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FROISSART.

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FROISSART

POESIES

publiées par

Auocié de l'Académie rojaie de Belgique, Bibliothécaire du Roi des Belges et du Comte de Flandre.

TOME TROISIÈME

La Govti* d'amour. Le Trésor amourenic. Glossaire. Deux notices de M. le baron Kervyn de Lcttenliove sur la Cour d*aniour et le Xrésor amoureux.

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BRUXELLES

COMPTOIR UNIVERSEL DIUPRIMERIË ET DE LIBRAIRIE YiCTOn DR¥\L'1L ET C'«

RUE SAINT-JEAX, 20

1872

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XIX

LA COUR DE MAY.

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Aucuns me scôvent mauvais gré De taire enviers eulx le secré Qu'Amours m'a deffendu à dire , Et cuident pour leur volenté , 5 Pour leur puissance ou amisté , Quant je les voy faintement rire , Que je doye dire et redire Ce que plus leur doy escondire Et que nul , tant ait de bonté , 10 Ne sara , s'il ne le m'ot lire Couvertement , pour fuir l'ire De la non pareille en beaulté

Que j'aim par amours leaument Et ay amée longuement : 15 C'est celle à qui seulet me plains , Que je sers amoureusement , De bon cueur , si celéement TOM. m.

k

LA COUR

Que jo mo sens rempli de plains. Et pour ce à Amours m'en complains , 20 Et à elle après , comme plains D'Ardant Désir , qui soubtilment M'enflame et esprent soirs et njains , soit ce qu'à elle remains A tous jours mais entièrement.

25 Mais c'est grant paine , par ma foy ,

Par essayer bien le congnoy ,

D'amer leaument une dame ,

Sans oser dire ce ne quoj ,

Sans en deviser en requoy 30 Et sans s'en descouvrir à ame,

Pour la garder tous jours de blâme ;

Je croy qu'on s'en sent jusqu'à lame ,

Car cueur est en moult grant effroy ;

Quant Doulce Pensée l'entame 35 Et Désir accourt qui l'enflame ,

C'est fort d'estre maistre de soy.

Et toutefois qui veult avoir Nom de rien valoir ou savoir , Il couvient telz maulx endurer ,

40 Et employer tout son povoir A les soustenir main et soir , Ou l'amour ne pourroit durer. Et si se fault asseûrer nln sa dame, et par espérer

45 Soy conforter pour mieulx valoir, Car autant vaudroit s'enmurer Que de ses amours murmurer Ne dire à aultre son vouloir.

Pour quoi diray je mon afaire

DE MAY.

50 A cellui qui no me peut faire Bien nul se non de reconfort ? Je croy qu'il me vault trop mieulx taire Que vers Amours moy tant meffaire Et vers celle que j'aim si fort.

55 Se je le dy , je me fay fort Que j'aray plus de desconfort , De desplaisance et de contraire Par un nice ou mauvais rapport , Que de taire , car c'est la mort

60 D'avoir un doubteux secrétaire.

Et aussi j'ay bien souvenance Comment ma dame Congnoissance Jadis en son blanc pavillon Me dist, quant je parti de France,

65 Que j'eusse d'accoustumance , Pour tousjours avoii' bon renom Enclos en ma condicion , Leale et bonne entencion , Bien celer , lie souffisance.

70 Ainsi me venroit eiir bon , Et toutes dames de bon nom Vouldroient bien mon accointance.

Encore , sans aultre messaige ,

Me dist la toute bonne et saige , 75 De qui je me doy moult loer ;

« Ayes leauté en couraige ,

« Ayes vérité en langaige ,

« Veuilles à ces deux poins penser.

« Et pour toy de grâces parer , 80 « Encore un point te vueil moustrer :

« Ayes honnesto en usage.

« Se ces trois poins tu veulx garder ,

LA COUR

« Tu te verras partout amer

« Plus que nul , tant ait hault lignage.

85 « Et pour ce qu'en maints lieux iras

« pas congnoistre ne pourras

« Tost chascun pour le pou veïr ,

« Je te diray que tu feras :

« Quant les condicions saras

90 « D'aucun qui fera à hayr ,

« Pense de tel homme fuyr

« tu ne pues à bien venir ;

« Saigement t'en eslongeras ,

« Tant ait seigneurie à tenir ,

95 « Ne tant te saiche dons offrir ;

« Fuy le, ou jamais honneur n'aras.

« Mais se tu te pues accointier « D'escuier ou de chevalier « Qui soit bien condicionné ,

100 « Qui point n'entende à couvoitier « Par flatter ne par mensongier , « Tel cueur s'est à honneur donné « Et à vertus habandonné : « Eslis le sur tout homme

105 « Et t*en accointe entre .i. millier ; « En fin t'en verras honnouré , « Car homme , tant soit redoubté , « Sans vertus , ce n'est que .i. fumier.

« Tu veulx devenir amoureux ; 110 « C'est un nom trop plus eûreux « Qu'aucuns ne croiroient jamais. « Qui le dessert , il est de ceulx « Qui n'ont nul villain vice en eulx , « Ains sont bons en dis et en fais.

DE MAY.

115 « Mais les amoureux contrefais

« Sont ceulx qui sont faintis , mauvais ,

« Decevans et pou vertueux ;

a De teles gens compte ne fais »

« On les voit à la fin deffais

120 « Et tenir pour maleûreux. »

Ces parlers , les bons ont part , Me dist la belle que Dieux gart , Congnoissance que j'aime tant , Et maint bien j aray regart ,

125 Qui me vaulront ou tost ou tart ; Au mains y ai ge un espoir grant. Et ce qui me fait si engrant D'en parler yci maintenant , C'est pour ce qu'avant mon départ,

130 Une à qui suy leal servant , Me commanda qu'en la servant J'en feïsse un dittier À part.

Ce fu en avril .xvi. jours ,

135 A l'issir d'une forteresse , Devers ma dame par amours Et lui disoie mes clameurs , Regardant sa belle joinesse , Son gent corps , sa riant simplesse ,

140 Son très doulx maintien , sa haultessc Son humble parler , ses doulçours , Qui me donnent plus de léesse Que seigneurir sur la richesse De toutes les mondaines cours.

145 Elle estoit bien acompaignie Et avoit en sa compaignie

LA COUR

Une dame très gracieuse ;

Si me mirent par courtoisie

Entre elles deulx , à chiero lie. 150 La place estoit moult deliteuse ,

Parée de fleurs , toute herbeuse.

Le rossignol , de voix joyeuse ,

Y chantoit dedens la fueillie

Par fine plaisance amoureuse , 155 Tant que sa voix armonieuse

Garissoit de merancolie.

Il y avoit aux deux costez Deux clers ruisseaux joingnant les prez , Et une moult plaisant saussoie.

160 Quant à jardins bien ordonnez . J'ay esté par pluseurs estez mainte plaisance veoie , Mais certes , se je souhaidoie , A mieulx souhaidier je faulroie

165 Pour deviser plus de beaultez , Et , espoir , se j'en devisoie , On diroit que je le diroie Pour loer ce lieu trop d'assez.

Au mains tout cueur qui scet nul bien

170 Doit sentir se j'estoie bien En celle très douce saison. Devoye je vouloir plus rien , Quant la belle qui m'a seul sien, Deignoit entendre ma raison

175 Et me menoit environ ,

Disant : « Je vous ay fait bel don ,

« Quant pour mon seul servant vous tien;

« Or ayés ferme oppinion

« De moy servir , et autre non ,

180 (( Puisque vostre cueur est tout mien. »

DE MAY.

Et l'autre dame se rioit Doulcement quant elle veoit Ma dame deviser ainsi , Car tout certainement savoit

185 Que nul de nous deux ne pensoit Mal nul , ne deshonneur aussi. Or advint il ad ce jour cy Que ma dame , dont la mercy , Me dist ainsi : qu'il lui plaisoit

190 Que de ce joyeux samedi Feïsse un dittier ; et je di : Voulentiers , s'elle commandoit.

Et lors la belle m'en pria Et liement me mercia

195 Que je lui avoie accordé.

« Or çà )) , dist elle , « encor y a « Un point dont garder vous faulra. « C'est qu'à nul , tant vous soit privé « Ne tant l'ayés bien esprouvé

200 « Ne vostre amy leal trouvé , « Ne diez comment il vous va « De vos amours , qu'en vérité « Vous demorrez déshérité « De tous les biens qu'en mon cueur a.

205 « Et pour ce qu'à ce jour de may ,

« Jour de joye , jour sans esmay ,

« On voit voulentiers son amée ,

« Que de vous lontaine seray

u Et que veïr ne vous pourray ,

210 « Tant soye de vous reclamée ,

« J'envoieray Doulce Pensée

« Devers vous à la matinée ,

« Qui vous dira , et dira vray ,

LA COUR

« Comment par vrayc amour celde , 215 « Je naray joyeuse journée

« Jusqu'à tant que vous reverray.

(( Et pour acomplir mieulx mon vueil , « Vous en ferez , car je le vueil , « Une gracieuse escripture.

220 « De vo partement moult me dueil : « Aussi congnois je bien vo dueil « Amours vueille que petit dure « Et vous ottroit tele aventure « Qui soit si plaisant , si seûre ,

225 « Que brief vous voye à regar d'oeil , (( Car au jour d'uy vous asseûre « Qu'esprise d'amoureuse ardure , « A vo partir maint mal recueil, n

Ainsi ce jour dessus nommé ,

230 Morne , pensif et assommé , De ma dame me départi. Et se j'estoie en dur parti , J'en demande aux amans leaux , Vrais subgiés d'Amours et feaulx ,

235 Car ceulx sentent se je dy voir ; A ceulx le fait Amours savoir , Et aussi ceulx en aucun temps Ont les joies cent mile tans Que n'ont ceulx qui tant n'aiment mie ;

240 Plaisance leur est plus amie Et Amours leur donne une joye Si doulce et qui tant les resjoye Qu ils ont entière souffisance Et ung eûr très souffisant. Ce

245 Les fait en bonnes vertus croistre Et leur bon los partout acroistre.

DE MAT.

En ce point , celant mon afaire , D amoureus vouloir pris à faire , Pour l'onneur de celle que j'aime ,

250 Que non pareille en beaulté claime, Ce dittier la veille de may, Sur mon chief chappelet de may. Tant qu'en sommeillant , vy venir , Comme il me sembla. Souvenir

255 Et DoulcG Pensée la belle , Qui ne fu flere ne rebelle , Ainçois me tira par le doy , Disant : a Esveillier je te doy , « N'es tu pas en cor pourvea

260 « Du commandement qu'as eii ? « Aussi tost qu'il adjournera , « Le premier jour de may sera , « Je le te viens ramentevoir ; « Et , pour mieulx faire ton devoir ,

265 « Souvenir et moy devisons « De ton fait , et si t'avisons « De faire par rimes doublettes , a Ou en papier ou en tablettes , « Ce que ta dame t'ordonna

270 « Quant son doulx congié te donna; « Et autant de fois te salue « Que de brins d'erbe a sous la lune « Et comme Amours a de puissance. »

« Ha ! » dis je lors, « je ne puis sans ce 275 « Venez vous cy de par ma dame ,

« Que Dieux gard et de corps et d'ame ? »

« Ouïl )) , dist Souvenir, « amis , « Ton fait en chemin nous a mis.

« Vez cy ma seur , Doulce Pensée , 280 « Qui s'est en chemin appensée , « Sans donner nulle doubte acroire ,

10

LA COUR

« Par quoy ta dame puist mieulx croire « D'avoir bien fait noatre messaige , « Veù qu'elle est- courtoise et saigc ,

285 « Que par ung rondel elle \oyo « Que nous deux avons fait la voie. « Fay ton rondel parler ensemble « D'elle et de nous , se bon te semble. » « Voulentiers » , dis je , « c'est bien dit. »

290 Ainsi encommençay le dit.

Rondel.

Doulce Pensée et Souvenir Me font si liement tenir , En devisant vostre beaulté Et vostre gracieuseté , 295 Que mal ne me pourroit venir , Belle , que sur toutes désir , Mon bien celé , mon hault désir , Et ma riche joyeuseté. Doulce Pensée et Souvenir, etc.

300 Mais quant de vous me fault partir, .

Gardez moy , sans ailleurs partir ,

Par vostre amoureuse bonté ,

Le don de vostre leauté ,

Pour tousjours meilleur devenir. 305 Doulce Pensée et Souvenir , etê.

Je fis à bien pou de loisir Mon rondel , et mis par escript , Et puis leur baillay mon escript , Disant que je les mercioie , 310 Tant humblement comme povoie ,

Quant pour moy daingnoient emprendre

DE MAY. il

Tel traveil , ot tel chemin prendre.

Et ad ce point soudainement

Je les perdis , ne sçay comment , 315 Et demouray seulet ou lit ,

La nuit de may on grant délit ,

Devisant au long les beaultez ,

Les doulces gracieusotez ,

La riant jonesse , le sens » 320 De celle de qui je me sens

Si fort amoureus qu'estre puis ,

Tant qu'en pensant perceus depuis

Qu'il n'estoit mie encore jour:

Moult fort me plaisoit ce séjour. 325 Et ce qu'avoie nouvelle

De la belle qui renouvelle

Mes amoureus plaisirs celez

Que je sentoie amoncelez

En my , le secré de mon cueur, ' 330 Ce m'arrousoit d'une doulceur

Tele qu'elle estoit nonpareille :

C'est celle qu'Amours appareille

A ceulx qui vuelent deservir

Des biens par leaument servir. 335 Ainsi couchiés seul à par my ,

En ces doulx pensers m'endormis

Moult fort , car j'avoie veillié

Et à penser moult traveillié ,

Mais c'estoit traveil bien plaisant 340 Et qui m'estoit doulz et aisant.

Quant j'os dormy un petit somme ,

Amours qui tous jours les siens somme

D'avoir joyeuse voulenté ,

M'ont en pou d'eure entalenté 345 D'aler à ce beau jour aux champs

Oyr des oyselés les chans ,

li LA COUR

Pour recommencer ma leece. Et ce bel jour , qui resl cesse Tous bons cuers de nom et de fait ,

350 Ce jour de may , qui ne fu fait Fors pour renouveler la joye Dant cueur amoureux se resjoye, Me resjoï et conforta Tant que sa joye me porta

355 En lieu si paré de verdure

Qu'il y fait vert quant l'yver dure. Or pensés quel il y faisoit Le jour de may, et s'il plaisoit A cueur bien fort énamouré, ^ 360 hault désir a demeuré. Quant je vy si bel arbril. Il me souvint du mois d'avril, De ma dame et de sa beaulté, De sa noblece et leaulté,

365 Et du dittier que je dévoie Faire du simple sens qu'avoie Pour son doulx vouloir acomplir. Et lors Amours me va remplir Tout le cueur de sa haulte grâce,

370 Tant que je m'assis en la place Sur l'erbette souef flairant, il meismes va repairant Quant il est es plus beaulx esbas Qu'il lui plaist quérir hault et bas ;

375 Qui verroit ce lieu, c'est merveille. Et quant à moy, moult me merveille Des rossignolz qui y chantoient, Qui ce gracieux lieu hantoient. Dont la place retentissoit

380 Du très doulx chant qui d'eulx issoit. Or y avoit une fontaine,

DE M AV. 45

Clere, luisant et pou longtaino

D'une sente toute affublée

D erbe drue et de fleurs comblée ;

385 Et Dieux scet se les ojselés Chantoient, sur vers rain celés, Chascun le chant que mieulx savoit. Encore aultre chose y avoit, Car les amoureuses fleurettes,

390 Indes, blanches et vermeillettes, Rendoient si doulces odeurs Que c'estoit pour revivre cueurs. Et pour brief parler de ce lieu, Je croy qu'Amours requist à Dieu

395 Que le lieu feïst nonpareil, Car nul ne doit avoir pareil, Ne nul ne saroit deviser Ce qu'on y povoit adviser. , Et aussi est ce le vergier

400 Amours se vient herbergier Du jour de may jusqu'en la fin. Il s'y tient tout ce mois, affin Que ceulx qui le venront voir Puissent certainement savoir

405 Que tout ce mois plaisant et doulx Il n'aront anuy ne courroux, N'aventure qui ne leur plaise. Et donques à nul ne desplaise Se ce bel lieu si fort je loe,

410 Car je vueil que tout bon cueur l'oe Pour trouver tel eiir, affin Qu'ils puist estre d'Amours affin. Ce lieu n'est pas moult habité, Tant est de haulte dignité,

415 Et tel se veult bien hault drecier Qui jamais n'y scet adrecier.

i4 LA COUR

Et ainsi que jo l'avisoie, Sur l'erbette assis, et visoie A ce que j'avoie entrepris,

420 La fontaine à regarder pris. Et y vis, en la regardant, Une dame ce lieu gardant, Vestue d'un drap d'or sur vert. J'avoie le chief descouvert,

425 Si me drenay et vins vers elle M'encliner bien bas, mais la belle Me sousleva à lie chiere, Et je lui dis : « Ma dame chiere, « Pour Dieu, excusez ma folie,

430 « Tousjours un simple cueur folie, « Pas ne vous avoie veue « Ne cj endroit apperceiie. » Elle dist : « Il ne peut chaloir, « Combien que moult te puis valoir ;

435 « Et tu sojes le bien venu !

« Il t'est huj grant bien advenu, « Et par moy viens tu cy endroit ; « Tu es amoureux et as droit. « Je suis Leesse, si aras

440 ({ Chapel de may que porteras ; « A ce joyeux jour le te donne « Et huy à porter le t'ordonne. « Geste fontaine est en ma garde ; « Je m'y vien esbattre et la garde

445 « Contre envieux et mesdisans. {( Je n'y vy venir puis dix ans, « Si matin, servant qu'Amours ait « Que toy ; mais tu viens à souhait. « Je congnoy bien ta voulenté ;

450 « Si verras cy plus de planté,

« Plus d'onneur et plus de largece,

DE MAT. IS

M De biens mondains et de richesce,

(c Dedens ce vergier à la ronde,

« Que n'ont tous les roys de ce monde, 455 « Quoyque tu as vett en cours

« Grans richesces en maintes cours.

M Or me dis de ceste devise

« Que tu portes, quant je l'avise,

« Par ta foy, dont elle te vient. » 460 a Ma dame, puis qu'il le couvient,

« Je le vous diray volontiers :

« Je Tay porté dix ans entiers,

« C'est ma vie, ainsi le veue :

« Je porte la couronne bleue, 465 « La couronne de loyauté, »

« N'as tu point fait de fausseté, » Dist Leece, « puis que l'empris,

« Tant qu'ayes fort esté souspris « De beaulté d'aultre que de celle 470 « Que ton cuer ayme et sert et celle a Comme ta dame et ta maistresse ? »

« Nenil » , dis je, « voir, car tristece « Que cuer emprent l'a achaté

« Tele que faire faulsseté, 475 « Tous jours la veult continuer

« Et soy de bon los desnuer ;

a Et aussi trop me mefferoie,

« Ne devant Amours n'oseroie

« Moy veïr ne lever les yeulx. 480 a Point n'ay faulssé, si mVït Dieux,

« La bêle qui m'a retenu,

« Et si m'est trop bien souvenu

« Comment Congnoissance en sa tente

a Me commanda mettre m'entente 485 0 A deux loyautés maintenir,

« Et que nul n'en doit mains tenir :

i6 LA COUR

tf L'une à son souverain seigneur, « Car il n'est loyauté greigneur ; « L'autre loyauté appertient

490 « Tenir à servant qui se tient

« Amoureux d'une et non de plus. « Et pour ce, Leesce, au surplus « Mon cueur tous jours leal sera, « Ne la dame ne faulssera,

495 « Car cueur qui tent à faulsser dames « N'est jamais honteux de nulz blâmes , « Et qui n'est honteux de faillir , « Sans deshonneur n'en peut saillir. « Face chascun à sa plaisance ,

500 « Mais tant tiens je de Congnoissance , « La bonne et belle que tant ains ; « Et bien la doy amer , car , ains « Qu'elle m'appellast pour m'aprendre , (( Ne me chaloit quel chemin prendre ,

505 « Mais son grant sens m'achemina « tousjours seùr chemin a. « Leece , bien l'avez veûe « Et avant que moy congneiie. » « C'est vray » , dist elle , « qui la croit ,

510 « Jamais à honneur ne recroit : « Elle est bien ma dame et m'amie « Et des mauvais est ennemie. « Mais de toy vueil encor oïr « Quelque chose pour s'esjoïr :

515 « Par ta foy , dy moy , se tu veulx , « S'a ton honneur dire le peus , « A combien demeure de cy « Celle dont tu attens mercy « Et en qui ta joye repose ? »

520 « Dame », dis je , « dire ne l'ose , « Ne je ne diroie jamais

DE MAY. il

« Au juste co qu'il y a , mais

« Puis qu'il vous plaist que vous en compte ,

« CiiKiuante lieues , à mon compte , 525 « Voire assez plus. Or regardez ,

« Suy je au jour de may bien gardez

« De veïr la belle semblance

« De celle plus ay de fiance?

« Or » , dist elle , « ayes pacience , 530 (( gist d'amoureux la science :

« En lieu de ce cfue ne la vois ,

« Tu orras huy la digne vois

(( D'Amours , que piega tu n'oïs ,

« Dont tous temps seras rcsjoïs. 535 « Tu en vaulras mieulx par espreuve ,

« Car qui riens ne quiert , riens ne trouve ,

« Et qui pour honneur s'aventure ,

« Souvent trouve bonne aventure.

« Tu es venu en ce pourpris ; 540 « Se je vueil , je te tien pour pris ,

« Car j'ay puissance de toy prendre ,

« Mais Amours m'en pourroit reprendre.

« Tu aras joyeuse prison ;

« Plus est cuer vray , plus le prise on. » 545 Et lors Leesce s'avança ,

Disant à moy : « Vien avant çà,

« Recongnois tu point ceste paire

« De gens qui sont de ce repaire ? »

Et ce disant mon cuer trembla , 550 Car soudainement me sembla

Que je veoie vis à vis

La semblance et le riant vis

De celle maint ma soustenanco.

Si perdis toute contenance 555 Et comme oubliez , quois et mus ,

Membre dessus moy je ne mus.

TOM. III. 2

18 LA COUR

Et Leesce commence à rire :

« Qu'as tu » , dist elle , « qu'est ce à dire î

« Tu rougis et pers ta manière ,

560 « Quant tu dois faire bonne chiere ; « Ne vois tu pas icy venir « Doulce Pensée el Souvenir ? « Se tu es huy avec nous trois , « Tu seras assez mal courtois

565 « S'il ne te souffist ; bien acertes , « Tu vois ensengnes bien apertes « Pour toy à ce bel jour déduire : « Douce Pensée te vient duire , a Regarde qu'elle te présente ,

570 « Car je croy bien que son présent te « Donra joie , veuilles ou non , « Et si ne t'en venra se non « Bonne aventure et bon eiir ; « De cela soies tout seiir. »

575 Et Doulce Pensée, à ce point, Me moustra en un tableau point La très doulce chiere et riant Dont Désir me va guerriant : C'est de ma dame toute bonne ,

580 Par qui j'ay trouvée la bonne

Qu'Amours assist pour son ensengne , Qui tous gracieux cuers ensengne D'onnourer dames toutes pars , Tant comme le monde est espars.

585 Mais elle estoit si proprement Faite que je ne sçay comment Onques créature pot faire Pointure de si propre affaire. Aussi y mist Amours la main,

590 Car nul entendement humain Onques ne fu tant eslevé

DE MAY. 19

Que d'Amours tel fait achevé.

Quant jo la vy , je tressailly

Et Souvenir avant sailly, 595 Qui regarda Doulce Pensée.

