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ŒUVRES

D E

DENIS DIDEROT,

TOME IV,

LEFILS NATUREL, OU LESÉPHEUVES DE LA VERTU.

DORVALETMOr, OU ENTRETIENS SUR LE- FILS NATUREL.

L.E PÈRB r>£ FAMILLE.

i) E L A PO ÉSIE DRAMATIQUE.

ŒUVRES

D E

DENIS DIDEROT,

publiées sur les manuscrits de l'Auteur , PAR JACQUES-ANDRÉ NAIGEON,

de l'Institut national des sciences , etc.

TOME QUATRIEME.

A PARIS,

Ciitz DETERVILLE, Libraire , rue du Battoir, N.° i6.

AN VIII.

■S^lïSi:

PQ Al

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LE FILS NATUREL;

ou LES ÉPREUVES DE LA VERTU,

C O INI É D I E

EN CINQ ACTES ET EN PROSE, arec l'histoire véritable de la pièce.

Interdùm speciosa locis , inorataqne rectè Fatula , nuUius TPneris , sine pondsre et arfs , Valdîùs oblectat populum, meliùsqut- nioratuc Qttàm Tersus inopes rerum nugaeque canorae,

HoRAX. Ar(, Poee.

Tliéàtre.

I

AVERTISSEMENT.

X^E sixième volume de l'EnrjcIopéJic venoit de paroître-, et j'étois ailé cher- cher, à la campagne, du repos et de la santé , lorsqu'un événement, non moins intéressant par les circonstances que par les personnes, devint l'étonnemenÊ et l'entretien du canton. On n'j parloifc que de l'homme rare qui avoit eu , dans un même jour, le bonheur d'exposer sa vie pour son amie , et le courage de lui sacrifier sa passion , sa fortune et sa liberté.

Je voulus connoître cet homme. Je le connus ; et je le trouvai tel qu'on me Tavoit peint , sombre et mélancolique. le chagrin et la douleur , en sortant d'une ame ils avoient habité trop long-trnjps, j avoient hissé la tristesse. 11 étoit triste dans sa conversation et dans sou uiaiatieu, à-moins qu'il ne par-

4 AVERTISSEMENT, lât de la vertu , ou qu'il n'éprouvât les transports qu'elle cause à ceux qui en sont fortement épris. Alors vous eussiez dit qu'il se transfiguroit. La sérénité se dépîojoit sur son visage. Ses jeux pre- îioient de l'éclat et de la douceur. Sa voix avoit un charme inexprimalbfe. Son discours devenoit pathétique. C'étoit un enchaînement d'idées austères et d'ima- ges touchantes , qui tenoient l'attention suspendue, et i'ame ravie. Mais, comme on voit, le soir en automne, dans un temps nébuleux et couvert , la lumière s'échapper d'un nuage , briller un mo- ment , et se perdre en un ciel obscur , bientôt sa gaîté s'éclipsoit , et il retom- boit tout- à -coup dans le silence et la mélancolie.

Tel étoitDorval. Soit qu'on l'cfit pré- venu favorablement , soit quMI y ait , comme on le dit, des hommes faits pour s'aimer si - tôt qu'ils se rencontreront, il m'accueillit d'une manière ouverte, qui surprit tout le monde, excepté moi; et de la seconde fois que je le vis, je

A V E R T I s s E ISl E N T. 5 crus pouvoir, sans être indiscret, lui parler de sa famille, et de ce qui venoit de s'y passer. Il satisfit à mes questions, II me raconta son histoire. Je tremblai avec lui des épreuves auxquelles l'iiom- me de bien est quelquefois exposé 5 et je lui dis qu'un ouvrage dramatique 1, dont ces épreuves seroient le sujet , fe- roit impression sur tous ceuxqvii ont de la sensibdi , de la vertu , et quelqu'idée de la foiblesse humaine.

Hélas ! me répoudit-il en soupirant , vous avez eu la même pensée que mon père. Quelque temps après son arrivée, lorsqu'une joie plus tranquille et plus douce commençoit à succéder à nos transports, et que nous goûtions le plai- sir d'être assis les uns à côté des autres, il me dit:

Dorval , tous les jours je parle au ciel de Rosalie et de toi. Je lui rends grâce de vous avoir conservés jusqu'à mon retour, mais surtoutde vous avoir conservés innocens. Ah ! mon fils , je ne jette point les yeux sur Rosalie , sans

f) A y E R IM s s t. M E N T. frémir du danger que tu as couru. Plus je la vois , plus je la trouve honnête et belle , plus ce danger me paroît i^rand. Mais le ciel , qui veille aujourd'hui sur BOUS, peut nous abandonner demain. Nul de nous ne connoît son-sort. Tout ce que nous savons , c'est qu'à-mesure que la vie s'avance , nous échappons à la méchanceté qui nous suit. Voilà les ré- ^flcxions que je fais toutes les fois que je nie rappelle ton histoire. Elles me con- solent du peu de temps qui me reste à vivre; et , si tu voulois , ce seroit la morale d'une pièce , dont une partie de notre vie seroit le sujet, et que nous représen- terions entre nous.

Une pièce , mon père ! . . .

Oui, mon enfant. Il ne s'agit point d'élever ici des tréteaux , mais de con- server la mémoire d'un événement (jui nous touche , et de le rendre comme il s'est passé. . . . Nous le renouvellerions nous-mêmes tous les ans , dans cette maison , dans ce salon. Les choses que nous avons dites, nous Ico redirions. Tes

A V E R IM s s E M E N T. 7 enfansen fcroient autant , et les leurs et leurs descendans. Et je me survivrois à moi-même ; et j'irois converser ainsi ,

d'âg;e eo âge avec tous mes neveux

Dorval , penses tu qu'un ouvrage qui leur transmettroit nos propres idées, nos vrais senliniens, les discours que r.ous avons tenus dans une des circons* tanccsles plus iujpf)rtantes de notre vie, ne valût pas mieux que des portraits de famille, qui ne montrent de nous qu'un moment de notre visage.

■^ C'est-à-dire que vous m'ordonnez de peindre votre ame , la mienne, celie de (Constance , de Clairville et de BosALiE. Ah ! mon père , c'e.-t une tâche au-dessus de mes forces 3 et vous le savez bieii !

Ecoute; je prétends j faire mon rôle une fois avant que de mourir -, et, pourcet eO'et , j'ai dità Andrë deserrer dans un colxi'e les habits que nous avons apportés des prisons.

Mon père

r-Meseufansne m'ont jamais opposé

8 AVERTISSEMENT, de refus , ils ne voudront pas commen- cer si tard.

En cet endroit , Dorval détournant son visage et cachant ses larmes, me dit du ton d'un homme qui contraignoit sa douleur:... La pièce est faite : . . . mais celui qui l'a commandée n'est plus. . . . Après un moment de silence , il ajou- ta : .. . Elle étoit restée , cette pièce , et je Pavois presque oubliée ; mais ils m'ont répété si souventquec'étoit man- quer à la volonté de mon père, qu'ils m'ont persuadé ; et dimanche prochain nous nous acquittons pour la première fois d'une chose, qu'ils s'accordent tçus à regarder comme un devoir.

Ah I Dorval , lui dis-je , si j'osois ! . . . Je vous entends , me répondit-il -, mais crojez-vous que ce soil une proposition à faire à Constance , à Clairvills et à Rosalie? Le sujet de la pièce vous est connu , et vous n'aurez pas de peine à croire qu'il y a quelques scènes la présence d'un étranger gôneroit beau- coup. Cependant c'est moi qui fais ran-

AVERTISSE M E N T. * 9 ger le salon. Je ne vous promets point. Je ne vous refuse pas. Je verrai.

Nous nous ëépaiânies , Dorval et moi. C'étoit le lundi, II ne me fit rien dire de toute la semaine. Mais le dimanche matin, il m'écrivit. ... « Aujourd'hui, » à trois heures précises , à la porte du jardin ». . . Je m'j rendis. J'entrai dans le salon par la fenêtre ; et Dorval , qui avoit écarté tout le monde, me plaça dans un coin , d'où , sans être vu , je vis et j'entendis ce qu'on va lire , excepté la dernière scène. Une autre fois , je dirai pourquoi je n'entendis pas la dernière scène.

PERSONNAGES.

Ly s 1 m o n d , père de Dorval et de Rosîil'e. D u R V A L, , fils naturel de Ljsimond , et ami de Clairville.

Rosalie, fille de Lj iiiiond.

Justine, suivante de Rosalie.

A IN D K É , domestique de Lysiinond.

CnARLts , valet de Dorval.

Clairville, ami de Dorval , et amant de Rosalie.

Constance, jeune veuve , sœur de Clairville.

Sylvestri;, valet de Clairville.

Autres doiuesliques de la maison de Clairville.

( La senne osl à Saint - Germain - en - Laie, TJaction commence avec le jour , et se passe dans un salon de la maison ds Cluinillc '.

LE TILS N A T U Tx E L.

ACTE PREMIER.

La scène est dans un salon. On y voit un clavecin ,de.s chaises, des tables de jeu; sur une de ces tables, un trictrac; sur une autre , quelques brochures; d'un côté, un métier à tapisserie, etc. ; dans le fond , un canapé , etc.

SCÈNE PREMIÈRE. D O R V A L , seul.

^Jl est en habit de campagne , en cheveux né- gligés , assis dans un fauteuil , à coté d'une table sur laquelle il y a des brochures. Hparoit agité. Après quchjues mouvcviens violons , il s'appuj'e sur un d^s bras de sonfauteuil ^comnie pour donnir. Il cjuilte bientôt cette situation. Il tire sa montre, et dit):

A pf-iNE est-il six heures. ( // se jette sur l'autre bras de son fauteuil; mais il n'j' est pas plus-tôt , qu'il se relève ^ 9t dit) : Je ne saurois dormii-;

s

17. LE FILS NATUREL,

(// prend un livr^ rju'il ouvre au hasard , et iju'il referme presque sur -le- chaîner , et dit) : "~"~ Je !is sans rien entendre. ( // 5e lève , se promène et dit): Je ne peux m'éviter. .,. il faut sortir d'ici.... Sortir d'ici ! Et j'y suis enchiiîné! J'aime.... ( comme effrayé ). Et qui aimai-je ! . . . . J'ose me l'avouer; malheureux! et je reste. (^11 appelle vio-^ lerumcnt ) : Charles , Charles.

SCÈNE II.

( Cette scène marche vite ).

DORVAL, CHARLES.

( Charles croit que son maître demande son cha- peau et son épee ; il hs apporte , les pose sur un fauteuil , et dit) :

CHARLES.

Monsieur, ne vous faut-il plus rien?

DORVAL.

Des chevaux, ma chaise.

C H A R L K s.

Ouoi ! nous partons?

DORVAL.

A l'instant. ( Il est assis dans le fauteuil; et tout en parlant f il ramasse des livres, des papiers, des bro- chures, comme pour en faire des paquets).-

CHARLES.

Monsieur, tout dort encore ici.

ACTE r I\ E M I £ R. iS

D O R V A L.

Je ne verrai personne.

CHARLES.

Cela se peut-il ?

D O R V A L.

Il le faut.

CHARLES.

Monsieur. ... j; OR VAL, 5e tournant vers Charles, d'un air triste et accablé. .Eh bien! Cliarles.

CHARLES.

Avoir été accueilli dans celte maison, chéri de tout le monde, prévenu sur tout, et s'en aller sans parler à personne I permettez , monsieur. . . . D o R V A L.

J'ai tout entendu j tu as raison. Mais je pars.

CHARLES.

Que dira Clciirville, votre ami? Constance, sa lœur , qui n'a rien négligé pour vous faire aimer ce

séjour ? ( d'un ton plus bas ) : El Rosalie ?

vous ne les verrez point?

( Don'al soupire profondf.'ment , laisse tomber sa tête sur ses mains ; et Charles continue ).

Clairville et Rosalie s'étoienl flattés de vous avoir ^ pour témoin de leur mariage. Rosalie se faisoit une ~ joie de vous présenter à son père. Vous deviez les accompagner tous à l'autel.

(Dorval soupire, s' agile, etc.)

ï4 LE PIt,S NATUnit»i

CHAULES. I

Le bonhomme arrive , et vous partez ! Tenoz , mon cher maître, j'ose vous le dire ^ les conduites

biinnes sont rarement sensées Clairvillc !

Constance ! Rosalie I

DO i\ V A L, brwiqueinent , en se levant.

Des chevaux, ma chaise, te dis-je.

CHARLES.

An moment le père de Rosaire arrive d'im voj;igp de plus de mille lieues ! à la veille du ma- riajje de votre ami I

D o rt V A L , en colère , à Charles.

Malheui eux !....( à hn-méine , en se mordant la Icvre et se frappant la poitrine ) que je suis .... lu perds le temps , et je demeure.

CHARLES.

Je vais.

D o n V A I., Qu'on se dépêche.

S C È N E I I I.

D O R V A L , seul. ( n continue de se promener et de rêver ).

Partir, sans dire adieu! il a raison ; cela seroit

d'une bizarrerie, d'une inconséquence Et

qu'esi-ce que ce» mots signifient? Est-il cjiieb.iun de ce qu'on c roira , ou de ce q l'il Cbl h >nnéle de faire ?.. . . Mais , après tout , pourquoi ne yen ois-

A C T t P n E M I E R. l5

je pas Cliiirville cl sa sœur ? ne puis-je les fjuiltcr cl leur en tnire le motif?.... El Rosalie? je ne la verrai point?.... ^«on.... raniour et l'aruilié u iuiposcnt poinLici Lqs rn.çnjesdevoirsi sur-tout , un amour insensé qu'on ignore_et_{juj]^àiit étouP- fer. .. Mais que^ira-t-elle? que peBsera-i-elle?..>J Amour, sopiiiste dangereux, je t'enlentls. .^ ' ( Constance arrive en robe de matin , tourmentée de son côté par une passion (jiii lui a dté le re- pos. Un moment après, entrent des domesti- ques qui rangent le salon , et qui ramassent les choses qui sont à Dorval. . . . Cfiarles ^ qui a envoyé à la poste , pour avoir des chevaux , rentre aussi ).

SCÈNE IV.

DORVAL, CONSTANCE, des domestiques,

D O u V A L.

Ql'oi ! madame, si matin?

CONSTANCE.

J\ii perdu le sommeil. Mais vous-même, déjà habillé !

DORVAL, vite.

Je reçois des ieltros à Tinstant. Une affaire pres- sée m'appelle à Paris; elle _y demande ma présence: je prends le ihé. Charles , du thé. J'embrasse Clair- ville; je vous rends y races à tous les deux des bon- tés que vous ave?, eues pour moi. Je me jette dans ma chaise ^ et je pars.

l6 LE FlIiS rfATTyHELJ

CONSTANCE.'

Vous parlez ! Est-il possible ?

D O XI V A L.

Rien, malheureusement, n'est plus nécessaire. ( Ijes domestiques qui ont adievé de ranger h Salon et de ramasser ce qui est à Dorval^ s'é- loignent. Charles laisse le thé sur une des ta- bles. Dorval prend le thé).

( Constance , un coude appuyé sur la table , et la tête penchée sur une de ses mains , demeure dans cette situation pensive ).

DORVAL,

Constance , vous rêvez. CONSTANCE, émue , ou plutôt d*un sang "froid un peu contraint.

Oui , je rêve.. . . mais j'ai tort. ... La vie que l'on mène ici vous ennuie. ... Ce n'est pas d'au- jourJ hui que je m'en apperçois.

DORVAL.

Elle m'ennuie! Non, madame, ce n'est pas cela.

CONSTANCE.

Qu'avez-vous donc ? . . . . Un air sombre que je vous trouve

DORVAL.

Les malheurs laissent des impressions.... Vous savez. . . . madaïuc. ... je vous jure que depuis Iniig-temps je ne connoissois de douceurs que celles que je goûlois ici.

ACTE PRE BI TER. ly

CONSTANCE.

Si cela est , vous revenez sans-doute.

D O R V A L.

Je no sais.... Ai- je jamais su ce que je de- viendrois ? CONSTANCE, cjpfès s'étrc promenée un instant.

Ce moment est donc le seul qui me reste. Il faut parler. ( une pause). Dorval , écoutez-moi. Yous m'avez trouvée ici il J a six mois , tranquille et heu- reuse. J'avois éprouvé tous les malheurs des nœuds mal assortis. Libre de ces nœuds , Je m'étois pro- mis une indépendance éternelle j et j'avois fondé mon bonheur sur l'aversion de tout lien ^ et dans la sécurité d'une vie retiiée.

Après les longs chagrins , la solitude a tant de chai'mes ! on j respire en liberté, i'y jouissois de ' moi j j'y jouissois de mes peines passées. H me sembloit qu'elles avaient épuré ma raison. Mes journées , toujours innocentes , quelquefois déli- cieuses , se partageoient entre la lecture, la pro- menade , et la conversation de mon frère. Clairviile me parloit sans cesse de son austère et sublime ami. Que j'avois de plaisir à l'entendre ! combien je désirois de çonnoître un homme que mon frère ai- nioit , respcctoit à tant de titres , et qui avoit dé- veloppé dans son cœur les premiers germes de la sagesse !

Je vous dirai plus : loin de vous , je niarchois déjà sur vos traces j cl celte jeune Rosalie que vous

A*

j8 L, £ r 1 L b > A T u r. E L ,

vojez ici , éloit Tobjel de tous mes soins , comme

Clairvillc avoil été l'objet des vôtres.

D G n V A L , cmu et attendri. Rosalie !

CONSTANCE.

Je ni'apperçus du goût que Clairville prcnoit ponr elle j et je m'occupai à foi mer Tesjjrit , et sur-tout le caractère de cette enfant , qui devoit un jour faire la destinée de mon frère. Il est étourdi j je la rendois prudente. Il est violent ; je cultivois sa douceur naturelle. Je me complaisois à penser *|ue je préparois de concert avec vous l'union la plus heureuse qu'il y eut peul-êtrc au monde , lorsque vous arrivâtes. Hélas I.,.. {La Toix de Constance prend ici l'accent de la tendresse , et ^affaiblit un peu ). Votre présence , qui devoit m'éclairer et m'cncourager , n'eut point ces effets que j'en attendois. Peu-à-peu mes soins se détour— «èrcnt de Rosalie; je ne lui enseignai plus à plaire..., «t je n'en ignorai pas long-temps la raison.

Dorval , je connus tout l'enipirc que la vertu avoit sur vous ; et il me parut que je l'en aimois encore davantage. Je me proposai d'entrer dans \otre ame avec elle ; et je crus n'avoir j- mais formé de dessein qui fût si bien selon mon cœur. Qu'une femme est heureuse , nie disois-je , lors([uc le seul moj^en qu'elle ait d'attacher celui qu'elle ^ distingué , c'est d'ajouter de plus en plus à l'es-

> c r E p R E M 1 E R. fg

timc qu'elle se doit j c'est de s'élever sans cesse à ses propres yeux !

Je n'en ai point employé d autre. Si je n'en ai pas attendu le succès , si je parle , c'est le Iciups , et non la confiance (jui in'a manqué. Je ne doutai janjais q^ue la vertu ne lit naître ramour , quand le moment en seroit venu. ( Une petite panse. Ce riii suit doit couler à dire à une Jeinme telle ijne Constance). Vous avouerai-je ce qui m'a coûté le plus ? c'étoit de vous dérober ces mouvemens si tendres et si peu libres , qui trahissent presque toujours une femme qui aime. La raison se fait entendre par intervalles j le cœur importun paile sans cesse. Dorval , cent fois le mot fatal à mon projet s'est présenté sur mes lèvres. Il m'est échappé quelquefois j mais vous ne l'avez point entendu , et je m'en suis toujours félicitée.

Telle est Constance. Si vous la fuvez , du-moins elle n'aura point à rougir d'elle. Eloignée de vous , elle se trouvera dans le sein de la vertu. Et landij que tant de femmes détesteront l'insian! l'objet d'une criminelle tendresse arracha de leur cœur un premier soupir. Constance ne se rappellera Dorval, que pour s'.npplaudir de l'avoir connu. Ou s'il se mêle quelqu'amertunie à son souvenir , il lui restera toujours une consolation douce et solide dans les sentiiuens même que vous lui aurez inspirés.

aO LE FILS NATUREL,"

SCÈNE V.

DORVAL, CONSTANCE, CLAIRVILLE.

D 0 R V A L.

Madame, voilà voire frère.

CONSTANCE, attristée , dit : Mon frère , Dorval nous quitte , et sort.

CLAIRVILLE.

On vient de me l'apprendre.

SCÈNE VI.

DORVAL, CLAIRVILLE.

n o R V A L , faisant quelques pas , distrait et

evibairassé. Des lettres de Paris. . . des affaires qui pres- sent.., . un banquier qui chancelé....

CLAIRVILLE.

Mon aiui , vous ne partirez point sans m'ac- corder un nioiiient d'entretien. Je n'ai jamais eu un si grand besoin de votre secours.

DORVAL.

Disposez de moi ; mais si vous me rendez jus- tice , vous ne douterez pas que je n'aie les raisons les plus fortes... .

CLAIRVILLE, affligé.

J'avois un ami , et cet ami m'abandonne j j'étois aimé de Rosalie , et Rosalie ne m'aime plus. Je suis désespéré..., Dorval, m'abandopnerez-

yous ? , . . .

ACTE PREMIER, ?. 1

D O R V A L.

Que puis-je faire pour vous ?

CLAIRVILLE.

Vous savez, si j'aime Rosalie ! . . . Mais non , vous n'en savez rien. Devant les auti es , l'amour estjïiapjfiniière xertuf-j'en rougis presque devant vous. . . . Eh bien ! Dorva! , je rougirai , s'il le faut ; mais je l'adore. . . . Que ne puis-je vous dire tout ce c{ue j'ai souffert I Avec (juel incnagenient , quelle délicatesse j'ai imposé silence à la passion la plus forte!... Rosalie vivoit retirée près d'ici avec une tante. C'étoit une américaine fort âgée, une amie de Constance. Je voyois Rosalie tous les jours j et tous les jours je vojois augmenter ses charmes j je sentois augmenter mon trouble. Sa tante meurt. Dans ses derniers momens , elle appelle ma sœur, lui tend une main défaillante, et lui montrant Rosalie qui se dcsoloit au bord de son lit, elle la regardoit sans parler j ensuite elle regardoit Constance; des larmes lomboient de ses yeux -y elle soupiroit , et ma sœur entendoit tout cela. Rosalie devint sa compagne , sa pupille , son élève ; et moi , je fus le plus heureux des hommes. Constance voyoit ma passion ; Rosalie en parois- soit touchée. Mon bonheur n'étoit plus traversé que par la volonté d'une mère inquiète qui rede- mandait sa fille. Je me préparois à passer dans les climats éloignés Rosalie a pris naissance:

22 L i; r l i> s K A ï V r. El,,

mais sa mère Dieurt j el son père , malgré sa vieil- lesse , prend le parli de revenir parmi nous.

Je i'allendois , ce père , pour achever mon boii- licur; il arrive, el il me trouvera désolé.

D O R V A I,.

Je ne vois pas encore les raisons que vous 5vci de Tétre.

CLAinVILLE.

Je vous l'ai dit d'abord ; Rosalie ne m'aime plus. A-mesure que les obstacles qui s'opposoicnt à à mon bonheur ont disparu, elle est devenue ré- servée, froide , iodifïércnte. Ces senlimens tendres qui sortoient de sa bouche avec une naïveté qui ïiie ravissoit , ont Jàir place à une politesse qui me tue. Tout lui est insipide ; rien ne l'occupe j rien ne l'anmse. Mapperçoit-elle , son premitr mouvement est de s'éloigner. Son père arrive ; et Ton diroit qu'un événement si désiré , si long- temps attendu , n'a plus rien qui la touche. Un goût sombre pour la solitude est tout ce qui lui reste. Constance n'est pas mieux traitée que moi. Si Rosalie nous cherche encore , c'est pour nous éviter l'un par l'autre ; et pour comble de mal- heur, ma sœur même ne pareil plus s'intéresser à tuoi.

D 0 R V A L.

Je reconnois bien Clairville. I! s'inquiète , il se chagrine, et il touche au moment de son bonheur.

ACTE n F. »i 1 K P.. 2 I

C L A I R V 1 L L t.

Ah ! mon cher Dorval , vous ne le cro^'çz pas. Voyez. . . p

D 0 R V A L.

