre chose que la vérité parfaitement comprise et révélée sous une forme tellement logique et harmonieuse qu'on ne saurait la supposer autrement.
C'est pourquoi je préfère le portrait de madame de P.... aux précédens ouvrages de madame de L. de Mirbel. Je révère et j'ad- mire dans ce masque si fin , si vivant et si jeune, le sceau de la né- cessité.
Le portrait de M. D.... est traité avec une grande simplicité, sans petitesse et sans mesquinerie. Les chairs sont pleines de sou- plesse, les yeux regardent sans affectation; ce que j'en aime sur-
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tout, et ce n'était pas la moindre difficulté, c'est l'aspect des joues qui donnent à la figure une physionomie heureuse et calme. Il y avait à craindre que l'obésité n'arrondît les plans au point de les effacer. Il n'en est rien.
La tète du jeune homme dont j'ai parlé est d'une élégance digne des meilleurs maîtres. On y retrouve toutes les qualités de l'auteur appliquées à un type très heureux, à un costume dont les couleurs se détachent très bien.
A côté de mon admiration très sincère pour ces quatre têtes, il y a place encore dans mon esprit pour un regret et un vœu , et j'espère que madame L. de Mirbel pourra les prendre en considé- ration. Après ce qu'elle a fait jusqu'ici, je ne doute pas qu'elle ne se résigne à de nouveaux efforts. Le passé nous répond de l'avenir.
J'avouerai donc sans hésitation , et sans vouloir compenser mes éloges par des récriminations systématiques, que l'auteur me sem- ble avoir quelque chose à gagner dans la peinture des vètemens. Ce que je demande est bien peu de chose. Il s'agirait seulement de les accuser plus largement, de procéder plus souvent par masses et de négliger plus volontiers le détail. Ce que j'exige, on le voit, est plu- tôt un sacrifice qu'une tache. Mais au point où madame de Mirbel est aujourd'hui parvenue, toutes les remarques, si puériles qu'elles soient en apparence , acquièrent un grand intérêt. En donnant au vêtement une moindre perfection, elle augmenterait fatalement la valeur de ses têtes; l'attention serait plus concentrée, et les yeux, ne verraient dans les accessoires indiqués sobrement que le cadre obligé d'une figure. Non pas au moins que je conseille de laisser l'étoffe en ébauche. II y aurait dans cette méthode un charlatanisme trop visible , et auquel un talent élevé ne peut se résigner.
Mais l'étude assidue des grands maîtres révèle évidemment les avantages du sacrifice que je demande. Il y a deux ans, madame de Mirbel, dans le portrait des demoiselles de P... , avait fait un fond de paysage. La critique, sans blâmer le paysage pris en lui- même, puisqu'il était d'une extrême simplicité, y vit cependant une occasion de distraction. La conscience de l'artiste s'est probable- ment rangée au même avis , puisque cette année ses têtes sont pla- cées sur des fonds nus. Aujourd'hui je profite librement du droit qui m'est assuré par le perfectionnement progressif, et, à ce qu'il
SALON DE 1853. î)7
semble, indéfini du peintre auquel je m'adresse, pour signaler à sa persévérance une ressource nouvelle et facile. Je ne soupçonne pas ce qu'elle pourra gagner dans l'exécution et l'expression des têtes. Elle possède un savoir si profond, une habileté si exquise et si docile à toutes ses intentions , qu'elle ne doit plus connaître dans cette voie d'obstacle insurmontable. Elle aurait tort de n'ajouter pas à cet élément de succès et de durée , le plus sérieux et le plus difficile de tous, un élément secondaire, qui ressemble presque à un enfantillage, mais qui , cependant, concourt pour sa part à l'u- nité de l'effet. La réflexion, qui depuis'long-temps lui est familière, lui donnera, j'en suis sûr, des conseils impérieux qu'elle suivra. Alors il faudra que la critique se taise et se contente d'approuver.
GUSTAVE PLANCHE.
rOHE II.
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE,
*^<«^
[/, Juin i833.
Les documens biographiques publiés par la Revue, il y a quelques se- maines, sur Benjamin Constant, ont suscité tout récemment, dans un journal légitimiste, une réclamation singulière, et remarquable à dou- ble titre, par la maladresse d'une amitié prétendue, et par un pédan- tisme ignorant, qui eût mérité les railleries de Paul-Louis. Nous avons dit que le jeu avait été la cause première de l'éligibilité de B. Constant, et là-dessus grande colère du gazetier légitimiste, qui nie tout simplement le fait , et qui prouve sa négation d'une étrange manière en ajoutant qu'il fut honoré de l'amitié de cet illustre orateur. Il est fort inutile assurément de contrôler une pareille assertion ; mais il importe de prouver que les ren- seignemens publiés par la Revue sont authentiques , irrécusables , que notre conduite en cette occasion n'a été ni légère ni étourdie. Nous avons sous les yeux , et nous feuilletons en ce moment un carnet écrit tout entier de la main de Constant, et destiné à servir de table thématique aux mé- moires autobiographiques qu'il préparait lorsque la mort est venue le sur- prendre au pied de la tribune. Comme nous ne refuserons à personne la libre communication de ce manuscrit, nous allons en extraire quelques
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phrases détachées , mais très significatives par elles-mêmes et surtout pat- leur ensemble.
Parmi les détails circonstanciés d'un voyage en Allemagne, je lis d'a- bord: « Je joue et je perds mon argent à la roulette. » Puis, quelques pages plus loin : — « Je gagne. Achat avec gain de la maison rue Neuve- de-Berry, première cause de mon éligibilité.
« Le duc de Broglie m'engage à écrire sous la responsabilité des mi- nistres. — Le jeu commence à m'être défavorable, parce que je ne pense plus qu'à madame R... — 5 mars 1815. Je me jette à corps perdu du côté des Bourbons. — Madame R... m'y pousse. — Chateaubriand préten- dait que tout serait sauvé si on le faisait ministre de l'intérieur. »
Je ne veux pas poursuivre plus long-temps ces citations précieuses que tout le monde pourra vérifier dans nos bureaux. J'en ai dit assez pour montrer l'enchaînement des idées et des passions de Benjamin Constant.