Lors Lecco s'est pourpenséo

Do moy dire : « Es tu à ton aise ,

« Vois tu cj riens qui te desplaise ?

« Es tu pas bien acompaignié ? 000 « T'ay je au jour d'uy bien enseignié

« De toy avec moy pourmener

(( Par ce lieu pour joie mener

« Qui n'a pareil ne n'ara ,

« Tant que le monde durera ? 605 « Se tu es de ta dame loing ,

« Au moins as tu à ton besoing,

0 A ce gracieux jour de may

« Jeus pour toy eslongier d'esmay.

a Loe Amours , tu y es tenu, GIO « Quant de toy lui est souvenu ;

« De sa puissance souveraine

« Onques seigneur ne souverain ne

M Fu si prest à ses gens aidier.

« Saroies tu mieulx souhaidier 015 « Que d'estre venu cy endroit ?

« Se tu es joyeux, tu as droit. »

Et lors tous trois les merciay

Et très humblement leur priay

Qu'il leur pleûst moy mener voir 620 Amours, pour plus de joyo avoir.

Et ad ce point vy Courtoisie,

Qui tant est amée et prisie,

Et vint en riant à Leece,

Puis li dist : « Belle seur, et est ce 025 « A tel jour qu'il est la manière

20 LA couu

« D'ainsi laissier la court planiere

« D'Amours, qui tant est riche et haulte ?

« Pensez vous faire tele faultc

a Qu'à tel jour vous en estrangier, 630 « Se ce n'est pour cest estran.uier

« Que je voy cy avecques vous ?

« Au fort, menons l'y entre nous ;

« Il l'a longuement servy,

« Amours, et bien tant desservy. » 635 Et à ce mot, sans plus parler,

Me prist, et pensâmes d'aler

Vers un lieu si plein de beaultez

Qu'on n'en trouveroit plus d'autelz ;

Si m'en tais ceste fois à tant, 640 Pour plus brief dire , non obstant,

Que il ne feroit plus bel estre,

Ce croy je, en paradis terrestre.

estoit richement tendue

Une tente sur l'erbe drue ; 645 Les cordes d'or de Cypre estoient,

Les chevilles qui les tenoient

Estoient toutes de fin or.

La tente valoit maint trésor.

Le comble estoit à or batu, 650 Tele richesce onques ne fu.

De grosses perles fu brodée

Et de pierrerie eslevée :

Balais, rubis, saphirs, topasses ;

Gros dyamans semés par places 655 Y estoient si richement,

Si bel et si menuement.

Que tout l'or qui est sous les cieulx.

Es cours et en tous autres lieux,

Ne toute l'autre pierrerie 660 De la mondaine seignourie.

I)K MAY.

N'estoient pas do toi valeur. Et puis resveilldo chalour Du bol cler soloil flamboyant Aloit par dessus ondoyant,

665 Telement quo, pour dire voir, A peine pooit oeil veoir Ne regarder pour la lumière. Puis furent de doulce manière Les gens d'Amours leens assis

670 Sur draps d'or larges et massis, Estendus desor les florettes, Ainsi comme par amourettes. Et quant à leurs habillemens Et à leurs riches vestemens

675 De divers draps plaisaument fais, Sur terre n'en a nulz si fais, Ne nulz si très riches d'assés. Jamais ne me feusse lassés De regarder si belles gens

680 Et leurs maintiens humbles et gens. Une chaiere y fu assise Que chascun sur toute autre prise, D'oeuvre si soubtilment ouvrée Et de richesce si parée

685 Que sa chaleur et sa beaulté Vault bien l'or d'une royaulté ; Et le dosseret do derrière Fu fait d'une tele manière Et d'un drap tant riche et si bel

690 Qu'onque depuis le temps Abel On ne vit drap de si riche oeuvre. Ore ou comble qui le chief coeuvre Avoit ung escarboucle en hault Et huit balais, dont chascun vault

695 Tant que dire sambleroit songe

21

22 LA COUR

Ou quelque couleur de mensonge, Et si diray je nonpourquant Qu'onque dossier no valu tant. Aussi n'est ce mie raison

700 Que si riche tente ou maison

Ait pape, empereur, roy, duc, conte, Que le seigneur dont je raconte : C'est Amours, qui par sa maistrie. Tous les seigneurs mondains maistrie.

705 II seignourist par dessus tous

Et met tous seigneurs au dessoubs. Quant cueur de seigneur veult sousprendre. Seigneur nul ne s'y viengne prendre ; Car dès qu'il a l'amer empris,

710 II n'est seigneur qui n'y feust pris, Tant soit fort, soubtil ou rusé. Et maint saige en ont abusé, Cuidans le veincre par puissance. Qu'il a veincus jusqu'à oultrance.

715 Et qui plus est. Amours aprent A bon cueur qui l'amer emprent. Plus de vertus, de sens, d'onneur Que nul, soit tant large donneur ; Tant est sa puissance eslevée

720 Et des vertueux approuvée.

Car cueur noble et de haulte emprise Son service adès sur tous prise, Dès qu'il donne à dame son cueur. Et sur tous il est doulz seigneur,

725 Si qu'il n'est homme, tant soit rude. Qu'il n'anoblisse en son estude Par vertus aprendre et congnoistre. Aux preux fait leur prouesce accroistre, Aux simples donne entendement,

730 Aux couars, soudain hardement.

DE HAT. S5

Aux parecftux esveil envoie Et les fait courageux en voie. Briefmont, il donne tant d'eûr Que qui Taime et sert soit seUr, 735 S'il y est à droit adreciez.

Qu'ils herra tous mortelz pechiés, Mauvaises gens et villains vices. Trop grans aises, trop grans délices Et toute laide renommée.

740 Soit doncques sa haultesse améo De tous cculx qui veulent valoir. Qui bon cueur ont et hault vouloir. Car se seigneurs donnent richesccs, Grans estas, terres, forteresses,

745 A leurs servans aucunement, Hz leur ostent en un moment Souvent par un mauvais raport : Ainsi pert on à coup le port on est venu pas à pas.

750 Amours ainsi ne le fait pas ;

Car dès qu'on entre en son service.

Il aprent à haïr tout vice.

Il donne richesces durables :

Ce sont vertus moult prouffitables,

755 Qui durent jusques à la mort ; Et jamais Amours ne s'amort A ester ce qu'il a donné ; Tant a ses dons bien ordonné Adès prouffite qui le sert,

760 Car à vrai servant il désert Son service eiireusement.

Ainsi qu'estoie plaisanment Regardant tout ce que dit ay ,

24

LA COLR

Courtoisie à part appcllay,

765 Lui priant que la compaignie Entour Amours accompaignie Me nommast, et chascun par non. « Tu n'en peus valoir se mieulx non », Dist elle. « A ce dextre costd

770 « Peus veïr Honneur, Lojaultcî. ))... « Vo court est de tous biens remplie, « Nul de vos gens au vent n'y plje ; « Tant sont bien condicionnés « Qu'à toute honneur se sont donnés.

775 « Et pour ce, qui veult parvenir « A valoir, il y fault venir ; « Et j'y suis venus, vo mercy, « Dont très humblement vous mercy « Quant vostre humilité tant deigne

780 « S'encliner qu'à vo court apreigne (( Ce que nul, tant sache comprendre, « Ne me saroit jamais aprendre. « Et pour ce, sire et puissant Dieu, « Deigniés moy aprendre en ce lieu

785 « Chose dont la grâce me viengne, « Qu'à ma dame de moy souviengne « A ce jour que j'en suy loingtains, « De s'amour ardamment attains. « Si voirement que je dy voir,

790 (( Vous plaise lui faire savoir « Et moy ottroyer ce bien là. »

Lors Amours doulcement parla, Disant : « Je t'ay bien entendu (( Et sçay à quoi tu as tendu, 795 « Et toy et ceulx qui se sont mis « En peine d'avoir noms d'amis ; « Et affin que tu l'apperçoives

Itl. MAY. 25

« Et qu'en servant no te déçoives,

« Je te raconteray briefment 800 « L'entrée et le commencement

« De tes amours, comment tu fis,

« Ta dame et toy, soies en fis,

« Et vueil qu'en ce dittier présent

« Par toy lui en soit fait présent 805 « Si tost que veoir le porras ;

« Point ne sera quant tu voulras,

« Mais ce sera briefment, espoir,

« Et tu dois vivre en tel espoir.

« Or entens cy ; c'est ung grant bien 810 « Pour toy, se tu le retiens bien.

« Tu offris pieça cuer et corps

« A celle dont tu fais recors

({ Et dont tu parles maintenant,

« Et la servis en maintenant 815 « Ta loyaulté, comme bien scay.

« Par quoy celëement pressay

« La belle et doulcc à toy amer

« Et toy son seul amy clamer.

« Joyeuse estoit vostre accointance, 820 « Sans deshonneur et sans vantance.

« Tous deux, tendans à bonne fin,

t Passiés temps liement, afiîn

« Que tousjours ton nom amendast,

« Et aussi qu'elle commandast 825 « Sur toy ce que mieulx luy plaisoit.

« Riens pour lors ne vous desplaisoit ;

« Vos deux cueurs n'avoient ensemble

« Que une pensée, ce me semble :

« Riches estiés de joyeux jours. 830 a Et en ces gracieux séjours,

« Que chascun de vous deux tendoit

96 LA COUR

« A moy craindre, et no contendoit

(( A décevoir aucunement,

u Fors à vivre amoureusement,

835 « Tu t'esloingnas ce temps durant « Un petit d'elle, en endurant « Maint celé mal, se le t'acorde, « Non pas qu'il y eûst discorde « Entre vous deux, ne faulte aucune.

840 « Or te fu contraire Fortune

« Par ta demeure ou négligence,

« Que, à dire vray, tu mespris en ce.

« Dont ta dame t'entroublia,

« Quoi qu'en ton cueur pou d'oubly a ;

845 « Mais jounece la conduisoit , « Et cuidier la seigneurissoit « Pour sa beaulté, qui fu requise « Des plus puissans et souvent quise, « Tant qu'un petit s'outrecuida.

850 (( Et alors constance wida

« De son cuer et changa proupos, « Tant que pourveïr je n'y pos a Lors pour toy, par la faulsse envie « D'aucuns qui sont encore en vie,

855 « Qui te grevèrent quoyement, « Blamans malicieusement « Ta loyaulté, ton bon vouloir, « Quant tu tendoies à valoir « Et quérir honneur par traveil,

860 « Dont en aucun cas me merveil. « Mais elle estoit si court tenue « Que toute sa mesavenue « Vint le plus par toy eslongier, « Et par un mauvais mensongier,

865 « Qui te fist maint mal en recuoy, « Quoi qu'il te rie et s'en taist cuoy.

1)1, MAV.

a Nonpourquant elle no t'a t'ait

0 Nesun faulx tour en dit n'en fait .

0 Ainçois t'a souvent regreté

870 « Basset , quant seulette a esté ;

« Et tu , d'aultro part , t'es complaint « Vers moy faisant maint celé plaint , (( ¥À en as maint péril eu , « Tant qu'assez bien l'ay congneû ,

875 a Dont je t'ay veû presque mort. « Mais quant un bon cueur a remort « De moy tousjours servir et craindre, « Et je l'os piteusement plaindre , (( S'il s'est leaument maintenu ,

880 « Je me suy trop envis tenu « De le secourir au besoing. « Et pour la longueur de ton soing , « Et que ta foy lui as gardée , « J'ai ta leauté regardée ,

885 « Et m'a pieu que tu venissos « elle estoit » et la veïsses , « En avril , il n'a pas gramment , « Sans blâme , et pour moustrer comment , « Quant je vueil mes gens secourir ,

890 0 Nul ne saroit si tost courir

« Que j'acours pour leur bicnvucillance « Et pour les ester de dueillance ; « Car j'ay soudainement enté {( En deux cuers une voulenté ,

895 « Et conforte en un seul moment

« Ceulx qui font mon commandement , « Si doulcement et à telo heure « Que je fay rire cueur qui pleure , « Et pour douleur et amertume

900 « Rens joye aux bons , c'est ma coustume. M Et tu vois bien , par esprouver ,

27

28 LA COUR

« Que quant cueur se veult bien prouvtr « Et me obéir sans clecevance, « Tout soudainement je l'avance.

905 « Se tu as longtemps atendu ,

« Pour ce qu'à bien faire as tendu , « As tu veû le bel accueil « De ta bêle et le doulx recueil « Qu'elle t'a fait de leal cueur ;

910 « J'y ai ouvré comme seigneur. « Elle n'a fait riens qui n'alïiere « Encontre ta manière fiere , (( Si ne te dois plus esbahir, « Ne jamais la belle haïr ,

915 « Puisqu'elle a gardé son honneur. « Et je qui suy large donneur , « Te donray , ung temps qui venra , « Le don qui sur tous te vaulra ; « Je le te promés et afferme ,

920 « Se tu te tiens leal et ferme « Et ton cueur ne se change point « De la servir bien et à point. « Et se tu as fait longue attente , « Si a ce esté tousjours m'entente

925 « De ton service remerir ,

« Pour plus ma puissance avenir. (( Et aussi je t'ay assené , « Aussi bien que nul qui soit , « A toute belle et bien aprise ,

930 « Tant que chascun lonneure et prise « Pour ses vertus , pour sa bonté , « Pour sa gracieuse beaulté , « Pour son bon sens, pour sa noblece , « Pour sa débonnaire simplece ,

935 « Pour sa jounesce belle et douce. « En tant qu'on trouve en elle tout ce

DE MAT. 29

(( Dont damo peut estre honnourée

« Et do tout bon cueur désirée ,

« Que te fault il domandor plus ? 940 « Quant je vueil ton bien au surplus ,

M Tu dois aussi lieiucnt vivre

« Que tous cculx dont on list par livre

« Firent onque, puis que je vueil

« Parler à toy d'amoureux vueil. 945 « Car sache de vray que je seulx

« Ay povoir par dessus tous cculx

« Qui seignourissent par la terre :

« Nul ne pourroit souifrir ma guerre,

« Quant de mon povoir vueil user. 950 « De ce ne doit nul abuser :

« Je maistrie les plus divers ,

« Et par esté et par yvers ;

« Je fay roy devenir servant ,

(( Quant il me plaist , en moy servant , 955 « Et fay les plus soubtils veiller,

« S'il me plaisoit les travciller

« Par ung de mes gens ou par deux;

« Nuls ne se pourroit garder d'culx ,

« Quant de par moy je les envoie , 960 « En forteresse, en champ n'en voie.

« Mais de tant que j'ay seignourie

« Qui ne pourroit estre amenrie,

« Et qu'après Dieu je puis sur tous ,

a Vueil je que tu soies plus doulx 965 « Et que tu ayes de vertu

« Plus que devant. Pour ce que tu

« Parles à moy de bouche ainsy,

« La cause est pour ce que j'ains sy

« La leaulté de tous bons cuers. 970 « Je vous rempliray de doulceurs ;

a Tant qu'à leaulté penserez ,

30 LA COUR

« Tous deux joyeusement serez ; « Mais dès que l'un de vous tendra ({ A faulsser , mal lui avendra ,

975 « Peine , angoisse et divers tourmens , « Car, moy , nulle fois je ne mens.

« Et, d'aultre part, de ce jour d'uy « Te souviengne bien je suy , « Et en tel estât que seras ,

980 « D'amer ta dame penseras , « Et elle toy , sans décevoir ; « Ainssi le vueil je percevoir. « Uamour de vous deux je conforme « A tousjours mais , sans plus long terme ;

985 « Et se vous faites mes commans , « Sachiez qu'onques leauls amans « N'orent bien à plus grant foison ; « soit ce qu'aucune fois on a Sent des maux qui ne s'entrevoit ,

990 « Mais tantost ma grâce y pourvoit. « Car quant un noble cuer se sent « Amé bien fort , il se consent « A endurer que l'eure viengne , « Si à point que blâme n aviengne

995 « A sa partie de le voir.

« Ce doit tout noble cuer savoir , « Et qui ne s'accorde à ce point , « Saches de vray qu'il n'ayme point. « Je congnois ton cuer et le sien ,

1000 « Et pour ce vueil je vostre bien ; « Je le te moustre clerement « Et plus que familièrement , « Quant je te tiens tant de parole. « Tu mettras par livre ou parolle

1005 « Ce que tu m'os cy commander ,

« Pour mes biens plus recommander ,

DE MAY. Si

« Et pour les bons faire meilleurs ,

« Et avoir sontemons greigneurs

« De parvenir & la croissance 1010 « De souveraine congnoissanco ,

« Et pour moustror aux orguilleux

« Qu'il n'est bien que d'estre amoureux ,

« Et qu onques homine n'ot hault los

« Sans moy servir , bien dire l'os ; 1015 « Car je suy le commencement

« De vaillance et d'avancement ,

« Et qui voudra prouece aquerre ,

« La manière à moy viengne querre.

« Qui veult belle vie mener 1020 « Devers moy se face amener ,

« Hante ma court , voye sai ge,

« Il devenra courtois et saige ,

« Suive mes gens , ayme leurs meurs ,

« Car ils sont de vertus ameurs. 1025 tt Et pour ce que tu es venu

« Icy , t'est grant bien advenu.

« Souviengne toy du jour de may ,

a A tousjours en ton cuer le may ;

« Car c'est la meilleure journée 1030 (( Qui pour toy soit onc ajournée ,

« Quant tu me vois cy face à face.

« Et affin que tout lié te face ,

a Saches que ta dame en ce jour

« Me voit huy en ce bel séjour , 1035 « Et toy devant moy proprement,

a Par ma puissance seulement ;

« Ainsy haulte que tu la vois ,

a Et si ot la belle ma voix

« Et ce que je t'ensengne et dis 1040 0 Pour ton prouffit en plaisans dis.

« Mais ne t'en outrecuide pas.

LA COUR

« Car tu feroics trop faulx pas , (( Se tu prcnoies quelque orgueil « En ce que tant humblement vueil

1045 « Parler à toy et deviser ;

« Pour ce te vueilles adviser.

(( Et ne fay pas ainsi que font

« Aucuns meschans , qui se deffont ,

« Quant les mondains seigneurs leur rient ,

1050 « Guidons, pour ce qu'en eulx se fient, « Estre plus grans qu'il ne souloient ; (( Car tel maleûreux foloient (( Par Torgueil qui les a souspris, « Tant qu'à la fin s'en voient pris,

1055 « Ou tant appressé de péril , « Que souvent sont mis en exil « Par chetive descongnoissance, « Et perdent corps , biens et puissance {( Par orgueil , qui ne peut laissier

lOGO (( Cuer vers humilité baissier.

« Mais tandis qu'en court seignourissent « Et que pluiseurs leur obéissent « Pour leur puissant gouvernement « Et qu'ils ont le commandement

10G5 « Dessus autres officiers ,

« Se lors estoient si pou fiers « Et tant parez d'umilité , « De congnoissance et de pité , « Qu'ilz deservissent estre amez ,

1070 « Point ne seroient diffamez

« Quand court faulra , qu'ilz seront hors ; « Car pou doubtez seront alors « Quant leur seigneur aront perdu ; « Hors de court seront esperdus

1075 « Ou , espoir , on n'en tenra compte, « Et feust ore le filz d'un conte.

DE MAY. 35

« Donques , qui vcult en court régner ,

a Telement s'y doit {gouverner

« Quo , quant court faulra , tant soit chiore, 1080 a Chascun lui face bonne chiere.

<( Tel homme de court congnoist bien

« Qu'en court il n'y a nul seur bien ,

« Fors qu'en paradis , court des cours ,

« est joye durable en cours. 1085 « Mais ôs mondaines cours souvent ,

« Promesses y volent au vent ;

« Vaine gloire y est grant maistresse

« Et Convoitise y est princesse ;

« Envie y enfelist les cueurs 1090 a Et les fait languir en douleurs,

({ soit ce que souvent advient

« Qu'en court maint homme à honneur vient,

« Quant il veult de vertus user ,

« Et se congnoist sans s'abuser, 1095 « Car de bonnes gens y ara

tt Es cours , tant que court durera.

0 Tu es de court dès ta joinesce ,

« Si t'en souviengne, et si ne cesse

« De toy faire amer tant que peus , 1100 « Se seurement y vivre veulx :

« Il n'est richesce qu'estre amé ,

« Et feust on ore roy clamé.

« Retien bien ce que je t'aprens ,

« Laisse la paille , le grain prens. 1105 « Telement , quant tu te verras

« En compagnies seras ,

« Se tu vois amoureux en plains ,

« Par fort amer de douleur plains

« Et qui se sentent en angoisses , 1110 « soit ce que ne les congnoisses ,

« Plaing leurs douleurs celéement TOM. ni. 3

34 LA COUR

« Sans les moquer aucunement ; « Et s'ilz te requièrent conseil « Parle à eulx , je le te conseil ,

1115 « Et nayes pas si grant oultraige « Que de penser en ton couraige « Quilz ne soyent dignes d'avoir « Autelz biens , en faisant devoir , « Comme toy , selon leurs dessertes.

1120 « Conseille les à bonnes certes , « S'ilz t'en prient courtoisement , « Se feras gracieusement « A l'onneur de moy et des dames. « Tant qu'ilz ne deservent nulz blasmes ,

1125 « Tu leur pourras donner, espoir, « Seùrté de joyeux espoir , « Ou leur oster ce qui leur nuit ; « Tes amis soient jour et nuit. « Mais , quelque bien ou quelque grâce

1130 « Qui te surviengne en quelque place , « Ne t'atens pas , se tu mesprens , « T'en excuser sur moy , mais prens « En gré, selon ce qu'aras fait, « Preste pugnicion du fait ,

1135 « Sans en blasmer autre que toy. « Pour tousjours le te ramentoy {( Et ne te fie aucunement « Fors qu'en tes œuvres seulement , « Car tout tel que tu te feras ,

1140 « En la fin tel te trouveras.

« Tu me tenroies pour plus nice « Que nul qui soit decy à Nice, « Se soubz moy , oultre ma defience , « Tu faisoies aucune offence

1145 c( Sans en penser estre pugny ; « Comme on treuve loy selon ny ,

DE MAY. 55

M Treuve on mauvais il se muce

« Tant soit mis en soubtile muce.

« Si no pense point , par flatter 1 1 50 « Ne par malice , à moy mattcr

« Ne moy abuser par tels fais ,

« Se tous jours loyalment ne fais ;

<c Car je voy cler , nen doubte mie ,

« Vérité est trop bien m'amie. 1155 « Et quant de moy te partiras ,

« Je ne sçay quelle part iras ;

« Mais que tu voises ne viengnes,

a Tous jours humblement te maintiengnes,

« Et pense en pompe mains valoir 1160 « Qu'ains que sceiisses mon vouloir

« Ne que tu t'osasses embatre

« En mon vergier pour toy esbatre.

« Ne fay mal sur ma seùrté ,

« Ce seroit ta maleiirté ; 1165 « Je te lairoie enlamerele

« Pugnir de ta faulsse querele.

« Ayes une dame sans plus

« Et soyes loyal au surplus ;

« Ta voulenté soit nette et vrayo ; 1170 « Adès à bien faire t'essaye ;

« Hante ma court sur toutes cours ;

« court ne seroit en decours ,

« S ainsi estoit pleine de grâces.

« Pour tant garde que tu ne faces 1 175 tt Chose qui face à reprouchier ,

« Ainçois pense de t'aprouchier

« Des cuers bien condicionnez

« Qui se sont à honneur donnez ,

(( Et dès que tu vois gentil homme 1180 « Joine et couvoiteux , fuy le comme

« Ennemy de toutes vertus \

36 LA COUR

« Se tu le suis , tu es perdus,

« Tu en devenroies chctif ,

« Lasche , couart et plein d'estrif.