Je ne vols, dans toute la conduile de Piosalie > que de ces iucgaliics auxquelles le.3 femmes les mieux nées sont le plus sujettes , el qu'il est quel- " qucfois si doux d'avoir à leur pardonner. Elles ont le sentiment si exquis , leur ame est si sen- sible , leurs organes sont si délicats , qu'un soup- çon , un mot, une idée suffit pour les allarmer. Mon ami , leur ame est semblable au cristal d'un<* onde pure et transparente , le spectacle Iran- (|uil!e de la nature s'est peint. Si une feuille en tombant vient à en agiter la surface , tous les objets sont vacillans.

CLAIRVILLE, affligé.

Yous me consolez j Dorval , je suis perdu. Je ne sens que trop. . . . que je ne peux vivre sans } Rosalie ; mais quel que soit le sort qui m'attend, j'en veux être éclairci avant l'arrivée de son père.

DORVAL.

En quoi puis-je vous servir?

CLAIRVILLE.

Il faut que vous parliez, à Rosalie.

DORVAL.

Que lui parle !

CLAIRVILLE.

Oui , mon a»ni. 11 xCy a que vous au inonde

24 ^' E FILS NATUREL,

qui puissiez ine la rendre. L'eslinie qu'elle a pour vous me fait tout espérer.

D O R V A L.

Cîairville, que nie deniander- vous ? à-peine Rosalie me connoîl-elle j et je suis si peu fait pour ces sortes de discussions.

CLAIRVILLE.

j^' Vous pouvez tout ; et vous ne me refuserez point, Rosalie vous révère : votre présence la saisit de ^ respect; c'est elle qui l'a dit. Elle n'osera jamais ^tre injuste, inconstante , ingrate à vos jeux. Tel est l'auguste privjlège Je la vertu; elle en impose À tout ce qui 1 approche. Dorval , paroissez devant Rosalie ; et bientôt elle redeviendra pour moi ce «ju'elle doit être , ce qu'elle étoit. DORVAL, posant la main sur l'épaule de

ClaliyUlC' Ah ! malheureux !

CLAIRVILLE.

Mon aini , si je le suis !

DORVAL.

Vous exigez. . . .

CLAIRVILLE.

"^ J'exige. ...

DORVAL,

Vous serez saiiifait.

ACTE PREMIER. 2.1>.

SCÈNE VIL D O R V A L, seul.

Quels nouveaux embarras!.... le frère..!.' la sœur.... Ami cruel, amant aveugle, que me proposez-vous?. . . Paroissez devant Rosalie ! Moi , paroître devant Rosalie; et je voudrois me ca- cher à moi-même. . . . Que deviens-je , si Rosalie me devine ? Et comment en imposerai-je à mes ;yeux , à ma voix, à mon cœur?.... Qui me répondra de moi ?. . . . La vertu ?. . . , IM'en reste- t-il encore ?

F I IV pu r R E 31 I E R A C I' e.

Thtàlre.

Q.G LE r I L S N A T U K E I, j

ACTE II.

SCENE PREMIÈRE. ^ ROSALIE, JUSTINE.

R O s A T. I E.

«'usTiNE, approchez mon ouvrage.

{Justine approche un métier à tapisserie. Rosalie est tristement appuj'ée sur ce métier. Justine est assise d'un autre coté. Elles travaillent. Rosalie n'interrompt son ouvrage , que pour essuyer des larmes qui tombent de ses jeux. Elle le reprend ensuite. Le silence dure un mo- ment, pendant lequel Justine laisse l'ouvrage, et considère sa maitrese. )

JUSTINE.

Est-ce la joie , avec lacjuelle vous allcndez

monsieur votre père?sont-ce les transports, fjue

vous lui préparez ? Depuis un temps jje nV-nleiids

rien à votre ame. 11 faut que ce qui s'y passe soit

jnal; car vous le cachez.; et vous laites très-bien.

Rosalie. ( Point de réponse de la part de

^% Rosalie ; jnais des soupirs f du sikn:e , et des

larmes. )

A C T E 1 t. HJ

JUSTINE.

Perdez-vous Tesprit , mademoiselle? au moment <le rarrivce d'un père ! à la veille d'un mariaye ! Encore un coup , perdez-vous l'espril ?

R O s A Tj I E.

Non, Justine.

JUSTINE, après une paiisb. Seroit-il arrivé quelque malheur à monsieur votre père ?

ROSALIE.

Non , Justine. ( Toutes ces questions s f font à drfferejis inter- valles , dans lesquels Justine quille et reprend son ouvrage. )

Justine , après une pause un peu plus longue. Par hazard , est-ce que vous u'aiaieriez plus Clairville?

ROSALIE.

Non , Justine. JLSTIM-: reste un peu stupéfaite. Elle dit ensuite:

La voilà donc , la cause de ces soupirs , de ce sil( nce et de ces larmes ? Oh ! pour le coup , les honuncs n'ont qu'à dire que nous sommes folles ; que la tcte nous tourne aujourd'hui pour un objet, que demain nous voudrions savoir à mille lieues. Qu'ils disent de nous tout ce qu'ils voudront, je veux mourir si je les en dédis .... Vous ne vous clés pas allendae , mademoiselle , que j'approu- verois ce caprice , . . Clairville vous aime éper-

2.S LE FILS N A T U K E L i

ducnicnt. Vous n'avez aucun sujet de vous plaindre de lui. Si jamais feninic a pu se flatter d'avoir un «mant tendre , fidèle , honnête j de s'élre attaché un honinie qui eût de l'esprit , de la figure, des mœurs ; c'est vous. Des mœurs î inadeiuoisclle , des mœurs ! ... Je n'ai jamais pu concevoir, moi , qu'on cessât d'aimer; à plus forte raison , ((u'on <;essât sans sujet. Il y a quelque chose je n'entends rien.

{"Justine s'arrête un moment. Rosalie conlimie de travailler et de pleurer. Justine reprend , dun ton hjyocrite et radouci , ei dit tout en travaillant, et sans lever les yeux de dessus son ouvrage ) ;

Après tout , si vous n'aimez plus Clairville , cela est fâcheux . . ', mais il ne faut pas s'en désespérer comme vous faites .... Quoi donc I après lui n*y aurail-il plus personne au monde que vous puissiez aimer ?

ROSALIE.

Non , Justine.

JUSTINE.

Oh î pour celui-là , on ne s'y attend pas. ( Dorval entre ; Justine se retire. Rosalie (juitte son métier y se hdte de s'essuyer lesj'eux, et de se composer un visage tranquille. Elle a dit auparavant ) ••

ROSALIE.

O ciel 1 c'est Dorval.

A C T E 1 I. 29

S C È N E I I. ROSALIE, DORVAL.

D o R V A Ij , un peu ému. Permettez, inacieiiioiselle , qu'avant mon départ ( à ces mois , Rosalie paroit éloimée ) , j'obcisse à un ami , et que je cherche à lui rendre, auprès de vous , un service qu'il croii important. Personne ne s'intcresse plus que moi à votre bon- heur et au sien , vous le savez. Souffrez donc que je vous demande en quoi Clairville a pu vous dt'ph.ire , et comment il a mérité la froideur avec laquelle il dit qu'il est traité.

R o s A li I E.

C'est que je ne l'aime plus.

DORVAL.

Vous ne l'aimez-plas !

ROSALIE.

]Von,Dorval.

DORVAL.

Et qu'a-t-il fait pour s'attirer celte horrible dis- grâce ?

ROSALIE.

Rien. Jel'aitnois ; j'ai cessé: j'étois légère appa- remment, sans m'en douter.

DORVAL.

Avez-vous oublié que Clairville est l'amant que votre coeur a préféré ? . . . . vSongcz-vous qu'il traî- ncroit des jours bien malheureux , si l'espérance de recouvrer votre tendresse lui étoit ôlée ? . . . .

50 J. E JfJLS J(ATtRtL,

Mademoiselle , cro^'ez.-vous qu'il soil permis à une honncle femme , de se jouer du bonheur d'un hon- i:c'lc homme ?

ROSALIE.

Je sais, là-dessus , tout ce qu'on peut me dire. Je . m'accable sans cesse de reproches ; je suis désolée^ I iej^oudr^is_et]XjTiortej

D O R V A L.

Vous n'êtes point injuste.

ROSALIE.

Je ne sais plus cequeje suis j jenejiijestime^liis.

D O R V A L.

* I\îais pourquoi n'aimez-vous plus Clairville? Il \y a des raisons à tout.

ROSALIE.

j C'est quiej^en ai lîiejan autre.

D o R V A L.

Rosalie ! Elle ! ( a^'ec un étonnement mêlé de reproches.)

ROSALIE.

Oui , Dorval Clairville sera bien vengé !

D o R V A L.

Resalie si par malheur il étoit arrive.... (jue

votre cœur surpris .... fût entraîné par un pen-

^ chaut dont voire raison vous fît un crime....

J'ai connu cet état cruel !...Que je vous plaindrois!

R o s A L I E.

Plaignez-moi donc. '( Dorval 7ie lui répond i]ue par le geste de com- misération. )

A c r E I I. 3r

R O s A L I E.

J'aimoîs Clairville; je n'imaginois pns que je pusse en aimer un autre , lorsque je rencontrai recueil de ma constance et de notre bonheur. . . . Les traits , l'esprit , le regard , le son de la voix ; tout , dans cet objet doux et terrible, sembloit ré- pondre à je ne sais quelle image que la nature avoit gravée dans mon cœur. Je le vis; je crus y reconnoitre la vérité de toutes ces chimères do perfection que je ni'étois faites } et d'abord il eut ma confiance.... Si j'avois pu concevoir que jo nianquoisà Clairvil'e ! . . , iNIais hélas ! je n'enavois pas eu le premier soupçon , que j'étois toute ac- coutumée à aimer son rival. ... Et comment ne l'aurois-je pas aimé ? . . . . Ce qa'il disoit , je le pensois toujours. Il ne manquoit jamais de blâmer ce qui devoit ine déplaire ; je louois quelquefois d'avance ce qu'il alloit approuver. S'il exprimoit y' un sentiment , je croyois qu'il avoit deviné le' mien. . . . Que vous dirai-je enfin ? Je me vojois à-peine dans les autres ; (elle ajoute, en baissant les yeux et la voix ) et |e me rctrojims iflns cesse en lui.

n o R V A L.

Et ce mortel heureus , connoît-il son bonheur ?

ROSALIE.

Si c'est un bonheur, il doit le connoître.

D O R v A L.

Si vous aimez , ou vous aime sans-doute ?

53 I^ E r I I, 5 N A T t i; E L ,

R 0 S A L I Ji.

Dorval , vous le savez.

D o R V A L , 'Diveynenl.

Oui, Je le sais; et mon cœur lèsent. .. . Qu'ai-je entendu?. . . . Qu'ai-je dit ? . .. qui iiie sauvera de moi-même ? . . . .

( Doiyaî et Rosalie se regardent un moment en silence. Rosalie pleure amèrement. On annonce Clairyiile. J

SYLVESTRE, 6f DorvoL Monsieur Clairville demande à vous parler. D o n V A L , à Rosalie.

Rosalie ..... INÎais on vient .... Y pensez- vous .... C'est Clairville ; c'est mon ami , c'est

voire amant.

n o s A li I E.

Adieu , Dorval. (Elle lui tend une main ; Don'aî

7a prend , cl laisse tomber tristentent sa bouche

sur cette main ; cl Rosalie ajoute ) : Adieu. Quel

mot I

SCÈNE I I î.

DORVAL, seul.

D A N s sa douleur , qu'elle m'a paru belle I Que ses charmes étoient louchans ! J'aurois donné ma vie pour recueillir une des larmes qui couloient <le ses yeux.... (( Dorval , vous le savez »... Ces mots retentissent encore dans le fond de mon

A C T K I I. o:i

cœur .... Ils ne sorliront pas si-loi ac ma nio- nioire ....

S C È N E I V.

D 0 R V A L , C L A I R V I L L E.

CLAIRVILLE,

ExeusEZ mon impatience. Eh bien î Dorval...! ( Don-ol est troublé. Il tâche de se remettre ,

mais il y réussit triai. Clairville , qui cher cite à

lire sur son visage , s'enapperçoil , se méprer^d,

et dit :

Vous êtes troublé ! vous ne me parlez point î vos yeus se remplissent de larmes ! je vous entends j je sais perdu ! ( Clairville , en achevant ces mots , se jette dans

le sein de son aini. f l r reste un moment en si^

lence. Dorval verse quelques larmes sur lui ; et

Clairville dit, sans se déplacer, d'une voix

basse et sanglotfante .*

Qu'a-t-elle dit? Quel est mon crime ? Ami , de grâce , achevez-moi.

D O R V A L.

Que je l'achève î

CLAIRVIIiLE.

Elle m'enfonce un poignard dans le sein ! et vous , le seul liomme qui pîit l'arracher peut - être, vous vous éloignez I vous m'abandonnez à mon

54 I' E F 1 I< s NATUREL,

désespoir !.... Trahi par ina maîtresse , abandonné de mon ami , (jue vais-je devenir ! Dorval , vous ne me dites rien ?

DORVAL.

Que vous dirai-je ? ... Je crains de parler.

CLAIRVÏLLE.

Je crains bien plus de vous entendre ; parlez

pourtant , je changerai du-moins de supplice....

Votre silence me semble en ce moment le plus cruel

de tous.

DORVAL, en hésitant.

Rosalie ....

cLAiRViLiiKjCn hésitant.

Rosalie ....

DORVAL.

Vous me l'aviez bien dit . . . , ne me paroît plus avoir cet empressement qui vous promettoit un bonheur si prochain.

CLAIRVILLE.

Elle a changé ! . . . . Que me reproche- t-elle ?

DORVAL.

Elle n'a pas changé , si vous voulez .... Elle ne vous reproche rien .... mais son père.

CLAIRVILLE.

Son père a-t-il repris son consentement ?

D O R VAL.

Non; mais elle allend son retour Elle

craint.... Vous savez mieux que moi , qu'une fille bien née craint toujours.

A C T E I I. j3

CLAIRVILLE.

Il n'y a plus de crainte h avoir, "^l'ous les obs- lacles sont levés. C'éloit sa mère qui s'opposoita nos vœux , elle n'est plus; et son père n'arrive que pour ni'unir à sa fille , se fixer parmi nous , et finir ses jours tranquillement dans sa patrie , au sein de sa famille , au milieu de ses amis. Si j'en juge par ses lettres , ce respeclable vieillard ne sera guère n)oins affligé que moi. Songez , Dorval , que rien n'a pu l'arrêter; qu'il a vendu ses habi- tations , qu'il s'est embarqué avec toute sa for- lune , à l'âge .... de quatre-vingts ans , je crois , sur des mers couvertes de vaisseaux ennemis.

DORVAL.

Clairville, il fait l'attendre. Il faut tout espérer des bontés du père, de fhonnéteté de la fille, de votre amour et de mon amitié. Le ciel ne permet- tra pas que des êtres qu'il semble avoir formés pour servir de consolation et d'encouragement à la vertu, soient tous malheureux sans l'avoir mérité.

CLAIRVILLE.

Vous voulez donc que je vive ?

D O R V A L.

Si je le veux!.... Si Clairville pouvoît lire au fond de moname!.... INIais j'ai satisfait à ce que vous exigiez.

CLAIRVILLE.

C'est à regret que je vous entends. Allez, mon ami. Puisque vous m'abandonnez dans la triste si-

56 L t FILS JN A T U n E T. ,

tualiou je suis , je peux tout croire des niolirs qui vous rappellent. Il ne ine reste plus qu'à vous demander un moment. Masœur, allarmée de quel- ques bruits fâcheux qui se sont répandus ici sur la fortune de Rosalie et sur le retour de son père , est sortie malgré elle. Je lui ai promis <jue vous ne par- tiriez, point qu'elle ne fut rentrée. Vous ne me re- fuserez pas de l'attendre.

D o n V A T.. Y a-t-il quelque chose que Constance ne puisse obtenir de moi 7

c L A I r. v 1 L L E.

Constance, hélas ! j'ai pensé quelquefois

Mais renvoyons ces idées à des temps plus heu- reux. Je sais elle est , et je vais hâter son retour.

SCÈNE V.

v/DORVAL, seul

Suis-JE assez malheureux!.... J'inspire une

passion secrète à la sœur de mon ami J'en

prends une insensée pour sa maîtresse ; elle , pour moi. .. . Que fais-je encore dans une maison que je remplis de désordre! est l'honnêteté ! Y en a-t- il dans ma conduite! {Il appelle comme un

forcené ): Charles, Charles... On ne vient point... Tout m'abandoiino.... ( Il se renverse dans un fauteuil. Il s'abime dans la rêverie. Il jette ces mots par intervalles ). ... 'E.ncorej si c'étoient

A c T E I r. 57

les premiers malheureux que je fais!. ... Mais non; je traîne par-toul l'iufortune. . . . Tristes mortels , misérables jouets des cvèneniens. .. . sojez Bien fiers de votre bonheur, de votre vertu î. . . . Je viens ici, fy porte une ame pure. . . . oui , car elle l'est encore. . . . J j trouve trois êtres favorisés du ciel , une fenmie vertueuse et tranquille , un amant pas- sionné et payé de retour, une jeune amante rai- sonnable et sensible... La femme vertueuse a perdu sa tranquillité. Elle nourrit dans son cœur une pas- sion qui la tourmente. L'amant est désespéré. Sa maîtresse devient inconstante , et n'en est que plus malheureuse. . . . Quel plus grand mal eût fait un

scélérat! O toi qui conduis tout, qui m'as^

conduit ici , te chargeras-tu de te justifier ?. . . . Je ne sais j'en suis. ( Il crie encore ) : Charles , Charles.

SCÈNE V L

D OR VAL, CHARLES, SYLVESTRE.

CHARLES.

Monsieur , les chevaux sont mis. Tout est prêt. ( Cela dit, il sort ).

SYLVESTRE entre. Madame vient de rentrer. Elle va descendre.

D o R v A L. Constance ?

SYLVESTRE.

Oui, monsieur. ( Cela dit, ilsort')^,

53 L K FILS NATUREL ,

CHARLts l'entre, et dit à Dors'al , (/ui , i'nfr sombre et les bras croises , l'écoute et le regarde.

( En cherchant dans ses poches ). Monsieur... vous me troublez aussi , avec vos impatiences. .... Non , il semble que le bon sens se soit enfui de celte maison.... Dieu veuille que nous le rattrapions en route 1 .... Je ne pensois plus que j'avois une lettre; cl maintenant que ]y pense , je ne la trouve plus. ( A force de cliercher, il trouve la lettre , et la donne à Dorval ).

D O R V A L.

Et donne donc. ( Charles sort). SCÈNE VII.

D G R y A L , seid. ( Il lit ).

(( La honte et le remords me poursuivent. ...» » Dorval, vous connoissez les loixde rinnocencc. » Suis-je criminelle ?.. .. Sauvez-moi !... Hclas! ») en est-il temps encore?. . .. Que je plains mon » père!.... mon père!.... El Ciairviile, je don- » ncrois ma vie pour lui.... Adieu, Dorval j je » donnerois pour vous mille vies. . . . Adieu î. . . . ^ » vous vous éloignez, et je vais mourir de dou- n leur ». ( Après avoir lu d'une ifoix entrecoupée, et dans

vn trouble extrême , il se jette dans un fauteuil.

Il gnrde un moment le silence. Tournant e/j-

suiie des yeux égarés et distraits sur la lettre ,

A C T E T r. 59

(ju*il tient d'une main tremblante ^ il en relit

quelques mots , et dit ) :

« La honte et le remords me poursuivent ». C'est à moi (le rougir, d'être déchiré.... « Vous n connoissez les lois de l'innocence?.... Je les connus autrefois. ... « Suis-je criminelle »? Non , c'est moi <{ui le suis. ... « Vous vous éloignez , et )) je vais mourir».... O ciel! je succombe !... . ( en se levant). . . . Arrachons-nous d'ici. ... Je %eux. ... je ne puis.... ma raison se trouble.... Dans quelles ténèbres suis-je tombé?. . .. O Ro- salie! ô vertu! ô tourment!

( Après un moment de silence, il se lève , mais avec peine. Il s'approche lentement d'une ta- ble. Il écrit quelques lignes pénibles ; mais tout au travers de son écriture , arrive Charles, en criant ).

SCÈNE VIII.

PORVAL, CHARLES.

D o R V A L.

Monsieur, au secours. On assassine

Clairville. . . .

( Dorvnl quitte la fable oii il écrit , laisse sa let- tre à moitié , se jette sur son épée , qu'il trouve sur un fauteuil , et 7wle au secours de son ami. Dans ces mouvcinens , Constance survient, et demeure fort surprise de se voir laisser sculç parle maître et par le valet.

J^O■ LE FILS NATUREL,

SCÈNE IX.

CONSTANCE, seule.

Que veut dire cotte fuite ?... . Il a m'at~ tendre. J'arrive , il disparoîl.... Dorval , vous nie connoisscz mal. . . . J'en peux guérir. . . . ( £Ile ap- proclie de la table , et apperçoit la lettre à demi écrite ). Une lettre! {Elle prend la lettre et la lit, ) « Je vous aime , et je fuis. . . . hélas ! beaucoup » trop tard. ... je suis l'anii de Clairville. . . . Les » devoirs de l'ainilié , les lois sacrées de l'hospila- )) lité »?....

Ciel! quel est mon bonheur !.... Il m'aime.... Dorval, vous m'aimez. . . . ( Elle se promène^ agi- tée ). . . . Non , vous ne partirez, point. . . Yos crain- tes sont frivoles. . . . votre délicatesse est vaine. . . . Vous avez ma tendresse. . . . Vous ne connoissez ni Constance , ni votre ami. . . . Non , vous ne les con- noissez pas. . . . Mais peut-être qu'il s'éloigne, qu'il fuit au moment je parle. ( Elle sort de lasccnc avec ijuelque précipitation.

FIN DU SECOND ACTE,

A C T E I I r. 4'

ACTE III.

f "

SCÈNE PREMIÈRE.

DORVAL, CLAIRVILLE.

{Ih rentre7it , le chapeau sur la teie. Dotv al remet le iicn avec son épée sur lejauteidl).

CLAIKVIIjLE.

t^ovEZ assuré que ce que j'ai fait , tout autre leùt fait à rua place.

DORVAL.

Je le crois. IVTais je connois Clairville ] il est vif.

CLAIRVILLE.

«Tctois trop affligé pour m'offenser légèrement.... Mais que pensez-vous de ces bruits qui avoicnt appelé Constance chez son amie ?

DORVAL.

Il ne s'agit pas de cela.

CLAIRVILLE.

Pardonnez- moi. Los noms s'accordent ; on parle d'un vaisseau pris , d'un vieillard appelé Merlan...,

^2 LE FILS NATUnEL,

D O R V A L.

De grâce , laissons pour un monienl ce vaisseau, ce vieillard ; et venons à votre afïairc. Pounjuoi ine taire une chose , dont tout le monde s'enlrelient à- préscnt , et qu'il faut que j'apprenne.

CLAIBVILLE.

J'aimerois mieux qu'un autre vous la dît.

D o n v A L. Je n'en veux croire que vous.

CLAIRVILLE.

Puisqu'absoluinent vous voulez que je parle j ii s'agissoit de vous.

D o n V A L. De moi ?

C L A I R V I L L E.

De vous. Ceux contre lesquels vous m'avez se- couru, sont deux niéchans et deux lâches. L'un s'est fait chasser de chez Constance pour des noir- ceurs ; l'autre eut pour quelque temps des vues sur Rosalie. Je les trouve chez cette femme que ma sœur venoit de quitter. Us parloient de votre départ j car tout se sait ici. Us doutoient s'il falloît m'en féliciter ou m'en plaindre. Ils en éloient éga- lement surpris.

D o R V A L.

Pourquoi surpris ?

c L A I R V I L L r.

C'est , disoit l'un , que ma sceur vous aime.

C L A I R V I t. T. E,

D O R V A r

C L A 1 R V I L L E,

A C T E I I r. 4^

D O R V A L.

Ce discours m'honore.

CLAIRVILtiE.

L'aulrc , que vous aimez ma maîtresse, n 0 R V A L.

iMoi ?

Vous.

Rosalie ?

Rosalie.

D o R V A i<. Clairviile , vous croincz. ...

CLAIR VILLE.

Je vous crois incapable d'une trahison. (Don'al s'agite ). Jamais un sentiment bas n'entra dans l'ame'de Dorva! , ni un soupçon injarieus dans l'esprit de Clairviile.

0 o R V A Ix.

Clairviile , épargnez-moi.

c L A l R V l L L E.

Je vous rends justice. Aussi , tournant sur eux des regards d'indignation et de mépiis ,( Clairviile n^gardant Donal avec ces yeux , Doiyalne peut les soiilenir. Il détourne la tête , et se couvre le l'isage avec les mains ) , je leur fis entendre qu'on portoit en sol le germe des bassesses ( Dorvnl csC tounncnfc), dont en étcit si prompt à soupçonner

'44 T^ E FILS naturel;

auLiuij et ({ue par-tout oùj'élois, je prélendols qu'on respeciât ma niaîlreise , rua sœur et mon ami. . . . Vous m'approuvez , je pense.