Je n'ignore pas que ces révélations indiscrètes peuvent déplaire au parti libéral aussi bien qu'au parti légitimiste. Je n'ignore pas que la presse démocratique et la presse royaliste ne verront pas sans regret livrer à la compassion et peut-être au dédain les amitiés et les sympathies politiques d'un homme qu'elles chérissent.
Mais le silence volontaire, excusable et nécessaire dans les discussions de la tribune, n'a rien à faire avec 1 s devoirs du biographe. Ce n'est pas notre faute si la vérité est ainsi faite, si la lumière blesse les yeux qui se fermaient pour l'éviter. Que nous importe à nous qui ne sommes engagés dans aucune coterie parlementaire, que nous importe l'étrange relation d'un boudoir, d'une rouletteet d'un drapeau? C'est une chose triste et pi- toyable , à la bonne heure ! J'en conviens comme vous , mais qu'y faire ?
Je ne vois dans tout ceci que trois grandes pitiés que je déplore; mais depuis quand la tristesse fait-elle obslacle à l'évidence ? Il n'y a que les enfans qui se fâchent contre la vérité , et qui s'emportent contre la maladie pour n'être pas obligés de se guérir.
On pardonne, s'écrie le gazetier légitimiste, on pardonne au West-End- Review, recueil obscur et ignoré, ces calomnies contre une des grandes vertus de notre siècle. Mais on ne peut pardonner à la Revue des Deux- Mondes de les répéter. Ceci, je l'avoue, franchit les bornes du plus hardi pédantisme, de l'ignorance la plus niaise? Où avez-vous rencontré, s'il vous plaît , ce recueil obscur et ignoré ? Est-ce à Edimbourg ou à Londres , au retour d'une chasse au renard chez un lord du parlement , ou bien au Club des Etrangers, entre une partie de whist et une bouteille de Porto ? Ceci , monsieur, ressemble furieusement à la fable du Dauphin : vous pre- nez le Pirée pour un homme.
7.
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Il y a quelques aimées , je m'en souviens , un savant archéologue , analy- sant la Guzla, eut la fantaisie d'apprécier la traduction et s'aventura jus- qu'à dire qu'elle lui semblait fidèle et consciencieuse. Pauvre érudit qui croyait à l'existence d'un original imaginaire! A l'exemple de ce nouveau Vadius, vous auriez dû relever dans l'interprétation du West-End-Review des contresens et des bévues! Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Est-ce que vous n'auriez pas trouvé dans les complaisances de la syntaxe et de l'élymologie de quoi réfuter victorieusement ces fâcheuses calomnies qui ont soulevé votre colère, de quoi montrer que B. Constant tenait son éli- gibilité de son patrimoine , son dévoûmenl monarchique d'une inspiration divine?
C'est de votre part, monsieur, pure ingratitude d'avoir si mal défendu un thème si facile et si riche !
M. Guizot , comme nous l'avions prévu , en est maintenant aux apologies, aux rétractations; il a commenté dans tous les sens son vote silencieux, sans réussir à le remplacer par une parole meilleure et plus courtoise. Chose incroyable! lui , qui dans une chaire de Sorbonne trouve moyen de parler deux heures sur une idée , de la décomposer en mille parcelles , de la plier et de la déplier comme une étoffe docile ; lui , qui a revu et corrigé les syno- nymes de Beauzée, il n'a pas su trouver pour son vote silencieux un de ces équivalens polis et bien élevés, prônés si obstinément dans l'enseignement universitaire quand il s'agit de Plaute, de Lucrèce , de Juvénal ou de Ta- cite ! Encore une fois, M. Guizot, vous ne serez jamais grand-mailre !
M. Th. Jouffroy , dans une discussion lucide, pleine de faits et de pen- sées, a nettement posé et résolu la question soulevée par la destitution de M. Dubois. Il a cité textuellement, avec une précision qui eût fait envie à Merlin ou à Carré, la législation universitaire , les décrets impériaux , les décrets de la restauration. Il n'a rien laissé à dire aux professeurs de pro- cédure. Il a réduit à l'impuissance l'argumentation insidieuse du ministre. Mais peut-être devons-nous regretter qu'il n'ait pas mis dans son discours plus d'animation et d'entraînement; moins désintéressé, moins fidèle à cette raison impassible qui exploresanséinolionlessyslèmes philosophiques, au lieu de convaincre son adversaire , il aurait persuadé la chambre. Il semble ignorer que la tribune n'est pas un enseignement, mais une lutte; que la vérité , pour triompher dans les débats parlementaires , ne doit pas s'en tenir à la rigueur dialectique , mais parler aux passions en même temps qu'à l'esprit.
Toutefois il faut remercier M. Jouffroy d'avoir, selon sa nature et ses habitudes , porté secours à son ami M. Dubois; de s'être interposé entre le
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ministre et le député, et d'avoir hautement revendiqué l'indépendance législative.
Le plus intrépide versificateur de tragédies et d'épîtres , le correspon- dant des chiffonniers et des mules de don Miguel , le rival heureux et cou- ronné de celui qui débuta par le beau roman d'Adolphe, et qui termina dignement sa carrière par l'histoire élégante et ingénieuse des religions, le publiciste à qui le Constitutionnel a dû plus d'une fois ses satires mor- dantes et fines, M.Viennet, enfin, est monté à la tribune, lui, pour pro- clamer militairement que la légalité nous tue. A cette parole inconsidérée , les clameurs se sont élevées de toutes parts. Vainement l'orateur se vante t-il dans les journaux d'avoir communiqué son discours à M. Dupin , comme autrefois Volney à Mirabeau, personne ne veut le croire, les démentis pleuvent de tous côtés. Alors M. Viennet prend exemple sur M. Guizot , il commente ses paroles. Mais moins prudent que l'historien des Stuarts, il ne retire pas une syllabe échappée de ses lèvres ; il complète sa première folie par une folie plus grande encore. — «Je n'ai pas dit que la légalité nous tue, j'ai voulu et dû dire que la légalité actuelle nous tue. » Est-il possible de ne pas se rendre à celte explication lumineuse? Ne faut-il pas plier le genou devant cette savante scholie?