1185 « D'autre part , fuy hardy menteur ,

« Homme triste et homme vanteur ,

« Et croy que vanteur par vaillance

« Craint à atendre cop de lance ,

« Car proèce ne luira

1190 « Sur vanteur , ainçois le fuira.

« D'aultre part, ne blasme dame ;

« Prenons qu'elle ait desservi blasme

« Par faulsser son amy féal ,

« Tais toi d'elle , n'en dy mal,

1195 « Les autres en diront assez,

« Tant que d'oïr seras lassez ;

« Sa faulsseté le deffera ,

« Si que debouttée sera

« Des bonnes , soyes ent seiir ;

1200 ({ Assez pert qui pert bon eiir ,

« Mais garde que tu ne l'acuses ,

« S'elle a faulssé , et ne l'excuses

« Point aussi , c'est laide manière,

« Quoy que c'est chose coustumiere

1205 « A ceulx qui sont mes ennemis ,

« Mais non mie à mes bons amis.

(( Encore te vueil je ad viser ,

(( Tandis qu'à moy peus deviser ,

« Quant tu verras luffres maintiens

1210 « En dames , loings d'elles te tiens ,

« Et croy qu'elles ont petit sens ;

« En les amer peu de bien sens ;

« Lesse les trouver leur pareil,

« Elles font chetif appareil

1215 « Pour elles ou temps ad venir ;

DE MAT. 57

« N'ayes plaisir d'avenir

« A leur grasce, car trop pou vault.

« Tout le plus etlreux y fault,

f Leur amour tant soit pou ne dure ; 1220 « Adôs à nouvele aventure

« Tire leur foie contenance.

« Pour tant ayes en sçuvenance

« Et ayes adès ferme cueur,

(( Net, franc, vray, tendant à valeur. 1225 « Atten Teur qui te venra

« Humblement, et bien t'en prenra ;

« Loe dames de beaulx maintiens ;

« Sur toutes , près d'elles te tiens ;

« Sers les toutes, et en ayme une. 1230 « N'ayes manière commune

« D'en prier pluseurs, garde t'en,

« Ainçois à servir une enten,

{( Et croy qu'à dames abuser

« Ou entendre à elles ruser, 1235 « Pour contendre à les décevoir,

« Vault on mains. Je di de ce voir,

(( Et communément il advient

« Que le faulx à la faulsse vient.

« Chascun cuide avoir coppé l'oe, 1240 « Puis font l'un à Tautre la moe

« En derrière, en veant de fait

« Que chascun d'eux a bien pou fait

(( Et encor moins d'eiir conquis.

« Onques teles gens je ne quis, 1245 a En ma court n'aront repaire,

« Mais leal à leal j'appaire ;

« S'a eulx ne tient, de mes biens ont

(( Si longuement que loyaulx sont.

« Et s'il advient que faulx joïsse, 1250 « leal ne s'en esbahisse.

58 LA COCR

« Car je lui garde, en lieu plus hault,

« Plus bêle dame et qui mieulx vault,

« Et aussi ce seroit pité

« Se de faulsse estoit hérité.

1255 « La faulsse au faulx, soit : c'est leur droit

« Qui sans cause fait faulte à dame,. « Faulx est de cuer, de corps et d'ame ; « Tous ceulx qui s y sont essayés

1260 « S'en sont trouvés en fin payés. « Pou advient que saige seigneur « En faulx homme mette son cueur, « Et s'il l'y met, il peut bien dire « Qu'en fin s'en trouvera plein dyre.

1265 « Mais quant dame est faulsse par soy, « Dès que sa faulsseté parçoy, « Je la lesse user de son art ; « Lors brulle son bon nom et art, (( Si qu'en maints lieux en court nouvele,

1270 '(( Tant soit noble, frisque et nouvelle. « Or te gouverne si à point « Que tu ne viengnes à ce point « De faulsseté : soyes leal « A ta dame, et à moy féal.

1275 « Je te pourroie dire assez

« Des exemples qui sont passez, « Mais tu n'aras pas mieulx, ce croy, « Que ceulx qui furent devant toy, « Ne pis aussy, selon tes oeuvres.

1280 « Pour tant de bien faire te coeuvres, « Et croy que soubtilz deceveurs « Sont en fin de maulx receveurs, « Mais trop tart sont au repentir. « Si ne te vueilles consentir

1285 « A hanter ceulx que tu scès faulx:, « Tu feroies trop de deifaulx. »

DE MAY.

Quant Amour m'ot doucement dit Co qu'avez en ce dit, Très humblement merciay,

1290 Et puis après lui suppliay

Que grasce eusse de lescripre. Alors il commença à rire, Disant : « Ne peus tu retenir « Ce que jay dit, par souvenir,

1295 « Ou à tout le mains la substance ? »

« Oïl », dis je, « mais j'ay doubtance, « Sire, que aucuns oultrecuidiez , « Qui les cueurs ont d'honneur vuidiez, « Ne me nyassent qu'ainsy soit.

1300 « Pour tant, sire, s'il vous plaisoit « A moy tele grâce ottroyer « Que cy me puisse esbanoyer « Ce moys durant, plaisant et doulx, « Adès aprenroie de vous

1305 « Quelque bien dont amenderoie « Ma vie, et vous demanderoie ((De jour en jour nouvele chose. » Lors me dist Amours : (( Je suppose (( Que tu as assez bon désir

1310 (( D'aprendre, et c'est bien mon plaisir « Qu'ainsi soit. Tu séjourneras (( Ce moys ici, et si feras (( Chascun jour balade nouvelle, (( En espérant oïr nouvelle

1315 (( De ta dapae, ains que le mois faille ; (( Ne doubte point qu'il ne te vaille (( Une fois, mais il fault avoir (( De la peine, qui veult savoir. (( Et aussi tu appelleras

1320 (( Ce dittier cy que parferas

(( La COURT DE MAY par mon commant.

40

LA COUR

« Après le porteras au mant

« De ta dame, quant lui plaira. »

« Sire » , dis je, « ainsi fait sera. »

1325 Lors Amours hucha Courtoisie Et Humilité la prisie. Et leur dist : « Menez le vous deux « Ou prayel onques n'ot dculx « Et joie croist et florist. »

1330 A ces mos Courtoisie prist Ma main senestre ; Humilité Prist la dextre d'autre costé ; Et me menèrent en un lieu Si plaisant, certes, qu'onque Dieu

1335 Sur terre n'en fist point d'autel ; Aussi n'est il homme mortel Qui m'en creûst. Si m'en tairay Et brief fors qu'un petit diray De la closure des rosiers

1340 Blans, vermaulx, joins à aiglentiers De toutes couleurs, violettes Et diversitez de fleurettes Dyasprées comme ensemure. Tant plaisamment que créature

1345 N'en saroit dire la beaulté, Ne des odeurs la vérité ; Car si très bon il y sentoit Qu'Amours mesmes s'y delittoit Comme en la nonpareille place

1350 Qui soit sur terre. Et à Dieu place Qu'en moy chascun an m'y revoie, Affin que tout joyeux me voie. Car es autres cours court envie Sur les g-rans qui y sont en vie

1355 Et sur les estas qui y sont.

Les gens d'Amour autrement font,

DE MAY. 41

Car ils s'entr'aymont tous ensemble :

Eùreux est qui les ressemble !

Mais es cours des mondains seigneurs, 1360 Ore y a joye, ore douleurs,

Ore du gouvernement plaintes ;

De teles cours en est il maintes.

Pleust à Dieu que s entr amassent

Les gens des cours, et no blâmassent 1365 L'un l'autre ne qu'en celle court ;

Mais que ce feust à terme court,

Je hanteroie court adonques

Plus Youlentiers que ne fis onques ;

Se cest usaige estoit en cours 1370 Je m'en iroie à court le cours.

Mais je feroie grant folie

Se moy trouvez en court si lie

Au jour de may comme j'estoie,

Se de tele court me partoie 1375 Pour court de seigneur quel que soit.

Et pour ce que tant me plaisoit

Celle court doulce et gracieuse.

De ses désirs joye eûreuse

Lui doint Dieux, qui gré m'en sara, 1380 Car bon cuer ne m'en harra. Entretant que je regardoie

Ce lieu tant bel et n'entendoie

Qu'à ce qu'Amours enseignié m ot.

Pour le retenir mot à mot, 1385 Humilité me dist alors :

« Vien te regarder au dehors

« De ce vergier ; par ce portai

« Couvert du plus riche métal

« Qui soit , car il est de fin or , 1390 « Je croy que tu verras encor

« Edifice de tel mistere

4!2

l,\ roi |{

« Quo si riche n'n jusqu'à Père. »

Et Courtoisie me redist :

« Je croy qu'onques ouvrier no fist

1395 « Telo oeuvre , au moins que veù ayes « Fort sera que ne t'en esmaycs. » Et lors regarda contremont , Et moy après , mais en ce mont Onques ne vy tele richesce,

1400 Ne maison de tele noblasce.

Certes on ne m'en croiroit point , Mais à le voir de point en point Mis plus de deux heures entières. Onques ne vy teles matières ,

1405 Teles façons ne telz ouvraiges , Tel comble ne telz fenestraiges. Si riche chose onques ne vit Homme puis le règne David ; Car sur pilers tous d'or massis

1410 Estoit le dit portail assis , Le comble d'or tout esmaillié De bleu , comme ardoise taillic , Rubis , saphirs aux quatre quarres , Les fenestres d'or , et les barres

1415 Teles qu'onques ne vy tel fait , Et jamais je n'aroie fait , Se deviser au lonc vouloie Sa beaulté. Et ainsi qu'aloie Regardant celé grant merveille ,

1420 Dont m'esmerveillay , et merveille Autant de fois comme j'y pense , fu prise tele despense Qu'en ce portail on employa , Se Dieu des cielz ne Tenvoia ,

1425 Car sur terre ne croy je mie Que la finance y soit demie ;

DE MAY.

Mais Amours peut tout seul avoir , Plus que tous seigneurs n'ont , davoir , Et peut assez plus qiie tant faire.

1430 Ainsi qu'ostoie en col affaire» En regardant dessus la porte Amours souvent se déporte . Vy ung tableau d'or plain de lettre , Si me vins droit au devant mettre

1435 Pour savoir ce qu'il contenoit. Courtoisie ma main tenoit Et me dist : « Lis hault pour oïr , « Si t'en deveras resjoïr. n Il y avoit escript ainsy :

1440 « Fuyés , fuyés , fuyés de cy , « Mesdisans , félons , envieux , « Hardis menteurs , faulx orguilleux , « Parjureurs , deceveurs de dames ! (( Mauvais estes de corps et d'ames.

1445 « Amours vous fait commandement « Que n'aprouchiés aucunement « Ce plaisant et vertueux lieu. « Ce vous deffent l'amoureux Dieu « Et vous en banist sans rappel

1450 « Sur peine d'y laissier la pel

« Ou de morir de mort honteuse. »

Ceste escripture gracieuse Estoit sur le tablel gravée , Dehors une chambre pavée ,

1455 Atachie à crampons d'or fin Qu'on le pooit lire , affin Qu'amans soient tous diligens De plus haïr mauvaises gens , Tous vicieux , plains de malice ,

1460 Tant soient de puissant office , En leur deffendant son hostel.

43

44

LA corR

Pour tant ne deserve los tel

Qui veut aux biens d'amours partir ,

Car sur pies l'en faulroit partir. 1465 Une rivière y ot courant ,

Dont l'eauve estoit tant odorant

Que qui son visaige en lavoit

Au matin , joyeux jour avoit ;

Si bon sentoit celle eaue digne 1470 Que c'estoit droite medicine

Pour enrichir amoureux cueur

De bon eiir et de doulceur.

Si en alaj laver ma face.

Courtoisie dist : « Preu te face , 1475 (( Car , quoi qu'en maints lieux viens et vas

« De tele eaue onques ne lavas ,

« Elle est doulce comme eaue rose ;

« Quiconques sa face en arrose ,

« Bonne aventure lui advient ; 1480 « Mais , qui que s'en lave , il cou vient

« Tenir vers Amours leaulté ,

« Puis qu'il lui a fait feaulté.

« soit ce que pluseurs rusez ,

« Qui leurs jours ont auques usez 1485 « A décevoir dames souvent ,

« Ne prisent Amours ne que vent ,

« Ne leaulté ne conscience ,

« Mais tant ont ils mains de science ,

« Car ce qu'ils ont trouvé , c'est paille : 1490 « Onques n'orent dame qui vaille ;

« Chascun d'eulx treuve sa chetive ,

« saige cueur de ce n'estrive ;

« Ils ne prisent femmes quelconques.

« Du Dieu d'Amours soient ils donques 1495 « Tous maudis parpetuelment ,

« Et des sains cieulx pareillement.

DE MAY. 45

« Car quant tieuls sont devenus vieuls ,

« Dame qui soit dessoubs les cioulz ,

« Tant face à prisier n'a loer , 1500 « Ne veulent pour bonne advouer ;

« Aussi n'ont ils trouvé que ordure ,

« Ne feront tant que monde dure. » Humilité lors m'appela ;

Après, Courtoisie parla 1505 Disant : « Cà, que t'est il advis ?

« Or me dis s'onques mais tu vis

« En France un aussi bel vergier ,

« Ne lieu si bel pour herbergier. »

« Nennil » , dis je , « n'en aultre marche 1510 « Non fîst homme nul , tant bien marche ,

« Tant ait aie par monde loing , « De ce ne doit homme avoir seing. « Pleiist à Dieu qu'en ce moys doulx « Feussent ici avecques nous 1515 « Tels vint chevaliers que congnoy a (Pour non congnoistre plus ennoy) , « Et aussi d'escuiers autant « Près du douls rossignol chantant. »

« Certes » , dist elle , « cy endroit 1520 « L'a long temps ordonné de droit

(( Amours par sa grâce commun ,

« Pour déduire ici un chascun

a De céens , sans autre homme ,

« S'il n'est bien condicionné, 1525 « Car d'homme orguilleux , quel qu'il soit ,

a N'a cure, s'il seignourissoit

« Toute la terre deçà mer ,

« Tant fait orguilleux à blâmer.

« Orgueil ordist la renommée , 1530 « Se non quant l'omme a teste armée :

« peut il bien estre orguilleux

48 LA COUR

« Par grant emprise et courageux ;

(( doit il cuidier tant valoir

« Que pour vaincre par hault valoir

1535 « Et courre sus tout au meilleur <( Ou plus redoubté batailleur , « Et tel orgueil est bien séant « A cueur d'amoureux bien veant. « Orgueil resert d'aultre manière,

1540 « Quant dame est orguilleuse et fierc , « Dès qu'on lui requiert villenie. a Qui tel orgueil blâme , je nie (( Qu'il soit mauvais, car bon le trouve; « Net cueur de dame. Honneur l'approuve.

1545 « Ces deux orgueils aucunement « Ont lieu selon mon sentement. « Ore tu as ici esté « A ce commencement d'esté , « Au jour de may , ce riche jour.

1550 « Tu y es en plaisant séjour , « Et si y peus aprendre tant « Qu'adès t'en sera mieulx. Pour tant « Retieng la doctrine d'Amours « Et des siens faisans cy demours ,

1555 « Pour les esperis resveillier ; « On ne s'y pourroit traveillier, « Car cuer de bonne voulenté, « Plus vit , plus est entalenté « D'aprendre que valent vertus.

15G0 « Maints chetifs cuers sont abatus , « Déserts , destruis par non aprendre. « Qui veult valoir , hault doit emprendre , « Et qui n'enprent à bonne entente , « Soit en pavillon ou en tente ,

1565 « En ville , en chastel , en manoir , « Sans mal eiir ne peut manoir

1)1. MA\.

« En fin , tant soubtilment emploie « Son malice ; car Dieu ne ployé « Point par dissimulacion ,

1570 (( Qu'il ne prengne pugnicion

« Des plus pervers qu'on trouveroit ; « Autrement honneur cesseroit , « Et bien faire ne vaulroit rien « A nul cueur de homme terrien.

1575 « Pour ce te dy que toute emprise « Qui n'est à juste cause prise « Et gouvernée leaument « Ne durera longuement, « Que tousjours la fin ne soit orde.

1580 « Ainsi en advient il, soit or de « Tous les puissans malicieux , « Puis quilz sont trouvez vicieux, « Tant ayent seignourie à main. « Homme nul n'a seiir demain

1585 « Que soudaine mort de son mors

« Ne l'ait , dès qu'il plaist à Dieu, mors.

« Or tu te dis estre amoureux,

« Si soyes donques vertueux.

« Fay bien tant que tu as espace ;

1590 « Vie est briefve , et brief temps se passe. « Mais plus seras acompaignié « Ceens , et tant mieulx ensengnié : « Chascun de bon conseil est plain, « Croy ce qu'il te diront à plain ,

1595 « Voire ceulx qui ont audience « En conseil , car ilz ont science « Approuvée par tout le monde « Et renommée nette et monde. » Après la seiire doctrine

1600 D'Umilité douce et bénigne , Je la merciay grandement

41

48 LA COUR

Du prouffitabic ensengnement Que dit m'avoit par sa Ijonté ; Car cllo m'avoit raconté

1005 Maint bien pour ma vie amender Et pour Amours reverender , Sa court , ses gens petis et grans , Tous desirans , prests et engrans De dire toute honneur et faire.

1(3 10 Tant plus me plaisoit mon affaire , Et plus assez me delittoie D'estre ou plaisant lieu j'estoie. Lors dis seulet : « Quel appareil , « En tous déduis le nonpareil I

1615 « Trouveraj je pour place eslire

« D'estre à requoj , faire et escripre « Les balades qu'Amours de bouche « M'a commandé ? Car trop me touche « Ce qu'il lui plaist , et sans delay

1620

« Moyennant l'aide de luy « Et sa grasce. » Dont lui supplj Qu'il m'aprengne à dire si bien Que ce soit exemple de bien ,

1625 Et que celle m'en sache gré

Qui de mon cueur scet le secré ; Car s'il lui plaist , je ne plain peine Ne traveil mon cuer se peine. Et pour tant qu'ay besoing d'aide ,

1630 Supplie à Amours qu'il m'aide, Car autrement je ne saroie Y avenir, et si n'aroie Sentement , s'il n estoit en chief , Pas tel que d'en venir à chief.

1635 Or soit à mon commencement Par sa grasce présentement.

I>K MAV. 49

Quant j'eus ainsi parlé seulet , Au doulz chant Je maint oiselet , Joingnant la rivière luisant ,

1640 Amours se va déduisant , Il estoit heure de midy, De boire et de mengier ne dy. Rien ne diray de ce moys , Mais Courtoisie m'appella ,

1645 Disant : « Ta chambre , tu jerras , « Est dessus , tu la verras ; « Demande ceens, bas et hault, « Tout plainement ce qu'il te fault ; « Liement on y entendra,

1650 « A autre qu'à toy ne tendra. (( Va tes balades commencier , « Il est heure de t'avancier ; « Nous te lairons seulet icy « Soubz cest abril , pour faire ainsi

1655 ({ Qu'il plaist à Amours que tu faces. Lors les merciay de leurs grâces , Et Honneur, tant comme je seus ; Si demouray endroit seulx , Tant riche et tant reconforté

1060 Que qui m'aroit ore aporté Quanque saroie souhaidier , Il ne me pourroit mie aidier Au centisme tant que faisoit Ce bien qui sur tous me plaisoit.

1665 Et se jamais ne joïssoie

De mes amours que je soye , Si m'a Amours tant honnouré Qu avecque luy ay demeuré Au moys sur tous riche de joye ,

1670 Et se tel bien ne me resjoyo , Je ne vail pas ne ne suy digne

TOM. III.

50 J.V COI K

Qu'à court joyeuse jamais disne. Mais à cela pas ne tenra , Car de ce moys me souvenra

1675 Si longuement que j'aray vie , Maugré ceulx qui en ont envie. Entretant que me pourmenoie Ainsi pensant , et me tenoie Riche sur tous quant à mon gré ,

1680 Tant soient mis en hault degré , Ung vallet vint qui m'aporta Ung drap d'argent et m'invita De seïr sus , disant : « Prenez « Place icy et vous ordenez

1685 « Comme il vous plaira, car j'ay charge « De par Amours, le dieu tant large, « Qu'à toute heure me commandez « Vos bons plaisirs, et demandez, « Vous Tarez en ceste maison ;

1690 « Il lui plaist et c'est bien raison. » Je ne me fis gueres prier, Ains lui di : « Frère et amy chier, « Je n'en ose faire refus, « Onques tant honnouré ne fus ;

1695 « Estendez le sur l'erbe vert, « J'escriprai icy à couvert « Soubz cest abril il fait quoy. » Ainsi m'assis seul à requoy, Non pas sur le drap, mais joingnant,

1700 l'erbe estoit souef poingnant ; Et fis humblement ma prière A Amours à très lie chiere, Sans penser à riens soubz la lune. Se non tant seulement à une,

1705 Qui seule me commandera Tant que ma vie durera.

lu: M\Y. 51

Ne sçay que les faulx en diront,

Mais en fin plus m'en priseront.

Combien que tout Iftur jugement 1710 Vault pou qui ce ne juge, ment,

Mais ilz faingnent par couverture.

Souvent encontre leur nature,

Ce que les leaulx ont sceû

Dus que monde fu congneû. 1715 Or prengnent tel nom qu'ilz aront

Des dames , tant ne saront

Qu'en fin ne soit vil leur malice

Et des bonnes réputé vice.

Je ne deiisse daignier dire 1720 Autant d'«ulx, pour moy garder d'yre.

Mais je l'ay dit pour ce qu'ilz sont

Dolens des biens qu'amoureux ont ;

Pourtant soient leurs compaignies

De toutes nobles gens banies, 1725 Tellement que de leur parler

On ne daigne jamais parler ;

Et les leaux soient hauciez

Es plus haulz lieux et avanciez ;

En fin venrons nous en ce point, 1730 Quoy qu*il tarde, on n'y faulra point. Et comme j*ay dit, sur l'erbette.

Parée de mainte fleurette,

Commençay en ceste manière

Ce jour ma balade première.

XX

CY COMMENCE LE LIVRE

DU

TRESOR AMOUREUX

DmSÉ EN .IIIJ. PARTIES DE LIGNES COUPLETES. ET EN CHASCUN

NOMBRE DES BALADES SONT .XlJ. RONDEAULX ENTEZ ENS

ES BALADES QUI s'eNSUIVENT, COMME DIVISIÉ EST EN

LA FIN DU PREMIER NOMBRE DES COUPLETES ET

COMMENCE AINSI :

'0^t<r

Contraint d'amoureuse pensée, En moy secrètement pensée. Par un gracieux jour de may, Pour mon cueur mettre hors d'esmaj, 5 Me levai assez matinet.

Quant je vi le jour cler et net , De Charenton je me parti,

TRÉSOR AMOUREUX. 55

Bon amour scet en quel parti,

Et m'en alay tout esbatant 10 Sur Marne, je cheminai tant

Que je vi de Beauté la tour,

La fondacion et l'atour

De tout lostel, qui est si gent

Qu'il est prisié de toute gent 15 Qui l'ont regardé et veii.

Tant est de beauté pourveii

Que de tous doit estre nommé

Beauté sans estre seurnommé,

Car il siet en si beau regart 20 Et si plaisant, se Dieux me gart.

Qu'on ne pourroit mieulx divisier,

Combien qu'on y peiist viser,

Pour avoir lieu délicieux.