D O R V A L.

Je ne peux vous blâmer. . . . Non. . . . mais.

c L A I n V l L L E.

Ce discours ne demeura pas sans réponse. Ils sortent ; je sors , ils m'attaquent. . . . B o R V V L. El vous périssiez , si je n'étois accouru ? . .

C Ij A I K V 1 L L E.

Il est certain que je vous dois la vie.

D o R V V L.

C'est-à-dire qu'un moment plus lard je dcvenois voire assassin.

CLAIR VILLE.

Vous n'y pensez pasj vous perdiez votre aini ,

mais vous restiez toujours vous-même. Pouviez-

Vous prévenir un indiyne soupçon?

D o R V v I.. Peut-être.

C L A I n V I L L E,

Empêcher d'injurieux propos ?

D 0 R V V L.

Peut-être.

CLAIRVILLE.

Que vous êtes injuste envers vous !

D o R V A L.

Que l'innocence et la vertu sont giandes, cl quG le vice obscur est petit devant elles !

A C T K I I I< /jj

SCÈNE II. DORVAL, CLAIRVILLE, CONSTANCE.

CONSTArfCE.

D OH VAL.... mon frère.... dans quelles in- quiétudes vous nous jetez!.... Vous m'en vovez encore toute tremblante } el Rosalie en est à moitié morte.

DORVAL et C L A I r, V 1 L L E.

Rosalie I {Doryal se contraint sub:'icment).

c L A I n V I L L E.

Xy vais ; j y cours.

c o i\ s T A iv c E , V arrêtant par le bras.

Elle est avec Justine j je l'ai vue, je la quiltc, n'en soyez, point inquiet.

c L A I R V I L L E.

Je le suis d'elle. ... je le suis de Dorval... . il est d'un sombre fjui ne se conçoit pas. ... au moment il sauve la vie à son ami !. . . . Mon ami , si vous avez quehjues chagrins , pourquoi ne pas les ré- pandre dans le sein d'un homme qui partage tous vos sentiniens; qui, s'il étoil heureux, ne vivroit que pour Dorval et pour Rosalie. CONSTANCE, tirant une lettre de son sein, la donne à son frère , et lui dit : Tenez., mon frère , voilà «on secret , le mien j elle suju apparemment de sa mélancolie.

/|5 r. E ïf 1 L s NATUREL,

(^Clairviîle prend la lettre et la lit. Dorval , qui rccotmoit cette lettre pour celle qu'il écrivait à Rosalie , s'écrie ) ;

DORVAL.

Juslc ciel I c'est ma lettre !

CONSTANCE.

Oui , Dorval , vous ne partez plus. Je sais tout j tout est arrangé. . .. Quelle délicatesse vous rendoit ennemi de notre bonheur?... . Vous nraiiuiczî .... vous m'écriviez ! . . . . vous fujez ! . . . .

{A chacun de ces mots, Dorval s'agite et se > tourmente ).

DORVAL.

Il le falloit j il le faut encore ; un sort crue! me pouisuit. Madame, celle lettre.... (^bas) Ciel! tju'allois-je dire?

CLAIRVILLE.

Qu'ai -je lu ? Mon ami , mon libérafeur va de- venir mon frère î Quel surcroît de bonheur et de rcoonnoissance I

<■; O N s T A ?f C H.

Aux transports de sa joie , rcconnoissoz enfin laî vcriié de ses scnliniens , el l'injustice de votre in— fjuiélude. M. lis quel motif ignoré peut enccrc sus- pendre les vôtres? Dorval , si j'ai votre tendresse , pourquoi n'ai-je pas aussi votre confiance ?

1) o r, v A L , d'un ton triste et avec un air .ibatln. Clairville.

A C T E l I t. /|7

C L A I R V I L L E.

Mon ami , vous élcs triste.

D O II V A L.

Il est vrai.

CONSTANCE.

Parlez, ne vous contraignez plus.... Dorval ^ prenez quelque confiance en votre ami. ( Dorval conliniiant toujours de se taire. Constance ajoute) :

Mais je vois que ma présence vous gêne; je vous laisse avec lui.

SCENE I I î.

DORVAL, C L A I R V I L L E.

c L A I R V I L L E.

D o i\ VAL, nous sommes seuls. . , . Auriez- vous douié si j'approuverois l'union tie Constance avec vous ? . . . . Pourquoi m'avoir fait un mystère de votre penchant? J'excuse Constance, c'est une fcumie. . . mais vous ! . . . vous ne me répondez pas.

(Dorval écoute la tête penchée, et les bras croisés], Auriez-vous craint ({ue ma sœur , instruite des circonstances de votre naissance. . . .

B o i\ V A L, , Sans changer de posltwe , sculcnicné en tournant la tête vers ClairvUlc.

Clairvillc , vous in'oft'ensez. Je porte une anic trop haute pour concevoir dépareilles craintes. Si Constance étoit capable de ce préjugé , j'ose le dire , elle ne seroit pas digne de moi.

/jB h E r I T, s naturel;

C L A I n V 1 I. L E.

Pardonnez , mon cher Dorvalj la tristesse opi- niâtre où je vous vois plongé , quand tout parolt seconder vos vœux. ...

1) o R V A L , bas , et avec amertume. Oui , tout me réussit singulièrement, c L A I n V I L L E.

Cette tristesse m'agite , me confond , et porle mon esprit sur toutes sortes d idées. Un peu plus de confiance de voire part m'en épargneroil beau- coup de fausses. . . . Rlon ami , vous n'avez jamais eu d'ouvcrluie avec moi. . . . Dorval ne connoît point ces doux épanchemens. . . . son ame ren- fermée. . . . Mais enfin, vous aurois-je compris ? Auriez-vous appréhendé cpie , privé , par un second mariage de Constance, de la moitié d'une fortune, à-la-vérilé peu considérable, mais qu'on me crojoit assurée , je ne fusse plus assez, riche pour épouser

Rosalie '}

ij 0 R V A L , tristement.

La voilà, celle Rosalie!... Clairville, songez à sou- tenir l'impression que votre péril a dii laire sur elle.

SCÈNE I y.

EORV AL , CLAIRVILLE , ROSALIE , JUSTINE.

c L A 1 u V I 1. 1. E , se hâtant d'aller au-devant de

Rosalie. Est-il bien vrai ([uc Rosalie ait craint de me perdre; qu'elle ail tremblé pour ma vie? Que

A c 7 E I r r. ^^

l'instant j'aîloîs périr me seroil cher , s'il avoit rallumé dans son cœur une étincelle d'intérêt î r. o s A L I E. Il est vrai que votre imprudence m'a fait frémir.

C L A I R V I I. L E.

Que je suis fortune ! ( // veut baiser la main de Rosalie , qui la relire ).

ROSALIE.

Arrciez ^ monsieur. Je sens toute l'obligation (|ue nous avons à Dorval. Mais je n'ignore pas que , de quelque manière que se terminent ces évè- nemcns pour un homme; les suites en sont tou- jours fâcheuses pour une lemme,

DORVAL.

Mademoiselle , le hasard nous engage ) et fhon- ncur a ses lois.

CLAIR VILLE.

Rosalie, je suis au désespoir de vous avoir déplu.' jMais n'accablez pas l'amant le plus soumis et le plus tendre. Ou si vous l'avez résolu , du-moins u'afiligez pas davantage un ami qui seroit heureux sans votre injustice. Dorval aime Constance. Il en est aimé. Il partoit. Une lettre smprise a tout dé- couvert. . .. Rosalie , dites un mot , et nous allons tous être unis d'un lien éternel , Dorval à Cons- tance, Clairville à Rosalie; un mot! et le ciel reverra ce séjour avec complaisance.

ROSALIE, tombant dans un fauteuil.

Je me meurs.

Théâtre. C

5a jLEFiLs naturel;

DORVAL et CLAIRVILLE.

O ciel î elle se meurt. ( Claîrville tombe aux genoux de Rosalie ).

DORVAL appelle les dômes tû/ues. Charles , Sj'lvestre , Justine.

JUSTINE, secourant sa maîtresse. "Vous voj'cz , niadeMioiselle. . . Vous avez voulu sortir. ... Je vous l'avois prédit. . . . ROSALIE, revenant à elle et se levant , dit : Allons , Justine. CLAIRVILLE vcut luî donner le bras et la soutenir. Rosalie. . . .

ROSALIE.

Laissez,- moi. . . je vous hais... Laissez -moi, vous dis - je.

SCÈNE V.

DORVAL, CLAIRVILLE.

Ç Clairville /quitte Rosalie. Il est comme un fou. Il r>a , il vient , il s'arrête. Il soupire de douleur ,

l de fureur. Jls'appuye les coudes sur le dos d'un fauteuil, la tc'te sur ses mains , et les poings dans les jeux. Le silence dure un moment. Enfin il dit ) .•

CLAIR V. ILLE.

En est-ce assez ?. . . . Voilà donc le prix de mes inquiétudes ! Voilà le fruit de toute ma ten- dresse 1 Laissez-moi. Je vous hais. Ah I 'flpouss'i

ACTE III. 5r

Vaccenl inortîciilé du désespoir ; il se promène avec agitcuion , et il repète sous d'ffcrenb^s sortes de déclamations violentes , laissez-moi , je vous hais. (// se Jette dans un fauteuil. Il y demeure un moment en silence. Puis il dit , d'un ton sourd et bas ) : Elle me liait I . . . et tju'ai-je fait pour qu'elle me haïsse ? je l'ai trop aimée. ( Il se tait encore un moment. Il se lè7'e , il se promène. U paroît s'être un peu trarif/uillisé. Il dit) : Oui , je lui suis odieux. Je le vois. Je le sens. Dorval , vous êtes i mon ami. Faut-il se détacher d'elle... et mourir? Parlez. Décidez de mon sort. ( Charles entre. Clair ville se promène).

SCÈNE Y I. DORVAL, CLAIRVILLE, CHARLES.

CHARLES f en tremblant , à Clairville qu'il voit

agité. Monsieur....

CLAIRVILLE, Zd regardant de coté. Eh bien ?

CHARLES.

II y a là-bas un inconnu qui demande à parler à quelqu'un.

CLAIRVILLE, bruscjucment.

Qu'il attende. CH ARLiiS , toujours en tremblant , et fort has.

C'est un malheureux, et il j a long-temps qu'il attend.

52 LE riLS naturel;

ciiAiRviLLE, ai-ec impatience. Qu'il entre.

SCÈNE VII.

DORVAL, CLAIRVILLE, JUSTINE, SYLVESTRE, ANDRÉ, £t les autres Domestiques de la maison , attirés par la eu-, riosité , et diversement répandus sur la scène, Justine arrive itn peu plus tard que les autres^

CLAIRVILLE, uH pcu brusqucmcnt. Qui êtes -vous? Que voulez- vous?

ANDRÉ.

Monsieur , je m'appelle André. Je suis au ser- vice d'un honnête vieillard. J'ai été le compagnon de ses infortunes j et je venois annoncer son retour à sa fille.

CLAIRVILLE.

A Rosalie ?

ANDRÉ.

Oui , monsieur.

•CLAIRVILLE. <

Encore des malheurs 1 est votre maître ? Qu'en avez-Y0U5 fait ?

ANDRÉ.

Rassurez-vous , monsieur. Il vit.- II arrive. Je vous instruirai de tout, si j'en ai la torcc , et si vous avez la bonté de lu'entcndre.

CLAIRVIhLK.

Parleî,

ACTE III.

55

ANDRÉ.

Nous sommes partis , mon maUrc et moi , sur le vaisseau l'apparent , de la rade du Fort-iojal j le six du mois de juillet. Jamai;; mon maître n'avoit eu plus de santé ni montré tant de joie. 1 anlôt le visage tourné les veftls sembloienl nous porter, il élevoit ses mains au ciel , et lui demandoit un prompt retour. Tantôt me regardant avec des jeux - remplis d'espérance , il me disoit : « André , encore » quinze jours , et je verrai mes enfans , et je les )) embrasserai j el je serai heureux une fois du- » inoins avant que de mourir ».

CLAiRviLLE touclïé , à Dorvol.

Vous entendez. Il m'appeloit déjà du doux nom de fils. Eh bieol André?

ANDRÉ.

Monsieur , que vous dirai-je ? Nous avions euN la navigation la plus heureuse. Nous louchions flusH^ côtes de la France. Echappés aux dangers de J mer , nous avions salué la terre par nulle cris de joie ; et nous nous embrassions les uns les autres , commandans , officiers, passagers , matelots , lors- que nous sonmies approcliés par des vaisseaux qui nous crient, la paix , la paix , abordés a la fa- ^ veur de ces cris perfides , et faits prisonniers. r> o R V A L et CLAIRVILLE, en marquant

leur surprise et leur douleur , chacun par l'ac^

tion qui convient à son caractère.

Prisonniers !

54 ï- E FILS W A T U R E t ,

A M D R É.

Que devint alors mon maître î Des larmes cou- loient de ses yeux. Il poussoit de profonds sou- pirs. Il loumoit ses regards , il élendoit ses bri:s , son aiiie senibloit s'élancer vers les rivages d'où nous nous éloignions. Mais à-peine les eûmes-nous perdus de vue , que ses yeux se séchèrent , son cœur se serra , sa vue s'attacha sur les eaux; il lomba dans une douleur sombre et morne qui nie \ fit trembler pour sa vie. Je lui présentai plusieurs ^ fois du pain et de Teau, qu'il repoussa. yAndrés'ar- "-^^rcte iciun momenl pour pleurer). Cependant nous arrivons dans le port ennemi.... Dispensez-moi Je vous dire le reste.... Non , je ne pourrai jamais.

CLAIRVILLB.

André , continuez.

ANDRÉ.

On me dépouille. On charge mon maître de liens. Ce fut alors que je ne pus retenir mes cris. Je l'appelai plusieurs fois: <( l\Ion maître, mon )) cher raaîlre n. II m'entendit , me regarda , laissa tomber ses bras tristement , se retourna , et suivit , sans parler , ceux qui l'environnoient. . . . Cependant on me jette , à moitié nud , dans le lieu le plus pro- fond d'un bâtiment, péle-méle avec une foule de malheureux abandonnés impitoyablement , dans la ange , aux extrémités terribles de la faim , de la ^ soif et des maladies. Et pour vous peindre en un i, mot toute l'horreur du lieu , je vous dirai qu'ea

A C T E I I I. 55

un instant j'y entendis tous les accens de la dou- leur, toutes les voix du désespoir, et que de quelque côté que je regardasse , je voyois mourir.

CLAIRVILLE.

Voilà donc ces peuples dont ou nous vante la sagesse , qu'on nous propose sans cesse pour mo- dèles I C'est ainsi qu'ils traitent les hommes ! D o I\ V A L.

Combien l'esprit de cette nation généreuse a changé I

ANDRÉ.

Il y avoit trois jours que j'étois confondu dans ,cet amas de morts et de niourans , tous Français, tous victimes de la traliison , lorsque j'en fus tiré. On me couvrit de lambeaux déchirés , et l'on me conduisit avec quelques-uns de mes malheureux compagnons, dans la ville , à travers des rues plei- nes d'une populace effrénée, qui nous accabloil d'im- précations et d'injures , tandis qu'un monde tout- à-fail différent , que le tumulte avoit attiré aux fenê- tres , faisoil pleuvoir sur nous l'argent et les secours.

D O R V A L.

Quel mélange incrojable d'hunianilc , de bien- faisance et de barbarie !

ANDRÉ.

Je ne savois si l'ou nous conduisoit à la liberté , çu si l'on nous conduisoit au supplice.

CLAIRVILLE.

El votre maître , André ?

5y LE r t L s IV A T R E T, ,

A IV D h E.

J'allois à luij c'éloit le premier des bons offices tl'un ancien correspondant qu'il avoit informé de noire malheur. J'arrivai à une des prisons de la ville. On ouviit les portes d'un cachot obscur je descendis. Il y avoit dcj.i quelque temps que j'ctois immobile dans ces ténèbres , lorsque je fus frappé d'une voix mourante qui se faisoit entendre , et qui disoit en s'éteignant : a André , est-ce loi ? )) 1! y a long -temps (^ue je t'attends ». Je courus ;i l'endroit d'où venoit celte voix j et je rencontrai '.] des bras nuds qui cherchoient dans l'obscurité. Je \\: Jes saisis. Je les baisai. Je les baignai de larmes.

. C'étoient ceux de mon maître. ( Une petite pause ).

Il éloit nud. Il étoit étendu sur la terre humide. . . «( Les malheureux qui sont ici , me dit-il à voix ' » basse , ont abusé de mon âge et de ma foiblesse , » pour m'arracher le pain , et pour m'ôter ma >) paille ». C ( Ici les Domestiques poussent un cri de douleur. Clairi>tlle ne peut plus contenir la sienne. Dor- valj'ait signe à André de s'arrêter un moment. V André s'arrête. Puis il continue, en sanglotant). Cependant je me dépouille de mes lambeaux, et je les étends sous mon maître , qui bénissoit d'une voix expirante la bonté du ciel. . . . D o R V A L, bas, à part, et avec amertume. à Qui le faisoit mourir dans le fond d'un cachot ,

sur les haillons de son valet !

1 C T E î [ ]< èf

A n D n É. Je nie souvins alors des aumÔBCS (jiic j'avois reçues. J'appelai du secours , et je ranimai mon vieux et respectable maître. Lorsc[iMi eut un peu repris de ses forces , « André , me dit-il , aie bon » courage ; tu sortiras d'ici. Pour moi, je sens , à » ma i'oiblesse , ([u'il faut cjue j'y meure ». Alors J6 \ sentis ses bras se passer autour de mon cou , son ^ visage s'approchier du mien , et ses pleurs couler ; sur mes joues. « Mon ami , me dit-il , ( et ce fut » ainsi qu'il m'appela souvent) tu vas recevoir » mes derniers soupirs; tu porteras mes dernières )) paroles à mes enfiins, Hclas I c'étoit de moi » qu'ils dévoient les entendre » ! Cl. MK \ i V. -L é , regardant Dur val t et pleurant. v Ses ecfans I

ANDRÉ.

Il m'avoit dit^ pendant la traversée", qu'il étoît ": français ; qu'il ne s'appeloit point Mérian ; qu'eo j s'éloignant de sa patrie , il âvoit quitté son nom de famille , pour des raisons que je saurois un jour. Hélas ! il ne crojoit pas ce jour si prochain ! Il soupiroit , et j'en allois apprendre davantage , lors- que nous entendîmes notre cachot s'ouvrir. On nous appela 5 c'étoit cet ancien correspondant qui nous avoit réunis , et qui venoit nous délivrer. (^)uelle fut sa douleur ! lorsqu'il jeta ses regards sur /',• un vieillard qui ne lui paroissoit plus qu'un cadavre palpitant. Des larmes tombèrent de ses jeux ; il se dépouilla ; il le couvrit de ses vcteniens , et nous

58 tiE FILS NATURF. t,

allâmes nous établir chez, cet hôte , etj recevoir toutes les marques possibles d'humanité. Ou eut dit que cette honnéle famille rougissoit en secret de la cruauté et de l'injubtice de sa nation. ,. D o R V V L.

..jcv*^ Rien n'humilie donc autant (jue rinj.istice î

A w D i\ t , s' fssuyant les j-eux ,el reprenant un air tranquille.

Bieulôt mon maître reprit de la santé et des forces. On lui offrit des secours ; et je présume qu'il en accepta; car au sortir de la prison , nous n'avions pas de quoi avoir un morceau de pain.

Tout s'arrangea pour notre retour ; et nous étions prêts à partir, lorsque mon maître me tirant à l'écart (non, je ne l'oublierai de ma vie ! ) me dit: « André , n'as-tu plus rien à faire ici »? Non , monsieur, lui répondis-je. . . . «Et. nos compa- ^ - « triotes que nous avons laissés dans la misère d'où » la bonté du ciel nous a tirés , lu ny penses donc » plus? Tiens, mon enfant j valeur dire adieu». y y courus. Hélas! de tant de misérables , il n'en restoit qu'un petit nombre , si exténués , si proches de le^ir fin , que la plupart n'avoient pas la force de tendre la main pour recevoir.

Voilà , moïi«i«4ir , tout le détail de notre mal- heureux vojage.

( On garde ici un assez long silence, après lequel André dit ce qui suit. Cependant Dorval , rê- veur , se promène vers le fond du salon. J'ai laissé mon maître à Paris pour y prendre un

A C T E J l I.

peu de repos. Il s'ttoil fait une grande joie d'y re- trouver un ami. ( Ici Dorval se retourne du côté d'André , et lui donne attention ).

Mais cet ami est absent depuis plusieurs mois; et mon maître comploit me suivre de près. ( Dorval continue de se promener en rc'vant).

CLAIRVILLE.

Avez-vous vu Rosalie ?

A W D R É.

Non , monsieur. Je ne lui apporte que de la dou- leur , et je n'ai pas osé pa roître devant elle.

CLAinVlLLE.

André , allez vous reposer. Sylvestre , je vous le recommande.... Qu'il ne lui man(jue rien.

( Tous les domestiques s'emparent d'André et l'emmènent. )

SCÈNE VIII. DORVAL, CLAIR VILL^E.

I Après un silence , pendant lequelDorval est resté ivvnobile t la tête baissée, l'air pensif et les bras croisés ( c'est assez son attitude ordi- naire) , et Clairville s'est promené avec agi- tation , Clairville dit ■• )

CLAIRVILLE.

Eh bien ! mon ami , ce jour n'est-il pas fatal pour la probité ? cl croyez - vous qu'à l'heure que je

6(3 I, E F I I, s N A -l" U R E t ^

VOUS parle, il y aituti seulhonnéte-hoiniuelieureui Sur la terre ?

D O R V A L.

__. Vous voulez, dire un seul méchant ; mais , Clairville, laissons la morale; on en raisonne mal , quand on croit avoir à se plaindre du ciel .... Quels sont maintenant vos desseins ?

CLAIRVILLE.

"Vous voyez toulp l'ciendue de n)on mallieur : j'ai perdu le cœur de Rosalie, llélas ! c'est le seul -rr bien que je regrette^

Je n'ose soupçonner que la médiocrité de ma fortune soil la raison secrète de son inconstance; mais si cela est , à quelle distance n'esl-elle pas de \ moi , à-présent qu'elle est réduite elle-même à une fortune assez bornée ? S'exposera-t-elle , pour un homme qu'elle n'ainieplus , à toutes les suites d'un étal prcsqu'indigent? Moi-inéine ,irai-je l'en sol- liciter ? Le puis-je ? le dois -je? Son père va deve- nir pour elle un surcroit onéreux. Il est inceitain qu'il veuille m'accorder sa fille. Il est presqu'évi- dent qu'en l'acceptant , j'achèverois de la ruiner. Voyez et décidez.

D o R V A L.

Cet André a jcte le trouble dans mon anie. Si

vous saviez les idées qui n)e sont venues pendant

son récit. ... Ce vieillard .... ses discours ....

son caractère .... ce changement de nom .... Mîjij

ACTBIIT. 6{

|;»issez-rnol dissiper un soupçon qui m'obsède , e^ pensera votre aflaire.

C II A I n V I L li E.

Songez , Dorval , que le sort de Clairville est entre vos mains.

SCÈNE IX.

D O R V A L , seul.

. Quel jour d'amertume et de trouble I Quelle variété de tourmens ! Il semble que d'épaisses té- nèbres se forment autour de moi , et couvrent ce cœur accablé sous n»ille senlimens douloureux !..., O ciel ! ne m'accorderas-tu pas un moment de repos ! .... Le mensonge , la dissimulation me sont en horreur j et dans un instant , j'en impose à mon ami , à sa sœur , à Piosalie . . . Que doit-elle

penser de moi ? Que deciderai-je de son

amant ?.... Quel parti prendre avec Constance ?... Dorval, cesseras-tu, continueras-tu d'être homme de bien ?.. Un évènemeuL imprévu a ruiné Ro- salie ] elle est indigente , je suis riche ; je Taime ,

j'en suis aimé: Clairville ne peut l'obtenir

Sortez de mon esprit , éloignez-vous de mon cœur , illusions honteuses ! Je peux être le plus malheu- reux des hommes , mais je ne me rendrai pas le plus vil ... . Vertu ! douce et cruelle idée ! chers et \ barbares devoirs ! amitié qui m'enchaîne et me déchire , vous S2rez obélc 1 O vertu I qu'es-tu , si

62 LE FILS î! A T Ù R E I. ,

tu n'exiges aucun sacrifice ? Aniilic , tu n'es qu'un vain nom , si tu n'imposes aucune loi ... . Clair- ville épousera donc Kosalie ( // tombe presque sans scnlinient dans un fauteuil ; il se relève en- suite , et il dit ) : ISon , je n'enlèverai point à mon ami sa maîtresse ; je ne Mie dégraderai point jus- ques-Ià , mon cœur m'en répond. Malheur à celui qui n'écoule poinl la voix de son cœur ! . . . . INIais

Clairville n'a poinlde fortune j Rosalie n'en a plus...