De grâce, messieurs, accordez-vous. Si les lois vous gênent, dites-le une bonne fois ; sachons au moins à quoi nous en tenir. Si la constitution vous embarrasse , avouez-le; si vous voulez gouverner par la force , ne le cachez pas. Ecrivez sur le Palais-Bourbon , parmi les figures grotesques , sigm'es du nom de Fragonard : Maison à louer ; fermez la chambre ou faites-en une caserne ; donnez à M. Viennet un régiment; vous devez être bien las de toutes les parleries de la session , bien dégoûtés des chicanes du budget.
I-a souscription Laffitte se couvre de signatures. Les offrandes se multi- plient , et d'ici à quelques mois , nous devons l'espérer, le berceau de la révolution sera racheté et rendu au grand citoyen que la France honore , et dont elle veut reconnaître le dévoûment. Les peuples d'ordinaire sont moins oublieux que les rois , et ce nouvel exemple vient confirmer l'en- seignement de l'histoire et de l'expérience.
Le départ des Saint-Simoniens pour l'Orient, à la recherche de la femme libre, ressemble volontiers aux derniers soupirs d'une religion expirante. Le discours de Barrault , dans le banquet de Marseille , n'a produit qu'une impression médiocre sur les convives. Il y avait dans ses paroles , habituel- lement pleines d'action , un découragement profond , une tristesse sincère;
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ce dernier pèlerinage va convaincre d'impuissance les apôtres du nouveau dieu. Quand ils verront que leur évangile ne convertit personne, que les curiosités s'attiédissent , que la moquerie même , si utile aux idées neuves , manquera bientôt aux chances de leur popularité , alors ils viendront à ré- sipiscence , et les âmes élevées, engagées dans cette fausse route , repren- dront dans la société active le rôle qu'elles n'auraient jamais dû quitter.
Le concert historique de M. Fétis, composé entièrement de musique du dix-septième siècle , n'a pas eu le même succès que la musique du seizième. Outre la médiocrité générale des morceaux , si l'on excepte un air deStra- della et un concerto de Tartini , nous devons adresser à M. Fétis un re- proche plus sérieux : pourquoi, au lieu d'exécuter dans l'espace de trois heures sept ou huit compositions d'une étendue raisonnable, porter à quinze le nombre des ouvrages? De cette façon on n'a pas le temps d'en- trer dans l'esprit de l'ouvrage qu'on écoute. Le plaisir est morcelé et dis- paraît.— Le Miserere delà Chapelle Sixtine a été rendu sans verve, sans ensemble , sans justesse. Nous étions de l'avis de l'ambassadeur impérial. Nous avons cru un instant que la musique placée sur les pupitres n'était pas celle de Saint-Pierre, et qu'un malin démon changeait la note du morceau ; car on sait que l'empereur, ayant prié son ambassadeur de se procurer à quelque prix que ce fût la transcription exacte du Miserere de la Chapelle Sixtine, fut fort étonné de ne pas trouver dans ce morceau, exécuté par les chanteurs de son palais , le charme et l'émotion qui l'avaient rendu célèbre dans le monde entier. Il crut d'abord que le maître de cha- pelle du pape avait voulu le mystifier , s'emporta et donna ordre à son am- bassadeur de faire des remontrances. On parvint sans peine à le détrom- per et à le convaincre que l'effet et la puissance de celte composition ne dépendaient pas tant de la note écrite que du timbre , du volume et du mouvement des voix. — Malheureusement cette anecdote pourrait rece- voir son applicatiou dans des occasions nombreuses et diverses. Les chan- teurs éminens de ce temps-ci , qui exécutent à merveille les opéras de Ros- sini , estropient le plus souvent Mozart et Cimarosa au point d'en déna- turer le sens et l'intention. Espérons que le concert que M. Fétis nous promet pour mardi prochain , et où nous devons entendre Tamburini et Rubini, réfutera nue partie de ces craintes et de ces reproches.
M. Dinaux a fait jouer au théâtre Français un drame en cinq actes, Clarisse Harloue, qui a échoué, comme on devait s'y attendre. II faut qu'à l'avenir les dramatisles respectent l'œuvre des romanciers. Un récit et une action ne sont pas même chose. Si Shakespeare, au lieu de feuille-
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ter Giraldi et Bandello, avait pu s'en prendre à Richardson , il n'aurait pas été Shakespeare. Avec une fonte pleine de scories, on peut espérer de couler une statue. Le feu purifie , et la pensée se fait jour. Quand le tra- vail est complet, il n'y faut pas toucher, ou c'est un sacrilège, une folie.
LE BRAHME VOYAGEUR , PAR M. FERDINAND DENIS. — « Sur les bords
d'une petite rivière tributaire du Gange, vivait un brahme dont la vie s'é- coulait si doucement qu'il avait coutume de la comparer lui-même au cours paisible que suivaient ses regards durant des heures entières. Que peut désirer un homme, disait Nara-Mouny, quand sa cabane est ombragée de palmiers , qu'il a une eau pure pour ses ablutions , qu'il peut méditer à loisir les sages leçons des Vèda , et se réjouir le soir en lisant les fables an- tiques de Sarma ? »
Il y a quelque chose de mieux à faire que de méditer solitaire sur le bord d'un fleuve , lui dit un jour un vieux brahme , son voisin; il y a une instruction plus solide que celle des livres ; c'est celle que donnent tous les hommes réunis. Plût à Dieu que mes jambes ne fussent pas brisées par l'âge , j'irais demander aux peuples cette sagesse de tous les hommes.