En ce jour de may gracieux 25 Que je dy, estoit de rosée

L'erbette menue arrosée

Ou pré je m'alay embatre

Pour mon corps déduire et esbatre

A oïr les belles chançons, 30 Non pas musiquans, mais les sons

Des oyseaulx et la mélodie.

je mettoie m'estudie ;

Car tout le lieu retentissoit

De la noise qui en issoit 35 Tellement que, foi que doy my,

En les escoutant m'endormy.

Tant fu de plaisance ravis.

Comment Vautevr s*endort sur la rosée et entre en sa vision.

Mais en dormant me fu advis Que Beauté amont et aval

51 TRÉSOR

40 Devint un hault palais royal, Aussi bel et bien ordené Qu'onques homme de mere En veïst nul ne loing ne près. Car de haulz murs, et non de prés,

45 Me sembloit enclos tout autour. Des murs jusqu'au palais entour Quatre lieues povoit avoir ; Court et jardin, au dire voir, Y avoit plus de deux trais d'air

50 De lonc, et me sembloit le pair Du bois de Vinciennes encloz Dedens les murs haulz, et le clos Du palais d'aussi grant arroy Que pour logier le corps du roj,

55 Car il estoit longs, haulz et drois. Bien adreciez en tous endrois. De huit tours estoit soustenus, Ce me sembloit, et maintenus ; Entre les autres une tour

60 Y regarday, de tel atour Que tout le lieu resplendissoit De la beauté qui en issoit.

Et quant je l'eus bien ad visé Tout tel que je l'ay devisé,

65 II me sembla, se Dieux me gart. Que lors adreçay mon regart, Que ou jardin, qui estoit plain De fleurettes, ou tout à plain, Vi deux riches tantes tendues,

70 Très notablement entendues. La première estoit de velours De moult de diverses couleurs. En celle se seoit un roy Très puissant et de noble arroy ,

AMOtRRLX. S5

75 Emprès lui une dame belle, Qui ne lui ostoit pas rebelle. Devant leur tante un feu veoiô Qu'onques si grant veû n'avoie, Ce me sembla, ne si ospris.

80 La seconde tante de pris Assez plus noble me sambloit. Et si haulte qu elle assembloit Sa haulteur au ciel pur et fin. sont ange et séraphin.

85 Du veoir estoit grant delis,

Car plus blanche que fleur de Ijs Me sambloit, et estoit de soye. Mais tout ainsi que je pensoye A ceste belle vision,

90 II me vint en advision

Que je l'escrisoio en un livre Pour en avoir mieulx à délivre Remenissance ou retentive Par mémoire jmaginative,

95 Et disoie : Je fay cy vers.

Lesquels ne sont pas trop divers. Car ilz ne sont que de coupletes En fourme de lignes doubletes, Et les fay faisant mencion 100 De l'amoureuse intencion Que j'avoie quant me levay Celui jour et mes mains lavay. En disant, contraint de pensée Amoureuse en mon cueur pensée : 105 De tout ce qu'il m'est advenu Puis lors dont il m'est souvenu. Et qu'il m'advient et advenra, Bien m'en souvient et souvenra Se je puis, et selon mon sens

56 TRÉSOK

110 Et que j'en ay senty et sens Et sentiray, versifier En veuil vers, et vérifier A mon povoir. Et tout ainsi Que mon cueur estoit en soussi

115 Pour mieux venir à mon entente, En pensant à la haulte tante Qui estoit arrier et ensus De la première, et avoit sus Trois pommiaulz de fin or luisant,

120 En celle tante déduisant

Que je dy, y vi quatre dames Belles, bonnes de corps et dames.

Comment Congnoissance et Loyauté viennent à V auteur.

Dont les deux de ces quatre à my S'en vindrent, et dist : « Mon amy » ,

125 L'une des deux sans faire cris, « Dy nous que c'est que tu escris ({ Et pourquoi tu y mes ton temps. » Mais à ce que je sui sentans, Quant ses paroles entendi,

130 Tout en dormant lui respondi : « Dame, j'escri ce qui me semble « Que j'ay veu et voy ensemble « Et verray, pour mieulx en avoir « Mémoire. Je vous ay dit voir ;

135 « Chiere dame, par vo bonté « Et humble debonnaireté, « Dittes moy, s'il vous plaist, le vray « De ce que vous demanderay. « Qui estes vous entre vous deux?

140 « Vous me faites tout vergondeux « De la douleur que j'apparçoy

r

AMOUREUX. ^1

« En vostre maintien et conçoy ; - a S'il vous plaist , je saray les noms « D'entre vous deux, et les renoms 145 « Des deux dames que vous avez « Laissié ainsi que vous savez « (Ne sçay qu'elles sont devenues « Depuis que cy estes venues) , « Si me ferez grand amité. »

Comment Congnoissance devise à Vauieur la signification des deux tentes.

150 « Je t'en diray la vérité, »

Ce dist la dame , « or y entens , « Pour la fin à quoy tu contens. « De celle haulte et noble tante , « Qui jusques au pur ciel atante ,

155 « La blancheur puet signifier « Purté , pour ceulx purefier ({ Qui ont discrète intencioii « Envers Dieu par devocion ; a La haulteur nous monstre la vie

160 « il n'a orgueil ne envie ;

« C'est la tante qui les bons maine « Ou hault et glorieux domaine M Sans commencement el sans fin. « Et pour les trois pommiaulz d'or fin

165 « Dois entendre la Trinité , « Trois noms en une deïté , « D'une poissance et d'un vouloir. « Qui pour sa volonté vouloir... « Pour mes seurs et moy l'ordonna

170 « Dieux et puis il la nous donna.

u Nous sommes quatre scurs : l'ainsnée ,

TUKSUn

« C'est Raison , la bien doctrinée ; « Mon autre seur , c'est Souffisance » « Et nommée suis Congnoissanee ;

175 « Vecy Loyauté , la mainsnée , « Que par la main t'ay amenée , « Laquelle avec toy demourra ({ Ne jamais en toy ne mourra ; « Ainsi ne sommes nous que trois.

180 « Quant amours font les cuers destroig « Des plus amoureux , par penser « Ou par vray désir , se passer « Peuent et venir jusqu'à nous , « Pas ne les couvient à genoulz

185 « Crier qu'ils aient reconfort ,

« Car nous en faisons nostre effort « Et maint en avons secouru « Sitost qu'à nous sont acouru. « Pour ce te dis je le mestier

190 « Que faire savons , se mestier « En as ens ou temps à venir , « Que tu puisses à nous venir a Pour avoir aide et secours , <{ Et nous venrons à toy le cours. »

195 « Dame » , ce dis je à Congnoissanee , « Quant il vous plaist que congnoissanee « Aye de vous , vostre mercy , (( Et de ce qu'avez jusqu'à cy « Vostre belle seur amenée ,

200 « Qu'ains ne meffist à ame née, « Je vous suppli de cuer parfait « Que vueilliez entendre à mon fait » « Car j'ay en vous ferme fiance « Que toute la signifiance

205 « Aray de ce que cy endroit

« Ay y m et voy. » - « Tu as droit, »

AMOUREUX. «V

Ce dist Congnoissance la sage ,

t Amours to devoit uu passage

« Parmy son règne ; or y es tu , 210 a Sentant le plus de sa vertu,

« Car bien congnois que tu la sens

« A ton povoir et à ton sens ,

a Et de ce que tu ne pues pas

a Congnoistre , je t'en voeil le pas 215 er Plainement desclorre et ouvrir

et Et la vérité descouvrir ;

« Puis qu'en moj ton cuer se confie,

« Je te diray que signifie

« Ce que tu as veii et vois. 220 « Or entens justement ma voix.

Comment Congnoissance devise à la tire Vordenance du dieu Amours qui est en sa tante.

« Premiers te diray de ce roy

« Que tu vois en si noble arroy

a En celle tante de velours.

« Pour les sages et pour les leurs ,

225 a C'est Amours , qui se fait nommer

« Dieu d'amours et tant renommer ,

« Car partout congnoist on son nom,

« Tant a hault et noble renom.

« La dame de gente estature

230 a Qui siet emprôs lui , c'est Nature ,

« Qui l'a nourri comme sa mère »

« Sans estre sure ne amere.

« Emprès la tante de ce roy

H Et dieu d'amours, en beau conroy,

235 « Pues veoir sa gent assemblée ,

« Qui pour cause y est assemblée

60

tuksor

« Qu'Amours, ce liaultain roy , veult faire « Ordenance de noble affaire , a Telle que par lui le saras ,

210 « Quant en sa noble court seras. (( Du tout au devant de sa tente , « Tu y trouveras , à m'entente , « Le feu qui est si merveilleux « Qu'il adoulcist les orgueilleux ,

245 « Et les simples , taisans et coys (( Fait issir hors de leurs recoys ; « De ce fait je te certefie. « Et ce feu cy nous signifie « Le merveilleux et aspre fu

250 « Qui tousjours est, sera et fu « En cuer de créature humaine , « Puis qu'Amours l'a en son demaine. > « Et ceulz qui par bien ratisier « Le gardent de rapeticier ,

255 « Ce sont les vertus qu'Amours tient « En sa noble court et soustient , « Pour lui servir jusques en fin « De franc vouloir et de cuer tin. »

Ainsi Congnoissance la sage , 260 Par doulceur et non par haulsage, Des deux tentes me devisa , Et puis le palais advisa Et me dist : « Je t'acertefie « Que ce beau palais signifie 265 « Tout à plain et nous représente « Le temps de la vie présente « Et ceulz aussi qui ont vouloir « En tous estas de mieulz valoir « Et de monter en hault degré. 270 « Afin que tu m'en saches gré ,

1^

AMOUREUX. 61

« Do Beauté te vueil exposer

K Tout ce que j eu puis supposer ,

« Qui te sembloit l'ostel plaisant,

« Très gracieux et déduisant.

275 « Or est il palais devenu ; .

« Ainsi lui est il advenu

« Et advient pour le temps présent ,

« Qu'il fait à ceulx qui ont présent

a De tous les biens qu'on peut penser ,

280 « Car on ne pourroit compasser

« Son pareil ne si pourveû

« De toute beauté , ce veù

« Qu'en ce palais tu pues entendre ,

« Pour la fin à quoy tu veulz tendre ,

285 « La vie présente et le temps ,

« Car à ce que j'en sui sentans ,

« En ce palais sont entendu

(( Tous les biens on a tendu

« Et auxquels on tent et tendra,

290 « Qui justement y entendra

« Pour la congnoissance en avoir ,

« Ou en déduit ou en avoir.

« De tout ton fait , à lie cliiere ,

« Tu pues et dois ta dame chiere

295 « Entendre seûre et certainne

M Gardienne la plus haultainne

(( De ce palais et du trésor ,

« Ou quel elle tient en trésor

« Le précieux don de mercj ,

300 « Qui ton cuer a mis en mercy

« Et pour l'eure met et metra,

« Lors qu'Amours s'en entremetra.

« De ce trésor est tresoriere

« Grâce ; du tout ta dame cbiere

305 « Lui en a la cbarge donnée.

TRKSOU

<( De bonne heure fu elle n<5e, « Car sans Grâce n'est point le don « De mercy mis en habandon. « Grâce, pour faire leur devoir, 310 « Deux damoiselles doit avoir : « La plus habille, c'est Cremeur, « Et Honte, qui sont de cremeur. « A ce trésor a un huissier : H C'est Dangier, le fel adversier. »

Comment Congnoissance nomme à l'auteur les noms des gardes de la gardienne et du palais.

315 « Or te veuil je faire savoir,

« Pour monteplier ton savoir,

« Les noms de ceulz qui ont en garde

« La gardienne, prens y garde ;

« Et le palais aussi garder 320 « Doivent partout et regarder.

« De ce palais garde la porte

« Beau Maintien, à ce se déporte ;

« Paour en est concierge, voir,

« Qui moult bien en fait son devoir. 325 « La gardienne a fait sa guete

« De Diligence, qui la guete,

« Et est au plus hault de la tour

« elle prent et a l'atour

« Tel qu'il affiert à gardienne 330 « Qui n'est pas nommée dienne,

« C'est la tour elle se tient ;

« Tout ainsi qu'à elle appartient ,

« C'est la tour adrecie et faite

« De tous biens, à ton gré parfaite 335 « Et qui de beauté enlumine

« Ton petit cuer et examine.

AMouiuax.

« Autres sept tours de hault affaire « Y sont pour ce palais parfaire, « Ens esquelles ont leur retour

340 a Sept dames de moult noble atour ; « C'est assavoir : Bonté, Beauté, « Honneur, Manière, Humilité, « Atrempance, et puis Courtoisie, « La gracieuse et renvoisie,

345 « Est la septiesme de ce conte , « A ce que vérité raconte. « Pour la gardienne commises « Y sont ces sept dames et mises, « Pour faire à elle compaingnie.

350 « N*est elle bien accompaignie , « Pour elle et son trésor garder, « S'elle veult à ce regarder? « Ne me dois tu savoir bon gré, « Qui t ay de degré en degré

355 « Nommé les gardes du trésor, « Qui est plus cbier que de fin or, « Et de ceulz qui ont en leur garde « La gardienne? Et se regarde « Que qui garde Tun cbierement,

360 « Il garde l'autre francbement, « Palais et tout, au dire voir, tt Et se tu en veulz joie avoir, « Tous ces poins te convient sentir. « Se ton cuer se veult assentir

365 a A servir Amours et sa gent, « Il te fault estre diligent « De lui hanter par bon arroy, « Ens ou cas qu'il se nomme roy. « Se tu veulz aler à sa court,

370 « Vas le meilleur et le plus court « Chemin, et ne vas pas si près

65

64 TKKSOR

« De son feu qu'il t'en soit après « Pis en corps ne en conscience, (( Car ce ne seroit pas science. »

375 Et quant Congnoissance ainsi m'ot

Recordé et dit mot à mot

Ce que demandé lui avoie ,

Il me sembla , se Dieux me voie ,

Qu'en mon livre le mis , et dis 380 Grant mercy des fois plus de dix.

Et elle atant se departj

Et me laissa en tel party

Avecques sa seur Loyauté ,

Qui par sa debonnaireté 385 Me prist par la main , et alasmes ,

Elle et moy , nous regardasmes

Que ce noble roy assembla

Sa gent , à ce' qu'il nous sembla ,

Par manière de mandement , 390 Et leur fist un commandement

Que nul ne meïst contredit

A ce qu'il avoit fait et dit,

Et que chascun en feust d'acort,

Et je vous en feray recort. 395 Dist ce roy : « Traiez vous en çà ! n

Et puis tout ensi commença.

Comment Amours fait nouvelles ordonnances sur ses gens et dit

« Pour plus honnourer la journée (( Qui aujourd'ui est ajournée , « C'est le jour de may gracieux, 400 « Et pour tous loyaulz amoureux « Reconforter et esjoïr , « Et que nous voulons conjoir

AMOUREUX. 65

« Nous vous dirons tout nostre affaire. « Tout premiers avons voulu faire 405 « Hardement nostré connestable ,

« Car moult est seur et establo ;

« Pour nostre temps mieulz dispenser ,

« A nous faic Désir et Penser

(( Mareschaulz pour, tout nostre règne , 410 « Tenir en paix le temps qui règne ;

« Nostre grant chambellan. Déduit,

« Moult a le cuer sage et bien duit ;

« Franc Vouloir, grant maistre d'ostel ,

« Car nous n'en savons nul autel 415 « Ne de meilleur gouvernement ;

« Grant eschançon de Sentement,

« Et Souvenir , grant pennetier ,

« Qui moult est courtois et entier.

« Nostre chancellier , c'est Ottroy , 420 « Qui ne fait que par nostre ottroy ;

« Et nostre maistre des requestes,

« C'est Beau Parler , pour les enquestes

« Faire plus attrempéement ;

« Et s'avons fait sensiblement 425 « Bien Celer nostre secrétaire ,

« Car bien scet nostre secré taire.

« Espoir avons fait amiral ,

« Pour garder les nostres de mal

« Et de péril en haulte mer , 430 ({ Quant ilz y sont par bien amer.

« Nostre maistre d'arbalestriers ,

« C'est Doulz Regart , qui voulentiers

« Assiet bien justement son trait ,

« Soit hastivement ou à trait ; 435 « Et nostre chevalier d'amour,

« C'est Bon Renom , pour sa valour.

« Nous avons fait , sans varier ,

TOM. III. 5

68 tKKSOU

(( De Bon Avis grant escuier

« De nostre escuirie , pour tant

440 « Qu'il scet d'armes le couvenant ;

(( Et de tous les autres offices

« Qui sont à nostre estât propices ,

« A nostre grant maistre en avons

« Baillié la charge , et si voulons

445 « Qu'il en face autant que feriesmes ,

« Se plus faire nous en vouliesmes ;

(( De tout le seurplus à lui tient ,

« Car bien scet qu'à nous appartient. »

Le noble roy ainsi donna 450 Ses grâces et puis ordonna

Promptement , non pas à demain ,

Que chascun venist en sa main

Faire bon et loyal serment

D'entretenir seurement 455 Ce qu'il appartenoit à faire

A chascun selon son affaire.

Lors me sembla que de ses gens

Chascun fu preux et diligens

A faire serment de cuer fin 460 De lui servir jusques en fin.

Et quant j'eus tout bien advisé,

Ainsi que je l'ay devisé ,

Il me sembla, se Dieux me gart,

Qu'à moy s'adreça Doulz Regart ,

Commeoit Doulz Regarty le maistre des arhalestriers, vint à l'auteur pour parler à luy.

465 Le maistre des arbalestriers ; Et comme courtois et entiers, Me demande que je queroie.

i

AMOUREUX. 67

Et je lui dis que j'enqueroie

De Testât de ce haultain roy, 470 De lordenance et de l'arroy

De ses gens, pour la congnoissance

Avoir d'aucuns et l'acointance ,

Et que je vouloie servir

Ce puissant roy pour deservir 475 Sa bienvueillance en aucun cas.

« Je vueil estre vostre advocas, »

Dist Doulz Regart, « foy que vous doy. »

Lors me sembla que par le doy

Me prist, et au roy me mena, 480 Qui depuis mon cuer démena

Et mon corps à sa voulenté,

je m'estoie avoulenté.

Doulz Regart adont s'avança

Et dist au roy : « Entendez çâ,

Comment Douh Repart mena l'auteur à Amours , ce haultain roy.

485 « Sire, un serviteur vous amaine

« Qui veult estre de vo demaine

« Pour vous servir à son povoir

« A l'aide de bon Espoir. »

Et Amours tantost respondi, 490 Quant Doulz Regart ilentendi :

« Il nous soit le très bien venu,

« Car moult bien lui est advenu,

« Que c'est le premier qui s'avance

« De nostre nouvelle ordenance 495 « Enquérir en ce jour de may ;

« Et pour ce le retiens et may

(( En nostre service, à tel fin

« Qu'il nous serve jusques en fin

« Et qu'il soit de nostre couvant. »

6S TRÉSOR

500 « Franc roy, je vous ay en couvant, » Respondi je par bon ad vis, Si qu'en dormant me fu ad vis, « Que mon cuer du tout vous délivre ; « La sainte escripture du livre

505 « Que je tiens en soittesmoingnage. » Lors dist Amours : « Tel tesmoing ay je « Bien à grâce et en suis contons ; (( Puis que je voy que tu contens tt A escripre la vision

510 « Qui te vient en advision , (( Et que tu veulz mettrefier « Ton langage et versifier, « De tant t'en ayme mieulz et prise, « Afin que de toy soit emprise

515 « Ma voulenté à açomplir « Et mon service à raemplir ; « Mieulz t'en sera en aucun temps, ' « Tu le pues bien estre sentans. « En tesmoing de vous, Loyauté,

520 « Qui estes en vo royauté,

« Nous voulons que toutes nos gens « Soient partout courtois et gens « A nostre serviteur présent, « Qui de son cuer nous fait présent.

Comment loyauté parle à Espoir pottr l'aide de V auteur.

525 Et Loyauté adont parla

A Espoir , qui passoit par là. Et dist : « Espoir , s'a nostre roy « Pleust que par son bon arroy (( Vous nous tenissiés compaignie ,

530 « J'en fusse mieulz acompaignie. » Et Amours , de grant voulenté ,

AMOUREUX.

Respondi lors à Loyauté :

{( Loyauté , nous sommes d'acort

« Par vostre gracieux recort ,

535 « Qu'avec vous deux se tienne Espoir « Et qu'il face tout son povoir « De vous aidier, comme feront « Nos gens , ou ilz nous mefferont. » Et toutes ses gens respondirent

540 Humblement » quant ilz l'entendirent : « Très chiers sires , il sera fait « Amoureusement , sans meffait. » Lors me sembla qu'au roy haultain Fis hommage de cuer certain

Comment l'auteur fait serment à Amours, ce haultain roy.

545 Et serment que le serviroie Loiaument tant que je vivroie. Lors dist Amours : « En vérité, « Puis que tu aras Loyauté « Et bon Espoir sans toy partir

550 « De leur compaingnie , partir « Te feront à mes biens souvent , (( Mais qu'Espoir te tiengne couvent. « Et bon Espoir respondi : « Sire « En tous estas , je le désire ,

555 « Mais bien savez que je ne puis « Faire que mon povoir , et puis , « Quant vos serviteurs ont failli a A leurs ententes, assailli « Sui d'aucuns par si grant despit

560 « Qu'il leur semble que sans respit « J'ayc en ce cas mort desservie. « Mais cculz qui sont de bonne vie, « Toujours me veulent accuser

70 TRESOR

(( Et tous les autres excuser, 565 « Et se plaignent de moy si fort

« Qu'ilz languissent en desconfort ,

« Ce dient ilz , par mon default ;

« Mais vous savez bien qu'il s'en fault.

a Amours , mon seigneur et mon roy , 570 « Mettez en ce fait ci arroy, «

Dist Espoir, « je vous en suppli

« De cuer piteux et assoupli. »

Comment Amours, le haultain roy, respont à Sspoir.

({ Espoir , Espoir , beau doulz amis » ,

Ce dist Amours , « je vous ay mis 575 « Un nostre serviteur à main

« Que Congnoissance au cuer humain

« A introduit de vostre affaire

« Et de ce que vous povez faire ,

< Si que il ne se plaindra pas 580 « De vous, s'il trueve clos le pas

« Du trésor au don de mercy ,

« Quant il se partira de cy ;

« Bien le congnois , car de son temps

4 A esté nos vertus sentans. » 585 « Dis je vray ? » dist Amours à my,

« Dites ent le vray , mon amy. »

Comment Vauteur respont à Amou7'S, ce haultain roy.

Et je respondi : « Roy haultain , « Vous en savez bien le certain. » (( Ce fais mon » , dist Amours ; « tu as 590 « A la fois pour un six un as , « Et tu le prens en pacience , « Mais ce ne seroit pas science

AMOURKDX. 71

« Aussi de le faire autrement ;

u Congnoissance le sentement 595 « Par grant^ amitô t'en donna ,

« Quant Loyauté t'abandonna ,

« Sa suer , et fus si evireux

« Que du hault palais gracieux

« L'ordonnance te devisa , 600 « Tout ainsi qu'elle l'advisa ;

« Des nobles tours et du trésor,

« Que je prise plus que fln or,

a T'a nommées les gardes, mes

M Tu ne seès de quelz entremés 605 « La gardienne doit servir,

« Qui son bon gré veult desservir :

« Siques je le te vueil aprendre.

Adont me voult bon Amour prendre

Par la main, et puis me mena 610 Par le jardin et pourmena

Pour me monstrer les deïtés *

Précieuses et dignités

Qui par le jardin delitable

Estoient à tout délit able.

Comment Amours devise à l'auteur la manière de faire son livre.