- > il faut écarter ces obstacles. Je le puis j je le veux.

Ya-t-il (jiiel(pje peine , dont un acte généreux ne console ? Ah ! je commence à respirer ! . . .

Si je n'épouse point Rosalie , qu'ai-je besoin de fortune ? Quel plus digne usage que d'en disposer enfaveur de deux êtres qui me sont chers? Hélas! à bien juger , ce sacrifice si peu commun n'est rien . . •• Clairville me devra son bonheur ! Rosalie me devra son bonheur ! le père de Rosalie me de- vra son bonheur ! . . . . Et Constance ? . . . . elle entendra de moi la vérité j elle me connoîlra ; elle tremblera pour la femme qui oseroit s'attacher h ma destinée.... En rendant le calme à fout ce qui I m'environne , je trouverai sans-doute un repos qui I me fuit? . . . ( Il soupire ) . . . Dorval , pourquoi j soulfres-tu donc ? pourcjuoi suis-fe déchire ? O vertu ! n'ai-je point encore assez fait pour toi !

Mais Rosalie ne voudra point accepter dfenioi sa fortune. Elle connoît trop le prix de celte grâce , pour l'accorder à un homme qu'elle doit haïr, me-

A C T E I I f. f.5

priser .... I! faudra donc la tromper ! ... Et si je m y résous , coninient y réussir ? Prévenir l'arrivée de son père ? . . . . faire répandre , par les papiers publics, fpie le vaisseau qui portoit sa fortune élcit assuré? ... lui envoyer par un inconnu la valeur de ce qu'elle a perdu ? . . .Pourquoi non ? . . . Le moyen est naturel j il me plaît j il ne faut qu'un peu de célérité. {Il appelle Charles) : Charles. (// se met à une table ,\ et il écrit. )

r

SCENE. X.

DORVAL CHARLES.

D 0 R V A i,, lui donne xm billet , et dit i A Paris , chez mou banquier.

FIN DU TROISIKME ACTE.

LE fJLS NATUREL,

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE. ROSALIE, JUSTINE.

JUSTINE.

.lliH bien ! mndcinoiselle , vous avez, voulu voir André ; vous l'avez vu. Monsieur votre pcro ar- rive ; mais vous voilà sans fortune.

ROSALIE, un mouchoir àla main. Que.puis-je contre le sort ? Mon père survit. Si la perte de sa fortune n'a pas altéré sa santé, le reste n'est rien.

JUSTINE.

Comment , le reste n'est rien ?

ROSALIE.

Non, Justine; je connoîtrai l'indigence ; il y a de plus grands maux.

JUSTINE.

Ne vous y trompez pas , mademoiselle ; il n'y en a point qui lasse plus vite.

ROSALIE.

\ Avec des richesses, serois - je moins à plain- \^ drc ? . . . , C'est dans une ame innocente et tran-

A C T E I V. 65

tfal'.ic que le bonheur habite; et cette ame, Justine, je l'avois.

JUSTINE.

El Clairvillc j- régnoit.

R o s A L 1 %^ assise et pleurant,

Amanl qui m'clois aloi'S si cher ! Ciahville que j'estime et que je désespère ! ô loi à qui un biea moins tlijjne a ravi toute ma tendresse , le voilà bien vengé 1 Jepleure; et l'on se rit de mes lariues.

Jusline , que penses-tu de ce ûorval ?.. . . Le voilà donc-, cet ami si tendre , cet homme si vrai, te mortel si vertueux 1 II n'est , comme les autres , qu'un mcciiant qui se joue de ce qu'il j a de plus sacré , l'amour , l'amitié , la vertu , la vérité ! . . . . Que je plains Constance ! il m'a trompée; il peut bien la tronspcr aussi . . . . ( En se levant. ) Mais j'onlcnds (juelqu'un. . . . Justine , si c'éloit lui.

JUSTINE.

Mademoiselle, ce n'est personne.

ROSALIE se rassied , et dit'. Qu'ils sont médians , ces honmies ! et que nous sommes simples ! . . . Vois , Justine , comme dans leur cœur la vérité est à café du parjure; comme l'élévation y touche à bassesse ! ... Ce Dorval qui expose sa vie pour son ami , c est le même qui !% trompe, «^ui trompe sa sœur, qui se prend pour liioi de tendresse. Mais pourquoi lui reprocher de la tendresse ? c'est mon crime ; le sien est une fausseté qui n'eut jamais d'exemple.

G6 LE FILS JfATUREL;

SCÈNE II.

ROSALIE, CONSTANCE.

ROSALIE, allant aii-d€</ant de Constance. Ah! madame , en quel état vous me surprenez !

CONSTANCE.

Je viens partager votre peine.

ROSALIE.

Puissiez-vous toujours être heureuse î «ONSTANCE s'assied, fait asseoir Rosalie à côté d'elle , et lui prend les deux mains.

Rosalie, je ne demande que la liberté de ni'afïli- ger avec vous. J'ai long-temps éprouvé l'incertitude des choses de la vie ; et vous savez si je vous aime.

ROSALIE.

Tout a changé , tout s'est détruit en un moment.

j CONSTANCE.

Constance vous reste, ... et Clairville.

ROSALIE.

Je ne peux m'élnigner trop tôt d'un séjour , ma douleur est importune.

CONSTANCE.

Mon enfant , prenez garde ', le malheur vous rend injuste et cruelle ; mais ce n'est point à vous que j'en dois faire le reproche. Dans le sein du ^çnheur, j'oubliai de vous préparer aux revers.

A C T E I V. 6y

îleurcuse , j'ai perdu de vue les malheureux. J'ea suis bien punie ; c'est vous qui m'en rapprochez... Mais votre père ?

n o s A L I E. Je lui ai déjà coûté bien des larmes ! . . . . Ma- dame , vous serez mère un jour Que je vous

plains ! . . .

c O N s T A K c E. '

Rosalie , rappelez - vous la volonté de votre tante ; ses dernières paroles me confioient voire bonheur. . . . INIais ne parlons point de mes droits ; c'est une marque d'estime que j'attends : jugez combien un refus pourroit m'offenser ! . . . Rosalie , ne détachez point votre sort du mien. Vous con- rioissez Dorval. Il vous aime. Je lui demanderai Rosalie. Je l'obtiendrai ; et ce gage sera pour moi le premier et le plus doux de sa tendresse. tacsahe dégage avec -invacité ses mains de celles

de Constance , se lève avec une sorte d'indi-

gnatici et dit :

Dorval I

CONSTANCE.

Vous avez toute son estime.

R O s A L 1 t.

Un étranger ! ... un inconnu ! . . . . un homme qui n'a paru qu'un monjent parmi nous!... dont on n'a jamais nommé les parens ! . . . dont la vertu peuî être feinte ! . . . Madame , pardonnez. . j'ou- }.<liois. . . . vous le connoissezbion fans doute ? . . .;

68

LE T'II, S ^■ATUREt,

CONSTAIVCE.

Ilfaul vous pardonner ; vous élcs dans la nuit ? mais soufticz que je vous fasse luire un mjon d'es- pérance.

, B 0 s A L I E.

J'ai espéré, j'ai clé trompée , je n'espérerai plus, ( Constance sourit iristcment. )

Hélas! si Constance eût clé seule, retirée comme autrefois j peut-être . . . encore , n'est-ce qu'une idée vaine c[ui nous auroil trompées toutes deux. Notre amie devient malheureuse ', on craint de se manquer à soi-même ; un premier mouvement de générosité nous emporte. Mais le temps I le temps!.,. Madame, les malheureux sont fiers, importuns, ombrageux j on s'accoutume peu-à-peu au spec- tacle de leur douleur^ bientôt on s'en lasse ; épar- gnons-nous des torts réciproques. J'ai tout perdu : sauvons du-nioins notre amitié du naufrage .... Il me semble que je dois quelque chose à l'infortune.,. Toujours soutenue de vos conseils , Rosalie n'a rien fait encore dont elle puisse s'honorer à ses propres yeux. Il est temps qu'elle apprenne ce dont elle sera capable , instruite par Constance et par les malheUrs. Lui envierez.-vous le seul bien qui lui reste , celui de se copnoître elle-même î

CONSTANCE.

Rosalie , vous êtes dans l'enthousiasme ; méficz,- vous de cet état. Le premier effet du malheur est de roidir imc ame^ le dernier est de la briser...

A C T E I V, <^(1

A'olis fjui craignez tout du leiii])S pour vous r! jiom- moi , n'en ciaigncz-vous rien pour vous seule? . . . Songez, Rosalie, que l'infortune vous rend sa- crée. S'il m'arrivoit jamais de niantjuer de respect au malheur , rappelez-moi , dites-moi , failes-moi rougir pour la première fois .... Mon enfant, j'ai vécu , j'ai soulFert 3 je crois avoir acquis le droit présumer quelque chose de moi : cependant je ne vous dcmasde que de compter autant sur mon amitié que sur votre courage. ... Si vous vous promettez tout de vous-même, et que vous n'at- tendiez rien de Constance , ne serez-vous pas in- juste?.. . Mais les idées de bienfait et dereconnois- sance vous efl'raieraienl-elles ? . . . Rendez votre tendresse à Jiion frère , et c'est moi qui vous devrai tout.

ROSALIE.

Madame , voilà Dorva! .... permettez que je m'éloigne. .. j'ajouterois si peu de chose à son Irioniphe. ( Dorv al entre. )

CONSTANCE.

Rosalie . . . Dorval , retenez celle enfant . . . , Mais, elle nous échappe.

L K FILS N A T t" n E L ,

SCÈNE III.

CONSTANCE, DORVAL.

D O R V A r,.

IM AD A M E , laissons-lui le triste plaisir Je s'af- fliger sanstciuoins.

COIVSTANCE.

C'est à vous à changer son sort. Dorval , le jour de mon bonheur peut devenir le coiiiineuceiuenl de son repos.

D o R y A L.

Madame , souffrez que je vous parle librement j ({u'en vous confiant ses plus secrètes pensées , Dorval s'efforce d'être digne de ce que vous faisiez pour lui; et que du-nioins il soit plaint el regrette,

C G IV s T A K c R.

Quoi , Dorval ! mais parlez.

DORVAL.

Je vais parler. Je vous le dois , je le dois à votre frère , je me le dois à moi-même... Vous vou- iez le bonheur de Dorval; mais connoissez-vous bien Dorval ?... De foibles services dont un jeune homme bien s'est exagéré le mérite j ses trans- ports à l'apparence de quelques vertu*; sa sen- sibilité pour qaeU|ues-uns de mes malheurs ; tout a préparé et établi en vous des préjugés , que la vérité m'ordonne de détruire. L'esprit de Clair- ville est jeune. Constance doit porter de moi

A C T E I V. ^t

tî'aulres jugemens. (une pause. ) J'ai reçu du ciel un cœur droit; c'est le seul avantage tju'il ait voulu ni'accoider . . . Mais ce cœur est flétri , et je suis , couinie vous vojez. . . sombre et niclan- coliijue. J'ai ... de la vertu , mais elle est austère j des mœurs , mats sauvages... une aine tendre , mais aigrie par de longues disgrâces. Je peux encore verser des larmes , mais elles sont rares et cruelles... Non , un homme de ce caractère n'est point l'époux qui convient à Constance.

CONSTANCE.

Dorval , rassurez - vous. Lorsque mon cœut céda aux impressions de vos vertus , je vous vis tel que vous, vous peignez. Je reconnus le mal- heur et ses efi'els terribles. Je vous plaignis ; et ma tendresse commença peut-être par ce sen- timent.

D 0 n Y A L.

Le malheur a cessé pour vous ; il s'est appe- santi surmoi Combien je suis malheureux,

et qu'il y a de temps ! Abandonné presqu'en naissant, entre le désert et la société , quand j'ou- vris les jeux , afin de reconnoître les liens qui pouvoient m'attacher aux hommes , à-peine en retrouvois- je des débris. Il y avoit trente ans, madame , que j'errois parmi eus, isolé , inconnu , négligé , sans avoir éprouvé la tendresse de per- sonne , ni rencontré personne qui recherchât la mienne , lorsque votre frère vint à moi. ]\Ion

^7. L r 1 I L s N A T t' R E L î

KiDC atlendoil la sienne. Ce fui dans son sein qui; je versai un torrent de senliniens qui clicrc hoient depuis si long-lenips à s'épancher ; et je n'iiiia- ginois pas qu'il pût y avoir dans ma vie un iiioinent plus doux , que celui je nie délivrai du long ennui d'exister seul ... Que j'ai pajé ch':r cet instant de bonheur!... Si vous saviez...

CONSTANCE.

Vous avez été tnalheureux j niais tout a son terme j et j'ose croire que vous touchez au îno.ueat d'une rév(jlulion durable et fortunée.

D O R V A L.

Nous nous sommes assez éprouvés , le sort

cl moi. Il ne s'agit plus de bonh'îur. . . Je hais

; le con)merce des honiriiesj et je sens que c'est

loin de ceux nvêmes qui me sont chers , que le

repos m'attend . . . Madame , puisse le ciel vous

r.ccorder sa faveur qu'il me refuse , et rendre

Constance la plus heureuse des femmes ! ,.• ( ^ "

peic altendri. ) Je l'apprendrai peu-t-étre dans ma

retraite ', et j'en ressenlirai de la joie.

c o N s T A N c F..

Dorval , vous vous trompez. Pour cire Iran-

f quille , il faut avoir l'approbation de son cœur, et peut-être celle des honmies. Vous n'obtien- drez point celle-ci ', et vous n'emporterez point la première , si vous quittez le poste qui vous est ■marqué. Vous avez reçu lestalens les plus rares; "^ et vous en devez compte à la société. Oue cette

A C T E I V. r^S

foule d'êtres inutiles , qui s'y meuvent sans objet, et qui renibarrassenl sans la servir , s'en éloignent s'ils veulent. IVIais vous , j'ose vous le dire , vous ; ne le pouvez sans crime. C'est à une femme qui*' vous aime , à vous arrêter parmi les hommes j ) c'est à Constance à conserver à la vertu oppri- mée , un appui ; au vice arrogant , un fléau j un frère , à tous les gens de bien ; à tant de malheu- reux , un père qu'ils attendent ; au genre humain » son ami ; à mille projets honnêtes , utiles et grands , cet esprit libre de préjugés et celte ame forte qu'ils exigent , et que vous avez., i . Vous , renon- cer à la société I J'en appelle à votre cœur ; in- terrogez-le j et il vous dira que Thoinme de bien l est dans la société , et qu'il n'j a que le mé- ; chant qui soit seul.

D o R V A L. ÎSIais le mallieur me suit , et se répand sur tout ce qui m'approche. Le ciel qui veut que je vive dans les ennuis , veut-il aussi que j'y plonge les autres ? On étoit heureux ici , quand j'y vins.

CONSTANCE.

Le ciel s'obscurcit quelquefois ; et si nous "^, sommes sous le nuage , un instant l'a formé , ce i nuage j un instant le dissipera^ Mais, quoiqu'il en arrive, Thomme sage reste à sa place, et y attend la fin de ses peines.

TLtâtre. ]■)

»P4 ^ ^ FILS KATUnEL, .

D O Fx V A L.

Mais ne craindra-t-il pas de réloigncr , en niuUipliant les objets de son attachement ? , . . . "Constance , je ne suis point étranger à cette pente. si générale ef si douce , qui entraîne tous les êtres , et qui les porte à éterniser leur espèce. J'ai senti dans mon cœur que l'univers ne seroit jamais pour moi qu'une vaste solitude , sans une compagne qui partageât mon bonheur et ma peine . . . Dans mes accès de mélancolie , je l'ap- pclois cette compagne.

CONSTANCE.

Et le ciel vous l'envoie.

D o R V A L.

Trop lard pour mon malheur ! Il a efFarou-r ché une ame simple , qui auroit été heureuse do ses moindres faveurs. Il l'a remplie de craintes , de terreurs , d'une horreur secrète... Dorval ose- roit se charger du bonheur d'une femme ! ... il seroit père ! ... il auroit des enfans ! . . . Des en- fans î... quand je pense que nous sommes jetés , tout en naissant, dans un chaos de préjugés, d'extravagances , de vices et de misères , l'idée m'en fait frémir.

CONSTANCE.

Vous êtes obsédé de fantômes j et je n'en suis pas étonnée. L'histoire de la vie est si peu con- nue , celle de la mort est si obscure , et l'appa- rence du mal dans l'univers est si claire.., Dorval ,

A C T E I V. yS

vos cnfans ne sont point destinés à tomber dans le chaos que vous redoutez. Ils passeront sons vos yeux les premières années de leur vie j et c'en «st a sez pour vous répondre de celles qui sui- vront. Ils apprendront de vous à penser comme vous. Vos passions , vos goûts , vos idées passe- ront en eux. lis tiendront de vous ces notions si justes que vous avez de la grandeur et de la bassesse réelles; du bonheur véritable et de la misère apparente. Il ne dépendra que de vous , qu'ils ajent une conscience toute semblable à la vôtre. Ils vous verront agir ; il m'entendront parler quelquefois. ( En souriant avec dignité , elle ajoute ) : Dorval , vos filles seront honnê- tes et décentes ; vos iils seront nobles et fiers. Tous vos enfans seront chanuans. DORVAL prend la main de Constance , la

presse entre les deux siennes , lui sourit

d'un air touché , et lui dit :

Si par malheur Constance se trompoit.... Si j'avois des enfans comme j'en vois tant d'au- tres , malheureux et méchans. Je me connois j j'en mourrois de douleur. CONSTANCE, d'un ton pathétique et d'un

air pénétré.

Mais auriez-vous cette crainte , si vous pen- siez que l'effet de la vertu sur notre ame n'ester ni moins nécessaire , ni moins puissant que celui la beauté s.ur nos sens jqu'il est dans le cceur

r-G LE FILS K A T U P. r L ,

de riioninie uu goûl de l'ordre , plus ancîe» qu'aucun sentiment réfléchi ; que c'est ce goût qui nous rend sensibles à la honle , la honte qui nous fait redouter le mépris au-delà nicme du trépas } que l'iniitation nous est naturelle; et qu'il ny a point d'exemple qui captive plus fortement que celui de la vertu , pas même l'exemple du vice!.. Ah ! Dorval , combien de moyens de rendre les hommes bons !

DORVAL.

Oui, si nous savions en faire usage.... Mais je veux qu'avec des soins assidus , secondés d'heureux naturels , vous puissiez les garantir du vice; en se- ront - ils beaucoup moins à plaindre ? Comment ccarterez-vous d'eux la terreur et les préjugés qui les attendent à l'entrée dans ce monde , et qui les suivront jusqu'au tombeau? La folie et la misère de l'homme m'épouvantent. Combien d'opinions monstrueuses , dont il est tour-à-tour l'auteur et la victime ! Ah ! Constance , qui ne trembleroit d'ciug- nienter le nombre de ces malheureux qu'on a com- parés à des forçats qu'on voit dans un cachot fu-? neste ,

Pouvant se secourir , l'un sur l'autre acliarnés , Combattre arec les fers dont ils sont cncLainés ?

CONSTANCE.

Je connois les maux que le fanatisme a causés , et ceux qu'il en faut ciaindrc.... Mais s'il parois-

A C T E I V. 77

Sbit aujourdhui. . . . parmi nous. ... un monstre tel qu'il en produit dans les temps de ténèbres , sa fureur et ses illusions arrosoient de sang celte terre.... qu'on ^ît ce monstre s'avancer au plus grand des crimes , en invoquant le secours du ciel... . et tenant la loi de son Dieu d'une main et de l'autre un poignard, préparer aux peuples de longs regrets.... Crojcz, Dorval, qu'on en auroit autant d'élonnement que d'horreur. .. . Il y a sans- doute encore des barbares; et quand n'y en aura- t-il plus I INIais les temps de barbarie sont passés j le siècle s'est éclairé; la raison s'est épurée; ses préceptes remplissent les ouvrages de la nation 3 ceux l'on inspire aux hommes la bienveillanca générale , sont presque les seuls qui soient lus. Voilà les leçons dont nos théâtres retentissent, et dont ils ne peuvent retentir trop souvent ; et le phi- losophe dont vous m'avez rappelé les vers, doit principalement ses succès aux sentimens d'huma- nité qu'il a répandus dans ses poèmes , et au pou- voir qu'ils ont sur nos âmes. Non , Dorval , un peuple qui vient s'attendrir tous les jours sur la vertu malheureuse , ne peut être ni méchant, ni farouche. C'est vous-njéme, ce sont les hommes qui vous ressemblent, f|ue la nation honore, et que le gouvernement doit protéger plus que jamais , qui affranchiront vos enfans de cette chaîne terri- ble , dont votre mélancolie vous montre leurs main» innocentes chargées,

J^ L E » l F^ s « A f C R E r, ,

Et quel sera mon devoir el le vôtre , si-non (I« Jcs accoutumer à n'admirer, même dans rauleur de toutes choses , que les qualités qu'ils chériront en nous ! Nous leur représenlerons sans cesse que . les lois de rhumanilé sont immuables ; que rien li'en peut dispenser : et nous verrous germer dans leurs âmes ce sentiment de bienfaisance universelle qui embrasse toute la nature.... Vous m'avez dit ^-cent fois qu'une ame tendre n'en visageoit point le ^ l 6_ysléme général des êtres sensibles, sans en désirer | v-tbrtement le bonheur , sans j paiticiper ; et je ne crains pas qu'une ame cruelle soit jamais formée dans mon sein , et de votre sang.

D O R V A L.

Constance , une famille demande une grand© fortune j et je ne vous cacherai pas que la mienne vient d'être réduite à la moitié.

CONSTAINCE.

Les besoins réels ont une limite ; ceux de la fan- taisie sont sans bornes. Quelque fortune que vous accumuliez , Dorval , si la vertu manque à vos en- fans , ils seront toujours pauvres.

DORVAL.

La vertu! on en parle beaucoup.

CONSTANCE.

C'est la chose dans l'univers la mieux connue et la plus révérée. Mais , Dorval, on s'j attache plus encore par les sacrifices qu'on lui fait , ({ue par les " charmes qu'on lui croit 3 et malheur à celui qui ne

l r. 1 E I V. ^9

lui a pas assez, sacrifié pour la préférer à loulj ne vivre , ne respirer que pour elle ; s'enivrer de sa douce vapeur; et trouver la fin do ses jours dana celle ivresse.

D o R V A L.

Quelle femme ! ( // est étonné ; il garde le si-^ lence un moment. Il dit ensuite ) : Femme ado- rable qJL cruelle , à (juoi me réduisez.-vous 1 Vous m'arrachez le mjslère de ma naissance : sachcz.- donc {|u'à-peine ai-je connu ma mère. Une jeune infortunée, trop tendre, trop sensible, me donna la vie , et mourut peu de temps après. Ses parens irrités et puissans avoient forcé mon père de pas- ser aux isles. Il y apprit la piort de ma mère, au nionient il pouvoit se flatter de devenir son époux. Privé de cet espoir, il s'y fixa; mais il n'ou- blia point l'enfant qu'il avoit eu d'une fenmie ché- rie. Constance, je suis cet enfant... Mon père a fait plusieurs vojages en France: je l'ai vu. J'cspé- rois le revoir encore ; mais je ne l'espère plus. Vous voycz',\tna naissance est abjecte aux yeux, des hommes , et ma fortune a disparu.

CONSTANCE.

La naissance nous est donnée ; mais nos vertus sont à nous. Pour ces richesses, toujours embar- rassantes et souvent dangereuses, le ciel, eu les répandant indifféremment sur la surface de la terre ,\ en les faisant tomber sans distinction sur le bon et sur !c méchant, dicte lui-même le jugement qu'on

So t E f 1 L S ^ A r V t I, ,

tîoit en porter. Naissance, dignités , fortune , gr.^n- ileurs , le méchant peut tout avoir , excepte la fa- veur du ciel.

Voilà ce qu'un peu déraison m'avoit appris, long- temps avsnt qu'on m'eût confié vos secrets j et il ne me restoit à savoir que le jour de mon bonheur ' «t de ma gloire.

D 0 R V A L.

Rosalie est tnalheurcuse j Clairville est au dé- sespoir.