« Nara-Mouny avait un livre européen que lui avait donné un oflicier an- glais , il y lut cette phrase : Ne faites pas à autrui ce que votis ne vou- driez pas qui vous fût fait.
« — Il n'y a rien de si beau, s'écria-t-il alors, dans les gros livresque j'ai lus, et le vieux brahme a raison.
«Trois jours après, il fit ses adieux à Darma qui lui dit : Fils d'Aoudh, si, au bout de trois ans, après avoir parcouru la terre, vous trouvez une maxime plus belle que celle que je viens d'entendre , j'ai là un trésor, ma fille Parvaty , elle est à vous.
« Le brahme partit; il visita l'Asie, l'Europe, les pays civilisés et bar- bares , inscrivant sur son livre ce qu'il entendait ou lisait de plus beau.
« A son retour, le vieux Darma était presque mourant. Mon père, lui dit- il , après l'avoir embrassé, la plus belle maxime que j'aie rencontrée, c'est celle que vous pratiquez depuis de longs jours; c'est celle qui vous fait oublier la douleur. Oh ! vous la trouverez assez belle pour me donner Parvaty! Le jeune homme ouvrit alors son livre, et le vieillard put y lire : Fais à autrui ce qxie ho voudrais qu'on te fit. »
Tel est le cadre inventé par M. Ferdinand Denis pour y renfermer tout ce qu'une lecture variée et intelligente peut fournir de plus substantiel sur la morale. Ce petit livre est le résumé de la sagesse des nations, elle fruit de l'expérience d'un jeune sage. Selon le précepte de Darma , l'auteur des Scènes sous le Tropique a quitté les solitaires méditations de l'art pour
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une vie plus active et plus pratique ; il a pensé qu'il valait mieux instruire les hommes qu'écouter le chant des bengalis et le murmure des fontaines. A parler sans figures, M. F. Denis a voulu faire une œuvre populaire et utile. Son but est atteint , les lecteurs qu'il cherchait étudieront son livre avec plaisir et profit; mais ceux que sa modestie semblait négliger feront relier le Brahme voyageur entre les gracieuses maximes de la Chaumière indienne et les préceptes positifs du Bonhomme Richard : multa in paucis.
H.
AFRIQUE.
MORT DU PRINCE TRAZAS MOCTAR.
Parmi les peuples de l'Afrique, il en est dont l'existence est un véri- table problème : tels sont les Maures qui habitent le grand désert qui sé- pare la Sénégambie des régences d'Alger et de Maroc. Ces Maures exercent le plus grand empire sur les peuplades africaines auxquelles ils ont com- muniqué leur langue et leur religion , et font à eux seuls tout le commerce de l'intérieur. Ceux qui habitent la partie occidentale de ce grand désert ( Sahara ) se divisent en trois corps de nation : les Trazas, les Bracfcnas et les Auled-el-Hagy.
Les Trazas , plus puissans que les autres , occupent le pays entre Ar-
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guin, la rivière Saint- Jean el le Sénégal , et tirent leur origine des deux frères Terouze, princes du sang impérial de Maroc.
On rapporte cpi'un des deux Terouze étant épris des charmes de la sul- tane, avait obtenu d'elle un rendez-vous, faveur souvent dangereuse dans les pays musulmans. L'empereur devait aller prendre le plaisir de la chasse pour quelques jours, l'occasion paraissait favorable, et le soir même de son départ fut fixé pour l'entrevue des deux amans. Terouze, qui con- naissait tous les détours du palais impérial , s'empressa de s'y rendre à l'heure indiquée. Il se précipitait palpitant de volupté vers le lieu où tant de délices semblaient l'attendre , lorsqu'il sentit dans l'ombre l'étreinte d'une main vigoureuse. Terouze f.irça son adversaire à lâcher prise; mais celui-ci avec ses ongles lui laissa une empreinte sanglante, qu'il lui an- nonça être la marque de son arrêt de mort. — C'était l'empereur lui-même, qui , renonçant à son projet de chasse , était revenu tout à coup au palais.
Terouze, épouvanté, alla trouver son frère pour l'informer du sort qui le menaçait et le consulter sur les moyens de s'y soustraire. — Parlons à l'instant, lui répondit celui-ci, allons à la poursuite de la lionne, la ter- reur des environs , et demain après le Salaam du matin nous nous ren- drons chez l'empereur pour lui demander lequel de nous deux est le plus courageux, ou de celui qui a tué la lionne , ou de celui qui a osé, pendant la nuit, porter la main sur l'empereur.
Les deux frères se présentèrent en effet le lendemain à l'audience im- périale , et apprirent au sultan qu'ils l'avaient choisi pour arbitre dans leur défi. Frappé de tant d'audace, le sultan leur dit : « Vous êtes tous deux courageux , mais je ne saurais vivre tranquille avec des hommes si entreprenans; que demain le soleil ne vous revoie pas dans la ville, car vous seriez frappés de mort ! »
Les deux Terouze se réfugièrent dans le désert, où ils devinrent les chefs de la nation qu'ils fondèrent sous le nom de Trazas, nation belli- queuse et qui exerce une grande influence sur le sort des populations afri- caines par l'activité et la multiplicité de ses relations. Elle est partagée en tribus qui vivent sous des tentes faites avec le (issu du poil de chameau. Leurs camps, qu'ils appellent adoucir, sont formés en cercles , et des cordes attachées à des piquets en défendent l'entrée aux nombreux troupeaux de boeufs, de moutons et de chameaux qui fournissent à la tribu la viande et le lait dont elle se nourrit.