615 Lors me dist Amours humblement :

« Regarde cy premièrement

« Le dieu des songes, Morpheiis ;

« En après vecj^ Orpheus,

« D'armonie et de mélodie 620 « Le souverain. Met t'estudie

(( A Morpheus tant aourer

(f Qu'en bien te veuille coulourer

« Ton songe et en fin advertir

a A toute honneur et convertir.

72 TRÉSOR

625 « A Orpheùs aussi feras « Révérence, car tu aras ({ De lui afaire en aucun temps : « C'est le premier qui fu sentans « D'armonie les divers sons, 630 « Non pas dont on fait les chançons. « En après vecy Rethorique, « Assés prochaine de Musique : « Rethorique fait virelais, « Balades, chans rojaus et lais ; 635 « A lui aourer te dois mettre

« Puis que tu te veulz entremettre « Un pou de son fait à ton sens « Et selon ce que tu le sens. « Aussi Musique musiquans 640 a Fait nuit et jour ses musiquans « Pour tous amoureux esjoïr. « Dont le dois tu bien conjoïr « Et aourer, beau doulz amis. « Le chemin en quoy je t'ai mis, 645 « C'est le lieu, aval et amont, « Qui les cueurs de joie semont ; « C'est le jardin qui maint arpent « De terre contient, et apent « De droit au Trésor amoureux 650 « il n'affiert nul remoureux, « Ains y sont gens pour tous déduis « Vouloir faire apris et bien duis ; « On y voit de tous instrumens « Faire pluseurs esbatemens 655 « Ables : danses, tresques, carolles, « Entremés de belles paroles ; « Et tout ce qui a corps humain « Affiert on d'uy à demain, « Se c'est chose c'on puist avoir

amouhkux. 73

Ô60 « Par grâce de moi ou d'avoir. « A briefz mos, c'est Je paradis « A coulz qui en fais et en dis « Sont en leurs fais délicieux, « Sans astre en rien malicieux.

665 « Car en tout, mais qu'il n'i ait vice, « Je vueil excuser le novice « Et le met en si bon atour « Qu il ne pense à nul vilain tour, a Ainsi est le lieu compassé

670 0 moy et toy avons passé.

« Vois tu bien ce parc hault et bas, « Il y a de moult beaulz esbas ; a Mainte beste douce et humaine « Y trueve on, et est du demaine

675 « Du Trésor amoureux, pour vray. « Une autre fois je te diray « Que ce parc puet signifier , « Tu t'en pues bien à moy fier. « En un destour , vers ce ruissel ,

680 « Tu y trouveras un leel

« Amoureux en grant desconfort ; « Je le te recommande fort « A mettre et tenir en la voie a Telle qu'il veult que je le voie.

685 « S'il t'en parole d'aventure , « Et se ce non , si t'aventure « A enquerre et à demander « Lequel il veult recommander ,, « Lequel , en toutes ses clameur? :

690 « Ou les fais d'armes , ou d'amours. « Et s'il veult d'amours disputer , « Se tu sens riens à reputer « En son fait , si en fay devoir ; « C'est mon gré , faces le de voir

74 TRÉSOR

695 « Par balades et autrement.

« Or te doy je dire comment

« La gardienne du Trésor

il Tu serviras loyaument ; or

({ Y entens , et de dire voir 700 « Maintenant feray mon devoir. »

Comment Amours , ce noble roy , dit à l'auteur la manière comment il se doit ordener.

« Il n'est homme , ne tant soit gens

« Ne en tous ses fais diligens ,

« Qui sans nous et nos gens venir

« Puist au Trésor ne advenir. 705 a Siques , pour ton fait avancier ,

a II te fault pener d'essaulcier

« Nous et ce Trésor amoureux ,

« Qui tant est chier et précieux.

« Si te diray que tu dois faire , 710 « Car, selon le cas et l'affaire »

« Bien affiert que je le te die.

« Mettre te fault ton estudie

« A faire un livre bel et gent

« Pour conforter toute no gent 715 « Et esjoïr quant ilz aront

« Aucun ennoi et qu ilz seront

« En tristesce et en desconfort

« Par Dangier et par son effort. « Premièrement tu dois entendre 720 « Que tous amans qui veulent tendre

« A nous servir pour mieulz valoir

« Par la vertu de franc vouloir,

« Chascun puet bien sa dame amer

« Et trésor amoureux nommer : 725 « Toutes sont trésor en ce cas ,

AMOUREUX. 75

« J*en veul estre leur advocas , « Tout ainsi qu'on dit qu'elles sont « Dames en amours et seront ; « A ce ne veul riens contredire.

730 « Mais à ce que tu m'orras dire M Présentement et deviser , « Il te couviont bien adviser « Et en tout garder de meifait. « Parmi ce que tu en as fait,

735 « Seize cens coupplettes feras « Et en quatre pars les mettras ; tt Ce sont quatre cens en chascune « Partie de rytme (?) commune, a Entre les quatre pars espasses

740 « Ara trois , se tu les compassés « Justement ; et en ta première « Espasse , par bonne manière , a Des balades y veuil avoir « Quarante quatre au dire voir ;

745 « Et en l'espasse du milieu ,

« Que pour quarante n'i ait lieu ; a Et en l'espasse derreniere « Autel nombre qu'en la première. « Des rondeaulz y veuil trente six ,

750 « Justement entez et assis ,

« Douze en chascun nombre des trois, a Afin qu'il ne soit trop estrois. « Douze balades esliras, « les douze rondeaulz liras

755 a Quant tu les y aras entez.

« Et si nous recommande en telz « Y ara, et ta dame aussi tt Pour qui tu es en grant soussi. tt Et pour faire en tout plus notable

760 « Ton livre , feras une table

76 TUliSOR

« Au commencement de chascun « Nombre de balades. Aucun « Amoureux t'en saront bon gré, « Selon le cas et le degré

765 a Qu'ilz ont ou aront à ma court» « loyauté habonde et court ; « Car pour eulx faire alegement « Feras, je te diray comment : « Les premières lignes prendras

770 « De tes balades, et mettras « Les refrains avec ; au dessus « Escriras le nombre. Au dessus a En seront plus tost, par ce point, « Pour y trouver bien et à point

775 « Ce de quoy ilz voulront tenir « Les propos et entretenir. »

Et quant Amours en tel parti M'ot introduit, il se parti Et me laissa par amité

780 Bon Espoir avec Loyauté. Et lors me sembla qu'en estant Je me levay et pensay tant A la très doulce vision Que j avoie eue en vision

785 Et avoie, et tant y pensay Que mot à mot la compassay Et tout ce qu'Amours m'avoit dit. Lors exploitay sans contredit Mon livre de grant voulcnté ;

790 Sur m'ame, au dessoubs de Beauté, Fis quatre cens couplés et puis Vous verres comment , se je puis ,- J'ai voulu mes balades faire De cinq tailles, en tel affaire

AMOUREUX. 77

795 Qu'après ceste table pleniere Vous y trouvères la première.

CY APRÈS s'ensuit LA TABLE DES COMMENCEMENTS ET REFRAINS DU PREMIER NOMBRE DE BALADES QUI EN CONTIENT QUARANTE ET QUATRE (l).

Cy commence la première balade du dit nombre gui oi contient quarante et quatre.

I

Pour exaucier la haulte et noble estrace, Es biens d'Amours, dont on ne puet joïr Que ce ne soit par sa bénigne grâce, Et aussi pour tous bons cuers esjoïr 5 Qui voulroient en honneur conjoïr

Les fais d'amours et d'armes noblement, Faire vueil par ces deux poins proprement De balades aucune quantité Pour y parler, selon mon sentement, 10 D'armes, d'amours et de moralité.

Or est ainsi que voulentiers trouvasse La manière de faire le plaisir Aux amoureux, et que je leur monstrasse En brief de ce qu'ilz voulroient oïr

(i) J'ai jagé qu'il n'y avait aucun intérêt à reproduire cette table, com- posée conformément aux prescriptions desvv. 769-772 (cp. vv. 16-30 de la première ballade) , et qui remplit 2 ip pages du manuscrit. Le premier numéro suffira pour en faire connaître l'agencement.

I. I Pour essaulciôr la haulte et noble estrace. ( D'armes, d'amours et de moralité.

n TRÉSOR

15 A leur propos et pour les y tenir.

Et pour tant j'ay chascun commencement Des balades mis ordenéement 0 les refrains , en rieule de clarté , Pour mieulz trouver et plus legierement

20 D'armes , d'amours et de moralité ;

Par manière de table qu'on ne passe Ce dont on veult aucune fois sentir , Car aus refrains puet on en peu d'espasse Trouver de ce qu'on veult entretenir

25 Pour les argus qui font à soustenir. Et pour ces cas, j'ay mis fiablement Nombre à chascun refrain, pour ablement Y adviser et pour la vérité Savoir de ce que mon petit cuer sent

30 D'armes , d'amours et de moralité.

II

Si pry Amours , par qui j'ay le penser Tel que des siens me tiens pour retenu , Que mon livre puisse si compasser Que de tous vrais amans soit soustenu, 5 Qui ont esté, sont et seront tenu De bon Amour louer en hault affaire ; Car en espoir l'ay comencié à faire Pour eulx tenir en notable degré. Or le me doint bon Amour si parfaire 10 Que toutes gens d'onneur m'en sachent gré.

A Congnoissance ois je recorder , Qui est de bon sentement pourveù , Quant il ne veult son vouloir accorder A faire riens que pour soi , qui veu

AHOl'RfitJÏ. . T9

15 Soit (le pluseurs , ce n*est pas entendu

Pour demonstrer à tous bon exemplaire.

Et pour ce vueil aucune chose extraire

De ce qu'Amours a en mon cuer enté ,

Que je puisse si bien dire et retraire 20 Que toutes gens d'onneur me sachent gré.

Et s'il advient qu'on me veulle acuser

De soustenir aucun divers argu ,

Je vous supply , veulliez moy excuser,

Vous qui estes de sens frès et agu 25 Plus que ne sui , car onques redargu

Ne me senti , ne ne sens , au contraire

De Raison , car je m aimme mieulz à traire

De sa part et aussi de Vérité,

En tout si bien à point parler ou taire 30 Que toutes gens d'onneur me sachent gré.

III

Bon amour m'a voulu aprendre , Par sa doulce introduction, Que bien puis nommer sans mesprendre Ma dame par comparaison 5 Trésor en baulte audicion , Si puissant que pour soustenir Vertueusement et tenir Le don de mercj précieux , Qui fait en honneur maintenir 10 Le noble Trésor amoureux ;

Duquel je puis le don attendre De mercy par condicion Y est en trésor de Testendre. Grâce en a la possession

80 TRÉSOU

15 Par certaine commission

Au gré d'Amours, qui de servir Pener me fait pour desservir Aucun bon gré , comme eiireux A mon povoir , sans asservir

20 Le noble Trésor amoureux.

Et pour mieulz savoir et entendre De mon fait la fondacion Et la fin à quoj je veul tendre , Vous feray declaracion

25 De toute mon intencion : Loyal Amour m'a fait sentir Que je me doy bien assentir A faire un livre gracieux Pour augmenter et conjoïr

30 Le noble Trésor amoureux.

IV

Pour ma dame plus lionnourer, Afin qu'Amours le me consente. D'elle vueil mon livre nommer Le TRESOR AMOUREUX, et seute Que bon Amour veult que je sente Qu'à vous, qui estes de sa gent Et de lui servir diligent, Veut ses biens donner et estendre, Ainsi que vous orrés briefment, 10 Mais qu'il vous y plaise à entendre.

Amours a voulu ordener De nouvel en sa riche tente, S'il vous plaist vostre cuer donner A dame d'onneur, sans atente, 15 Loyaument et en bonne entente.

AMOUREIX. S\

Il VOUS fora noble présent De ses biens ens ou temps présent Ou en futur ; veuillez atendre, Si sarés de quoy vraiement, 20 Mais qu'il vous y plaise à entendre.

Et si m'a voulu commander Amours, pour sa grâce excellente Plus haultement recommander, Qu'à tous vrais amans je l'augmente ,

25 Tout sans ce que de riens y mente , Et que s'aucun amant s'assent A demander que mon cuer sent D'amours, je lui doy de cuer tendre Respondre : « Vous orrés briefraent,

30 Mais qu'il vous y plaise à entendre. »

Or diray de la vision Qu'en ce gracieux jour de may Mon cuer ot en ad vision. Dont il m'a mis en grant esmay 5 Pour ma dame que tant amay Et ameray en toute honneur, Car par elle me mis et may Ou service de bon Amour.

La pensée et rintencion 10 Ymaginative que j'ay

Mueent en moy l'impression De ma dame, quant je visay A sa beauté et advisay Son bel et gracieux atour,

TOM. TII.

TRESOR

15 Pour qui je me tiens et tenray Ou service de bon Amour.

Car par ladministracion D'un amoureux désir pensay Comment j aray audicion 20 Vers ma dame, et lors compassay En mon cuer et consideray Que Loyauté m aprent le tour Comment je me gouverneray Ou service de bon Amour.

VI

Or est ainsi qu'on dist : « Qui sert Bon maistre, bon loyer attent », Et Amours, mieulz qu'on ne dessert, Par sa courtoisie consent 5 Que celui qui le sert, content Soit de lui, mais c'est assavoir De celui qui à lui se rent Par la vertu de franc vouloir.

Dont est il bien homme désert

10 Qui ne sert Amours loyaument ;

Autant vaudroit qu'en un désert

Demourast au liarle et au vent. Et par ce point j'ay en couvent A bon Amour , pour mieulz valoir , 15 Que je me rens de son couvent Par la vertu de franc vouloir.

Car en recoy ou en appert , Ou en futur ou en présent , Homme qui sert Amours ne pert

AMOUREUX. 83

20 Qu'il n'ait de lui quelque présent. Et puisque bon Amour consent Que je le serve en bon espoir , De grâce mon cuer s'i assent Par la vertu de franc vouloir.

VII

Ainsi m*a espoir soustenu Et me soustient que je soie , Et pluseurs fois m'a souvenu Et souvient de la bonté soie , 5 Car encor y pense et pensoie Le jour de may en vérité, Ainsi que le ruissel passe ie De la fontaine de Beauté.

Si tost que je fu venu, 10 Par espoir en mon cuer disoie Que bien m'en estoit advenu , Pour ce qu'en un destour ooie Un homme , que pas ne veoie , Qui disoit j'aroie santé , 15 Se mon cuer arrouser povoie De la fontaine de Beauté.

L'escuier à moi s apparu. Quant il vit que je l'ôscoutoie Et je lui demanday par 20 A son destour aler pourroie , Humblement m'enseigne la voie , En disant contraint de griété : Je pri Amours qu'il me doint joie De la fontaine de Beauté.

84 TRÉSOR

VIII

L'escuier bel et gracieux Me sembla et bien meurginé. Quant je le senti amoureux Et que j'eus bien imagint'* 5 Sa manière et sa contenance , Je congnui bien à sa semblance Et au maintien de sa couleur Qu'il avoit quelque souvenance Par la vertu de bon Amour.

10 Car il disoit : « Je suis de ceulz

« Qui ont esté de mère

« En amours le moins eureux

« Et tout le plus infortuné ,

« Par ce qu'il n'a point d'attrempance

15 « En mon mal , car ma dame france

« Me monteplie ma doulour

« Et me tient en telle ordenance

« Par la vertu de bon Amour. »

Quant je le vi si angoisseux ,

20 Si mat et si dosconforté , Sans lui dire parlers ojseux , Je lui priai par amité Et par gracieuse acointance Que j'eusse de lui congnoissancc

25 Et qu'entre nous deux sans demour Feïssons une aliance Par la vertu de bon Amour.

IX « Je sens bien )),, ce dist l'escuier ,

AMOUKKUX. bo

« Qu'il n'y a en vostre requeste Riens qui me face varier ; J'en suis d'acort, sans faire enqueste, 5 Qu'il vous fault ne que vous querez, Et à ce que vous requérez Je n'ay cause de le debatre, Si vous pri que vous advisez A quoy nous nous porrons esbatre. »

10 (( Si n'ay je pas grant desirier

De chanter ne de faire feste,

Car il me vint un désir hyer

Qui mon cuer tourmente et tempestc

Tant que j'en suis tous affolez, 15 Mais je sçay bien, se vous voulez

Mon ennoy estaindre et abatre,

Qu'aucune chose adviscrez

A quoy nous nous porrons esbatre. »

Je lui respondi sans songier :

20 « Vostre requeste n'est rubeste ;

« Dont, se j'en faisoie dangier,

« Vous me tenriés pour une beste.

« Parlons d'armes, se c'est vo grez,

« Ou d'amours et des haulz degrez

25 M les amoureux fait embatre,

a Et nous y trouverons assez

« A quoy nous nous porrons esbatre. »

(( Or ad visons, c'est assavoir», Dist l'escuier, « mon cher amy. Que vous esmouvez vo savoir Pour faire responses à my

86 IHKSOK

5 D'armes et d'amours justement De vostre propre sentement, Et pour mon cuer qui est malade Esjoïr, faisons liement Chascun de nous une balade. »

10 « Car" j ay mis paine à concevoir Et à sentir en quel parti Sont ceulz qu'Amours fait recevoir Ses biens et qui en sont parti Des plus riches habondamment,

15 Et d'armes aussi noblement, nul ne se doit monstrer fade. Et pour ce vous pri, faisons ent Chascun de nous une balade. »

« Chascun de nous, au dire voir, » 20 Ce respondi je, « en droit de li Doit plus vraj sentement avoir De son fait et qu'il a senti Qu'autre ne font. Vecy comment : Fait d'armes et d'amours souvent 25 Sont à l'un sur, à l'autre sade. Or face de ce qu'il en sent Chascun de nous une balade. »

XI

L'escuier dist : « J'en suis d'accort, Je la vois ainsi commencier. Qui veult faire juste recort D'armes et^d'amours, exaucier 5 Les doit, qui s'en veult avancier Et mettre en notable degré ; Siques pour sage homme et discré,

AMOUREUX. 87

Mon très chier amy gi'acieux. Vous tenray et en grant chierté, 10 Se vous estes vrais amoureux. »

« Et se vous ne Testes, c'est fort Que je me puisse en vous fier Ne descouvrir mon desconfort Pour mon las cuer clarefier,

15 Que je ne puis fortefier D'espoir, non à ma voulenté. Mais en cas de seiiretë, Je me tenrai pour eiireux D'avoir compagnie à mon gré,

20 Se vous estes vrais amoureux. »

« Car vous serez mon droit resort

je me porray ralier ,

Et si ne me ferés nul tort ;

A ce ne fault point varier , 25 Et si ne fault point essaier

Homme garni de loyauté.

Ayez en moy fiableté ,

Nous ne sommes cy que nous deux ,

Et me dites la vérité 30 Se Vous estes vrais amoureux. »

XII

« Trop seroie mal gracieux De vostre balade ingnorer Quant , se je suis vrais amoureux , Vous y plaist à moi demanaer. 5 Se vous y respons , sans mander , En ma balade, que veoir Poez à plain et concevoir

88 TRKSOR

Amours me fist ses commans , Que pas ne feroie devoir 10 Se je n'estoie vrais amans. »

« Mais si suis ; dont pour eûreux Me tiens d'avoir cuer et penser Mis en ce Trésor amoureux , Lequel ont voulu compasser

15 Dieu et Nature , pour passer De beauté le haultain miroir De tous autres , au dire voir ; Quant à sa beauté sui pensans , J'aroie en moj pou de savoir ,

20 Se je n estoie vrais amans. »

(( Veii qu'Amours si curieux A esté de moy doctriner Et que de ses gens les plus preux Me veult aidier et conforter ,

25 m'a il voulu présenter Et donner mon joieux espoir , Et quant Amours a tel vouloir Envers moy , avec les dormans Il me mettroit en nonchaloir ,

30 Se je n'estoie vrais amans. »

XIII

« Vous m'avez très bien respondu, Dist l'escuyer à mon propos, Et aussi vous ay je entendu Selon le cas t^ue je propos. 5 Or mettons nos cuers à repos En un cas que je>ous diray. Je vous sens loyal homme et vray,

AMOUKbUX. 89

Si vous pri que par aniité Me jurez , et jo vous jurray » 10 Foy , conipaingnio et loyauté. »

« Car j ay par pluseurs fois tendu

A un compaingnon par beaus mos

Faire , et qui si fust entendu

A Texaucement et au los 15 D'armes et d'amours. Dire l'os

Seûrement , car bien le sçay,

Que nous nous mettrons à Tassai

D'en faire balades planté ,

Car de ma part je vous tenray 20 Foy , compaingnie et loyauté. »

« Grandement sui à vous tenu , Se je ne veul estre forciez

De tous ceulz qui ont maintenu

Loyauté et qui sont enclos 25 Fermement en l'amoureux clos, »

Dis je à l'escuier , « car j'aray

En vous en qui me complaindray

Quant j'arai aucune griété ,

Siqu à tousjours vous porteray 30 Foy, compaignie et loyauté. »

XIV

« Puis que nous avons fait serment De loyauté entretenir

L'un à l'autre seiirement, Nous nous povons bien descouvrir », 5 Dist l'escuier. a Je vueil ouvrir A vous et descouvrir mon cuer. Pour vous remonstrer la douleur

90 TRÉSOR

Que j'endure pour bien amer Belle, bonne et plaine donneur, 10 Qui sur toutes fait à louer, m

« Douleur douleureuse et torment Me fault il pour elle souffrir, Quant gy pense parfaitement ; Que mon las cuer ne puet joïr

15 De riens qui le face esjoïr. Fors de penser à sa valeur, Qui est de si haulte valeur Qu'on la puet bien partout nommer Passe-rose, la belle fleur,

20 Qui sur toutes fait à louer. »

« Ainsi par penser proprement De sa belle beauté, désir Se met avec, qui asprement Vient mon poure cuer assaillir,

25 Si qu'il m'en fait tout tressaillir Et frémir, tant que la liqueur De mon cuer, en fourme de pleur, Sens jusques à mes yeulz monter En ymaginant la doulceur

30 Qui sur toutes fait à louer. »

XV

« Il me semble que vous n'avez Cause de vous plaindre si fort Que vous faites, car vous avez Et povez avoir reconfort, 5 Par la vertu d'espoir, au fort, Et aussi vous povez savoir, Car bien avez tant de savoir.

AMOUREUX. 91

Que vie d'amours substantive Puet bien un vraj amant avoir 10 Par pensée ymaginative. »

« Vous dites que quant vous pensez

A sa valeur, au noble port

De vo dame, que vous prenez

En ce fait plaisir et déport ; 15 Aussi faites vous au raport

Que vos yeulx vous font, quant veoir

Vous la povez, et concevoir

Sa belle beauté ; c'est con vive

Que vo cuer y puet recevoir 20 Par pensée ymaginative. »

« Se penser et désir sentez

Dedens vostre cuer en discort,

Prenez espoir et l'i entez

Par attrempance, qui d'acort 25 Les mettra, car par le recort

De tés deux, au dire le voir,

J'ayme de cuer, sans décevoir,

La plus belle à mon gré qui vive

Et aymeray en bon espoir 30 Par pensée ymaginative. »

XVI

« Par mon serment, vous savez bien ïaillier les grues en volant. Car vostre cuer n'est pas le mien : Vous l'avez lié, et moi dolent. 5 De ma dame m'alez parlant, Mais quant j'ay bien ymaginé Le conseil que m*avez donné ,

}):2 TRÉSOR

Trestout ne me vault pas au fort Le ris d'un enfant nouveau , 10 Se par elle nay reconfort. »

« Car en son gracieux maintien Qui tant est bel et avenant ; Ne «roj fors ce que j'en retien Par souvenir , qui en pensant

15 Se met de plus en plus avant En mon désir , qui attempré Ne puet estre , et si l'ay temprë En pleurs et en larmes si fort Que mi bon jour sont avespré ,

20 Se par elle n'ay reconfort. »

« Et si ne puis par le moyen D'attrempance ne tant ne quant Deslier mon cuer du lien De désir qui m'est guerriant.