CONSTANCE.

Je rougis du reproche. Dorval, vojezmon frèrej je reverrai Rosalie; sans-doute c'est à nous à rap- procher ces deux êtres si dignes d'être unis. Si nous y réussissons , j'ose espérer qu'il ne manquera plus -yieu à nos vœux.

SCÈNE IV.

D 0 R V A L, seul

Voila la femme par qui Rosalie a été élevée î voilà les principes qu'elle a reçus!

SCÈNE V. . DORVAL, CLAIRVILLE.

CLAIRVILLE.

DoRVAL, que deviens-je? Qu'avez-vous résolu

ACTE

i V. 8i

D O Tx V A L.

Que vous vous attachiez plus fortement (|ae ja- mais à Rosalie.

CLAIRVILLE.

Yous me le conseillez?

D o n V A L. Je vous le conseille r

CLAIRVILLE, CTi IlÙ Sautaflt OU Col.

Ah! mon ami , vous me rendez la vie : je vous la dois deu5 fois en un jour; je venois en treniblant apprendre mon sort. Combien j'ai souffert , depuis que je vous ai quitté! Jamais je n'ai si bien connu que j'étois destiné à l'aimer, toute injuste qu'elle est. Dans un instant de désespoir, on forme un projet violent; mais l'instant passe , le projet se dissipe, et la passion reste.

D o R v A L, en souriant»

Je savois tout cela. Mais votre peu de fortune ? la médiocrité de la sienne ?

CLAIRVILLE.

I/état^le^lusjnisérable à mes^eux, est de vivre jans Rosalie : j'^ ai pensé j et mon parti est pris. S'il est permis de supporter impatiemment l'indi- gence, c'est aux amans, aux pères de famille, a tous les hommes bienfaisans; et il efit toujours des voies pour en sortir.

D o R V A L. Que ferez-Yous ?

8^ L K r I L s N

A r i; n Ë L

C L A I U V 1 L L E.

Je commercerai.

D O R V A L.

Avec le nom cjiic vous portez, auriez- vous ce courage ?

CLAIRVIL LE.

Qu'appelez-vous courage? Je n'en trouve point à cela. Avec une ame fièro , un caractère inflexi- ble, il est trop incertain que j'obtienne de la faveur, la fortune dont j'ai besoin. Celle qu'on fait par l'in- trigue, est prompte , mais vile j par les armes , glo- rieuse, mais lente; par les talens, toujours difficile et médiocre. Il est d'autres états qui mènent rapi- dement à la richesse j mais le commerce est pres- que le seul , les grandes fortunes soient propor- tionnées au travail , à l'industrie, aux dangers qui les rendent honnêtes. Je commercerai , vous dis— je y il ne me manque que des lumières et des cxpé- diens; et j'espère les trouver en vous.

D o R V A L.

Vous pensez juste j je vois que l'amour est sans préjugé y mais ne songez qu'à fléchir Rosalie , et vous n'aurez point à changer d'état. Si le vaisseau qui portoit sa fortune est tombé entre les mains des ennciiiis, il étoit assuré ; et la perle n'est rien. La nouvelle en est dans les papiers publics j et je vous conseille de l'annoncer à Rosalie.

c L A 1 u V 1 L L E.

J'j; cours.

A C T E I V. 83

SCÈNE VI.

DORVAL, CHARLES, encore botté.

D 0 R V A L. { Il se promène ).

Il ne la flOchiia point Non.... INlais pour- quoi, si je veux?.... Un exemple d'honnêlelé , de couraye, un dernier effort sur soi-même.... sur elle.... CHAULES entre ^ et reste debout sons mot dire,

jusqu'à ce que son maître Vapperçoive } alors

il dit:

Monsieur, j'ai fait rcnicllre à Rosalie.

/

D O R V A L.

J'entends.

CHARLES.

En voilà la preuve. ( Il donne à son maître la reçu de Rosalie. )

D 0 R V A L.

11 suffit. ( Charles sort. Dorvalse promène en^ core; et après une courte pause, il dit ) ;

SCÈNE Y I I. D O R V A L , seul.

J'aurai donc tout sacrifié. La fortune! ( Il répète avec dédain): la fortune! ma passion! la liberté!.... Mais le sacrifice de ma liberté est-îl bien résolu!.... O raison! qui peut te résister, quand lu prends l'accent eachuuteur el la voix de

84 LE r I L S K A T U fl E I, ,

la femme!.... Homme petit et borné, assez sîm-» pie pour imaginer que tes erreurs et ton infortune sont de quclqu'importance dans l'univers j (ju'un concours de hasards infinis préparoit de tout temps ton malheur; que ton attachement à un être mène la chaîne de sa destinée , viens entendre Constance , et reconnois la v^anilé de tes pensées !. . . . Ah I si je pouvois trouver en moi la force de sens et la su- périorité de lumières avec laquelle celte femme s'einparoit de mon ame et la dominoit, je verrois Rosalie; elle m'enlendroit , et Clairville seroit heu- reux.... Mais pourquoi n'obliendrois-je pas sur cette ame tendre et flexible le même ascendant , que Constance asu prendre sur moi? Depuis quand a vertu a-t-elle perdu son empire ?. ... Voyons-la; parlons-lui ; et espérons tout de la vérité de son caractère , et du sentiment qui m'anime. C'est moi qui ai égaré ses pas innocens ; c'est moi qui l'ai plongée dans la douleur et dans l'abattement : c'est à moi à lui tendre la main , et à la ramener dans la voie du bonheur.

r l H DU QUATRIÈME ACTE.

i

ACTE V.

ACTE V.

SCENE PREMIÈRE.

ROSALIE, JUSTINE.

(Rosalie, sombre, se promène ou reste immobile^ sans attention pour ce t/ue Justine lui dit),

JUSTINE.

Votre père échappe à mille dangers I votre fortune est réparée ! Vous devenez, niaîlrcsse ds votre sort , et rien ne vous touche ! En vérité , mademoiselle, vous ne méritez guère le bien qui vous arrive.

ROSALIE.

... Un lien éternel va les unir !.. . Justine, André est-il instruit? Est-;1 parti ? Revient-il?

JUSTINE.

Mademoiselle , qu'allez-vous faire ?

ROSALIE.

IMa volonté. . . Non , mon père n'entrera point dans cette maison fatale!... Je ne serai point le témoin de leur joie... J'échapperai du-moins à des amitiés qui me tuent.

SG LE F l I. S NATUREL,

SCÈNE IL

ROSALIE, JUSTINE , CLAIRVILLE.

CLAiRViLLH onive prcclpitainment ; et tout en approchant de Rosalie , il se jette à ses genoux , et lui dit :

Eii bien! cruelle, ôlcz-iuoi donc la vie! Je sais tout. André m'a tuul dit. Vous éloignez d'ici votre père. Et de qui i'éloignez-vous ? D'un lioninie qui vous adore , qui (juittoit sans regret son pays , sa famille , ses amis , pour traverser les mers , pour aller se jeter aux genoux de vos inflexibles parens , y mourir ou vous obtenir... Alors Rosalie , tendre , sensible , fidèle , parla- geoit mes ennuis j aujourd'hui, c'est elle qui les cause.

ROSALIE, e'mue et déconcertéd Cet André est un imprudent. Je ne voulois pas que vous sussiez mon projet.

CLAIRVILLE.

Vous vouliez me tron)per.

R o s A LIE vivement. Je n'ai jamais trompé personne.

CLAIRVILLE.

Diîcs-moi donc pourquoi vous ne m'aimez plus ? IXl'ôter votre coeur , c'est me condanmcr à mourir. Vous voulez ma mort ; vous la voulez , je le vois.

A C T E V. 87

ROSALIE.

Non , Clairville. Je voudrois bien que vous fussiez heureux.

CLAIRVILLE.

Et vous m'abandonnez. !

ROSALIE.

Mais ne pouniez-vous pas être heureux sans moi ?

CLAIRVILLE.

Vous me percez le cœur. ( // est toujours aux genoux de Rosalie. En disant ces mots , il tombe la tête appuyée contre elle , et garde un moment le silence.) . .. Vous ne deviez jamais changer ! . . . . Vous le jurâtes ! . . . Insensé que

j'élois , je vous crus Ah ! Rosalie , cette foi

donnée et reçue chaque jour avec de nouveaux transports , qu'est- elle devenue? Que sontdevenus vos scrmcns ? Mon cœur , fait pour recevoir et garder éternellement l'impression de vos vei lus et de vos charmes , n'a rien perdu de ses sentimens ; il ne vous resle rien des vôtres . . . Qu'ai-je lait , pour qu'ils se soient détruits? £ 0 s A L I E.

Pli en.

CLAIRVILLE.

Et pourquoi donc ne sont -ils plus, ni ces instans si doux je lisois mes sentimens dans vos vci's? ... ces mains ( fl en prend unç)

S8 T. E FILS NATUREL,

daignoient essuyer mes larmes , ces larmes tantôt amères , tantôt délicieuses , tjue la crainte et la tendresse faisoicnt couler tour-à-tour ! ...Rosalie , ne me désespérez pas î... par pitié pour vous- même. Vous ne connoissezpas votre cœur. Non , vous ne le connoissez pas- Vous savez pas tout le chagrin que vous vous préparez.

ROSALIE.

J'en ai déjà beaucoup souffert.

CLAIRVILLE.

Je laisserai au fond de votre ame une image terrible qui y entretiendra le trouble et la dou- leur. Votre injustice vous suivra.

ROSALIE.

Clairville , ne m'effraj'ez pas. ( En le regar^- 4ant ^xement . ) Que voulez-vous de moi?

CLAIRVILLE.

Yous flécllir , ou mourir.

ROSALIE, après une pause. ÏDorval est votre ami ?

CLAIRVILLE.

Il sait ma peine. Il la partage,,

ROSALIE.

Il vous Ironipc.

CLAIRVILLE.

Je périssois pnrvos rigueurs. Ses conseils m'ont conservés. Sans Doj val , je ne scrois plus.

V

ACTE 4— r. 89

n O S A L I E.

îl VOUS trompe , vous dis-je. C'est un mé- chant.

CliAIRVILLE.

Dorval un méchant ! Rosalie , y pensez, -vous? Il est au monde deux êtres que je porte au tend de mon cœur ; c'est Dorval et Rosalie. Les at- taquer dans cet asyle , c'est me causer une peine mortelle. Dorval un méchant ! C'est Ro:-alie (jui le dit ! Elle !.... Il ne lui restoit plus , pour m'accabler , que d'accuser mon ami ! ( Doryal entre ).

SCÈNE 1 1 ï.

ROSALIE , JUSTINE , CL AIRVILLE , DORVAL.

G li A I R V I L Tj E.

Venez, mon ami , venez. Celte Rosalie, au- trefois si sensible , maintenant si cruelle , vous accuse sans sujet, et me condamne à un déses- poir sans fin ', moi qui mourrois plutôt que de lui causer la peine la plus légère. ( Cela dit , il cache ses larmes y // s'éloigne , et

il va se mettre sur un canapé , au fond du

salon ^ dans l'attitude d'un homme désolé), DOBVAL , montrant Clairyillc à Rosalie , lui dit :

Mademoiselle , considérez votre ouvrage et le mien. Est-ce le sort qu'il devoit attendre de nous ? Un désespoir funeste sera donc le fi'uit

D*

r)0 I. E F 1 vL s N A T Li n E L ,

amer de mon amilié et de votre tendresse j et nous le laisserons périr ainsi!

{ Clairville se lève , et s'en va comme un homme qui erre. Rosalie le suit des jyeux ; et Dorval , après avoir un peu rcvé , con- tinue d'un ton bas, sans regarder Rosalie), S'il s'afTlige , c'est du-moins sans contrainte. Son aine honnête peut montrer toute sa douleur... Et nous , honteux de nos sentimens , nous n'osons les confier à personne 5 nous nous les cachons... Dorval et Rosalie , contens d'échapper aux soup- çons , sont peut-être assez vils pour s'en ap- plaudir en secret... ( /ci il se tourne subitement S'crs Rosalie )... Ah ! mademoiselle , sommes- nous faits pour tant d humiliations ? Voudrons- nous plus long-temps d'une vie aussi abjecte ! Pour njoi je ne pourrais me souiFrir parmi les homnjes , s'il y avoit sur tout l'espace qu'ils habitent , un seul endroit j'eusse mérité le mépris.

Echappé au danger , je viens à votre secours. 11 faut que je vous replace au rang je vous ai trouvée , ou cjue je meure de regrets. ( // s'arrête un peu , puis il dit : ) Rosalie , répon- dez-moi. La vertu a t-elle pour vous quelque prix? L'aimez-vous encore?

n o s A L I È.

Elle m'est plus chère que la vie.

/

ACTE i V. gi

D O R V A L.

Je vais donc vous parler du seul moyen de vous reconcilier avec vous , d'être digne de la sociélé dans la<juc!lc vous vivez , d'être appelée l'élève et l'amie de Constance , et d'être l'objet <lu respect et de la tendresse de Clairville.

K o s A L ( E.

Parlez; je vous écoute. { Rosalie s'tippuje sur le dos d' un faiitoiiil , la te'te penchée sur une main , et Dorvnl con- tinue) :

Songez, , luademoiselle , qu'une seule idée fâ- cheuse qui nous suit , suffit pour anéantir le bon- heur ; et que la conscience d'une mauvaise action est la plus fâcheuse de toutes les idées. ( flyentent et rapidement, ) Quand nous avons cuîniuis le mal , il ne nous quitte plus ; il s'éta- blit au Ibnd de notre ame avec la honte et le remords ; nous le portons avec nous , et il noas tourmente.

Si vous suivez, un penchant injuste , il y a des regards qu'il faut éviter pour jamais; et ces re- gards sont ceux des deux personnes que nous révérons le plus sur la terre. Il faut s'éloigner , fuir devant eux , et marcher dans le monde la tête baissée. ( Rosalie soupire).

Et loin de Clairville et de Constance , irions- nous ? que deviendrions - nous ? quelle seroit notre sociélé ?... Etre méchant , c'est se conduui-

9^ LE FILS NATUREL,"

ner à vivre, à se plaire avec les méchans; c'est vouloir demeurer confondus dans une foule d'êtres sans principes, sans mœurs et sans caractère 3 vivre dans un mensonge continuel , d'une vie incertaine et troublée ; louer , en rougissant , la vertu qu'on a abandonnée ; entendre , dans la bon* chedes autres, le blâme des actions qu'on a faites j chercher le repos dans des systèmes , que le souffle d'un homme de bien renverse j se fer- mer pour toujours la source des véritables joies , des seules qui soient honnêtes , austères et su- blimes j et se livrer , pour se fuir , à l'ennui de tous ces amuseinens frivoles le jour s'écoule dans l'oubli de soi-même , et la vie s'échappe €t se perd... Rosalie, je n'exagère point. Lors- que le fil du labyrinthe se rompt , on n'est plus maître de son sort; on ne sait jusqu'où l'on peut s'égarer.

Vous êtes effrayée ! et vous ne connoissez encore qu'une partie de votre péril.

Rosalie , vous avez, été sur-le-poiut de perdre

le plus grand^ bien ^'une femme puisse posséder

sur la terre ; un bien qu'elle doit inccssanunent

I demander au ciel , qui en est avare j un époux

I vertueux ! Vous alliez marquer par une injustice

[■ le jour le plus solemncl de votre vie , et vous

condamner à rougir au souvenir d'un instant

qu'on ne doit se rappeler qu'avec un sentiment

«ïclicieux.... Songez qu'aux pieds de ces autels

A C T E V. 95

©ù VOUS auriez reçu mes serniens , j'aurois CAigé les vôlrcs , l'idée de Clairville trahi el dé- sespéré vous auroit suivie : vous eussiez vu le re- gard sévère de Constance allaché sur vous. Voilà quels auroient été les témoins eflfrayans de notre union .... Et ce mot , si doux à prononcer el à entendre lorsfju'il assure et qu'il comble le bonheur de deux êtres dont l'innocence et la verlu consa- croicnt les désirs ; ce mot fatal eût scellé pour jamais notre injustice et notre malheur . . . Oui , mademoiselle , pour jamais. T !'iyro<i<sp p-^S'^^ ? "" ' se voit tel (ju'ou est j on se nié prise ; on s^^accuse j 1 et la misère commence. ( // échappe ici à Ro-^ salie quelques lannes qu'elle essuyé furtive— ment).

En cfïet , quelle confiance avoir en une fenmie, lorsqu'elle a pu trahir son amant ; en un homme , lorsqu'il a pu tromper son ami ? ... ]Nîadcmoi- scUe , il faut que celui qui ose s'engager en des liens indissolubles , voje dans sa compagne la première des femmes ; et , malgré elle , Rosali» ne vcrroit en njoi que le dernier des hommes . . . Cela ne peut être... Je ne saurois trop respec- ter la mère de mes enfans 3 et je ne saurois en ctre trop considéré.

Vous rougissez. Vous baissez les veux . . . Quoi donc 1 seriez- vous offensée qu'il y eût dans la na- ture quelque chose pour moi de plus sacré que vous .' Voudriez-vous me revoir encore dans ces

94 LE f I L s W A T C n E L ,'

inslans humilians et cruels , vous me méprisiez sans-doule , je me haïssois , je craignois de vous rencontrer , vous trembliez de m'en- tendre , et nos aiues , flottantes entre le vice el la vertu , étoieut déchirées . . .

Que nous avons été malheureux', mademoiselle! Mais mon malheur à cessé au moment j'ai commencé d'être juste. J'ai remporté sur moi la victoire la plus difllcile , mais la plus entière. Je suis rentre dans mon caractère. Hosalie ne m'est plus redoutable j et je pourrois , sans crainte , lui avouer tout le désordre qu'elle avoit jeté dans mon ame , lorsque , dans le plus grand trouble de sentimens et d'idées qu'aucun mortel ait jamais éprouvé , je répondois. . . INIais un événement im- prévu , l'erreur de Constance , la vôtre , mes ef- iorts m'ont aÛranchi ... Je suis libre . . . (^ ces mots, Rosalie pat oit accablée. Doryal , qui s'en apperçoit , se tourne vers elle , et la regardant d'un air plus doux , il con- tinue ) :

Mais, qu'ai-je exécuté que Rosalie ne le puisse mille fois plus facilement I son cœur est tait pour sentir j son esprit , pour penser ; sa bouche , pour annoncer tout ce qui est honnête. Si j'avois difïéré d'un instant, j'aurois entendu de Rosalie tout ce qu'elle vient d'entendre de moi. Je l'aurois écoulée. Je l'aurois regardée comme une divinité bienfaisante qui me tendoit la main , et qui ras-

ACTE V. f)5

suroit mes pas chancelans. A sa voix, la vertu se scroil rallumée dans mon cœur,

ROSALIE, d'une voix treinblanle,

Dorval . . .

D o A V A L , avec humanilé. Rosalie.

ROSALIE.

Que faut-il que je fasse ?

DORVAL.

Nous avons placé Teslime de nous -ni<?nies un haut prix !

ROSALIE.

Est-ce mon désespoir que vous voulez.?

DORVAL.

Non. Mais il est des occasions il n'y a qu'une action forte c[ui nous relève.

ROSALIE.

Je vous entends. A'^ous êtes mon ami... Oui , j'en aurai le courage Je brûle de voir Cons- tance. . . Je sais enfin le bonheur m'attend.

DORVAL.

Ah , Rosalie ! je vous reconnois. C'est vous , mais plus belle, plus touchante à mes yeux (}ue jamais ! Vous toiià digne de l'amitié de Cons- tance , de la tendresse de Clairville , et de toute mou estime ; car j'ose à -présent me nommer.

96 LE FILS NATUREL,

SCÈNE IV.

ROSALIE , JUSTINE , DORVAL , CONSTAJJCE.

ROSALIE court au-devant de Constance.

Venez, Constance venez recevoir de la main (le votre pupille le seul mortel cpii soit digue dr vous.

CONSTANCE.

Et vous .mademoiselle , courez embrasser votre père. Le voilà.

SCÈNE V et dernière.

ROSALIE, JUSTINE, DORVAL, CONSTANCE, le vieux LYSIMOND , tenu sous les braS , par CLAIRVILLE , et par ANDRÉ , CHARLES , SYLVESTRE ; toute la maison.

ROSALIE.

Mon père !

B o R v A îi. Ciel ! que vois-je ? C'est Lysimond î c'est mou père !

L T s I CI o N D.

Oui , mon fils , oui , c'est moi. ( A Dors'al et à Rosalie. ) Approchez , mes enfans , que je vous embrasse.... Ah ! ma fille I Ah ! mon fils ! , . . (7/ les regarde.) Du-moins , je les ai

ACTE V. ^J-

VUS .. . ( Donal et Rosalie sont é tonnés ; Lysi- inond s'en ajyperçoit ). Mon fils , voilà ta sœur... Ma fiUe, voilà Ion frcrc.

Ces mots se disent avec toute la fit esse delà surprise , et se font en- tendre pres- qu'au même VIS tan t.

ROSALIE.

Mon frère 1

D O R V A L.

Ma sœur !

ROSALIE.

Dorval !

D O R V A L.

Rosalie !

L V s 1 >i 0 N D est assts.

Oui , mes enfans ; vous saurez tout.. . Appro- chez , (jue je vous embrasse encore . . . ( Il lève ses mains au Ciel). . . Que le ciel , qui me rend à vous , qui vous rend à moi , vous bénisse . . . qu'il nous bénisse tous. . . ( à Clairville ): Clairville , ( à Constance )'. Madame , pardonnez à un père qui retrouve ses enfans ; je les croyois perdus pour moi... Je me suis dit centfois : je ne les rcverraî jamais j ils ne me reverront plus. Peut-être, hélas ! ils s'ignoreront toujours ! ... Quand je par- lis , ma chère Uosalie , mon espérance la plus doucoéloit de te montrer un fils digne de moi , uu frùrc digne delonle ta tendresse , qui te servît d'ap- pui quand je ne serai plus... Et , mon enfant, ce sera bientôt.. Mais. mes enfans, pourquoi ne vois -je Théâtre. E

9^ LE FILS N \ T C n F. L ,

point encore sur vos visages ces transports que je ni'ctois promis ? .. . Mon âge , mes infirruilés , ma mort prochaine vous affiige. . . Ah !'mcs enfans, j'ai tant travaillé , tant souirert. . . Dorval , Rosalie, ( En disant ces mots, le vitiUard tient ses bras étendus vers ses enfans , qu'il regarde alierna" iiycvient j et qu'il invile à se reconnaître ).

( D or fat et Bosalie se regardent, tombent dans les bras Tun de l'autre , et z'ont ensemble embrasser les genoux de leur père , en s'é-- criant ) .*

DOnVAL, ROSALIE.

Ah ! mon père !

i V s 1 M o N D , leur imposant ses mains , et levant les jeux au ciel, dit:

O ciel ! je te rends grâces ! rnes enfans se sont vus 'j ils s'aimeront , je l'espère j et je mourrai con- ient. . . . Clairville , Rosalie vous éloit chère... Rosalie, tu aimois Clairville j tu l'aimes toujours: approchez, que je vous unisse.

( Clairville , sans oser approcher , se contente de tendre les bras à Rosalie , avec tout le mouvement du désir et de la passion. Il at- tend. Rosalie le regarde un instant, et s'a~ vance. Clairvilk se précipite , et Lysimond les unit).

ACTE V.

99

ROSALIE en interrogation» Mon père ? . ..

L Y s I M O N D.

Mon enfant ? , . .

ROSALIE.

Constance. .. Dorval.. . ils sont dignes l'un de i'aulre. LYSiMOND à Constance et à Dorval.

Je l'entends. Venez , mes chers cnfaas j venez, vous doublez mon bonheur. ( Constance et Dorval s'approchent graveinenf: de Lj'simond, Le bon vieillard prend la main de Constance , la baise , et lui présente celle de son /ils t/ue Constance reçoit). LYSiMOND , pleurant et s'essuyant les j'eux avec la main , dit : i

Celles-ci sont de joie ; et ce seront les derniè- res. Je vous laisse une grande fortune j jouissez- en comme jo Tai acquise : ma richesse ne coûta jamais rien h ma probité. Mes enfans , vous la pourrez posséder sans remords . . . Rosalie, tu re- gardes ton frère , et les yeux baignés de larmes reviennent sur moi.... Mon enfant, tu sauras tout, jo te l'ai déjà dit... épargne cet aveu à ton père, à un frère sensible cl délicat.... Le ciel qui a trempé d'anicrlumes toute ma vie, ne m'a réservé de purs que cç$ derniers inslans.

' ÏPO LE FILS NATUREL^

Chère enfant , laisse-in'en jouir, . . lout est arrangé entre vous.... Ma fille, voilà l'clat de jiies

biens

R 0 s A L I is. Mon père...