J'ai été reçu dans le camp de ces Maures, et long-temps j'en garderai le souvenir : l'hospitalité, cette vertu patriarcale, s'y exerce avec une gé- nérosité qui m'était inconnue; et nulle part la prière ne m'a paru plus
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solennelle que sous ce ciel du désert. Dès que le jour paraît, les esclaves et les jeunes Mauresses aux formes élégantes versent le mil dans des mor- tiers en bois placés à la porte de chaque tente; elles le réduisent en fa- rine en frappant leurs mains en cadence après deux coups de pilon. Bien- tôt le soleil se lève , le peuple sort des lentes , et se range en colonne précédé de ses chefs, la face tournée vers l'orient; le marabout est seul en avant, il se recueille, il semble plus rapproché du dieu qu'il prie, et suivant qu'il se lève ou qu'il s'agenouille , le peuple se lève ou se prosterne. Après la prière, chacun retourne à ses occupations : les uns tissent des nattes ou prennent soin des troupeaux , les autres travaillent l'or et le fer, dont ils font des objets de luxe d'une délicatesse remarquable ; les princes vont au palabre ou conseil.
Les armes des Maures sont les mêmes que celles des Européens : obli- gés de parcourir des espaces immenses suivant leurs projets de guerre ou de commerce , la cavalerie est naturellement l'objet de leur préférence ; aussi , la plupart d'entre eux ont-ils des chevaux dont la rapidité à la course est sans égale. Les chameaux portent le bagage , les tentes et les marchandises. C'est également sur le dos de ces animaux qu'ils trans- portent aux escales ou rendez-vous sur les bords du Sénégal la gomme qu'ils ont recueillie dans les forêts où elle suinte du tronc et des branches du gommier.
Les marabouts ont seuls le privilège d'en faire la récolte; ne participant point aux dépouilles de la guerre, ils recueillent les fruits de la terre. L'éloignement de ces prêtres mahométanspour les armes est tel, qu'ils ne se serviraient même pas d'un couteau dont la forme approcherait de celle d'un poignard.
Chez les Trazas , quoique la couronne se transmette de père en fils , l'héritier direct déclaré ou reconnu incapable est inhabile à succéder : c'est le prince qui annonce le plus d'heureuses dispositions et se fait le plus remarquer par son courage , qui est proclamé roi. Ainsi , il y a trente ans , Amar Moctar fut préféré à Ali Kouri. Celui-ci avait conservé des partisans de sa légitimité dont le nombre s'accrut à sa mort en faveur de son fds Moctar, jeune prince aussi beau que brave. Néanmoins le lils d'Ali Kouri ne put faire prévaloir ses droits à la couronne, à la mort d'Amar Moctar. C'est le fils de ce dernier, Mohammed-el-Habyb , qui fut reconnu roi, malgré les prétentions de celui qui se proclamait seul légitime.
Ces contestations ne se vident ordinairement que par la force des armes; on se rappelle encore au Sénégal la guerre opiniâtre que se firent Amar
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Moclar et son conipétileur, et à la suite de laquelle, celui-ci, vaincu, laissa son épouse expirante à la discrétion du vainqueur, qui lui parla en ces ternies :
« Tu vois que Dieu a puni la rébellion de ton mari en lui arrachant une victoire qu'il avait presque remportée , viens dans ma tente , et oublie pour toujours ton époux si coupable. »
L'épouse répondit :
« Mon mari est loin d'être entièrement vaincu ; t remble toi-même, traître ; dans quelque temps il portera de nouveau au milieu de ton camp la ter- reur et la mort, et fera valoir les droits que tu as méconnus. »
En effet , quand le parti vaincu ne pouvait employer la force ouverte , il avait recours à la ruse contre le vainqueur.
C'est ainsi qu'on peut expliquer la vengeance que le parti du jeune Moctar lira, en juillet 1851 , de Jean Malywouare , nègre libre, partisan de Mohammed-el-Habyb. Ce noir descendait tranquillement le Sénégal , sur son bâtiment chargé de gomme , de plumes et d'objets de poterie fa- briqués dans le Foutah , lorsqu'à la hauteur de l'île aux Caïmans (I), plu- sieurs Maures se reposant à l'ombre d'un bouquet de gommiers et de tamariniers, sur la rive droite du fleuve, l'invitèrent à venir palabrer pour faire un échange de nattes et de viande sèche.
Jean Malywouare avait à peine atteint la rive qu'il fut frappé d'un coup de feu, et paya de sa vie son imprudente confiance. Plusieurs noirs de son équipage furent blessés dans le combat qui s'engagea , les autres vinrent à Saint-Louis porter l'épouvante qu'un événement aussi grave devait ré- pandre parmi les marchands français.
Dans le moment de l'effervescence qui suivit cette nouvelle, on rit arrê- ter, sur le territoire de Saint-Louis, tous les Maures qui s'y trouvaient. Le lendemain on craignait une surprise contre la ville de la part des tri- bus auxquelles ils appartenaient ; les noirs de la colonie coururent aux armes , et passèrent le fleuve sous le commandement de deux guerriers , Biram Touth et Biram Cossou. Mais au lieu d'une armée qu'on disait ve- nir délivrer les captifs, ces noirs ne rencontrèrent qu'une caravane de Maures qui passaient inoffensifs sur la rive du Gandiole , revenant du mar- ché de grain. Ceux-ci tombèrent dans l'embuscade, et bientôt on aperçut
(t) Non loin de Richard Toi, jardin niagniliqiie, planté sous le gouvernement du baron Roger.
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de Sainl-Louis, au milieu d'une nuée de poussière et au-dessus des man- gliers qui bordent la rive gauche du Sénégal , les tètes d'une multitude de chameaux dont le balancement répété annonçait la marche rapide; c'é- taient les dépouilles des vaincus qu'on ramenait en triomphe. Les noirs poussaient des cris de joie et déchargeaient leurs armes en signe de vic- toire. Ils n'avaient pas eu, il est vrai , dans cette circonstance, de grands efforts à faire pour se montrer supérieurs au péril ; mais, quelque grand qu'il eût pu être , ils l'eussent bravé gaîment.
Hommes simples et généreux qui n'ont rien à attendre du triomphe , et dont la mort courageuse, toujours ignorée , est comptée pour rien dans la colonie qu'ils défendent.