25 Mais par un doulz regart riant , Enluminé de loyauté , Pourroit alegier ma griété » je ne voy aucun déport , Pour en dire la vérité ,

30 Se par elle n'ay reconfort. »

XVII

« Par elle ne povez avoir Reconfort en nulle manière , Qu'Amours n'en soit , au dire voir , Mouvement et cause première ; 5 Car Amours est noble baniere Pour tous vrais amans esprouver , Pour tous amans resvigurer

AMOUREUX. 93

Pour tous amans leurs faiz produire , Pour tous amans réconforter, 10 Et pour tous amans introduire. »

Dont devés vous d'umble vouloir Amours servir à lie cliie re Et tout le bon plaisir vouloir De vostre belle dame chiere.

15 Amours est sente droituriere Pour tous amans acheminer , Pour tous amans à droit garder , Pour tous amans en bien conduire , l^our tous amans amoderer ,

20 Et pour tous amans introduire. »

(( Et quant amours a tel povoir, De poissance vraie et entière , Vous puet donner , comme à son hoir , De tous ses biens parçon pleniere.

25 Amours est la vraie lumière Pour tous amans enluminer, Pour tous amans leurs maulx miner , Pour tous amans en bien déduire, Pour tous amans examiner

30 Et pour tous amans introduire. »

XVIII

0 Je croy qu'Amours en pension Vous a retenu , pour ses cas Plaidoier par commission ; Ainsi comme son advocas 5 Ou procureur , maistre Lucas , Parlez aussi bien des durtés , Des maulz et des adversités Qu'on puet en amours recevoir.

i)i TRÉSOR

Que des biens vous y en savez , 10 Se vous en voulez dire voir. »

« Vous me faites cy mencion

Que d'amours viennent touz soûlas

Pour prendre recreacion

Aux amans qu'il tient en ses las , 15 Et il me fait crier hélas ,

Las, dolens et desconfortez,

N'onques ne fu desconfort tels

Que j'ay, bien le povez savoir,

A ce que de mon fait sentez, 20 Se vous en voulez dire voir. »

« Dont me vient la condicion

Que j'ayme et on ne m'aime pas?

Dites m'ent vostre intencion.

Est ce Amours qui me clôt le pas 25 De joie et d'amoureux repas,

Ou c'est ma dame ? Vous mettez

En termes leurs biens, et m'ostez

Ce que deussiez ramentevoir

D'elle et d'Amours, que vous flatez, 30 Se vous en voulez dire voir. »

Cy se commence la première douzaine de rondiaus qui sont entés ens es lalades qui s'ensuivent-

XIX

« Mal du prestre dit on Qui blasme ses reliques A hault ou à bas ton ; Mal du prestre dit on. 5 Ainsi font 11 glouton,

i

AMOUREUX. 95

Car en parlers publiques Mal du prostré dit on Qui blasme ses reliques. »

« Mal du prestre dit on 10 Qui sert et a servi

Sans avoir guerredon Quant il l'a asservi ; Ains qu'il l'ait desservi, Trop est merancoliques, 15 Félon et estourdi.

Qui blasme ses reliques. »

M A hault ou à bas ton Deussiés crier aimi ! J'ay fait de mon cuer don, 20 Comme loyal ami. Par amours, et se di Qu'il n'est pas autentiques ; Je sui le clerc failli Qui blasme ses reliques. »

25 « Ainsi font li glouton

De rudesse endurcy,

S'on ne leur fait le don

Du trésor de mercy.

Vous faites tout ainsi , 30 Car en parlers publiques

Vous resemblez celi

Qui blasme ses reliques. »

XX

(c Vous le dites pour moy Je le puis bien savoir ;

96 TRKSOU

A ce que j'en conçoy, Vous le dites pour moj, 5 Qui d'Amours ne reçoj- Que paine, au dire voir ; Vous le dites pour mov, Je le puis bien savoir. »

« Vous le dites pour moy 10 Courcier et tourmenter, Las! et s'ay tant d'ennoy Que plus n'en puis porter; Au vray considérer, Vous n'avez nul vouloir 15 De moy reconforter. Je le puis bien savoir

« A ce que j'en conçoy, A vous oir parler De reliques. Pour quoy? 20 Moy deussiez escuser, Mais de moy accuser. Faites mieulz vo devoir En dit et en penser. Je le puis bien savoir,

25 Qui d'Amours ne reçoy Pour loyaument amer, Ne grâce ne ottroy Dont me puisse loer. Ne je n'i puis trouver

30 Que paine, au dire voir ; Sans riens adeviner, Je le puis bien savoir. »

AMOUREUX. 97

XXI

« Comment se doit on maintenir - En servant armes et amours. Son vcult loyauté soustenir? Comment se doit on maintenir, 5 Pour vérité entretenir? Dites qui en savés les tours. Comment se doit on maintenir En servant armes et amours? »

« Comment se doit on maintenir, 10 Qui se veult d'armes approchier

Et d'amours qui se veult tenir?

Il ne leur doit pas reprochier

Chose dont il les puist courcier,

Ains se doit vrais amans tousjours 15 Courtoisement humilier

En servant armes et amours. »

« S on veult loyauté soustenir En tous estas, sans varier, On doit en son cuer retenir, 20 Que, s'uns homs se veult aller, Il ne se puet plus fort lier Que par sa bouche ; en toutes cours Doit on loyal homme prisier En servant armes et amours. »

25 « Pour vérité entretenir ,

Vous désistes au comencier

Que , qui veult à honneur venir

D'armes et d'amours , exaucier

Les doit qui s'en veult avancier. 30 Dites . qui en savez les tours,

TOM. III.

TRKSOU

De quoy se puet on raieulz taidier En servant armes et amours ? »

XXII

« Quant je voy que je pers mon temps En bien et lojaument amer , Ne doy je bien estre dolens , Quant je voy que je pers mon temps ? 5 De ma dame ou d'Amours poissajis Piteusement me doy clamer , Quant je voy que je pers mon temps En bien et loyaument amer. »

« Quant je voy que je pers mon temps , 10 Sans estre d'Amours soustenus ,

Et si le sers com vrais amans ,

De grâce et de reconfort nus.

Et quant à ce point suis venus ,

Vous me deiissiez demander , 15 Pour quoy je me suis tant tenus

En bien et loyaument amer. »

a Ne doy je bien estre dolens , Quant vous estes si redargus Vers moy , que de parlers volans 20 Me servez , trenchans et agus , Et me dites en vos argus Que j'ay voulu Amours blasmer , Pour ce que je ne suis reçus En bien et loyaument amer ? »

25 w De ma dame ou d'Amours poissans Deusse bien estre secourus , Selon ce que j'en suis sentans. Autre blasme ne leur may sus ;

AMOtHELX. 99

Ne je ne sçtiy duquel le plus 30 Piteusement me doy clamer, Quant je ne treuve que refus En bien et loyaument amer. »

XXIII

a Se vous voulés aucune plainte faire Encontre Amours ne contre vostre dame , Prenez juge qui soit de noble afaire , Se vous voulez aucune plainte faire. 5 Advisez vous ; se vous faillez à traire , Qu en puet Amours ? Notez me ceste game , Se vous voulez aucune plainte faire Encontre Amours ne contre vostre dame. »

« Se vous voulez aucune plainte faire , 10 Sachiez avant lequel vous a plus fait

Ou veult faire d'ennoy et de contraire ,

Et de celui qui plus vous a meffait

A vostre advis , assaillez le de plait ,

Se vous sentez , en aucune partie , 15 Que droit aies du tout ou en partie.

Se que non, mais dites moy, par vostre ame.

Qui sera ce qui soit de vo partie

Encontre Amours ne contre vostre dame ? »

« Prenez juge qui soit de noble affaire , 20 Sage , courtois qui ait sentu le trait

Que bon Amour scet aux vrais amans traire

Par un soutil et gracieus attrait ,

Et lui dites vostre fait bien à trait.

Il vous dira que vous faites folie ; 25 Si qu'à ce point mettez vostre estudie ,

Et vous gardez de faillir à vostre ame;

100 IKKSOK

ne tenez fierté , quoy qu'on vous die , Encontre Amours ne contre vostre danie.

« Advisez vous ; se vous faillez à traire , 30 est la court juge s'entremet

De corriger Amours , qui veult complaire Au loyal cuerî Puis que du tout se met A lui servir , hommage luy promet Le vray amant , lors qu'avec lui s'alie. 35 Et quant amant par franc vouloir se lie , Qu'on puet Amours ? Notez me ceste game , Et ne prenez nulle merancolie Encontre Amours ne contre vostre dame. »

XXIV

« Il m'est advis que je feray que sage De bien servir jusques en finitive , Car de souffrir en amoureux servage , Il m'est avis que je feray que sage. 5 Veù que j'ay à Amours fait hommage D'intencion parfaite et conjointive , Il m'est advis que je feray que sage De bien servir jusques en finitive. »

« Il m'est advis que je feray que sage 10 En tous estas de croire vo doctrine ,

En tant qu'Amours fist de mes yeulx message, Qui à mon cuer apportèrent l'estrine De la beauté parfaite et entérine De ma dame que j'aime et ameray , 15 Ne jamais jour d'elle ne me plaindray. Non feray je d'Amours , tant que je vive, Mais par vostre conseil m'entremettray De bien servir jusques en finitive. »

AMOUHKtX. »^^

Car de soufTrir en amoureux servage 20 Mieulz en vaulray , ou cas qu'Amours domine Sur moy du tout , en faisant mon passage Par son règne , mon las coor examine , Et de son ray ardant il m'enlumine Tant que du tout à lui sui et seray , 25 Car maintenant me congnois et bien sçay Que droit ne puet avoir cil qui estrive A son seigneur ; pour tant me peneray De bien servir jusques en finitive. »

« Veti .que j'ay à Amours fait hommage 30 Par franc vouloir et par pensée fine , Garder me doit d'ennuy et de dommage , Comme celui qui trestous maulz affine. Et se mon cuer d'amoureux espoir fine Par sa bonté vers ma dame au cuer vray » 35 Tout mon vivant je l'en mercieray , D'intencion parfaite et conjointive , En espérant qu'aucune grâce aray De bien servir jusques en finitive. »

XXV

« Se vous estes â bon Amour d'acort , Vostre dame vous en sara bon gré , D'elle ferez bon et juste recort ; Se vous estes à bon Amour d'acort , 5 Gardez vous bien que plus n'y ait discort , Pour vous tenir en notable degré. Se vous estes A bon Amour d'acort , Vostre dame vous en sara bon gré. »

« Se vous estes à bon Amour d'acort . 10 Mieulz en vaulrez , et vous diray comment.

102

TIîKSOR

Se vous voulez faire juste rapport De vostre fait et vous ayds content P^ncontre Amours , qui à tous biens content , Visez à qui vous le ferés savoir, 15 Par complainte qui ait tant de savoir Et de povoir qu'il puist vostre griété Assouagier , et m'en dites le voir , Vostre dame vous en sara bon gré. »

« D'elle ferés bon et juste recort , 20 Se vous dites qu'elle en soit proprement En tous estas juge et partie au fort. Il est bien vray aussi pareillement, Se d'elle vous plaingniez aucunement , Pensez à qui vous vous yrés doloir 25 De vos douleurs , afin de mieulz valoir. Se de ce fait vous mettez ou decré De bon Amour , qui en a le povoir, Vostre dame vous en sara bon gré. »

« Gardés vous bien que plus n'y ait discort ; 80 Souviengne vous qu'on dit communément

Qu'on fait bien tant à la fois qu'on a tort

Et qu'on cueille telle verge souvent

De quoy on est batu amèrement.

Dont , s'il vous plaist à faire vo devoir , 35 Servez , cremez , amez en bon espoir ;

Pour vous tenir en notable degré ,

Aies tousjours honnourable vouloir ;

Vostre dame vous en sara bon gré. »

XXVI

« Mon compaignon courtois et scienteux, Se vous voulez estre bien mon amy , Parlons d'armes , des vaillans et des preux ,

AUOUREUX. 103

Mon compaignon courtois et scientoux ; 5 Que domando en françois gracieux Faire vous vueil ; respondez ent à my , Mon compaignon courtois et scienteux , Se vous voulez estre bien mon amy. »

« Mon compaignon courtois et scienteux, 10 Qui veult d'armes acquerre los et pris, Il doit hanter les plus aventureux Et qui plus sont de hardement espris , Qui le plus ont de fais d'armes apris Et qui plus ont voyagé oultre mer ; 15 Trestous telz fais devez vous enamer. Ne faites pas le sourt ne l'endormi , Quant vous orrez de fais d'armes parler , Se vous voulez estre bien mon amy. »

« Parlons d'armes, des vaillans et des preux 20 Qui ont esté bleciés ou mors ou pris

En batailles , ou si victorieux

Que par force d'armes leurs ennemis

Ont desconfis ou à finance mis.

A tous telz fais doit vostre cuer penser 25 Pour les meilleurs de prouesce passer

Et qui plus sont d'armes amennevy ;

Si ferez vous , au vray considérer ,

Se vous voulez estre bien mon amy. »

« Une demande en françois gracieux 30 Faire vous veul du fait qu'avons empris. Quant nous arons parlé d'armes tous deux Un petit plus , et nous arons repris Nostre propos amoureux , dont repris Ne soions , ains nous en veuille garder

104

TUKSOB

35 Amours , par qui uno demande à per Je vous feray. Respondcz ent à my Response qui face à recommander , Se vous voulez estre bien mon amy. »

XXVII

« Demandez moy , quant il vous plaist , Aucune courtoise demande ,

Laquelle me sera en prest ; Demandez moy , quant il vous plaist , 5 Et vous me trouverez tout prest , Car bon Amour le me commande. Demandez moy , quant il vous plaist , Aucune courtoise demande. »

« Demandez moy , quant il vous plaist, »

10 Ce dis à l'escuier mondain ,

« Pour mieulx savoir comment il m'est D'armes et d amours ; pour certain Je vous respondray tout à plain , De quoy que ce soit , vraiement ,

15 Selon mon propre sentement ; Loyauté ainsi le me mande. Siques faites moy humblement Aucune courtoise demande. »

« Laquelle vous sera en prest , 20 C'est à rendre d'uy à demain. »

Et l'escuier , sans point d'arrest , A ces mos me prist par la main Et me dist de cuer moult humain : «.Je me veul adviser comment 25 Je vous puisse notablement

De nostre emprise , qui est grande ,

AMOUREUX.

Faire bien gracieusement Aucune courtoise doniando.

« Et vous me trouverez tout prest 30 Comme loyal ami prochain » ,

Ce rcspondis je , « car il n'est Si bonne amour que de cuer sain Le bon ami doit soir et main Sentir ce que son ami sent , 35 S ay droit se mon coer s'i assent , Car bon Amour le me commande Et veult que vous face briefment Aucune courtoise demande, n

XXVIII

(( Lequel ameriés vous le mieulz Pour avoir plaisance à tousjours? Qui des deux vous meltroit à chieux? Lequel ameriés vous le mieulz?

5 A estre de cuer ententieux Ou en armes ou en amours ? Lequel ameriés vous le mieulz Pour avoir plaisance à tousjours î »

« Lequel ameriés vous le mieulz , »

10 Respondez ent sans advocas , A estre , ainsi vous aïst Dieux , Bien sages homs en tous estas, Ou bien eûreux en tous cas î C'est une demande de fait

15 il n'y a riens de meffait ; Ainsi qu'une chose a son cours , Auquel ariés vous mieulz vo hait Pour avoir plaisance à tousjours ?

m\

106

« Qui des doux vous mcttroit à chicux ? 20 Respondez ent ou hault ou bas ,

Voire se tant estes soutieux. »

« Encore ne m'avez vous pas , »

Ce respondi je , « clos le pas ;

Je vous y respondray à trait 25 Pour les poins mon cuer se trait :

Mieuls ameroie en toutes cours

Bon eiir que sens à souhait

Pour avoir plaisance à tousjours. »

« A estre de cuer ententieux 30 Pour vivre en joie et en soûlas

Avec les nobles et gentieux

Honnourables en tous esbas ,

Je vous demande , non à gas :

ameriés vous mieulz parfet 35 Et noble renom pur et net,

Ou en armes , ou en amours ?

Auquel mettriés vous vo signet

Pour avoir plaisance à tousjours ? j)

XXIX

« Vous m'avez demandé Auquel je me tenroie Pour mieulz estre à mon gré , Vous m'avez demandé , 5 Pour avoir à plenté Honneur , soûlas et joie , Vous m'avez demandé Auquel je me tenroie. »

« Vous m'avez demandé , 10 Si vous y respondray. Noble et recommandé

AMOUREUX.

Sont les fais . bien le sçay » D'armes , quant ils ont ray Donneur. Et que diroie 15 D'amours? Je viseroio Auquel je me tenroie. »

« Pour mieulz estre à mon gré Et vivre sans esmay En notable degré , 20 Les maulz trospasseray Et aus biens penseray Que trouver y pourroio , Et puis je vous diroie Auquel je me tenroie. »

25 « Pour avoir à plenté , Déduit , soulas et glay , J'ay en mon cuer planté Fais d'armes, dont j'aray , Si tost que je pourrav ,

30 Honneur , soulas et joie. Or savez vous de vray Auquel je me tenroie. »

XXX

« Vous m'avez respondu Bien et courtoisement , Vostre fait entendu ; Vous m'avez respondu, 5 Compassé et veù Ce que mon cuer en sent , Vous m'avez respondu Bien et courtoisement. »

107

108 TKÉSOR

« Vous m'avez respondu 10 Response belle et gente ,

Mais mon cuer a tendu Et tent à autre tente. Et s'il vous plaist la tente Savoir mon cuer tent , 15 J'en diray mon entente

Bien et courtoisement. »

tt Vostre fait entendu , Quant à l'eure présente , Aux armes s'est rendu 20 Vostre cuer et présente.

Et je me représente A vous dire comment Je sui en autre sente, Bien et courtoisement. »

25 « Compassé et veû

Qu'Amours dès ma j ou vente A mon cuer pourveû A la fin que je sente Son povoir et consente

30 Ce que mon cuer consent .

Quant il dist « à moy ren te » Bien et courtoisement. »

XXXI

« Mon compaingnon et bon amj Respondu m'avez à vo guise , Et aussi ay je , quant à my , Respondu tout à ma devise , 5 Mais toutes voies je m' ad vise

AMOtrREfX. 109

Qu'à bon eùr plus vous tenez Qu'à la science et maintenez Que vous en vaulriez miex. Mais quoy ? Ce ne me semble pas assez , 10 Se vous ne me dites pour quoy. »

« Sire.» par le corps saint Remy , Je vous en ayme miex et prise ,

Mais pas ne sui si endormi

Que j'aye ma response mise 15 En oubli , mais de vostre emprise

Vous estes en armes boutez

Et les fais d'amours reboutez,

Tant qu'en appert ne en recoy

De moy ne serez escusez , 20 Se vous ne me dites pour quoy. »

« Il est bien vray que je m'ottry Sers à prouesce et à franchise ,

Ne ne m'en feront detry

Fier orgueil , beubant ne vantise , 25 Ne cure n'ay de leur vantise.

Mais pourtant ne suis je pas telz

Que d'amours ne soie exemptez ;

Si que taisiez vous ent tout quoy ,

Ne jamais ne m'en reprenez , 30 Se vous ne me dites pour quoy. t

XXXII

Je n'ay pas sens pour vous reprendre , Advis , povoir ne volonté ,

Mieulz me vault garder de mesprendre ; Mais , pour dire la vérité ,

no TRÉSOR

6 J'ay mon cuer plus avolenté A bon eùr qu'à estrc sage Et (le ce fait me sauverai je A mon povoir en pluseurs cas , Car bon eûr fait le passage 10 En tous lieus et en tous estes. »

c Et pour le grant désir d aprendre Que j ay , par vostre humilité , Dites moy s'on puet bien emprendre Et furnir tout en loyauté :

15 Servir amours en grant chierté Et armes en haut vasselage Tout en un temps et d'un voyage. Pas n'aroit getté .ii. et as Cil qui en saroit bien l'usage

20 En tous lieus et en tous estas. »

« Et pour ce dis je , au vrai entendre. Selon ce qu*avez proposé , Se les fais à quoy je vueil tendre Ne vous sont clerement prouvé ,

25 Je vueil qu'il me soit reprouvé ; Car je me rends d'umble courage A bon Amour. Et encor a je Dit que Science ne vaut pas Tant que bon eûr , bien le sa ge ,

30 En tous lieus et en tous estas. »

XXXIII

f C'est bien dit , mais il nous convient Chascun mettre les fais en preuve ; Quant est à mov , bien me souvient

AMOUREUX. 141

Que j ay dit . et soje le preuve , 5 Je n'en doy pas avoir repreuve : J'ai servi Amours sans envie Et serviray toute ma vie Ne ma pensée , quoy qu'il viengne , Ne sera si asservie 10 Que d'Amours il ne me souviengne. »

« Car de loyal amour me vient Le désir qui veult que j'esmeuve Mon cuer à ce que , s'il advient Qu'un compaignon de noble espreuve

15 En temps raisonnable me treuve Et d'aucuns fais d'armes me prie Honnourables en la partie De prouesce qui nous soustiengne , Si ne l'en respondrai je mie

20 Que d'Amours il ne me souviengne. »

« Vecy comment Amours me tient , Qui ne m'est renarde ne leuve. En un seul propos me soutient Sans me donner pensée neuve ,

25 Et ce que Prouesce me reuve , Mon naturel vouloir l'ottrie , Mais aucunes fois m'en detrie Désir qui veult qu'o lui m'en tiengne. Si qu'il n'est heure ne demie

30 Que d'Amours il ne me souviengne.

XXXIV

0 Et quant Prouesce vous semont D'aler en estrange contrée , Voyager à val ou à mont ,

412 TRKSOK

Afin que de vous encontrée 5 Soit quelque aventure et oultrée

A vostre honneur c'est vostre espoir Se par bon eiir le povoir En avez toutes voies, sire , Esloingniez vous , pour ce vouloir , 10 Tout ce que vostre cuer désire ? »

« Et comment se feroit il dont Qu'amours soit fort enracinée Es cuers de ceulz qui ainsi vont ? S'elle y est bien à droit plantée ,

15 L'autre cause en est sousplantée Et affamée au dire voir, Qui veult bien faire son devoir D'un des deux n'a il assez tire , Se Dieux vous doint briefment avoir

20 Tout ce que vostre cuer désire ? »

« dites vous , et aussi font Ceulz qui ont pareille pensée : « Helas ! mon cuer en larmes font « Pour vostre beauté , belle née ,

25 « Ne j à n'aray bien la journée « Que je ne vous pourray veoir ». Et demain vous arez vouloir D'aler en Prusse ou en l'Empire ; Combien en pourra mieulx valoir

30 Tout ce que vostre cuer désire ? »

XXXV

« Se je ne fais ainsi que ceulz Qui font les voyage» loingtains , On dira que je suis preceux

AMOUREUX. i\:\

Et que point ne veul les haultains 5 Renoms d'armes , et (|ue prochains Me tiens des dames en tous temps Et que la paine sui doubtans. Telle voix me sera commune ; Dont me vault mieulx la clef des champs 10 En espoir de bonne fortune. »

« Car se j'en suis bien curieux.