L y s I M G N D.

Prends , mon enfant , j'ai vécu ; il est teinpi que vous viviez , et c^ue je cesse : demain , si le r îel le veut, ce sera sans legrct, . . . Tiens , mon fils, c'est le précis de mes dernières volontés; lu les respecteras : sur-tout , n'oubliez, pas André. C'est à lui que je devrai la satisfaction de mourir au milieu de vous. Rosalie , je me ressouvien- drai d'André , lorsque ta main me fermera les yeux.... Vous verrez, mes enfans , que je n'ai consulté que ma tendresse , et que je vous ai- mois tous deux également. La perte que j'ai faite est peu de cbose j vous la supporterez en (Commun.

RtO s A L I E.

Qu'entcnds-je , mon père ? ... on m'a remis . . . ( Elle présente à son père le porte-Jliiilîe envoyé par Doryal).

L Y s I M o N p. On t'a remis. . . Voyons. .. ( Il ouvre le porte- feuille , il examine ce qu'il contient , et dit) : . . . jDorval , tu peux cclaircir ce iisyslère ; ces effets

ACTE

lOï

lappailcnoient. Parle : dis - nous comment ils se Irouveiit entre les mains de ta sœur.

c L A i RV I L li E , virement.

J'ai tout compris. Il exposa sa vie pour moi ^ il me sacrilioit sa l'ortune !

iv o s A L I E à ClairvUle,

Sa passion I co.vsTA NCEà ClairvUle, Sa liberté !

CLAIRVILIiE.

Ail ! mon ami ! ( // rcrn" brasse ).

Ces mots se disent avec beaucoup de. vitesse, et sont presque entcn- dus en- inérne- teinps.

n 0 s A L t F , en se fêtant dans le sein de son frère , et baissant la vue. IVIon frère . . .

D o r, V A L , en saunant.

J'étois un insensé , vous étiez un enfant.

L Y s I M o N D.

Mon fils , que te veulent-ils ? il faut que tu leur ayes donné i|aelrjue grand sujet d'admira- tion et de joie , que je ne comprends pas , quô ton père ne peut partager.

D o n V A L,

Mon père , la joie de vous revoir nous a tous transportés.

102 I> E P 1 J. 9 IN A r u n K L , Clf. L T s I M O N D.

Puisse le del , qui bénit les enfans par les pères , et les pères par les enfans, vous en accoider cjiù vous ressemblent , et qui voi^ rendent la lindressc que vous avex pour moi !

F I ?< JD V F 1 t S ÎJ A T XJ R E L,

ENTRETIENS SUR LE FILS NATUREL.

I N T R O D U C T I O N.

ti Al promis de dire pourquoi je n'entendis pas la dernière scène ; et le voici. Ljsimond n'ctoit plus. On avoit engagé un de ses amis , qui étoit à-peu- près de son âge, et qulavoil sa taille, sa vois et ses cheveux blancs , à le remplacer dans la pièce.

Ce vieillard entra dans le salon , comme lij'si- niond y étoit entré la prenn'ère lois , tenu -sous les bras par Clairville et par André , et couvert des habits que son ami avoit appoi tés des prisons. Mais à-peine y parut-il, que ^ ce moment de l'action remettant sous les jeux de toute la famille un homme qu'elle vcnoit de perdre , et qui lui avoit été si respectable et si cher , personne ne put re- tenir ses larmes. Dorval plcuroit ; Constance et Clairville pleuroient; Rosalie étouffoit ses sanglots, €t détournoit ses regards. Le vieillard qui repré-

. TO/j I N T n ft n u r T ! o ?.<

sen'.oii Lysiiîiond , se IrouLla , el se mil à pleurer aussi. La douleur, passant des maîti os aux domes- ticjues , devint générale; et la pièce ne llnil pas.

Lorsque tout le monde fut retiré, je sortis de mon coin , et je m'en retournai comme j'élois venu. Chemin faisant , j'essujois mes yeux , et je me «îisois pour me consoler, car j'avois l'ame triste: V II faut cjue je sois bien bonde m'afïliger ainsi. )) Tout ceci n'est qu'une comédie. Dorval en a ï) pris le sujet dans sa tète. Il l'a dialoguée à sa fan- )) taisie , et l'on s'amusoit aujourd'hui à la reprc- » senlcr ))-

Cependant , (juelqaes circonstances m'embarras- soient. L'histoire de Dorval étoit connue dans le pajs. La représentation en avoit été si vraie, qu'oubliant en pUisieui's endroits que j'élois specta- teur , et spectateur ignoré , j'avois été sur-le-point de sortir de ma place, et d'ajouter un personnage réel à la scène. Et puis, comment arranger avec mes idées ce qui venoit de se passer? Si cette pièce étoit une comédie comme une autre, pourquoi n'avoient-ils pu jouer la dernière scène ? Quelle étoit la cause de la douleur profonde dont ils avoient été pénétrés à la vue du vieillard qui faisoit Lj- simond?

Quelques jours après , j'allai rciucrcier Dorval

ï V T R o n u r, T I o V. ro5

vie la soirée dcliciouse el cruelle que Je Jevois à sa complaisance.. . .

-~=^ Vous avez donc élé content de cela ?,

^= J'aime à dire la vérité. Cet hoinmc aimoît à l'entendre j et je lui répondis f|ue le jeu des acteurs m'en avoit tellement imposé , qu'il m'étoit impossible de prononcer sur le reste: d'ailleurs, que n'ayant point entendu la dernière scène, j'igno- rois le dénouement ; mais ([ue s'il vouloit me communiquer l'ouvrage , je lui en dirois mon sentiment. . . .

=^ Votre sentiment ! et n'eu sais-jc pas à-présent ce que j'en veux savoir ? Une pièce est moins faite pour être lue , ([ue pour être représentée ; la rcprcscntalion de celle-ci vous a plu , il ne m'en faut pas davantage. Cependant la voilà; lisez-la^ et nous en parlerons.

= Je pris l'ouvrage de Dorval; je le lus à tcte reposée , et nous on parlâmes le lendemain et les deux jours suivans.

Voici nos entretiens. Mais quelle différence entre ce que Dorval me disoit , et ce ([ue j'écris ! . . . . Ce sont peut-être les mêmes idées j mais le génie de l'homme n'y est plus. . . . C'est en-vain que je cherche en moi l'impression que le spectacle de

Id6 INTAODtJCTiOIV*

la nature et la présence de Dorval y faisoicnt. Je ne la retrouve point ; je ne vois plus Dorvalj je ne Tcnlends plus. Je suis seul , parmi la poussière des livres et dans l'ombre d'un cabinet.... et j'écris des lignes foiblcs , tristes et froides.

... 'V

DORVAL ET MOI.

PREMIER ENTRETIEN.

Vjt jour, Dorval avoll tenté sans succès de ter- miner une affaire qui divisoit depuis long - temps deux familles du voisinage , et qui pouvoit ruiner l'une et l'autre. II en étoit chagrin , et je vis que la disposition de son ame alloit répandre une teinte obscure sur notre entretien. Cependant je lui dis:

« Je vous ai lu j mais je suis bien trompé, ou » vous ne vous êtes pas attaché à répondre scru- » puleusement au\ intentions de monsieur votre » père. Il vous avoit recommandé , ce me semble , » de rendre les choses comme elles s'étoient pas- » sées ', et j'en ai remarqué plusieurs qui ont un n caractère de fiction ([ui n'en impose qu'au théa- » tre , l'on diroit qu'il y a une illusion et des n applaudissemens de convention.

» D'abord vous vous êtes asservi à Ja loi des H unités. Cependant il est incroyable ([ue tant d'é- n vènemens se soient passés dans un même lieu; )) <[u'ils n'aient occupé qu'un intervalle de vingt- « quatre heures , et qu'ils se soient succédés dans

îoS ENTRETIEN*

)) votre histoire , comme ils sont enchaînés tlana )) votre ouvrage ».

= Vous avez raison. Mais , si le fait a duré quinze jours , croyez- vous qu'il fallût accorder la même durée à la représentation ? Si les évèneniens en ont été séparés par d'autres, qu'il étoit à-propos de rendre celte confusion ? Et s'ils se sont passés en différens endroits de la maison , que Je devois aussi les répandre sur le même espace ?

Les lois des trois unités sont difliciles à observer j mais elles sont sensées.

Dans la société , les affaires ne durent que par de petits incidens , qui donneroient de la vérité à un roman , mais ([ui ôteroient tout l'intérêt h un ouvrage dramatique moire attention s'y partage sur une infinité d'objets dilTérens j mais au théâtre , l'on ne représente que des inslans particuliers la vie réelle , il faut que nous soyons tout entiers à la même chose.

J'aime mieux qu'une pièce soit simple, que char- gée d'incidens. Cependant je regarde plus à leur liaison qu'à leur multiplicité. Je suis moins disposé à croire deux évcnemens que le hasard a rendus successifs ou sinmltanés , qu'un grand nombre qui , rapprochés de l'expérience journalière , la règle invariable des vraisemblances dramalif[ues , me paroîtroient s'attirer les uns les autres par des liai- sons nécessaires.

L'art d'intriguer consiste à lier les évèneniens,

SUR L.E riLS NATUREL. 1 09

de nianit-re que le spectateur sensé y apperçoive toujoLiis une raison (jiii le satisfasse, La raison doit <5trG d'autant plus lorlc , que les cvèneniens sont plus singuliers. Mais il n'en faut pas juger par rapport à soi. Celui qui agit et celui qui regarde , sont deux êtres très- dillerens.

Je scrois fâché d'avoir pris quelque licence con- traire à ces principes généraux de l'unité de temps et de l'unité d'action ; et je pense qu'on ne peut (îlre trop sévère sur l'unité de lieu. Sans cette unité, la conduite d'une pièce est presque toujours em- barrassée , louche. Ah I si nous avions des théâ- tres , la décoration changeât toutes les fois que le lieu de la scène doit changer !

= Et quel si grand avantage y trouvericz-vous?

= Le spectateur suivroit sans peine tout le mou- vement d'une pièce; la représentation en devien- droit plus variée , plus intéressante et plus claire. La décoration ne peut changer , que la scène ne reste vide j la scène ne peut rester vide, qu'à la fin d'un acte. Ainsi , toutes les fois que deux inci- dens feroient changer la décoration , ils se pas- seroient dans deux actes différens. On ne verroit point une assemblée de sénateurs succéder à une asseniblée de conjurés , à-moins que la scène ne fût assez, étendue pour qu'on y distinguât des es- paces fort différens. Mais , sur de petits théâtres , tels que les nôtres, que doit penser un homme raisonnable , lorsqu'il entend des courtisans , qui

I lO ENTRETIENS

eavcnt si bien que les murs cnt des oreilles, cons- pirer contre leur souverain dans l'endroit luciue il vient de les consulter sur l'affaire la plus imporlanle , sur l'abdication de l'empire? Puisque les personnages demeurent , il suppose apparem- ment que c'est le lieu qui s'en va.

Au reste , sur ces conventions théâtrales , voici ce que je pense. C'est que celui qui ignorera la raison poétique , ignorant aussi le fondement de la règle, ne saura ni l'abandonner, ni la suivre à propos. Il aura pour elle trop de respect ou trop de mépris, deux écueils opposés , mais également dangereux. L'un réduit à rien les observations et l'expérience des siècles passés , et ramène l'art à son enfance ; l'autre l'arrête tout court il est , et l'empêche d'aller en avant.

Ce fut dans l'appartement de Rosalie , que je nrentrelins avec elle, lorsque je détruisis dans son cœur le penchant injuste que je lui avois inspiré, el que je fis renaître sa tendresse pour Clairville. Je me promenois avec Constance dans cette grande aMcc , sous les vieux maronuicrs que vousvojpz, lorsque je demeurai convaincu qu'elle étoit la seule ftiiime qu'il y eût au monde pour moi. Pour moi I qui m'étois proposé dans ce moment de lui faire en- tendre que je n'étois point l'époux qui lui convenoil. Au premier bruit de l'arrivée de mon pèie, nous dc'jccndimcs , nous accourûmes tous; cl la dernière scène se passa en autant d'endroits différcns que

Sun r, E FILS NATUREL. 111

cet honndlc vieillard fit de pauses , depuis la porte d'entrée jusques dans ce salon. Je les vois encore, ces endroits, ... Si j'ai renlernié toute l'action dans un lieu , c'est ([ue je le pou^»ois sans géncr la conduite de la pièce , et sans ôtcr de la vrai- semblance aux cvèneiuens.

= Voilà qui est à merveilles. Mais en dispo-»* sanl des- lieux , du temps , et de l'ordre des évè- ncmens , vous n'auriez pas en imaginer qui ne sont ni dans nos mœuis , ni dans votre caractère,

= Je ne crois pas l'avoir fait.

= Vous me persuaderez donc que vous avez eu avec votre valet la seconde scène du premier acte? Quoi 1 lorsque vous lui dites: Ma chaise , des c/ie^ vaux , il ne partit pas ? il ne vous obéit pas ? il vous fit des remontrances que vous écoutâtes tran- quillement ? le sévère Dorval , cet homme ren- fermé nièiuc avec son ami Clairville ^ s'est entre-^ tenu familièrement .avec son valel Charles ? Cela n est ni vraisemblable , ni vrai.

= Il faut en convenii'. Je me dis à moi-même K-peu-près ce (jue j'ai mis dans la bouche de Charles; mois ce Charles est un bon domestique , qui m'est attaché. Dans l'occasion , il feroit pour moi tout ce qu'André a fait pour mon père. Il a éîé témoin de la chose. J'ai vu si peu d'inconvé- nient à l'introduire un moment dans la pièce ; et tela lui a fait tant de plaisir ! . . . Pnrce qu'ils sont nos valets, ont-ils cessé d'être des hommes?..,

112 ENTntTIEWS

S'ils nous servent, il en est un autre que nou& servons.

^= Mais si vous composiez pour le théâtre ?

= Je laisscrois ma morale , et je me garde- rois bien de rendre iinporlans sur la scène des êtres tjui sont nuls dans la société. Les daves ont été les pivots de la comédie ancienne, parce qu'ils ctoient en elïet les moteurs de tous les troubles domestiques. Sont -ce les mœurs qu'on avoit il y a deux mille ans, ouïes nôtres, qu'il la ut imi- ter? Nos valets de comédie sont toujours plaisans , preuve certaine qu'ils sont froids. Si le poète les laisse dans l'antichambre , ils doivent être , l'ac- tion se passant entre les principaux personnages en sera plus intéressante et plus forte. Molière , qui savoit si bien en tirer parti , les a exclus du Tartuffe et .du Misanthrope. Ces intrigues de valets et de soubrettes, dont on coupe l'action piin- cipale , sont un mojcn sûr d'anéantir l'intérêt. L'action théâtrale ne se repose point ; et mêler deux intrigues , c'est les arrêter alternativement l'une et Taulre.

= Sij'osois, je vous dcmauderois grâce pour les soubrettes. Il me semble que les jeunes person- nes , toujours contraintes dans leur conduite et dans leurs discours , n'ont (jue ces feijnnes à qui elles puissent ouvrir leur anie , confier des senti- iDcnsqui la pressent, et que l'usage, la bienséance, la crainte et les préjugés y lieunent renfermés.

St'rt LE FtLS NATUnEL. Ïl5

=^ Qu'elles restent doue sur la scène jusqu'à ce que notre éducation devienne meilleure, et f[ne les pères et mères soient les confidens de leurs cn- fans. . ; . Qu'avez-vous encore observe ?

= La déclaration de Constance?....

= Eh bien?

= Les femmes n'en font guère....

= D'accord. Mais supposez qu'une femme ait l'ame , l'élévation et le caractère de Constance j qu'elle ait su choisir un honnête homme: et vous verrez qu'elle avouera ses sentimens sans consé- quence. Constance m'embarrassa.... beaucoup.... Je la plaignis , et l'en respectai davantage.

^^ Cela est bien étonnant I vous étiez occupé d'un autre côté....

= Et ajoutez que je n'étois pas un fat.

= On trouvera dans cette déclaration quelques endroits peu ménagés.... Les femmes s'attache- ront à donner du ridicule à ce caractère....

= Quelles femmes , s'il vous plaît ! Des femmes perdues , qui avouoient un sentiment honteux tou« tes les fois qu'elles ont dit: je vous aime. Ce n'est pas Constance ; et l'on seroit bien à plaindre dans la société , s'il n'y avoit aucuiie femme qui '4ui ressemblât.

;= Mais ce ton est Lien extraordinaire au théâ- tre !

=^ Et laissez les tréteaux } rentrez dans le salon ; et convenez que le discours de Constance

E*

I ! /f E N T n li T I E .\ S

iic VOUS offensa pas , fjuand vous l'enlciKlites là.

= 1N'on.

=:= C'est assez. Ccpentlant il faut tout vous dire. Lorsque l'ouvrage fut achevé , je le communiquai à tous les personnages , afin que chacun ajoutai à son rôle, en retranchât, et se peignît encore plus au vrai. Mais il arriva une chose à laquelle je ne m'altendois guère , cl qui est cependant bien natu- relle. C'est que^ plus à leur état présent qu'à leur situation passée, ici, ils adoucirent l'expression; là, ils pallièrent un sentiment; ailleurs, ils préparè- rent un incident. Rosalie voulut paroître moins coupable aux jeux de Clairville; Clairvillc, se mon- trer encore plus passionné pourRosnlie; Constance, manjuer un peu plus de tendresse à un homme qui est njainlenant son époux; et la vérité des caractè- res en a souffert en quelques endroits. La déclara- tion de CoTJStance est un de ces endroits. Je vois que les autres n'échapperont pas à la finesse de votre goût.

Ce discours de Dorval m'obligea d'an'ant plus ," qu'il est peu dans ton caractère de louer. Pour y répondre, je relevai une minutie que j'aurois né- gligée sans cela.

= Et le thé de la nieine scène , lui dis-jc ? ^'

= Je vous entends; cela n'est pas de c: pays. J'en conviens; mais j'ai voyagé long-temps en Hol- 'landc; j'ai beaucoup vécu avec des étrangers; j'ai J) ris d'eux cet usage ; et c'est moi que j'ai peint.

1

SUn LT FILS NATUREL. Il!>

= Mais au théâtre !

=^ Ce n'est pas là. C'est dans le salon , qu'il faut juger mon ouvrage.... Cependant ne passezaucun des endroits , vous croirez, qu'il pèche contre l'u- sage du théâtre.... Je serai bien aise d'examiner si c'est moi qui ai tort , ou l'usage.

Tandis ([ueDorval parloit, je cherchois les coups de crayon que j'avois donnés à la marge de son ma- nuscrit, par-tout j'avois trouvé quelque chose à reprendre. J'appcrçus une de ces marques vers le commencement de la seconde scène du second acte , et je lui dis :

= Lorsque vous vîtes Rosalie , selon la parole que vous en aviez donnée à votre ami , ou elle étoit instruite de votre départ, ou elle l'ignoroit. Si c'est le premier, pourquoi n'en dit-elle rien à Justine ? Est-il naturel qu'il ne lui échappe pas un mot sur un événement , qui doit l'occuper toute entière? Elle pleure , mais ses larmes coulent sur elle. Sa douleur est celle d'une anie délicate qui s'avoue dessenlimens, qu'elle ne pouvoil empêcher de naî- tre , et qu'elle ne peut approuver. Elle l'ignoroit ^ me dîrez-vous. Elle en parut étonnée ; je l'ai écrit, et vous l'avezvu^Qei^i est vrai. Mais com- ment a-t-ellcjpu ignorer ce qu'on savoit dans toute la maison ?. , . .

=^ Il étoit matin; j'étois pressé de quitter un séjour que je remplissois de trouble , et de me dé- livrer .de la commissiou la plus inallendue €t la plus

1 1 6 E A' T R E T I E N- s

cruelle; et je vis Rosalie aussi-tôt qu'il fut jour chez elle. La scène a changé de lieu , mais sans rien perdre de sa vérité. Rosalie vivoit retirée; elle n'espcroit dérober ses pensées secrètes à la péné- tration de Constance et à la passion de Clairville , qu'en les évitant l'un et l'autre; elle ne faisoit que de descendre de son appartement; elle n'avoit en- core vu personne , quand elle entra dans le salon.

= Mais pourquoi annonce-t-on Clairville, tan- dis que vous vous entretenez avec Rosalie ? Jamais pn ne s'est fait annoncer chez soi ; et ceci a tout ^1 air d'un coup de théâtre ménagé à plaisir,

= Non ; c'est le fait comme il a été , et comme il devoit être. Si vous j voyez un coup de ihéûlre, ' à-la-bonne heure ; il s'est placé de lui-même.

Clairville sait que je suis avec sa maîtresse; il n'est pas naturel fju'il entre tout au travers d'un en- trelien qu'il a désiré. Cependant il ne peut résister à l'impatience d'en apprendre le résultat; il me fait appeler : eussiez-vous fait autrement?

Dorval s'arrêta ici un moment ; ensuite il dit : J'aiinerois bien mieux des tableaux sur la scène il y en a si peu et ils produiroient un effet si agréable et si sûr, que ces coups de théâtre qu'on amène d'une manière si forcée , et qui sont fondés s\ir tant de suppositions singulières , que pour niiç <le ces combinaisons d'êvèneniens qui soit heureuse el naturelle, il y en a mille qui doivent déplaire à un homme de goût.

s L' R LE FILS X A T U R I- L. t I 7

= iVIais quelle tiilicrencc nicltcz-vous cnlrc un coup (le tlic;\lre et un tableau ?

= J'aurai bien plus-tôt fait de vous en donner des exemples (jue des définitions. Le second acte de h pièce s'ouvre par un tableau ; et finit par un coup de théâtre. ^

= J'entends. Un incident imprévu qui se passe en action , et qui change subitement l'état des per* sonuages , est un coup de théâtre. Une disposition de ces personnages sur la scène, si naturelle et si vraie , que , rendue fidèlement par un peintre , elle me plairoit sur la toile , est un tableau.

=^ A- peu-près.

= Je gagerois pres({ue que, dans la quatrième scène du second acte , il n'y a pas un mot qui ne soit vrai. Elle m'a désolé dans le salon , et j'ai pris un plaisir infini à la lire . Le beau tableau j car c'en est un , ce me semble , que le malheureux. Clair- ville , renversé sur le sein de son ami, comme dans le seul asyle qui lui reste ! . . .

=^ Yous pensez bien à sa peine, mais vous ou- bliez la mienne. Que ce moment fut cruel pour moi !

;= Je le sais , je le sais. Je me souviens que tan- dis qu'il exhaloit sa plainte et sa douleur , vous ver- siez des larmes sur lui. Ce ne sont pas de ces •circonstances qui s'oublient.

=^ Convenez que ce tableau n'auroit point eu lieu sur la scène ; que les deux amis n'auroient osé

Il8 ENTRIÎTIENS

se regarder en face , tourner le dos au spectateur, se groupper , se séparer, se rejoindre j et que toute leur action auroit été bien compassée, bien empesée, bien maniérée , et bien froide.

= Je le crois.

= Est-il possible (ju'on ne sentira point que l'cflet du malheur est de rapprocher les honniios j et qu'il est ridicule , sur-tout dans les momcns de tumulte, lorsque les passions sont portées à l'eicès, et que l'action est la plus agiice , de se tenir cii rond, séparés, à une certaine distance les uns des autres , et dans un ordre symétrique.

Il faut que l'action théâtrale soit bien imparfaite encore , puisqu'on ne voit sur la scène presqu'au- cune situation , dont on pût faire une composition supportable en peinture. Quoi donc! la vérité y est-elle moins essentielle que sur la toile ? Seroit-ce une règle , qu'il faut s'éloigner de la chose à-mesure que l'art en est plus voisin, et mettre moins de vraisemblance dans une scène vivante , les hom» mes mêmes agissent , (jue dans une scène colorée , l'on ne voit , pour ainsi dire , que leurs om- bres ?

Je pense, pour moi , que si un ouvrage drama- tique étoit bien fait et bien représenté , la scène ofFriroit au spectateur autant de tableaux réels , qu'il y auroit dans l'action de momens favorables au peintre.

î= Mais la décence ! la décence î

sur. LE FILS NATUREL. [ I g

= Je n'enlends rc peler <{ue ce mot. La riiaî- Ircsse de liarnevelt entre échevelée dans la prison de son amant. Les deux amis s'embrassent et tom- bent à terre. Philoclèle se rouloit aulrefois à l'cn- tiée de sa caverne. Il y faisoit entendre les cris inarticulés de la douleur. Ces cris formoient un vers peu nombreux. Mais les entrailles du specta- teur en étoieul déchirées. Avons-nous plus de déli- catesse et plus de génie que les Athéniens?