Biram Touth arriva des premiers à Saint-Louis, à la tête de sa colonne, précédé de lamlams et de griots qui chantaient ses vertus , sa noblesse et son courage. Il portait sur le front le grisgris des combats, couronne de cuir rouge vernissé. Il était suivi d'une double haie de noirs armés de fu- sils à deux coups, de zagaies et de quelques arcs. Les Maures marchaient au milieu de cette haie, les vieillards en tête; les plus jeunes suivaient deux à deux, les bras sur les épaules les uns des autres, selon leur habi- tude. La marche de ces enfans du désert, leur figure grave, contrastaient singulièrement avec la gaîté des noirs; on aurait presque dit des hommes que l'on ramenait en triomphe.
On les enferma pêle-mêle dans le fort Sainl-Louis, et quatre jours après on les vit, les fers et les boulets aux pieds, travailler à remuer le sable des rues! Cette captivité dut leur sembler cruelle, et cependant ils étaient calmes et ne perdaient rien de la fierté de leurs regards. L'espoir de la vengeance , dans un temps plus ou moins éloigné , adoucit pour ces hom- mes le regret de la liberté perdue. Ils semblaient moins parler entre eux à mesure qu'ils paraissaient plus souffrir . c'est qu'ils craignaient d'épan- cher l'indignation qui dévorait leurs cœurs.
A la suite de toutes ces arrestations qui indisposèrent des peuples que dans l'intérêt de notre commerce on devrait ménager, on accusa le jeune Moctar, rival de Mohammed-el-Habyb, de l'assassinat de Malywouare.
Le S janvier dernier, Moctar était arrivé à Guett-Andar, pour se rendre de là à Saint-Louis, où il allait réclamer les coutumes que le gouverne- ment français lui paie, lorsqu'il fut saisi par un détachement de soldats. La confiance qu'il montra semblait repousser toute culpabilité ou toute coopé- ration directe au crime; la cause d'ailleurs toute politique de la mort de Malywouare paraissait atténuer un crime commis sur un territoire étranger, en haine d'un concurrent à la couronne qu'il revendiquait comme lui ap-
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parlenant; Mohammed-el-IIabyb enfin avait intérêt à faire planer, par ses agens à Saint-Louis, une accusation capitale sur un prince dont il désirait la perte. Mais aucune considération ne devait prévaloir. — Moclar, mené devant une commission présidée par un capitaine du 16e léger, fut con- damné à la peine de mort. Il y avait deux ans que Malywouare avait cessé de vivre, et une heure suffit pour le jugement de Moctar! A peine des- cendu de l'audience où l'on venait de le condamner, il fut conduit dans la cour de la caserne qui touche aux appartemens du gouverneur, et là, placé devant un peloton commandé par un adjudant, le prince trazas tomba frappé de plusieurs coups de feu.
La justice qui procède si vite n'a-t-elle aucun reproche à se faire ? Quel but s'est-on proposé ? A t-on voulu frapper un grand coup sans sortir de chez soi? Mais espère-t-on atteindre les partisans de Moctar, quand ils se livreront à des récriminations? On aurait dû se rappeler qu'il serait im- possible de les atteindre dans le désert , où commence l'empire du Maure et où finit la puissance de l'Européen ; que le simoun est moins brûlant que leur soif de vengeance... Il est à craindre que cette catastrophe ne ferme encore le continent africain aux investigations des voyageurs, et que de long-temps on ne puisse lier des rapports assurés avec des hommes qui en se retirant de la colonie lui ont laissé ces paroles menaçantes : Entre eux et nous il y a du sang (1).
Une conduite aussi imprévoyante indique dans le gouvernement de la colonie une grande ignorance de ses intérêts, ou une impéritie complète. Mais un prince maure est presque un objet de risée pour nos Français de Saint-Louis (2), qui ne se font pas faute de prodiguer les injures les plus
(i) Expression textuelle des Maures.
(2) Pendant mon séjour dans la colonie, le maire de Saint-Louis m'amena un jeune prince maure, âgé de quatorze ans, qu'un marchand avait brutalement frappé. Cet enfant avait des larmes d'indignation aux jeux , et me remercia eu me donnant la main , lorsque je lui assurai que pareille chose ne lui arriverait plus.
Un autre chef de tribu maure vint aussi se plaindre à moi des mauvais traite- mens que lui avait fait subir, à l'occasion d'une discussion commerciale, un haut fonctionnaire qui s'était oublié jusqu'à le frapper à la figure.
Sidi-Ahmet, qui avait entrepris le voyage de Maroc au Sénégal par le désert pour demander justice contre un juif de Jérusalem qu'il accusait d'assassinat, ne fut pas plus heureux, et ne reçut qu'une avanie semblable au lieu de la justice qu'il réclamait.
MO REVUE DES DEUX MONDES.
grossières à ces majestés de désert. Sans doute ces princes ne sont pas en- tourés de fastes et chamarrés de cordons; ils viennent à pied à Saint-Louis, s'asseient dans la rue, et marchandent eux-mêmes les objets qu'ils convoi- tent; mais on oublie trop souvent qu'ils ont derrière eux des millions d'hommes qui leur sont attachés par les liens les plus puissans : ceux de la religion et des mœurs.
C. Marchal.
SOUVENIRS
SUR
JOSEPH NAPOLÉON.
DEUXIEME PARTIE.
Peu de temps après mon admission à la cour, je fus désigné pour faire le service auprès du roi , avec un autre page appelé Daoiz , nom célèbre dans les fastes de l'insurrection espagnole. Le frère aine de ce jeune homme , officier distingué d'artillerie, avait été tué a Madrid avec son ami Velarde, dans l'échauffourée du 2 mai 1808; ce qui n'avait pas empêché le roi de conserver dans sa maison le jeune Daoiz, ancien page de Charles IV.