Trouver pourray , j'en suis certains ,

Avec les plus aventureux ,

Preux et hardis à toutes mains , 15 Quelque bonne aventure. Au mains

Ne se feroit pas cela sans

Ce que mon cuer ne fust pensans

A ma chiere dame pour une

Grâce que je suis atendans 20 En espoir de bonne fortune. »

« Et se tant estoie eûreux

Qu'avec les nobles vrais compains

Fusse en une bataille ou deux ,

En rencontre ou en assault , ains 25 Que je feusse de mal attains ,

Au mortel péril attendans ,

Ma dame doit estre sentans

Que pour l'amour d'elle chascune

Heure de jour je sui vivans 30 En espoir de bonne fortune, n

XXXVI

«( Ne pourroit un homme çonquerre En nrmes loz , pris et honneur TOM. iri. o

\[A TRKSOR

Sans aler en estrange terre? Que quiert un homme de valeur 5 Mieulz qu'à son naturel seigneur Servir , cremir et foy porter , Ses gens et son pais garder Encontre tous ses ennemis ? A ces poins doit on regarder 10 Pour acquerre honneur et amis. »

« Et pour la vérité enquerre De ce fait cy , doit on de cuer Aler à Rome pour requerre Saint Pierre quant on l'a greingneur

15 A son huis ? Bien pert son labeur Qui ainsi fait ; c'est pour ouvrer De sacrefice et pour passer Vaine gloire et tous ses commis ; Mais ne doit nulz homs penser

20 Pour acquerre honneur et amis. »

« On ne doit pas aler en guerre , En péril de mort ne douleur , Pour l'amour de sa dame acquerre. Combien que vous amez la fleur

25 A vostre gré et la meilleur , Pour l'amour devés honnourer Toutes dames et eulz sauver Leurs bons los en fais et en dis ; vous devés vous esprouver

30 Pour acquerre honneur et amis. »

XXXVIl

« Les preux de la Table Reonde Et maint autre qui ont vescu

AMOUREUX. iiS

En alant cerchant par le inonde , Ont mainte bataille vaincu , 5 Mainte targe et maint fort escu Froissic en pièces pour Tamour De leurs dames et la valour D'armes aussi ; ou quel degrr Désir à estre en tel atour 10 Que ma dame m'en sache gré. »

« Car ceulz en qui proesse habonde Ont, de lonc temps a , maintenu Que des dames honneur redonde A tous nobles qui ont tenu

15 D'elles et qui ont soustenu Leurs querelles en fier estour. Or m'en doint Amours, qui j'aour. Tant de grâce par sa bonté Qu'en aucun temps voie le jour

20 Que ma dame m*en sache gré. m

« En tant que pour elle me fonde En espoir, qui m'a tant valu Et vault, il n'est engin ne fonde De quoi je craingne le salu,

25 De hache ne de brant moulu , Assault de porte ne de tour. Dont, se je puis entrer au tour D'aucuns biens fais, en vérité. Si sera ce en espoir d'onnour

30 Que ma dame m'en sache gré. »

XXXVIII

« Me tenez vous pour si enfant Que vous me cuidez faire entendre

H6 TRKSOR

Qu'une dame noble et poissant Et qui araera d'amour tendre 5 Son loyal amj, vueille tendre A ce qu'il voist A l'aventure En guerre de desconfiture, Et si lui ara en espasse Donnée, d'intention pure , 10 S'amour, son bon gré et sa grâce? »

« S'elle lui dist en sousriant :

Alez vous eut le soudant prendre.

Mon bel amy, haï avant !

Ame demourra pour aprendre 15 Qu'il se puist garder de mesprendre ;

Car qui s'esloingne, j'asseiire

Que d'amours pert la nourreture.

Puis qu'une dame dira : passe.

A celui met elle en fremure 20 S'amour, son bon gré et sa grâce. »

0 Aussi n'est il prestre vivant Qui puist juste service rendre A deux autelz en un tenant. Dont qui veult servir sans offendre

25 Amours, il lui puet bien deffendre A servir autrui par droiture ; Mais qui prent le service en cure De bonne Amour , qui est tout passe. Envers sa dame luy procure

30 S'amour, son bon gré et sa grâce. »

XXXIX

« Dites vous dont qu'on ne ponrroit Bien servir tout en un tompore

AMOt'REL'X. 117

Amies et amours, qui voulroit?

M Sire, je croy que non. Encore 5 Dist on que cil n'est pas à li

Qui sert, et vous avez servi

Et servez Amours le paisible ;

Or ad visez, je vous en pri.

S'il vous semble qu'il soit possible. »

10 i Oïl bien, se partout estoit Loyauté. On treuve en l'ystoirc Que, quant uns nobles homs amoit, 11 en avoit plus de victoire ; Encore pourroit il estre ainsi

15 Et que mon renom croistroit si Que ma dame en seroit sensible A mon bien ; dites, mon amy. S'il vous semble qu'il soit possible . »

« Tout considéré bien à droit, 20 Selonc mon sens et ma mémoire,

Se j'ai tort, vous n'avez pas droit. Posons que bonne Amour restore Aucuns biens qui sont en oubly, Onques tant ne lui abelly 25 Désir loingtain que le visible ; Notez me ce point que je dy. S'il vous semble qu'il soit possible. >

XL

« Encor vous dirai je plus fort : Vrais amans à sa dame donne Par amours cuer, corps, et au fort Tout quanqu'il a lui abandonne. 5 Lors joïst sa dame du sien.

118

TKKSOK

Qui fu, mais il n'y a mais rien Dont il puist faire bonne chlore , Que ce ne soit par le moyen D'Amours et do sa dame chicro. »

10 « Et quant Amours fait son ettbrt De possesser d'une personne, est le chastel ne le fort Qui le tenroit à tel ensonne, Ainsi m'aïst saint Julien?

15 Qu'Amours fait rompre le lien De foy, de sens et de manière. Pour ce se tient amant ou gien D'Amours et de sa dame chiere. »

« Vous semble il dont que j'aie tort ?

20 Quant amans ayme belle et bonne, Il ne doit pas, sans son acorf, Esloingnier la certainne bonne De leurs amours, et si sçay bien Qu'on ne prise pas le maintien

25 De celui qui se trait arrière, Pour perdre le cothidien, D'Amoui's et de sa dame chiere. »

XLI

« Mais n'entendes pas que je die Que s'uns homs ayme loyaument, Qu'il ne mette bien s'estudie En armes ; et vecy comment. 5 On ne voit empereur ne roy. Duc ne conte de noble arroy. Ce puet on bien partout prouTer , Qui fasse guerre ne defroy Pour les vrais amans esprouver, »

AMOlftEtX. 119

10 « Mais pour congnoistre la lignie Des nobles, anciennement S'assembla une compaignie Qui establirent noblement En soûlas et en esbanoy,

15 La noble jouste et le tournov, Et aussi puet on bien penser Que tout ce fu lait sans ennoy Pour les vrais amans esprouver. »

« Au tournoy doit esti'e prisie

20 Chevalerie haultement ; A la jouste, est brisie Mainte lance, par sentement De fine amour , qui en recoy Point ceulz qui s en taisent tout coy

25 Si qu'on puet bien considérer Que ce fu et est, je le croy , Pour les vrais amans esprouver.

XLII

« Pour les dames solacier Furent li tournoy ordené Et pour les nobles essaier Qui estoient nouvel armé 5 En espérance d'estre amé. En tesmoing de ceulz qui liront Ces balades ; en vérité, J'acorde ce qu'ilz en diront. »

a Lors veoit on au tournoicr 10 Les preux espris de loyauté ; veoit on, pour avoier Tous amoureux, à grant plenté

1-20

TUESUR

Dames et la llour de beautt'. Au recoi't do tous oeulz qui ont 15 En amours leur temps dispensé, J'acorde ce qu'ilz en diront, n

« Il semble, qui vous ul piaidier, Que vous aies tout conquesté Et tout ne vaille un denier 20 Ce que j'ay dit et proposé, Mais mon fait sera bien prouvé Par ceulz qui ont fait et feront Nobles fais d'armes ; de bon gré J'acorde ce qu'ilz en diront, »

XLIII

« Quant il en sera heure et temps Et que nous arons à loisir, Chascun de ce qu'il est sentans, Parlé tout à nostre plaisir. 5 Et pour ce veul je revenir A nostre propos pour savoir, De nous deux ses fais soustenir Qui mieulz en fera son devoir. »

« Vous avez dit qu'uns vrais amans 10 Ne se puet aus armes tenir Et d'amours les nobles commans Tout à un temps entretenir, Mais je veul dire et maintenir Que si fait, et du mettre en voir 15 Nos querelles est à oïr

Qui mieulz en fera son devoir. »

AMOIIRKUX. 121

« Et cil qui sera si poissans De sentement qu'il puist venir A mettre en voir son propos sans 20 Y Voloir le tort conjoïr. Se deveroit bien csjoïr ; Et pour ce dy d'umble voloir Que de ses amours puist joïr Qui mieulz en fera son devoir. »

XLIV

tt Vous dites bien, or y parra Qui mieulz s'i sara esprouver, Car bien croy qu'on en parlera Ailleurs que cj ; si qu'à prouver

5 Ce que j'aj dit me fault penser, Combien que pas ne soie telz Que j'aye, au vrai considérer, Povoir de servir à tous grés. »

a Et mon petit cuer y mettra 10 Diligence pour affonser

Ce qu'il en sent et sentira

Sans la vérité esconser ;

Et se j'y mesprens, escuser

Me veuillez qui estes discrés, 15 Car bien voulroie avoir au cler

Povoir de servir à tous grés. »

« Je vous on croy bien, mais il n'a Homme deçà ne delà mer

Qui peiist finer de cela 20 Que je vous oys ci deviser , Mais au plus près doit on user. Car de bonne heure seroit nez

122

TKESOR

Cil qui àroit en bien amer Povoir de servir à tous grez. %

Cy aprèf s'ensuit la deusiesme partie de lignes conylettes de ce livre.

« Et pour monstrer selon mon sens

Et mon advis ce que j'en sens ,

Par couplettes essaieray

Comment advenir y sarai ; 805 Or ne vous traiez pas ensus

De moy. Vous m'avez cy dessus

Demandé auquel je me tien

Plus parfaitement et soustien,

Armes ou amours , pour venir 810 A mon plus joieux souvenir.

Et bien sçay que je respondi,

Quant vostre demande entendi ;

Et pour ma response tenir

En vertu, et pour soustenir 815 Mon propos, vous ne povez pas

Refremer ne clorre le pas

A mon cuer qu'il ne puist penser

A ce il veult dispenser

Son temps et il s'est donné 820 Franchement et habandonné.

Aussi ne povez vous entendre,

Ne pour haster ne pour attendre,

De ma dame la voulenté.

Ne leur elle a avoulenté 825 Ne son désir ne sa pensée

En lui secrètement pensée.

Espoir sommes nous d'un couraige

Et d un vouloir, et encor ai je

Créance que son cuer s'assent 830 A sentir ce que le mien sent

AMOURKtX. VU

Quant à sentemeut honnourable,

A prouesse et à honneur able,

Commos les dames do jadis

Amoient en fais et en dis 835 De leurs amis le bon renom ;

Car lors ilz avoient le nom

D'ostro preux et de grant emprise,

Par bien et par honneur emprise.

Elles l'amoient de ouer fin, 840 De commencement jusqu'en fin,

Sans penser à autre retour

Par amours ne par autre tour,

Et prenoient plaisant déport.

Quant on leur en faisoit raport 845 Que tant avoient honneur quise

Qu'à tousjours l'avoient conquise.

Lors creoit dame son amy

Et disoit en son cuer : « A my

a Ne voulroit mon amy mefiaire, 850 (( Néant plus qu'à lui voulroie faire ; «

Et un amant d'amour pareille

Tout ainsi avoit sa pareille.

Lors estoient amours certaines ;

Quoyque les personnes loingtaines 855 Fussent l'un de l'autre , penser

Devons que désir et penser

Les faisoit à un port venir

Par la vertu de souvenir.

Par ce port que je di, entendre 860 Puis loyauté , dolent tendre

Vrais amans et eulz esjoïr

En espoir, à fin de joïr

De la grâce bon cuer s'attent

Qui à toute loyauté tent. 865 Et par ces poins je puis bien dire,

124

TKESOK

Ne arny qui le vcult contredire, Que pour le bon^grë desservir De ma chiere dame, servir Pourroie bien tout à un temps

870 x\rmes et amours, et sent ans Que ma dame m'en seûst gré Et que pour s amour au degré Donneur j'ay tendu et veul tendre Et en espoir sa grâce attendre.

875 Et se je povoie conquerre

Par bon fait d'armes ou acquerre Honneur , avenir , los et pris , Ou cas que je l'aroie empris Par ma dame , au dire le voir ,

880 Elle en devroit la grâce avoir. Aussi l'aroit elle de my , Comme elle a mon cuer sans demy. soit ce qu'on voist au tournoy , Si n'est ce que par esbanoy ;

885 Aussi sont joustes et bouhours. sont ces dames sur ces tours. Qui congnoissent bien voirement Lequel fait honnorablement. Combien qu'à la fois il adviengne ,

890 Mais non gueres , qu'il j mesviengne A un homme qui s'i esbat Quant hardiement s'i embat , Mais toutesvoies ce n'est pas Proesse pour clorre le pas

895 De grant péril ne d'aventure à la fois on s'adventure. Mais plus y est la paine apporte , Mais qu'on en puist issir sans perte D'onneur ne de membre casser ,

900 On peut legierement penser

AMOUREUX. lâS

Que tant plus est noble l'emprise ,

Puis qu'elle est de bon cuer emprise.

Et aussi vous povez savoir ,

Qui bien avez tant de savoir , 905 Que je ne pourroie durer

Ne les grans douleurs endurer

Qu'il fault en la guerre souffrir ,

Puis qu'on s'i yeult du tout offrir ,

Se ce n'estoit le bon espoir 910 Que j'ay , qui me donne povoir

D'endurer la pluie et le vent

je suis logiez bien souvent ;

A la fois au harle et au chaut ,

Mais de tout ce il ne me chaut , 915 Car j'endure bien telz travaulx ,

Et m'en vois par mons et par vauix

Cerchant la j ouste ou la rencontre

Qu'à la fois durement j'encontre.

Mais quant j'en puis eschaper sains , 920 J'en mercie Dieu et ses sains

Et suis si joyaus en couraige

Qu'on ne peut mieulx ; mais encore aj je

Plus de plaisance et de soulas

Quant je puis tenir en mes las 925 Prisonnier qui soit de la main

Preu et vaillant ; de cuer humain

Ly sui plus qu'à un autre voir ,

Poure de los , riche d'avoir ,

Et me semble , à droit regarder , 930 Qu'en tous eslas me doy garder

De lui faire tort ne injure ,

Souverainement quant il jure

Dieu et sa foy qu'il se rent pris

Mon prisonnier ; et s'ay apris 935 Que ne depuis je ne lui fay

156 TRKSOR

Courtoisie , je me meffay , Car gentillesse à droit requiert Que cil ait grâce qui la quiert Puisqu'il scet d'armes le mestier ,

940 Ce veii qu'il en ait mestier

Et qu'il soit homme qui le vaille. Et quant ainsi mon corps travaille Pour ma dame de noblo affaire , Chose ne doy penser ne faire

945 Que je ne l'aie en vision Par amoureuse vision. Traveil ! hélas , et qu'ay je dit ! Amours à ce fait contredit , Qui mes douleurs me mue en joie

950 Et me met en désir que j'oie Parler d'une bataille à jour Nommé , afin que sans séjour G'y puisse aller faire devoir Et quant g'j sui , sachiés de voir

955 Que je n'y pourroie durer

Ne les grans travailz endurer , Se n'estoit amours, qui en porte Une partie et me déporte Mon poure cuer, en souvenir

9G0 Et en vray espoir de venir désir mon cuer avoie : C'est en lieu d'onneur , je voie La très doulce physonomie De ma chiere dame et amie ,

965 Son maintien et son noble port je prens plaisir et déport , Qui mon cuer en vie soustient Et qui en loyauté me tient. Pour ce que je croy fermement

970 Qu'il n'a dessoubz le firmament

AMOURELiX. 427

Dame qui mieulz soit en la sente De lojauttj, ne qui la sente Si parfaitement qu'elle fait. Dont le dois je de cuer parfait

975 Servir , cremir et honnourer De cuer entier et aourer , Comme celle qui a en garde , Quant parfaitement y regarde , Mon bien , ma santé et ma vie.

980 Tant est de tous biens assouvie Et de vertus , qu'il m'est advis Qu'en la beauté de son cler vis Par manière d'impression Prent mon cuer sa réfection.

985 Toutes les fois qu'il m'en souvient , Adonc un franc vouloir me vient De faire en armes assës plus Que je ne puis , mais au seurplus , Quant je ne puis mon cuer emplir

990 De son désir et acomplir Ce il a tendu et tent , Je suppli Amours , qui entent Tout mon fait , que par son vouloir

995 La voulenté et le plaisir

De ma dame et tout le désir. Si vrayement que je ne sçay Riens uns homs puist à essay Mettre son corps que n'y meïsse

1000 Le mien , A fin que je seuïsse Qu'elle m'en sceûst aucun gré , Pour moy tenir ens ou degré De sa grâce. Se bon Amour Vouloit tant oïr ma clameur

1005 Que j'y fusse et que son amy

1 2S TRÉSOR

Vray me voulsist nommer , à m v Ne se pourroit homs comparer Qui soit vivans , non , pour parer Son cuer de joie et de soûlas

1010 Si bien que je feroie. Helas !

Las ! qu'ay je dit ! Il puet sembler Qu'Amours ait voulu assembler. Ou veulle, nos .ij. cuers au port D'onneur , de joie et de déport ;

1015 Mais je n'en suis pas en la sente, S'il ne plaist Amours qu'elle sente Ma loyauté comme j'espoir Qu'elle le sente par espoir Et par sa debonnaireté ,

1020 Par franchise et par loyauté ,

Qui tousjours lui font compaingnie. Et quant elle est accompaignie De telz vertus , ce sera fort Se par elle n'ay reconfort ,

1025 Veù qu'elle sache mon fait

Et que je Tay de cuer parfait Amée en fine loyauté, Et ayme autant quant j ay esté Ou sui en estrange contrée

1030 Aussi bien que quant encontrée

Est de moy tous les jours non pas Tout à mon plaisir, car le pas M'a enclos Dangier le divers Plus que ne diroie en dix vers ;

1035 Et veû aussi qu'elle sente

Pitié, tant que son cuer s'assente A sentir que ce que senty Ay en cuer et assenty Me sui, a esté pour le nom,

1040 Et est, de son noble renom

AMOl'HKUX. 1:20

Et la valour de sa bonté Et do sa parfaite beauté, Dont j'ai l'iinaginacion En mon cuer par impression

1045 Si omprainte, au dire voir ,

Que s'elle eu veult faire devoir, Elle doit croire fermement Qu'il n'a dessoubz le firmament Dame plus lojaument amée,

1050 Tant soit de haulte renommée. Or ymaginez en vo cuer. Sans contrefaire le moqueur, Et considérez tous les poins Desquelz je suis férus et poins

1055 Et que je suis en cuer sentans,

S'un vrai amant pourroit son temps Bien et loyaument dispenser En fait, en dit et en penser. Et tout à un temps, ou mestier

1060 D'armes et d'amours. Se mestier Lui estoit, par son franc vouloir Qui lui fesist les deux vouloir. Ne pourroit il pas bien tout faire Et loyaument, sans se meffaire ?

1065 11 m'est advis que si feroit Se parfaitement y offroit Son corps, son cuer et son penser Et son vouloir pour compasser Si attrempéement son fait

1070 Qu'il n'y elist rien de meffait.

Et vous avez dit, ce me semble, Cy dessus que les .ij. ensemble Ne pourroit faire uns vrais amnns Qui bien voulroit tous les commans

1075 D'nnriotir« jiistcmonf raemp>ir

TOM. HI.

450 TRÉSOR

Et les fais d'armes acoraplir

Pour acquerre honnour ablement

En tout si honnourablement

Qu'il ne peiist estre repris 1080 De chose qu'il eùst cmpris,

Ou par Amours ou par sa dame

Ou par proesse, qui, par m'ame,

Met bien un homme en tel arroy

Qu'il entreprendra par desroj 1085 Emprise de si hault affaire

Que moult y aroit fort à faire;

Mais li loyal amant et fin

Ne pensent pas tant à la fin

N'a l'issue de leur emprise, 1090 Quant elle est par amours emprise,

Qu'ilz font à l'entreprendre, voir,

En espoir d'en faire devoir.

Pour ce dis je qu'un vray amant.

Tout prest d'obeïr au commant 1095 D'Amours et de son grant conseil,

Se puet bien mettre en appareil,

Pour tant qu'il ait désir notable

Et en amours ferme et estable ,

De faire tous les deux ensemble. 1100 Dites m'ent ce qu'il vous en semble. »

Comment VaiUeur respont à l'esciiier sur le fait de sa querelle.

« Sire, je vous y respondray A mon povoir, et y prendray Si bien garde que , se je puis , n'en seray repris, et puis 1105 On verra qui a droit ou tort Et en quel lieu vérité dort. 11 me souvient bien que j'ay dit

AMOUREUX. \i\

Cj dessus, j ay contredit De vostre fait une partie ,

1110 Non pas tout, mais en la partie vous faites conclusion De ce fait cy, Solucion Vous y mettez que je n'avoie Oncques oï, se Dieux me voie,

1115 Car vous avez en termes mis Le fait de tous loyaulx amis, Qu'ilz soient preux et si sen« Qu'ilz aient leur cuer assené A dame si bien meurginée

1120 Que, qui l'aroit ymaginée

A souhait, n'en pourroit on plus Faire ne dire. Et au seurplus Vous mettez en termes un point Dont je ne m'advisoie point,

1125 Car ce n'est pas jeu d'escremie : Vous dites qu'amant et amie Fussent si ferme et si seiîr Qu'en tout temps feussent asseiir L'un de l'autre au consentement

1130 De pur et loyal sentement. Et si fussent si d'un propos Que leurs cuers fussent à repos Si bien ferme en union Qu'ils fussent d'une oppinion,

1135 Fussent ils l'un de l'autre près Ou long. Et si dites après Qu'un vray amant eust le cuer Si arrousé de la liqueur De loyauté qu'il ne peuïst

1140 Varier pour riens qu'il veïst. Un tel amant deveroit on, Qui «Ml orroit sans plus lo ton,

ioâ TItÉSOU

Ainsi qu'un corps saint aourer ; Mais, son ne nie puist demeurer !

1145 Telz amans sont si clor semd Qu'ilz Beroicnt tout assommé D'un festu en une minute, Si com je le treuve en minute Mais je ne l'endure à gusser ;

1150 Pour ce qu'on n'en veuUe affonser La vérité, plus n'en diray Et au droit fait revertiray Que vous avez cj devisé. Mais quant j'ay bien à tout visé,

1155 Contre un amant qui seroit tel. Par le sacrement de l'autel , On en treuve d'autres cinq cens. Voire plus , qu'il n'est d'innocens ; Si ne veul je pas mettre en voir

1160 Qu'au monde n'en puist bien avoir Autant ou plus que de fenis, Et non pas tant que de fais ni A l'entrée du mois de may. Que tout oysel sont hors d'esmay

1165 Par Nature, qui repairier Les fait à lui, et repaisier Les fait et met en appareil Chascun de faire son pareil. Or est ainsi que li aucun

1170 Dient en un parler commun Que le plus emporte le mains. Et bon Amours est si humains Et si doulz à toute sa gent. Que se li aucun diligent

1175 Sont de jurer qu'ils ont servi Sanz ce qu'ilz aient asservi Son renom ne sa bonne trraee,

\Moliu;ix.