Quoi donc , pourroil-il y avoir rien de trop véhé- ment dans l'action d'une mère dont on immole la fille ? Qu'elle coure sur la scène comme une fenmie furieuse ou troublée ; qu'elle reiupiisse de cris son palais; que le désordre ait passé jusques dans ses vétemens , ces choses conviennent à son désespoir. Si la mère d'Iphigénie semontroitun momcnl reine d'Argos et femme du général des Grecs, elle ne me paroîtroit que la dernière des créatures. L:i vérita- ble dignité, celle qui me frappe, qui me renverse, c'est le tableau de l'amour malennel dans toute sa vérité.

Enfeuilletanlle manuscrit, j'apperçusunpetitcoup de crajon que j'avois passé. Il étoit à l'endroit de la scène seconde du second acte, oîi Rosalie dit de l'objet qui l'a séduite , qu'eZ/e croyait y reconnoi" tre la vérité de toute i les chimères de perfection qu'elle s' étùit faites. Celte réflexion m'avoit sem- blé un p€û forte pour un enfent; et les chimères de perfection^ s'tcarter de son ton ingénu. J'en fis l'cb-

I?.0 ENTRETIENS

scrvalion à Dorval. Il me rcuvoj a , pour toulc rt--- ponse, au manuscrit. Je le considérai avec allcn- lion ; je vis que ces mots avoient été ajoutés après coup , de la main même de Rosalie ; et je passai à d'autres choses.

=^ Vous n'aimez, pas les coups de théâtre , lui dis-jc ?

= Non.

=^ En voici pourtant un, et des mieux arrangés.

= Je le sais ; et je vous l'ai cité.

= C'est la base de toute votre intrigue.

sr J'en conviens.

=: Et c'est une mauvaise chose?

= Sans-doute.

s: Pourquoi donc l'avoir employée?

= C'est que ce n'est pas une fiction , mais un fait. Il seroit à souhaiter , pour le bien de l'ouvrage , que la chose fût arrivée tout autrement.

= Rosalie vous déclare sa passion. Elle apprend qu'elle est aimée. Elle n'espère plus, elle n'ose plus vous revoir. Elle vous écrit.

= Cela est naturel.

= Vous lui répondez.

=: Il le falloit.

= Clairville a promis à sa sœur, que vous ne partiriez pas sans l'avoir vue. Elle vous aime. Elle vous l'a dit. Vtfus connoigsez ses sentimens.

= Elle doit chercher à connoltre lés miens.

= Son fi ère va la trouver chez une amie , de*

s U K LE FILS N A T U r. E t. lit

bruits fâcheux qui se sont répandus sur la fortune de Rosalie et sur le retour de son père , l'ont appe- lée. On y savoit voire départ. On en est surpris. On vous accuse d'avoir inspiré de la tendresse à sa sœur , et d'en avoir pris pour sa maîtresse.

== La chose est vraie.

= Mais Clairville n'en croit rien. Il vous dé- fend avec vivacité. Il se fait une affaire. On vous appelle à son secours , tandis que vous répondez à la lettre de Rosalie. Vous laissez, votre réponse sur la table.

==^ Vous en eussiez fait autant, je pense.

= Vous volez au secours de voire ami. Cons- tance arrive. Elle se croit attendue. Elle se voit laissée. Elle ne comprend rien à ce procédé. Elle apperçoit la lettre , que vous écriviez à Rosalie. Elle la lit et la prend pour elle.

= Toute autre s'y seroit trompée.

= Sans-doute ; elle n'a aucun soupçon de votre passion pour Rosalie , ni de la passion de Rosalie pourvouj; la lettre répond à une déclaration , et elle en a fait une.

;;^ Ajoutez que Constance a appris de son frère le secret de ma naissance , et que la lettre est d'ua honune qui croiroil manquer à Clairville, s'il pré- Icndoit à la personne dont il est épris. Ainsi Cons- tiioce croit et doit se croire aimée j et de là, tous les embarras vous m'avez vu.

Tli-iûtre. P

122 E N T n E T 1 E N S

Que trouvez-vous donc à redire à cela ? il n'y a rien qui soil faux.

^^ JNi rien qui soit assez, vraisemblable. Ne vojez-vous pas qu'il faut des siècles , pour combiner un si grand nombre de circonstances ? Oue les ar- tistes se félicitent tant qu'ils voudront du talent d'arranger de pareilles rencontres ; j'y trouverai de l'invention , mais sans goût véritable. PiusJa., _|iiarche (Tunâ^pigce est simple^, plus elle est belle, = Un poète qui auroit imaginé ce coup de théâtre et la situation du cinquième acte , où, m'appro- chant de Rosalie , je lui montre Clairville au fond du salon , sur un canapé , dans l'attitude d'un homme au désespoir , auroit bien peu de sens , s'il préféroit le coup de théâtre au tableau. L'un est presfjue un enfantillage ; l'autre est un trait de génie. J'en parle sans partialité. Je n'ai inventé ni l'un ni l'autre. Le coup de théâtre est un fait j le tableau , une circonstance heureuse que le hasard fît naître , et dont je sus profiter.

=:^ Mais , lorsque vous sûtes la méprise de Cons- tance , que n'en avcrlissiez.-vous Rosalie ? L'ex- pédient étoit simple , et il remédioit à tout.

=^ Oh ! pour le coup , vous vc^là bien loin du théâtre; et vous examinez mon ouvrage avec une sévérité h laquelle je neconnoispas de pièce qui ré- sistât. Vous m'obligeriez de m'en citer une qui allât jusqu'au troisième acte , si chacun y faisoit à îa rigueur ce qu'il doit faire. Mais celte réponse ,

SUR LE FILS NATUREL. 12J

qui scroit bonne pour un artiste , ne Test pas pour moi. Il s'agit ici d'un fait , et non d'une fiction. Ce n'est pointa un auteur , que vous demandez raison d'un incident; c'est à Dorval , que vous demandez coiupte de sa conduite.

Je n'instruisis point Rosalie de l'erreur de Cons- tance et de la sienne , parce qu'elle rcpondoil à mes vues. Résolu de tout sacrifier à l'honnêteté , je regardai ce contre-temps qui meséparoit de Jlosa- lie , comme un événement qui m'éloignoit du dan- ger. Je ne voulois point que Rosalie prît une fausse opinion de mon caractère ; mais il m'importoit bien davantage de ne manquer ni à moi-même , ni à mon ami. Je souffrois à le tromper, à trom- per Constance ; mais il le falloit.

= Je le sens. A qui écriviez-vous , si ce n'éloit pas à Constance ?

= D'ailleurs , il se passa si peu de temps entre ce moment et l'arrivée de mon père j et Rosalie vi- voit si renfermée. Il n'étoil pas question de lui écrire. Il est fort incertain qu'elle eût voulu recevoir ma lettre ; et il est sûr qu'une lettre qui l'auroit con- vaincue de mon innocence, sans lui ouvrir les jeux sur l'injustice de nos sentimeDS,n'aurûit fait qu'aug- menter le mal.

^^ Cependant vous entendez de la bouche de Clairvillc mille mots ([ui vous déchirent. Constance lui remet votre lettre. Ce n'est pas assez de cacher le penchant réel que vous avez^ il faut en siuiulcr

124 E JN T R E T l fc !S' *

un que vous n'avez pas. On arrange votre mariage avec Constance, sans <jue vous puissiez vous y opposer. On annonce celte agréable nouvelle à Rosalie , sans que vous puissiez la nier. Elle se meurt à vos yeux; et son amant, traité avec une du- reté incroyable, tombe dans un état tout vois^in du désespoir.

= C'est la vérité j mais que pouvois-je à tout cela ?

= A-propos de cette scène de désespoir , elle est singulière. J'en avois été vivement affecté dans le salon. Jugez combien je fus surpris, à la lecture , d'y trouver des gestes et point de discours.

=^ Voici une anecdote que je me garderois bien de vous dire , si j'altachois quelque mérite à cet ouvrage, et si je ni'estiniois beaucoup de l'avoir fait. C'est qu'arrivé à cet endroit de notre histoire et de la pièce , et ne trouvant en moi qu'une im- pression profonde sans la moindre idée de discours , je me rappelai quelques scènes de comédie , d'a- près lesquelles je fis de Clairville un désespéré très-discret. Mais lui , parcourant son rôle légère- ment, me dit : Monfrcre , voilà qui ne vaut rien. Il n'y a pas un seul mot de vérité dans toute cette rhétorique. Je le sais. Mais voyez, et tâchez do faire mieux. Je n'aurai pas de peine. Une s'agit que de se remettre dans la situation . et que de s'écou-r ter. Cefut apparennnentce qu'il fit. Le lendemain il «l'apporta la sccne que vous connoisseZ) telle qu'c!!<î

SUR t !: K r r. s naturel. \20 efil , mot pour mot. Je la lus et relus plusieurs fois. J'y reconnus le tou de la nature 3 et (lemain , si vous vouiez , je vous dirai quelques réflexions qu'elle m'a suggérées sur les passions, leuraccent , la dcclamation el la pantomime. Je vous recon- duirai, ce soir , jusqu'au pied de la colline qui coupe en deux la distance de nos demeures 5 et nous y marquerons le lieu de notre rendez-vous.

Chemin faisant , Dorval observoit les phéno- mènes de la nature , qui suivent le coucher du soleil; et il disoit : Vovez connue les ombres parti- culières s'aiïbiblissent à mesure que l'ombre univer- selle se fortifie. .. Ces larges bandesde pourpre nous pron)ellcnt une belle journée .... Voilà toute la région du ciel opposée au soleil couchant , qui com- mence à se teindre de violet. 1 . On n'entend plus dans la foret que quelques oiseaux , dont le ramage tardif égaie encore le crépuscule. ... Le bruit des eaux courantes, qui commence à ae séparer du bruit général , nous annonce que les travaux ont cessé dans plusieurs endroits , et qu'il se fait tard.

Cependant nous arrivâmes au pied de la colline^" ISous y marquâmes le lieu de notre rendez-vous ^ et nous nous séparâmes.

126 E ^ r R E r I n N s

SECOND ENTRETIEN.

i i E lendemain , je me rendis au pied de la colline. L'endroit étoit solitaire et sauvage. On avoit en perspective quelques hameaux répandus dans la plaine ; au-delà , une chaîne de montagnes inégales et déchirées qui terminoient en partie l'horison. On ttoit à l'ombre des chênes , et l'oji entendoit le bruit sourd d'une eau souterraine qui couloit aux environs. C'étoit la saison la terre est couverte des biens qu'elle accorde au travail et à la sueur des hommes. Dorval étoit arrivé le prenwer. J'ap- prochai de lui sans qu'il m'apperçût. Il s'étoit aban- donné au spectacle de la nature. Il avoit la poitrine élevée. Il rcspiroit avec force. Ses veux attenlifs se portoient sur tous les objets. Je suivois sur son visage les impressions diverses qu'il en éprouvoit j et je commençois à partager son transport , lorsque je m'écriai , presque sans le vouloir : « 11 est sous le charme ».

Il m'entendit , et me répondit d'une voix altérée : 11 est vrai. C'est ici ([u'on voit la nature. Voici le séjour sacré de fenlhousiasme. Lu homme a-t-il reçu du génie ? il quille la ville et ses habilans. 11 aime , selon l'alU ail de son cœur , à mêler ses pleurs

SUR T. ft r I L 5 K A T U n E L. 127

au criblai d'une fonlaincj à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser, à pas lents , des campagnes fertiles ; à contempler les travaux des hommes ; à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur se- crète.Il erre. I! cherche un ant'.e qui l'inspire. Qui est-ce qui môle sa voix au torrent qui tombe de la montagne ? Qui est-ce qui sent le sublime d'un lieu désert ? Qui est-ce qui s\^coute dans le silence de la solitude ? C'est lui. Notre poète habile sur les bords d'un lac. Il proniène sa vue sur les eaux, et son génie s'étend. C'est qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui sou- lève son ame ou qui l'appaise à son gré. . . . O Nr-' lure , tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein ! Tu es la source féconde de toutes véritcs...i Il n'y a dans ce monde que la vertu et la vérité qui soient dignes de m'occuper .... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappans et divers , il en est occupé , agile , tourmenté. L'imagination s'échauffe j la passion s'émeut. On est successivement étonné , attendri , indigné , courroucé. Sans l'enthousiasme , ou l'idée véritab'e ne se présente point; ou si , par liazard , on la rencontre , onne peut lapoursuivre... Le poète sent le moment de l'enthousiasme ; c'est après qu'il a médité. Il s'annonce en lui par un frémissement qui part de sa poiliine, et qui passe,

1 V o E ?>■ 'F r, r T 1 E N S

tiune manière dclicieiiàe el rapide, jijsqa'anx cx- trtJniilts de son corps. Bientôt ce n'est plus un frtinisseiuenlj c'est une chaleur forte el perma- ïienle cjui l'enil^ràsc , qui ie fait hakler , qui le consume , qui le tue , mais qui donne Taine , la vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accrois- ioit encore , les spectres se muUiplicroient devant lui. Sa passion s'élèveroit presqu'au degré de la fureur. Une contioîtroit de soulagement qu'à verser au-dehors un torrent d'idées qui se pressent, se heurtent et se chassent.

Dorval éprouvoit à l'instant l'état qu'il peignoit. 3c ne lui répondis point. Il se fit entre nous un si- lence , pendant lecjuel je vis qu'il se tranquillisoit. Bientôt il me demanda , conmie un homme qui sorliroit d'un sommeil profond : Qu'ai -je dit? Çu'avois-je à vous dire ? Je ne m'en souviens plus.

=- Quelques idées , que la sccne.de Clairville désespéré vous avoit suggérées sur les passions , leur accent , la déclamation , la pantomime.

= La première , c'est qu'il ne faut point donner d'esprit à ses personnages ; mais savoir les placer dans des circonstances (jui leur en donnent ....

Dorval sentit , à la rapidité avec laquelle il venoit de prononcer ces mots , fju'il restoit encore de l'a- gitation dans son ame j il s'arrêta: el pour laisser le temps au calme de renaître , ou plutôt pour op-

Sun LE F I r. s A A T V r. r. i.. \oX) poser à son trouble une éniolion plus violenlc , ninis passagère , il nie raconta ce qui suit :

Une paysanne du village que vous voj'cz entre ces deux montagnes, et dont les maisons élèvent leurs laites au-dessus des arbres , envoya sou mari chez ses parens , qui demeurent dans un hameau -voisin. Ce malheureux y fut tué par un de ses beaux-frères. Le lendemain , j'allai dans la maison l'accident étoit arrivé. J'y vis un tableau , et j'jr entendis un discours que je n'ai point oubliés. Le mort étoit étendu sur un lit. Ses jambes nues pen- doienthorsdu lit. Sa femme échevelée étoit à terre. Elle tcnoit les pieds de son marij et elle disoit en fondant en larmes , et avec une action qui en ar- rachoit à tout le monde : (( Hélas ! quand je t'en- )) vovai ici, je nepensois pas que ces pieds le me- » noient à la mort ». Croyez- vous r[u une femme d'un autre rang auroit été plus pathétique? Non. La même situation lui eût inspiré le même discours. Son ame eut été celle du moment j et ce qu'il faut que l'artiste trouve, c'est ce que tout le monde diroit en pareil cas j ce que personne n'entendra , sans le reconnoitre aussi-tôt en soi.

Les grands intérêts , les grandes passions. Voilà

la source des grands discours , des discours vrais.

Presque tous les hommes parlent bien en mourant.

Ce que j'aime dans la scène de Clairville ,

c'est qu'il n'y a précisément que ce que la passion

t'JÔ EIWTRETTtNS

inspire , quand elle est extrême. La passion s'iit** îache à une idée principale. Elle se tait , et elle revient à celte idée, presque toujours par ex- clamation.

La pantomime , si négligée parmi nous , est employée dans cette scène ; et vous avez éprouve vous-même avec quel succès !

Nous parlons trop dans nos djrames ; et, cou- sé(jueiument , nos acteurs ny jouent pas assez,. Nous avons perdu un art , dont les ancicHS con- Tioissoient bien les ressources. Le panlomime jouoit autrefois toutes les conditions , les rois, les liéros , les tjrans , les riches , les pau- vres , les habitans des villes , ceux de la cam- pagne; choisissant dans chaque état ce qui lui est propre ; daos^ -chaque action , ce qu'elle a de frappant. Le philosophe Tirnocrate qui assistoit un jour à ce spectacle ,' d'où la sévciité de son caractère l'avoit toujours éloigné , disoit : Quali spectoculo me pliilosophïœ vcrecimdia privavit ! Timocrale avoit une mauvaise honte ; et elle » a privé le philosophe d'un grand plaisir ». Le cynique Dcinctiius en altribuoit tout l'effet aux instruniens , aux voix et à la décoration , en pré- sence d'un pantomime qui lui répondit : « I\e- n garde- moi jouer seul ', et dis après cela de mon n art tout ce (pie tu voudras » ? Les flûtes se taisent. Le pantomime joue , et le philosophe ,

SUR t-E FILS NATUnEI. l5t

Iransporlé , s'écrie : Je ne te vois pas seulement. Je t'entends. Tu me parles des mains.

Quel ellel cet art , joint au discours , ne pro- (luiroit-il pas ? Pourquoi avons - nous séparé ce que Isb^ nature a joint ? A tout njcnient , le geste nefrépond-il pas au discours ? Je ne l'ai jamais si bien senti , qu'en écrivant cet ouvrage. Je chcrchois ce que j'avois dit , ce qu'on m'a- voit répondu ; et ne trouvant que des mouve- mens , j'écrivois le nom du personnage , et au-dessous son action. Je dis à Rosalie , acte II, scène 2 : S'il était arrivé que 7:otre cœur sur" pris . » . fût entraîné par un penchant . . . dont votre raison vous fit un crime... J'ai connu cet état cruel. . . Que je vous plaindrais !

Elle me répond : . .. Plaignez - moi donc . . .. Je la plains^, mais c'est par le geste de la coni- niîsération ; et je ne pense pas qu'un homme , qui sent , eût fait autre chose. Mais combien d'autres circonstances, le silence est forcé ? Votre con- seil exposeroit- il celui qui le detnande , à perdre la vie , s'il le suit j l'honneur , s'il ne le suit pas ? Vous ne serex ni cruel ni vil. \ ous marquerez votre perplexité par le geste j et vous laisserez l'homme se déterminer.

Ce que je vis encore dans cette scène. C'est qu'il y a des endroits , qu'il faudroit presque aban- donner à l'acteur. C'est à lui à disposer de la

I'j2 ENTRETIENS

scène écrite , à répeter certains mots , à revci)ii sur certaines idées , à en retrancher quelques- unes , et à en ajouter d'autres. Dans les canta- biie , le musicien laisse à un yraiid chanteur un libre exercice de son goût et de son talent ; il se contente de lui marquer les intervflles prin- cipaux d'un beau chant. Le poète en dcvroit faire autant , quand il connoît bien son acteur.

I Qu'est-ce qui nous affecte dans le spectacle de rhomnie animé de quelques grandes passions ? Sont " ce ses discours ? Quelquefois. Mais ce cjui émeut toujours , se sont des ois , des mots inar- ticulés , des vois rompues , quelques monosj'llabes qui s'échappent par intervalles , je ne sais quel murmure dans la gorge , entre les dents. La violence du sentiment coupant la respiration et portant le trouble dans fesprit , les syllabes des mois se séparent, l'homme passe d'une idée à une autre ; il commence une multi tuile de dis<- cours ', il n'en finit aucun : et à fexception de quelques sentimens qu'il rend dans le premier accès , et auxquels il revient sans cesse, le reste n'est qu'une suite de bruits foibles et confus , de sons expiions , d'accens élouffés (jue facteur connoît luieux que le poole. La vois , le ton , le geste , l'action , voilà ce qui appartient à l'acteur ; et c'est ce qui nous frappe sur-tout

1 dans le spectacle des grandes passions. ^ C'est

SLR LE F t I, S W A T IT R E L. 1 55

l'acteur qui donne au discours tout ce qu'il a d'cnoryie. C'est lui qui porte aux oreilles la lorce et la vérité de l'accent.

= J'ai pensé quelquefois que les discours des amans bien épris , n'éloient pas des choses à lire , niais des choses à entendre. Car , me disois-je , ce n'est pas l'esprossion y'e vous aiiiie , qui a triomphé des rigueurs d'une prude , des projets d'une coquette , de la vertu d'un femme sensible j c'est le tremblement de voix avec le- f[uel il fut prononcé ; les larmes , les regards qui l'accompagnèrent. Cette idée revient à la vôtre.

C'est la même. Un ramage opposé à ces vraies voix de la passion , c'est ce que nous appelons des tirades. Rien n'est plus applaudi , et de plus mauvais goût. Dans une représentation dra-r nialique , il ne s'agit non plus du spectateur que s'il n'existoit pas. Y a-t-il quelque chose qui s'adresse à lui ? L'auteur est sorti de son sujet ^ l'acteur entraîné hors de sou i ôle. Ils descendent tous les deux du théâtre. Je les vois dans le par- terre y et tant que dure la tirade , l'acticn est sus- pendue pour moi , et la scène reste vide.

Il ;y a , dans la composition d'une pièce drama- tique , une unité de discours qui correspond à une unité d'accens dans la déclamation. Ce sont deux systèmes qui varient , je ne dis pas de la comédie à la tragédie , mais d'une comédie ou d'une tragédie à une autre. S'il en étoit autre-?

ï54 ENTRETIENS

nient , il y auroit un vice , ou dans le poènic , ou dans la rcprcsentalion. Les personnages n'au- roient pas entre eux la liaison , la convenance à laquelle ils doivent être assujettis , niéine dans les contrastes. On senliroit , dans la déclanialion , des dissonances qui Llesseroicnt. On reconnoîtroit , dans le poème , un être qui ne seroit pas fait pour la société dans laquelle on l'auroit introduit.

C'est à l'acteur à sentir cette unité d'accent. Voilà le travail de toute sa vie. Si ce tact lui manque , smi jeu sera tantôt foible , tantôt ou- tré, rarement juste , bon par endroits, mauvais dans l'ensemble.

Si la fureur d'être applaudi s'empare d'un acteur , il exagère. Le vice de son action se ré- pand sur l'action d'un autre. II n'y a plus d'unité dans la déclamation de son rôle. Il n'y en a plus dans la déclamation de la pièce. Je ne vois , bientôt sur la scène, ([u'une asseniblée tumultueuse oîi cliacun prend le ton qui lui plaît^ l'ennui s'em- pare de moi ; mes mains se portent à mes oreil- les , et je m'enfuis.

Je voudrois bien vous parler de l'accent pro- pre à chaque pasbion. INIais cet accent se mo- difie en tant de manières ; c'est un sujet si fugitif et si délicat , que je n'en connois aucun qui disse mieux sentir l'indigence de toutes les langues qui existent et qui ont existé. On a une idée juste de la chose ; elle est présente à la

SUR liE riLS NATUREL. 1 35

niénioire. Cherche-t-on l'expression ? on ne la trouve point. On combine les mots de grave et d'aigu; de prompt et de lent , de doux et de fort ; mais le réseau , toujours trop lâche , ne re- tient rien. Qui est-ce qui pourroit décrire la dé- clamation de ces deux vers ?

Les a-t-on vns souvent se parler ? se clierclier ? Dans le fond des forêts alloient-ils se cacher ?

C'est un mélange de curiosité , d'inquiétude , de douleur , d'amour et de honte , que le plus mauvais tableau me peindroit mieux (|ue le lueil- leur discours.

=^ C'est une raison de plus , pour écrire la pantomime.

Sans-doule , l'intonation et le geste se déter- minent réciproquement.

=^ Mais l'intonation ne peut se noter ; et il est facile d'écrire le geste.

Dorval fit une pause en^cet endroit. Ensuite il dit :

Heureusement une actrice , d'un jugement bor- né , d'une pénétration commune , mais d'une grande sensibilité , saisit sans peine une situa- tion d'anie , et trouve , sans y penser , l'accent qui convient à plusieurs sentiiiiens diÛérens qui se fondent ensemble , et qui constituent celte situation que toute la sagacité du philosophe n'analjseroit pas,

l56 E IS' T r, E T I E > s

Les poêles, les acteurs, les musiciens, les peintres , les chanteurs du premier ordre , les grands danseurs , les amans tendres , les vrais dévots , toute celte troupe enlhousiaste el pas- sionnée sent vivement , el réfléchit peu.