Le service des pages , à la cour de Joseph , était analogue à celui
(i) Voir pour la première partie, la livraison du ior février.
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des aides-de-camp et des officiers d'ordonnance : nous portions les messages du roi aux officiers-généraux français et espagnols rési- dant à Madrid ; nous étions particulièrement chargés de toutes les communications écrites ou verbales que sa majesté avait à faire aux fonctionnaires de l'ordre civil , ainsi qu'aux dames et aux sei- gneurs admis à la cour ; enfin , nous accompagnions le roi dans ses promenades et à la chasse.
Nous avions ainsi, avec les personnages distingués de la capi- tale, d'agréables et fréquens rapports, qui nous initiaient à tous les détails de ces aventures de société , dont la connaissance a tant de prix pour les oisifs des grandes villes ; et , par nos relations jour- nalières avec les officiers de la maison militaire du roi , nous pou- vions facilement être au courant des évènemens les plus secrets de la guerre et de la politique.
A peine étais-je installé dans notre salon (c'était aussi celui des officiers d'ordonnance) , que Joseph me fit appeler dans son cabi- net. Il était debout, adossé à la cheminée, où brillait une flamme vive et claire. Il avait l'uniforme des chevau-légers de la garde , que je lui connaissais déjà , mais il ne portait ni plaque ni cordon ; toute sa figure respirait la douceur et la bonté.
11 venait sans doute de dicter quelque lettre à son secrétaire, car en entrant , j'entendis qu'il lui disait : « C'est bien , Deslandes , fer- mez et cachetez tout de suite. »
M. Deslandes, secrétaire du cabinet, était depuis long-temps auprès du roi; il l'avait suivi à Naples et en Espagne. C'était un homme actif, habile, travailleur, d'un zèle et d'une discrétion à toute épreuve ; il avait succédé dans le poste de confiance qu'il oc- cupait, à M. le baron Meneval, que Joseph avait à regret cédé à l'empereur , lorsque celui-ci se débarrassa de M. Bourienne.
« — Prenez celte dépêche, me dit le roi , portez-la au maréchal Jourdan, et dites-lui que je l'attends. »
Je pris la lettre et m'inclinai.
Le roi tenait à la main un autre papier plié :
« — Vous passerez ensuite, continua-t-il , chez M. de M*". »
A ce nom , me rappelant involontairement quelques bavardages de mes camarades , je me pinçai les lèvres pour comprimer un sou- rire qui allait se montrer.
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M. le marquis de M"*, grand-chambellan du roi, colonel de la garde civique de Madrid, et mari d'une des femmes les plus jolies et les plus spirituelles de la péninsule, avait été fait grand d'Espa- gne par Joseph.
Le roi remarqua sans doute le mouvement presque impercep- tible de ma physionomie ; car sans attendre ma réponse , mais aussi sans me témoigner aucun mécontentement, il ajouta : « J'oubliais que vous êtes Français , et que vous ne pouvez pas encore bien connaître Madrid. Qui est de service avec vous?
« — Sire , c'est Daoiz.
€ — Envoyez-le moi , sur-le-champ. »
C'était une opinion généralement répandue, que Mmede M"*, la femme du marquis espagnol \ dont le nom avait appelé sur mes lèvres un sourire indiscret, n'était pas indifférente au roi. Le nom de celte dame se trouvait accolé à celui de Joseph dans toutes les chansons satiriques que les partisans de Ferdinand VII se plai- saient à faire circuler à Madrid. Les Français qui ont visité à celte époque la capitale de l'Espagne , doivent se rappeler un romance, alors fort en vogue dans une certaine classe du peuple , et dont je me bornerai à citer ce couplet intraduisible :
De M*** la dama Tiene un tintero, Dcnde moja su pluma Don José primera. Traelo Marica , etc.
Voici d'ailleurs ce qu'on racontait sur la manière dont le roi avait fait connaissance avec cette belle Espagnole :
En i808, après la capitulation de Baylen, Joseph avait trans- porté son quartier général à Viltoria; il y habitait une charmante maison , décorée à la française avec un luxe qui n'excluait pas l'élé- gance. Celte maison avait été destinée au roi, comme étant la plus belle et la plus convenable de la ville ; elle appartenait au marquis de M*", le plus riche hidalgo du senorio de Biscaye. Celui-ci , en homme bien appris, et afin de laisser plus de liberté à l'hôte qu'il était fier de recevoir , s'était retiré avec sa famille dans une maison voisine, dont les croisées faisaient face à celles de la demeure tomf, h. 8
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royale. Un jour que Joseph regardait à travers les jalousies, il aperçut dans les appartenons du marquis, une jeune fille, vive, alerte et gracieuse , fort brune , mais aussi fort jolie : nigra , sed pul- chra. C'était la cameriste de la marquise de M"*, fille noble comme le sont toutes Biscaïennes. Elle plut au roi , et il le laissa voir ; un de ses valets de chambre , Christophe, Italien, depuis long- temps attaché à son service, s'aperçut de l'impression produite par la sémillante cameriste. Il savait que les rois ne font guère l'amour que par ambassadeurs, et il fut sans ('oute flatté de pouvoir en cette occasion représenter son souverain. Il se mit donc en grande tenue , frac brodé et l'épée au côté, et se présenta audacieusement devant la jeune fille , qui se trouvait alors auprès de sa maîtresse. Mais Christophe ne fut pas arrêté par la présence de la marquise , qu'il n'avait d'ailleurs jamais vue. Il fit nettement ses propositions. L'amour d'un roi est bien tentant, les offres généreuses de son mes- sager étaient bien séduisantes ; la pauvre cameriste ne savait que répondre : elle hésitait; un coup-d'œil de Mme de M*", qu'elle interrogeait du regard avec embarras, lui permit d'accepter. Christophe se retira , tout fier du succès de sa démarche. Le len- demain il n'y eut pas de lever à la cour.