Amours dit bien .sauve leur graco ; Nul ne les desdit autrement

1180 Puisqu'ilz en jurent leur serment. Combien qu'il sache bien et voie Liquelz tiennent la droite voie Et le droit chemin en sa court , toute loyauté a court

1185 Pour ceulz qui en veulent user , Si qu'on ne se puet excuser Ne dire qu'il n'y en ait point ; Mais , qu'on le sache bien à point , Par grant diligence quérir

1 190 Et par grant doulceur requérir ,

On la treuve bien , mais le nombre N'est pas encore mis en nombre. Et pour ce que des impartais Est ass«''s plus que des parfais

1J95 Amans , puet on jugier et dire Qu'il y a tout partout à dire. Car on prent le plus pour le tout. Mais on se doit ou meilleur bout . Avec les lojaulx assembler ,

1200 Qui les veult en bien resembler, Pour ce que loyauté procure A tous bons cuers qui l'ont en cure Honneur et bonne renommée. Mais quant ù. loyauté nommée

1205 D'aucuns sans la mettre à effect , C'est pou de chose de leur fait. Mais vous n'estes pas si preceux Que vous ne resemblez à ceulz Qui veulent plaidier main saisie

1210 Pour avoir la pensée aisie Et vostrc cuer tout à repos , Car se j'entens bien le propos

m

TIU-SOU

nous estions cy dessus , Vous voulriés estre au dessus

1215 De vostre fait , car vo recors A esté tel que cuor et corps , Péril de mort , honneur , avoir Et quanque vous pourries avoir , Pous vostre dame vous mettriés

1220 En habandon , se vous saviés

Qu elle vous en sceust aucun gré ; Ainsi dit on bien tout de gré : « Yecy mon pain , vez le tien ; « Veulz tu jouer h tien pour tien ? »

1225 C'est à rïtpporter justement : Se vous saviés certainnement Que vostre dame vous amast Et qu'en son cuer vous reclamast Son parfait et loyal amv ,

1230 Tout entièrement sans demy , Et sur cela vous l'amissiés , Je ne scay se vous cuideriés Faire aucune chose pour elle ; Nennil voir , et fust pastourelle

1235 Et vous roys de la royauté on use de loyauté. Et si dites certainement Qu'elle doit croire fermement Que pour sa bonne renommée

1240 Ne seroit pour l'eure nommée Mieulx amée dessoubz la nue. Mais de quoy est elle tenue De le croire, s'il ne lui plaist? Amours , qui de grâce repaist

1245 Ceulz qui à lui se sont donné , Ne l'a pas ainsi ordené , Ains luy seroit aussi sauvage

A MOL K h. IX. IS>

Qu'à mettre franchise en servage , Car en chose qui est délie 1250 n'est point franchise veiie ; Il n'y chiet que commandement Ou de bouche » ou par mandement.

Comment l'escuUr respont à l'auteur selon ce quHl a dessus dit.

« A ce que vous mettez en termes ,

Il pourroit sembler que bien fermes 1255 Vous ne fussiés pas en la loy

Du dieu d'Amours , qui a aloy

Entre tous loyaulz amoureux.

J'en demourroye bien pour eulz ,

Car en ce leur cloez le pas 1260 Que vous dites qu'on ne doit pas

Croire qu'amours soit repairant

on la voit tout apparant.

Dont , à ce que j'en puis entendre

De vous , on ne se puet attendre 1265 Qu'il soit nul parfait amoureux ,

Ne en amours si eiireux ,

Que sa dame fermement doive

Croire , pour riens qu'elle apperçoive ,

Qu'elle soit loyaument amée 1270 Et sa seule chierté nommée.

S'ainsi estoit , selon mon sens

Et que j'en puis sentir et sens ,

Homs n'aroit cause , en vérité ,

D'avoir en son cuer loyauté. 1275 Qu'est ce de croire fermement

Qu'on soit amé parfaitement ?

Est il terrien paradis

Qui le vaille en fais ou en dis ,

Tant soit il de haultain renom?

t5G TRKSOIl

1280 Certainement je croy que non ; Il n'est vraiement nulle rien Qu'on puist miculx nommer terrien Paradis ne plus grant eiir , Que d'estre en ce cas asseiir ,

1285 Car autre paradis n'y claimo

Que d'estre amô de ce qu'on ayme. »

Comment Va'uteiir rcsj ont à Vcscuier.

« Ou vous ne me voulez entendre. Ou vous avez le cuer trop tendre A vous vouloir courcier à my

1290 Qui suis vostre loyal amy.

N'entendez pas que j'aie dit , Ne que j'y mette contredit , Que qui en a le sentement Qu'il ne serve bien loyaument

1295 Armes et amours tout d'un temps ; Mais à ce que j'en suis sentans Et que je congnois de l'affaire , Je dy qu'il y a fort à faire , Considéré d'armes les fais

1300 Et d'amours ; le plus legier fais De tous les deux est à porter Assez pesant , qui supporter Ne s'en veult pour soy alegier Ce pevent savoir de legier

1305 Ceulz qui ont essaie les deux Et les joies def tous les deux Par droite recreacion ; M'en met en leur discrecion. Et n'entendez pas que je die

1310 Et que je mette m'estudie A dire qu'amant ou amée

AMOIIIKUX.

Que s'ilz sont nommé ou nommée

Leaulmont amée ou amé ,

Que quant ilz sont ainsi nommé ,

1315 Qu'ils ne puissent bien humblement Croire par espoir fermement Qu ilz sont amé de cuer parfait. En ce n'y a riens de meffait» Mais Amours ne m'a pas mandé ,

1320 Dit de bouche ne commandé

Qu'on le doive croire autrement Que par espoir et humblement. Dont . s'il estoit dit , il doit estre Li serviteur seroient maistre ,

1325 Car ceulz qui doivent sont tenu , Tousjours fu et est soustenu; Si qu'à ce dire et recorder Je ne m'y pourroie accorder Ne en appert , ne en recoy ,

1330 Et vous diray cause pourquoy. Je ne povoie Amours lier Quant à lui me voulc alier. Car pour lors qu'à lui m'aliay De riens à moy ne le liay.

1335 Et en ce lien je me mis En deû, car je lui promis Service, foy et loyauté ; Mais, pour en dire vérité Amours de rien ne se lia

1340 A moy quant à lui m'alia. Car s'il se fust à moi liez Quant à lui me fus allez. Dire pousse : Vous me devez Un deii tel que vous savez.

1345 Se ma chiere dame et amée. De mon cuer loyaument amée,

m

M8 TKÛSOR

Devoit croire comment je ra;yme Et comment en cuer le reclaimo Mon bien, ma vie, ma santé,

1350 Et sur cela en vérité

Me creùst, elle ne feroit , Riens pour moi, ains se mefferoit S'elle varioit au contraire. Tout autel puet elle retraire

1355 De moy aussi en cas pareil. Se j'estoie en tel appareil. Mais, se je la croy humblement Et elle moy pareillement, Qui Tayme, sers et vueil servir,

1360 Je ne pourroie desservir

L'onneur qu'en ce cas me feroit, Quoy que de riens ne meiferoit. Siques de ces oppinions De quoy nous nous ensonnions,

1365 Se je vous vouloie accorder. Se vous moy, ce que recorder Voulons, nous serions d'acort ; Mais je m'en met ens ou recort De ceulz qui ce livre liront ;

1370 Nos arguemens esliront

De ce qui est fait et à faire, Selon la manière et l'affaire Que les arguemens se font. Mais pour nous mettre plus parfont

1375 Que nous n'avons encore esté, Respondez moy par amisté De ce que maintenant enquerre Vous vueil : sur le fait de la guerre Et de souveraine prouesse.

1380 A vaillant homme lequel est ce

Plus grant honneur, de bien garder

\MOUftEUX. 1»^

Bien le sien , ou de regarder Ce qui ne l'est pas et Tacquerre Comme sien par force de guerre ,

1385 Et s'a on sur le sien envie Et sur son nom et sur sa vie ? Et quant il ara ce conquis Qu'il ara à grant paine quis, Si couvenra il qu'il s'efforce

1390 A le garder contre la force De celui, et de ses amis, Qu'en celle perte il ara mis. Je vous en pri, respondez m'ent Selon vostre bon seulement. »

1395 « Vous avez fait une demande Qu'en toute honneur je recommande. Et si n'est pas bien au propos D'amour, de paix et de repos. Ne de ce qu'avons cy dessus

1400 Devisé, je le vous met sus.

Mais à ce que j'en puis entendre Et que mon sens se puet estendre , C'est notable chose d'avoir Voulenté, sens, force et avoir

1405 Pour garder le sien sagement , Ou se ce non, le sage ment Qui fist le livre de doctrine Qui les simples gens endoctrine. Et aussi est ce, ce me semble,

1410 Noble chose de mettre ensemble Terres, païs et les conquerre Par aucun moien ou par guerre ; Car, qui en feroit bonne enqueste, Trestout ne vient que de conquestc

1415 Ce que chascun au jour d'ui tient

1 40 TRÉSOR

Et pour son propre le soustient ; Car se cil qui l'a ne l'aquist, Un autre que lui le conquist, Ou son père ou son devancier,

1420 Pour lui ou les siens avancier. Et que ce soit vérité pure , J*en prens à tesmoing Tescripture, Qu'il fu un temps qu'il n'estoit rien Qu'on peûst dire « cecj est mien n ,

1425 Car toute chose estoit commune Comme le soleil et la lune, Jusques au temps qu'en trois parties Furent les terres départies, C'est assavoir : Europe, Aufrique

1430 Et Aise, qui fu la moins frique. En la part d'Europe, mis Furent tous les clercs, et commis A conseillier les autres deux Parties , les chevalereux

1435 Et les laboureurs, quant mestiers En seroit. Et les chevaliers. Qui eurent Aufrique en leur part, Dévoient aussi d'autre part Garder les clercs selirement.

1440 Et les laboureurs chierement, Qui de la part d'Aise parti Furent, adont en tel parti Qu'il les couvenoit labourer Pour les autres pars gouverner :

1445 Les clercs et la chevalerie. Introduis de bachelerie. Celle ordenance dura tant Que les laboureurs en estant Se drecierent et regardèrent

1450 En leur fait et considérèrent

AMOUREUX. 141

Que leur temps si bien emploie

Avoient que monteplié

Estoient .xx. contre un et plus

Que les autres ; et au sourplus 1455 Disent aucuns : « Chascun se paine

De nous, et si n'avons que paine,

Et si sommes partis le pis

De tous les biens. Dont sur le pis

Mirent leurs mains, faisans serment 1460 Que ce ne povoit longuement

Durer. Lors pristrent de lyon

Fierté, car de rébellion

Furent si à celle heure point

Que ce fu le temps et le point 1465 Que la conqueste commença ,

Qui tousjours depuis encriça ,

A duré et encore dure,

A qui qu'en soit la paine dure.

Dont ne devez vous pas sorquerre 1470 Ne blasmer ceulx qui de conquerre

Honneur ont l'ordenance prise.

Souviengne vous comment on prise

Alixandre , César , Artus

Et plusours qui ont leurs vertus 1475 Esprouvées à assembler

Par conquest, et pour resembler

Les conquerans que j'ay nommé

Et maint autre bien renommé. »

Comment Vauteur réplique à l'escuier de sa response en soustenant sa

demande.

a Ma demande, ce dites vous, 1480 N'est pas bien au propos nous Estions tons deux par avant ,

! 44 TRÉSOR

Et vous me mettez au devant

Julius César , Alixandre

Et Artus, qui firent respandre

1485 Le sane à mainte créature.

Ce n'est pas bien la nourreture D'Amours , ne ce qui lui apcte , A ce qu'Ovides en répète Ou livre il enseigne Tart

1490 Qui ne laisse ne sain ne lart

Aus vrais amans, ne sanc ne char. En amours ne fault nul César » Alixandre , ne nul Artu , Car grâce y a plus de vertu.

1495 Or visons à un autre point ,

Je vous en pri. Pensez vous point Qu'il soit advenu piuseurs fois Que , quant un prince ou un roy S'en va quelque pais conquerre ,

1500 Que ses ennemis en sa terre Venissent pour tout exillier , Tranchier , ardoir et bresillier Et tout mettre à destruction ? Vez ent cy la comparoison :

1505 On voit bien un vray amoureux Et des biens d'amours eureux Aler en estrange contrée. Afin que de lui encontrée Soit aucune haulte proesse

1510 Ou de franchise on de largesse , Et user tant que renommez En sera et en cuer amez De mainte gracieuse dame , Les quelles feront , par mon ame ,

1515 A lui maint gracieux attrait , Ou hastivement ou à trait ,

AMOUREUX. 145

Et par ainsi fera conqueste

De leur amour sans sa requeste ;

Voire conqueste de sa part ,

1520 Qui en un lieu ou plus s'espart , Et s ameroit mieulz en la mer Saillir qu'ilz les voulsist amer Par penser ne par souvenir. Et si pourroit bien advenir

1525 Qu'en celle conqueste faisant , Un amoureux bel et plaisant Venra à sa dame donner Cuer , corps et tout habandonner , Et Amours fera tant de grâce

1530 A celui qui querra la grâce De sa dame , et s'aliera A lui tant qu'elle oubliera Celui qui par avant l'araoit Et sa seule amour la clamoit

1535 Et qu'il soit encore fait ,

Quant il ne scet riens du meffait. Ainsi vont li aucun conquerre Qui au retour treuvent leur terre Et tout leur pais exillië.

1540 Mieulz leur vaulsist avoir veillé Bien diligemment et tendu A le garder , ce entendu Qu'envie a tout partout son règne. Aussi bien cy qu'en autre règne ,

1545 D'aucuns amoureux est ainsi , Qui vont en paine et en soussi Pour conquerre honneur , los et pris , Qui au retourner treuvent pris Ce qu'ilz deussent avoir gardé

1550 Sensiblement et regardé ,

En ce qu'il n'est si forte tour »

14i ïuÊsou

Ne chastel de si bel atour , Ne forteresce , qui sousprise Ne soit bien à la fois et prise

1555 Hastivement et en seursault Par bon et diligent assault ; Par ces peins y affiert défenses De gardes pour toutes offenses. Qu'est ce de garder sagement

1560 Ce qu'on ayme parfaitement ?

C'est proesce et honneur haultaine , C'est victoire la souveraine , Et c'est grasce et le paradis De ce monde en fais et en dis.

1565 Pour tant vous dis , mon amj chier Qu'on ne se puet mieulx avancier Qu'à bien garder ce qui conquis Est à paine ; j'en ay enquis Tant que j'en sçay la vérité.

1570 Mais si ne suis aherité

De riens que je doive garder , Que mon espoir , et regarder A la très doulce vision Que mon cuer ot en vision ,

1575 Dont Congnoissance une partie M'exposa ains sa départie. Et le dieu d'Amours , par sa grâce, Me fist tant d'onneur et de grâce Que le remanant exposa,

1580 mon cuer moult grant repos a. Mais en ce repos Souvenir N'attendi gueres de venir A moy , et me mist au devant Ce que veù avoie avant :

1585 Ce fu le palais gracieux , est le Trésor amoureux

145

AMOUREUX.

Dont souvenir et retenti ve. Par pcnSiSo ymaginative, Ont mis Tymaginacion

1590 En mon cuer par l'impression De sa belle et humble beauté, Qui vault une grant royauté Dont la dois je bien hounourer. Et pour elle Amours aourer.

1595 Si veul je faire et essaucier

Par balades , dont comraencier Veuil promptcment le secont nombre, Que par amours je mis en nombre. »

I

Cy s'ensieut la table des commencemens et des refrains du secont nombre des balades qui n'en contient que quarante. (Nous sautons cette table comme nous l'avons fait pour la première.) Cy s'ensieut le second nombre de balades.

« Sire , je vous ay respondu De ce que m'avez demandé Selon ce que j'ay entendu Et qu'Amours le ma commandé. 5 Dont , se j'ay mespris , amande Vous sera amoureusement Et tout à vostre voulenté Selon mon petit sentement. »

« Car je me tens ne ay tendu

10 A soustenir que loyauté ,

A qui me rens et sui rendu.

J'en prens à tesmoing Vérité ;

Et quant je vous ay en griété

Senty et garny de tourment , TOM. iir. iO

146 TRÉSOR

15 Se vous ay je reconforté Selon mon petit sentement. »

« Et pour ce mo suis je attendu Et attens , que par amité Vostre entendement estendu 20 Soit pour nioy aidier ou degré Que ce palais soit augmenté. Que j'aime très parfaitement , Et je vous en saray bon gré Selon mon petit sentement. »

II

« De ce que respondu m'avez Je me tiens assez pour content. A ce que de mon fait savez , Croy que vostre cuer ne content 5 Qu'à toute honneur et qu'il ne tent A nul fol argu soustenir , Et que par amours il entent A loyauté entretenir. »

« Et quant au fait que vous mettez 10 En termes , que courtoisement , Quant j'ay esté desconfortez , Secouru m'avez humblement , Je le vous congnois vraiement, Et pour vérité maintenir , 15 Je vous ay promis loyaument A loyauté entretenir. »

« Et à ce que vous requérez

Que de mon petit sentement

Soies aidiez , vous l'acquérez

20 Au los d'Amours et proprement

AMOUREUX. 147

Du palais amoureux et gent, Car en tout temps youlray tenir De ceux qui seront diligent A loyauté entretenir. »

III

« Loyauté ne porte pas croche , Elle ne s'en saroit aidier ; Ce n'est pas celle qui acroche L'autrui , neïs par souhaidier ; 5 A autrui no veult pourchacier Qu'autel que pour elle vouldroit , Et pour faulseté enchacier Elle porte rieule de droit. »

« Dont se de Loyauté m'approche 10 Pour mieulx valoir , au vray jugier , Avoir ne doy nulle reproche ; Quant en mon cuer la fist logier Congnoissance , pour abregier Toute chose il s'attendroit , 15 Je croy que pour moy avancier Elle porte rieule de droit. »

« Et se Désir, qui point et broche Les amoureux , venoit lancier Mon cuer en sursault de sa broche , 20 Si que ne me pousse estanchier ,

Mon doulz Espoir que j'ay tant chier, De par Loyauté m'aideroit , Car pour tous bons cuers adrecier , Elle porte rieule de droit. »

i48 TRÉSOR

IV

« Quant vous eustes la congnoissance , Ou temps de vostre vision , De Loyauté par Congnoissance , Et la significacion 5 Vous dist de ce qu'il vous sembloit , Elle fist pour vous bon exploit ; Aussi fustes vous diligens D'enquérir comment il estoit Du dieu d'Amours et de ses gens.

10 « Il vous devisa l'ordenance De son fait , et en habandon Vous mist ses gens et leur puissance ; En ce vous fist il noble don , Pour le palais vo cuer croit

15 Plus honnourer en hault endroit Que vous ne pourriez sans l'assens Faire du conseil beneoit Du dieu d'Amours et de ses gens. »

« Et pour vous garder de grevance 20 Donna Espoir commission

De vous aidier ; s'il s'en avance ,

Il en a bien audicion.

Cil qui ainsi se sentiroit

Pourveii que vous , s'il n'amoit 25 Parfaitement , pour negligens

En tous estas tenus seroit

Du dieu d'Amours et de ses gens. »

t

AMOUREUX. 149

« Congnoissance me défend i D'approchier do trop près le fu Qui de chaleur maint cuer fendi Ens ou temps que plus aspre fu, 5 Et qui maint en fent et fendra Qui par lui ne s'en défendra, Et quant la défense en scet, voir, Ce sera dont qui l'offendra Sur paine de corps et d'avoir. »

10 « Et encore plus j'entendi De Congnoissance au sens argu Que Raison, sa seur, contendi Et content à un fier argu Soustenir : c'est qu'elle attaindra

15 Que ce feu cy n'estaindra En cuer humain, tant ait savoir, Quant de plus on l'en contraindra Sur paine de corps et d'avoir. »

« Raison dit que maint ont senty

20 Ce feu qui furent pourveii

De sens, d'onneur, qui s'assenty Se sont tant que despourveu En ont esté, et qui vouldra, Elle dit qu'elle esprouvera

25 Son sens ; qui en vouldra Preuves, elle le prouvera Sur paine de corps et d'avoir. »

150 TRÉSOR

VI

« Tout veû et considéré Vos arguemens dessus dis, Li sage et bien amoderé Ont dit, et diroient tousdis, 5 Que s'uns amans se sent cstrains De ce feu cj et si contrains Que son cuer en soit en dangier ' Et par luj ne puet estre estains. Il n'y a fors de l'eslongier. »

10 « Ce feu ci chaleur et clarté Contient quant il est bien espris ; En la clarté n'a que purté. Et de la chaleur est souspris Celui qui s'en tient trop prochains ;

15 Dont, s'il y veult résister, ains Que de ce feu aspre et legier Soit trop crueusement attains, Il n y a fors de l'eslongier. »

« Il n'y a nulle quantité 20 En celle chaleur ; se ravis En est un cuer, en vérité , Pour tant n'est il pas assouvis De plaisance, mais souvent plains De souspirs, de pleurs et de plains ; 25 Siques, qui bien se veult targier Contre ce feu qui est haultains. Il n'y a fors de l'eslongier. »

AMOUREUX. 451

VII

« L*eslongement n*est pas possible A ceulx qui ne scevent leurs pars, Mais se j'eusse creu la sensible Congnoissance, j'eusse espars 5 Mes .V. tisons en pluseurs pars. Mais en ce feu qui tousjours dure, Je les mis tous .v., dont j'endure Une chaleur qui si m'enflamo Que yen sentiray l'escanduro 10 Tant que j'aray ens ou corps l'ame. »

« Par ce feu qui est invisible Sont mes tisons brûlez et ars. Le premier et le plus visible De tous les .v., c'est Doulz Regars,

15 Penser , Souvenir et li quars , C'est Désir , qui prent noureture En doulz Espoir , qui par droiture Est le cinquime , dont la flame Me pourra bien estre trop duro

20 Tant que j'aray ens ou corps l'ame. »

« Ce feu à la fois plus horrible M'est que dant Vulcains ne que Mars , Et à la fois m'est si paisible Que nel pourroie pour cent mars

25 D'or eslongier, ne des .vii. ars Ne pourroit on mettre mesure En ce feu , que riens n'amesure Tant que feroit ma chiero dame ; Dont la doy je amer d'amour pure

30 Tant que j'aray ens ou corps l'ame. »

152 TRÉSOR

VIII

« Vous estes bien si faitis homs , Ce croy je , que pour ratisier Bien et à point vos .v. tisons , Pour croistre et pour rapeticier 5 Ce feu cy , pour vous apaisicr Et pour en recevoir chaleur Paisible , sans grief ne douleur , Et bien savez comment il fault Attremper son corps ou son cuer 10 Ou pour le froit, ou pour le chaut. »

« Il est bien vray, quant nous voulons De ce feu oster et drecicr Nos tisons , les cours et les longs , Que c'est pour mieulx les redrecier ,

15 S'ilz sont tortus , ou adrecier Et attremper de la liqueur Dame Raison , car sa doulceur Est la médecine qui vault Contre ce feu ; ne sçay meilleur

20 Ou pour le froit, ou pour le chaut. »

« Pour le froit par sens nous devons De dame Raison approchier , Et pour le chaut de vray savons Que ses fais devons reprochier ,

25 Mais qui s'en voulroit avancier Et bien sentesist sa valeur En ce cas et congnust honneur , Il verroit à plain son default Et ordeneroit son labeur

30 Ou pour le froit, ou pour le chaut. »

AMOUREUX. 155

IX

« Quant Amours en ce cas s'eflforce

De tout alumer ot esprendre Ce fou ,