Cependant l'aventure fit du bruit : le premier écuyer, M. de Gi- rardin , qui en parla au roi , lui raconta que la maîtresse de la jeune cameriste avait , dans quelque tertulias de Vittoria , mani- festé son étonnement de ce qu'un homme aussi aimable que le roi ne se fût pas adressé à des personnes d'un rang supérieur. Il ajouta que la marquise de M"* avait dit qu'il se trouvait dans la haute société plus d'une femme qui aurait été flattée d'être l'objet des attentions particulières du prince.
Cette conversation piqua Joseph ; il voulut connaître la dame qui paraissait si bien disposée en sa faveur. La marquise, sans être de la première jeunesse, était encore fort jolie; elle avait une che- velure magnifique, une taille de reine, des pieds d'enfant. Elle joignait à une instruction variée de la gaîté et beaucoup d'esprit , parlait parfaitement l'italien et le fiançais , peignait assez bien la miniature (j'ai vu d'elle un portrait du roi Joseph fort ressemblant et très finement exécuté), pinçait de la guitare, chantait avec goût et faisait agréablement des vers. Elle acquit promptement de l'as-
SOUVENIRS SUÏt JOSEPH NAPOLÉON. 1|">
cendant sur l'esprit du roi, <|ui on devint fort épris. Son mari, grand original, vaniteux et bavard , mais bon homme au fond, trouva très naturel que Joseph rendît un hommage assidu aux perfections de sa femme. Il n'avait pas l'ombre de jalousie, et il parut très honoré , lorsque deux ans plus tard , le roi , sur les sol- licitations de Mme de M*", voulut bien le coiffer publiquement du chapeau , signe de la grandesse. Il allait partout , disant avec une naïveté qui faisait rire : que hermoso sombrero me lia dado el reijl « voyez quel beau chapeau le roi m'a donné ! »
La liaison du roi et de Mme de M*", qui demeura long-temps couverte d'un voile d'amitié, et qui dura tout le temps que Joseph resta dans la péninsule , est la seule que ce prince ait jamais for- mée avec une femme espagnole, et il est juste d'ajouter que cette liaison n'eut jamais aucune influence sur l'administration du royaume. Le bon sens du roi le mettait également à l'abri de la domination des maîtresses et de celle des favoris.
Je sortis pour appeler Daoiz, et je montai à cheval pour me rendre chez M. le maréchal Jourdan; puis, ma mission étant rem- plie, je revins au palais.
Parmi les officiers de la maison militaire qui étaient de service ce jour-là , on comptait deux Français et trois Espagnols. C'é- taient : comme aides-de-camp, les généraux Bigarré (1) et Virues; comme écuyer, le colonel Miot (2) ; et comme officiers d'ordon- nance, le commandant Van Halen et le capitaine Unzaga. Je ne tardai pas à faire connaissance avec ce dernier, jeune homme rem- pli de douceur et d'amabilité, d'un esprit cultivé et d'une bra- voure remarquable. Il était l'ami du capitaine Manuel de Goros- tiza , l'un des premiers auteurs dramatiques de l'Espagne moderne, rival heureux du célèbre Moratin , et qui était alors un des aides- de-camp de mon père (3). L'amitié que Gorostiza avait pour moi
(i) Lieutenant-général, commandant en ce moment la i3e division utilitaire , à Rennes.
(a) Aujourd'hui maréchal de camp , sous-directeur du personnel au ministère de la guerre.
(3) M. de Gorostiza, qui est d'origine américaine, est devenu citoyen de la république mexicaine. Il réside aujourd'hui à Londres , en qualité de ministre
S.
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contribua puissamment à me faire bien venir d'Unzaga ; la liaison qui s'ensuivit me rendit fort agréables toutes les journées que mon service m'obligeait à passer au palais. Don Luis Mariano de Un- zaga appartenait à une des grandes familles de l'Espagne ; il avait une affection réelle pour Joseph, qui le traitait, malgré sa grande jeunesse et l'infériorité de son grade, avec une distinction mar- quée. 11 en était très reconnaissant ; aussi , non content de donner au roi, pendant qu'il a été sur le trône d'Espagne de fréquentes marques de son dévoîiment, il a encore fait preuve d'une persévé- rante fidélité, en le suivant dans son exil en Amérique. Là, après quelques années de séjour, il est mort vivement regretté du prince dont il était devenu l'ami. M. Unzaga, pour la droiture et la loyauté, < tait un Espagnols des anciens temps. Il ne pensait pas qu'un, ser- ment qui avait été prêté sans contrainte put être rompu sans félonie.
Alors deux aventures récentes servaient de pâture à la mali- gnité des wadrUenos; on en parlait aussi beaucoup dans le salon de service , car elles intéressaient deux officiers hautement placés auprès du roi, l'un , général de brigade français, et l'autre, ma- réchal de camp espagnol.
La première histoire était fort singulière. Le Français était en- tré chez sa femme dans un moment où il n'était évidemment pas attendu, et le Français avait agi à l'espagnole : il avait tué sa femme; procédé passé de mode d'ailleurs, enCaslille même, où il n'y a plus de maris jaloux. Dans le midi de l'Europe , les maris ont décidément pris leur parti. Les Italiens se sont faits aux sigisbés et les Espagnols aux corlejos.
Voici donc l'histoire du général français :
Il avait une jolie femme, une femme de trente ans, fort gra- cieuse et passionnée, spirituelle et point hautaine, deux qualités rares parmi les femmes des généraux français d'alors. Cependant on ne disait aucun mal d'elle ; elle allait à la cour, et y brillait fort; son mari était très amoureux. A la cour il y a toujours de jeunes colonels aides-de-camp; pour le malheur de Mmc B'**, il s'en trouva
plénipotentiaire de cette république , auprès des états européens. J'ai eu le plaisir de l'y voir en 1 8 J i . Sa maison est le rendez-vous des citoyens les plus distin- gués des républiques hispano-américaiues , qui viennent visiter l'Angleterre.
SOUVENIRS SUR JOSEPH NArOLEON.
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