Ce n'est pas le précepte ; c'est autre chose de plus immédiat , de plus intime , de plus obscur et de plus certain qui les guide et qui les éclaire. Je ne peux vous dire quel cas je fais d'un grand ac- teur , d'une grande actrice ; combien je serois vain de ce talent , si je l'avois. Isolé sur la sur- face de la teire , maître de mon sort , libre de préjugés ^ j*ai voulu une fois être comédien ; et qu'on me réponde du succès de Quinault-Du- fresne , et je le suis demain. Il n'j a que la mé- diocrité qui donne du dégoût au théâtre ', et dans quelqu'élat que ce soit , que les mauvaises mœurs «ui déshonorent. Au-dessous de Racine et de Corneille , c'est Baron , la Desmares , la de Seine , que je vois ; 'au-dessous de Molière et de Fiegnard , Quinault l'aîné et sa sœur.

J'éîois chagrin , quand j'allois aux spectacles , cl que je comparois l'utilité des théâtres avec le peu de soin qu'on prend à former les troupes. Alors je m'écriois : « Ah ! mes amis , si nous » allons jamais à la Lampedouse (*) fonder, loin

(* ) La LarapeJouse est une petite isie déserte de la ïncr d'Afri-iue , située à une distance presijue égale de

s V r. LE F I Tj s N A T U n E L. 1^7

» de la terre , au milieu des flots de la nier , ua

» petit peuple d'heureux ! ce seront nos pr&«

)) dicateurs ; et nous les choisirons, sans-doulc,

» selon l'iniporlance de leur ministère. Tous les

« peuples ont leurs sabbats , et nous aurons aussi

)) les nôtres. Dans ces jours solemncls , on rc-

)) présentera une belle tragédie, qui apprenne aux

» hommes à redouter les passions ; une bonae

la côte de Tunis et de l'ile de Malthe. La pêclie y est excellente. Elle est couverte d'oliviers sauvages. La terrein en serolt fertile. Le froment et la vigne y réus- siroient. Cependant elle n'a jamais été habitée que par un marabou et par un mauvais prêtre. Le marabou, qui avoit enlevé la fille du bey d'Alger, s'y é toit réfu- gié avec sa maîtresse, et ils y acccmplissoient l'œuvre de leur salut. Le prêtre, appelé frbre Clément, a passé dix ans h. la Lampedouse , et y vivoit encore il n'y a pas loug-temps. Il avoit des bestiaux. Il culti-' voit la terre. Il renfermoit sa provision dans un sou- terrain ; et il alloit vendre le reste sur les côtes voi- sines , il se livroit au plaisir, tant que son argent duroit. Il y a dans l'isle une petite église , divisée en deux chapelles, que les Mahométans révèrent comme les lieux de la sépulture du saint marabou et de sa maîtresse. Frëre Clément avoit consacré l'une à Ma- homet , et l'autre à la sainte Vierge. Voyoit-il arri- ver un vaisseau chrétien , il alluœoit la lampe de la Vierge. Si le vaisseau étoit mahométan , vite il souf- floit la lampe la^Vierge , et il allumoit pour Ma- bomet.

l53 ENTRETIENS

» comédie , qui les instruise de leurs devoirs , et » qui leur en inspire le goût ».

= Dorval , jespère qu'on n'y verra pas la lai- deur jouer le rôle de la beauté.

= Je le pense. Quoi donc I n'y a t-il pas dans un ouvrage dramatique assez de suppositions singulières auxquelles il faut que je me prête , sans éloigner encore l'illusion par celles qui con- tredisent et choquent mes sens ?

= A vous dire vrai , j'ai quelquefois regretté les masques des anciens j et j'aurois , je crois , supporté plus patiemment les éloges donnés à un fceau masque qu'à un visage déplaisant.

= Et le contraste des mœurs de la pièce avec celles de la personne, vous a-t-il moins choqué ?

= Quelquefois le spectateur n'a pu s'empécher d'en rire , et l'actrice d'en rougir.

=^ Non , je ne connois point d'état qui de- mandât des formes plus esquises , ni des mœurs plus honnêtes que le théâtre.

=^ Mais nos sots préjugés ne nous permettent pas d'être bien difficiles.

= Mais nous voilà bien loin de ma pièce. en étions-nous ?

= A la scène d'André.

=^ Je vous demande grâce pour cette scène. J'aime cette scène , parce qu'elle est d'une im- partialité tout-à-fait honnête et cruelle.

Sun TE FtLS NATUREL. 1^9

=^ Mais elle coupe la marche de la pièce, et rallcnlil l'inlérèt.

=^ Je ne la lirai jamais sans plaisir. Puissent nos ennemis la connoîlre , en faire cas , et ne la relire jamais sans peine ! Que je serois heu- reux , si l'occasion de peindre un malheur do- niesli({ue avoit encore été pour moi celle de repousser l'injure d'un peuple jaloux , d'une manière à laquelle ma nation pût se reconnoîîie , et qui ne laissât pas même à la nation ennemie la liberté de s'en offenser !

= La scène est pathétique , mais longue.

= Elle eût été et plus pathétique et plus longue,' si j'en avois voulu croire André. = « Monsieur , )) me dit-il après en avoir pris lecture , voilà qui » est fort bien j mais il y a un petit défaut : c'est )) que cela n'est pas tout-à-fait dans la vérité. Vous )) dites , par exemple , qu'arrivé dans le port en- )) nemi , lorsqu'on me sépara de mon maître , je » l'appelai plusieurs fois , mon maître , mon cher » maître 3 qu'il me regarda fixement, laissa tom- » ber ses bras , se retourna , et suivit , sans par- n 1er , ceux qui l'environnoient.

» Ce n'est pas cela. Il falloit dire que quand je )) l'eus appelé , mon maître , mon cher maître , il l> m'entendit , se retourna, me regarda fixement j rt que ses mains se portèrent d'elles-mêmes à ses » poches } et que , ny trouvant rien , car l'Anglois *) avide n'jr avoit rien laissé , il laissa tomber ses

JijO ENTRETIENS

« bras tristement , que sa tête s'inclina vers moi » d'un Mionvement de compassion froide j qu'il se >) retourna, et suivit, sans parler, ceux qui Tenvi— » ronnoient. Voilà le fait.

n Ailleurs , vous passez de votre autorité une » des choses qui marquent le plus la bonté de ï) feu monsieur votre père j cela est fort mal. Dans )) la prison , lorsqu'il sentit ses bras nus mouillés » de mes larmes , il me dit : = Tu pleures , An- » dré ! Pardonne , mon ami ; c'est moi qui t'ai ♦) entraîné ici : je le sais. Tu es tombé dans le mal- j) heur à ma suite. = Voilà-t-il pas que vous I) pleurez vous - même ! Cela étoit donc bon à i) mettre ?

» Dans un autre endroit , vous faites encore pis. î) Lorsqu'il m'eut dit : ^= Mon enfant , prends « courage , tu sortiras d'ici : pour moi , je sens à j) ma foiblessc , qu'il faut que j'y meure. = Je >> m'abandonnai à toute ma douleur , et je fis re- « tentir le cachot de mes cris. Alors votre père » me dit : = André , cesse ta plainte , respecte la >i volonté du ciel et le malheur de ceux qui sont à » tes côtés , et qui souffrent en silence. = Et h est-ce que cela est ?

» Et l'endroit du correspondant ? Vous l'avez si > bien brouillé , que je n'y entends plus rien. Votre » père me dit , comme vous l'avez rapporté, que j^ cet homme avoit agi , et que ma présence auprès p de lui étoit sans-doule le premier de ses bons

SUR LE F I I- S NATUREL l/j,*

» ofljces. Mais il ajouta : ^^ Oh ! mon enfant , » quand Dieu ne ni'auroit accordé que la conso-

» talion de l'avoir dans ces moinens cruels , coni-

« bien n'aurois - je pas de grâces à lui rendre ?

)) ^^ Je ne trouve n'en de cela dans votre papier.

n Monsieur, est-ce qu'il est défendu de prononcer

» sur la scène le nom de Dieu, ce nom saint que

n votre père avoit si souvent à la bouche ? = Je

» ne crois pas , André. ^^ Est-ce que vous avez

» appréhendé qu'on ne sût que votre père étoit

» chrétien ? ;= JNuUenient, André. La morale du

)) chrétien est si belle I Mais pourquoi cette ques-

» lion ? = Entre nous on dit ... =^ Quoi ? = Que

» vous êtes ... un peu . . . esprit fort^ et sur les

» endroits que vous avez retranchés , j'en croirois

)) fjuel<jue chose. =: André , je serois obligé d'en

» cire d'autant meilleur citoyen et plus honnête

» homme. =^ Monsieur, vous êtes bon; mais n'al-

» lez pas vous imaginer que vous valiez monsieur

» voire père. Cela viendra peut - être un jour,

n = André , est-ce tout ? = J'aurois bien en-

)) core un mot à vous dire j mais je n'ose. =^ Vous

n pouvez pailer. = Puisque vous mêle permettez,

n vous êtes un peu bref sur les bons procédés de

» l'Anglais qui vint à notre secours. Monsieur , il

» y a d'honnêtes gens par-tout .... INIais vous

» avez bien changé de ce que vous étiez , si ce

» qu'on dit encore de vous est vrai. = Et qu'est-

B ce qu'on dit encore ? Que vous avez été fou

î42 Ê N T R t T 1 E N s

H de ces gcns-là. = André ! Que vous regardiez » leurpajs comme l'asjle de la liberté , la patrie » de la vertu , de l'invention , de l'originalité. » _^ André ! = A-présent cela vous ennuie. Eh )) bien ! n'en parlons plus. Vous avez dit que le H correspondant , voyant monsieur votre père I) 'out nu , se dépouilla et le couvrit de ses vétc- » mens. Cela est fort bien. Mais il ne falloit pas » oublier qu'un de ses gens en fit autant pour moi. î) Ce silence , monsieur , rctomberoit sur mon » compte , et me donneroit un air d'ingratitude » que je ne veux point avoir absolument ».

^^ Vous vojez qu'André n'étoit pas tout-à- fait de votre avis. Il vouloit la scène comme elle s'est passée : vous la voulez comme il convient à l'ouvrage ; et c'est moi seul (jui ai tort de vous avoir mécontentés tous les deux.

= Qui le faisoil mourir dans le fond d'un cachot , sur les haillons de son valet , est un mot dur,

= C'est un mot dliumeur ', il échappe à un mélancolique qui a pratiqué la vertu toute sa vie , cjui n'a pas encore eu un moment de bonheur , et à qui l'on raconte les infortunes d'un homme de bien.

= Ajoutez que cet homme de bien est peut- être son père ; et que ces infortunes détruisent les l espérances de son ami, jettent sa maîtresse dans la misère, et ajoutent une amertume nouvelle à sa siluation. Tout cela est vrai. Mais vos conemis ?

Sun T. E F I L s ^ A T V l\ E I,. 1 /jS S ils uni jamais connoissance de mon ouvrajje , le public sera leur juge el le mien. On leur citera cent endroits de Corneille , de Racine , de Vol- taire et de Crébillon , le caractère et la situation amènent des choses plus fortes , qui n'ont jamais scandalisé personne. Us resteront sans réponse j et l'on verra ce qu'ils n'ont garde de déceler , que ce n'est point l'amour du bien (jui les anime , mais la haine de l'homme qui les dévore.

= Mais , qu'est-ce que cet André ? Je trouve qu'il parle trop bien pour un domestique ; et je vous avoue qu'il y a dans son récit des endroits qui ne seroient point indignes de vous.

= Je vous l'ai déjà dit ; rien ne rend éloquent comme le malheur. André est un garçon qui a eu de l'éducation , mais qui a été je crois un peu libertin dans sa jeunesse. On le fit passer aux îles , mon père, qui se connoissoit en hommes , se l'attacha , le mit à la tête de ses affaires , et s'en trouva bien. Mais suivons vos observations. Je crois appercevoir un petit trait à côté du monologue qui termine l'acte.

= Cela est *raî. = Qu'est-ce qu'il signifie ? = Qu'il est beau , mais d'une longueur insup- portable.

Eh bien , raccourcissons-le. Yoj'ons : que vou- lez-vous en retrancher ? = Je n'en sais rien.

1 44 ENTRETIENS

= Cependant il est long.

= Vous m'embarrasserez tant qu'il vous plaira , mais vous ne détruirez pas la sensation.

= Peut-être.

= Vous me ferez grand plaisir.

=:= Je vous demanderai seulement , comment vous l'avez trouvé dans le salon.

=: Bien j mais je vous demanderai à mon tour , comment il arrive que ce qui m'a paru court à la représentation , me parroisse long à la lecture.

= C'est que je n'ai point écrit la pantomime J et que vous ne vous l'êtes point rappelée. Nous ne savons point encore jusqu'où la pantomime peut influer sur la composition d'un ouvrage drama- tique , et sur la représentation.

«= Cela peut être.

= El puis , je gage que vous me voyez encore sur la scène française , au théâtre.

= Vous croyez donc que votre ouvrage ne réussiroit point au théâtre?

= Difficilement. Il faudroit ou élaguer en quel- ques endroits le dialogue , ou changer Tactiou théâtrale et la scène.

= Qu'appelez-vous changer la scène ?

= En ôler tout ce qui resserre un lieu déjà trop étroit } avoir des décorations ; pouvoir exécuter d'autres tableaux que ceux qu'on voit depuis cent ans ; en un mot, transporter au théâtre le salon de Claù'ville , comme il est.

SUR LE FILS KATUREL. l/jS

= II est donc Lien important d'avoir une scène? =^ Sans-doute. Songez, que le spectacle fran- çais comporte autant de dccorations que le théâtre Ijrrique , et qu'il en ofiriroit de plus agréables , parce que le monde enchanté peut amuser des en- fans , et qu'il n'y a que le monde réel qui plaise à la raison. . . . Faute de scène , on n'imaginera rien. Les hommes qui auront du génie se dégoûteront; les auteurs médiocres réussiront par une imitation servilej on s'attachera de plus en plus à de petites

bienséances j et le goût national s'appauvrira

Avez-vous vu la salle de Ljon ? Je ne deinande- rois qu'un pareil monument dans la capitale , pour faire éclore une multitude do poèmes , et produire peut-être quelques genresnouveaux.

=^ Je n'entends pas : vous m'obligerez de vous expliquer davantage. = Je le veux.

Que ne puis-je rendre tout ce que Dorval me dit , et de la nKinière dont il le dit ? Il débuta gra- vement ; il s'échauffa peu-à-peu j ses idées se pres- sèrent ; et il marchoit sur la fin avec tant de rapi- dité , que j'avois peine à le suivre. Voici ce que j'ai retenu.

Je voudrois bien , dit-il d'abord , persuader .'i ces esprits timides, qui ne connoissent rien au-delà de ce qui est , que si les choses étoient autrement, ils les trouveroient également bien j et que l'auto- rité de la raison n'étant rien devant eux, en con)pa- Tbéâtre. G

l46 E W T n E T 1 E N 3

raison de l'autorité du temps , ils opprouveroicnt ce qu'ils reprennent , cornnic il leur est souvent arrivé de reprendre ce (ju'ils avoicnt approuvé . . . Pour bien juger dans les braux-arts, il faut réunir plusieurs qualités rares .... Un grand goût suppose un grand sens ; une longue expérience, une auie honnête et sensible ; un esprit élevé , un tcnipé-r rament un peu mélancolique , et des organes dé- licats. . . .

Après un moment de silence , il ajouta :

Je ne demanderois, pour changer la face du genre

\ dramatique , qu'un théâtre Irès-étendu , l'on

s' montrât , quand le sujet d'une pièce l'exigeroit ,

une grande place avec les édifices adjacens , tels

que le péristyle d'un palais, l'entrée d'un temple ,

dilTérens endroits distribués de manière que le

spectateur vît toute l'action, et qu'il j en eût une

partie de cachée pour les acteurs.

Telle fut , ou put être autrefois , la scène des Eu- ménides d'Eschj le. D'un côté, c'éloit un espace sur lequel les furies déchaînées cherchoient Oresle qui s'étoit dérobé à leur poursuite , tandis qu'elles étoient assoupies j de l'autre , on vovoit le cou- pable, le front ceint d'un bandeau, embrassant les pieds de la statue de Minerve , et implorant son assistance. Ici , Oreste adresse sa plainte à la déesse ; , les furies s'agitent ; elles vont , elles viennent , elles courent. Enfin une d'entre elles s'é- .ciie ? u Yoicila trace du sang , que le parricide a

SUR LE FILS IVATUnEt, l ^J

u laissée sur ses pas . . . Je le sens ... Je le sens ». . . Elle marche. Ses sœurs iinpilojables la suivent: elles passent, de l'endroit elles étoient , dans l'asjle d'Oreste. Elles l'enviroanent , en poussant des cris , en frémissant de rage , en secouant leurs flambeaux. Quel moment de terreur et de pitié , «Lie celui Ton entend la prière ei les gémissc- ineus du malheureux, percer à travers les cris et les mouvemens elfroyables des êtres cruels qui le clierchent I Exécuterons-nous rien de pareil sur nos théâtres? On n'j peut jamais montrer qu'une action , tandis que dans la nature il y en a presque toujours de sinmltanées , dont les repré- sentations concomitantes, se fortifiant réciproque- ment , produiroient sur nous des effets terribles. C'est alors (ju'on trembleroit d'aller au spectacle , et qu'on ne pourroit s'en empêcher ; c'est alors qu'au-lieu de ces petites émotions passagères, de ces froids applaudissemens, de ces laruies rares dont le poète se contente, il renverseroit les es- prits , il porteroit dans les âmes le trouble et l'é- pouvante ; et que l'on verroit ces phénomènes de la tragédie ancienne, si possibles et si peu crus , se renouveler parmi nous. lis attendent , pour se montrer , un honmie de génie qui sache combi- ner la pantomime avec le. discours , entremêler une scène parlée avec une scène muette, et tirer irarti de la réunion des deux scènpc '-♦ c, -_fn.it:

T -- ,

-de l'approche ou terrible ou comique de cette

148 E >f ï R E T I E s

réunion qui se feroit toujours. Après que les Eu— «icnides se sont agitées sur la scène , elles arrivent dans le sanctuaire le coupable s'est réfugié j et les deux scènes n'en font cju'une.

= Deux scènes alternativement muettes et parlées. Je vous entends. Mais la confusion ?

= Une scène muette est un tableau j c'est une décoration animée. Au théâtre Ijrique , le plaisir de voir nuit-il au plaisir d'entendre ?

= Non. ... Mais seroit-ce ainsi qu'il faudroit entendre ce qu'on nous raconte de ces spectacles anciens , la musique , la déclamation et la pan- tomime étoient tantôt réunies et tantôt séparées ?

Quelquefois j mais cette discussion nous éloigneroitj attachons-nous à notre sujet. Vojons ce qui seroit possible aujourd'hui ^ et prenons un exemple domestique et commun.

Un père a perdu son fils dans un combat singu- lier : c'est la nuit. Un domestique , témoin du combat , vient annoncer cette nouvelle. Il entre dans l'appartement du père malheureux , qui dor- n)oit ; il se promène ; le bruit d'un homme qui marche l'éveille j il demande qui c'est. = C'est moi, monsieur, lui répond le domestique d'une voix altérée. = Eh bien ! qu'est - ce qu'il j a ? =- Rien. = Comment, rien ?= Non , monsieur, = Cela n'est pas. Tu trembles; tu détouiTies la tête ; tu évites ma vue. Encore un coup , qu'est-co qu'il y a V je veux le. ç^voir j parle I je te l'ordonne,

SUR L fe P I 7, S N A T U R E L. «t 4^

«=t Je VOUS (lis , monsieur , qu'il n'y a rien , lui répond encore le domestique , en versant des larmes. =^ Ah ! malheureux , s'écrie le père , en s'élançant du Ht sur lequel il reposoit ; tu me trompes. Il est arrivé quelque grand malheur . . . Ma femme est-elle morte ? = Non, monsieur. = Ma fille ? =^ Non , monsieur. = C'est donc mon fils ?.... Le domeslique se tait j le père entend son silence ; il se jette à terre ; il remplit son ap- partement de sa douleur et de ses cris^ il fait, il dit tout ce que le désespoir suggère à un père qui perd son fils , l'espérance unique de sa famille.

Le même honmie court chez la mère : elle dor- moit aussi. Elle se réveille au bruit de ses rideaux tirés avec violence. Qu'j a-t-il ? demande-t elle. = Madame , le malheur le plus grand ; voici le moment d'é're chrétienne ; vous n'avez plus de fils. ^= Ah Dieu ! s'écrie cette mère afïligée ; et prenant un chîist qui étoità son chevet, elle le *errc entre ses b.-asj elle y colle sa bouche j ses yeux fondent en larmes ; et ces larmes arrosent son Dieu cloué sur une croix.

Voilà le tableau de la femme pieuse : bientôt nous verrons celui de l'épouse tendre et de lanière désolée. Il faut, à une ame oîila religion domine les niouvemens de la nature , une secousse plus forte- pour en arracher de véritables voix.

Cependant on avoit apporté, dans l'appartement du père, le cadavre de son fils ; et ils'ypassoit une

î:jO t ^• T i\ E T I t; N »

srcnc de désespoir , tandis qu'il se iaisoil une pan- tomime de piété chez la mère.

Vous voyez combien la pantomime et la dccla- nialion changent alternativement de lieu. Voilà ce qu'il faut substituer à nos à parte. Mais le moment de la réunion des scènes approche. La mère , con- duite par le domestique, s'avance vers l'apparte- ment de son époux ... Je demande ce que devient le spectateur pendant ce mouvement ?».. C'est un époux, c'est un père élendu sur le cadavre d'un fils , qui va frapper les regards d'une mère ! Mais elle a traversé l'espace qui sépare les deux scènes. Des cris lamentables ont atteint son oreille. Elle a yu } elle se rejette en arrière ; la force l'abandonne,, et elle tombe sans sentiment entre les bras de celui qui l'accompagne ; bientôt sa bouche se remplira de sanglots. T^ùrn verœ voces.

Il y a peu de discours dans cette action j mai» un homme de génie, qui aura à remplir les inter- valles vides , n'y répandra que quelques monosyl- labes j il jettera ici une exclamation; là, un com- mencement de phrase j il se permettra rarement un discours suivi , quelque court qu'il soit.

Voilà de la tragédie ; mais il faut, pour ce geiire , des auteurs, des acteurs ; un théâtre, et peut-être un peuple.

=^ Quoi ! vous voudriez , dans une tr.ngédie , un lit de repos, une mère, un porc endonuis » un crucilii , uu cadavre , deux scènes alleroati-

SUR LE F i L S ^- A T li n E I,. 10(

Vernent nmeltcs et parlées ! Et les bienséances !

= Ah ! bienséances cruelles ! que vous rendez les ouvrages décens et petits!.... Mais , ajouta Dorval d'un sang-froid qui me surprit , ce que je propose ne se peut donc plus?

=^ Je ne crois pas que nous en venions ja- mais la.

= Eh bien ! tout est perdu 1 Corneille , Racine , Voltaire, Prébilîon ont reçu les plus grands ap- plauuisseincns, auxquels des hommes de génie pou- voient prétendre j et la tragédie est arrivée parmi nous au plus haut degré de perfection^

Pendant que Dorval parloit ainsi, je faisois una réftesion singulière. C'est comment, à l'occasion d'une aventure domestique qu'il avoit mise en co- médie , il établissoit des préceptes communs à tous les genres dramatiques , et étoit toujours entraîné par sa mélancolie à ne les appliquer qu'à la tra- gédie.

Après un moment de silence , il dit :

Il y a cependant une ressource : -il faut espérer que quelque jour un honmie de génie sentira l'iiu- possibilité d'atteindre ceux qui l'ont précédé danj «ne route battue , et se jettera de dépit dans un au- tre; c'est le seul événement qui puisse nous affran-f chir de plusieurs préjugés que la philosophie a vai- nement attaqués j ce ne sont plus des raisons ^ c'esi une production qu'il nous faut.

=■ Nous en avoni uncr

52 e K T K £ T I t. N s

^Quelle?

= Sjlvic, tragédie en un aclc et en prose.

=^ Je la connois : c'est le Jaloux, tragédie. L'ou- vrage est d'un homme qui pense et qui sent.

= La scène s'ouvre par un tableau charmant : c'est l'intérieur d'une chambre dont on ne voit que les murs. Au fond delà chambre, il y a, sur une lable , une lumière, un pot à fcau et un pain: voilà le séjour et la nourriture qu'un mari jaloux destine, pour le reste de ses jours, à dVie femme innocente, dont il a soupçonné la vertu.

Imaginez, à-présent, cette femme en pleurs, de- vant celte table: mademoiselle Gaussin.

= Et vous, jugez de l'effet des tableaux par celui que vous me citez. Il y a dans la pièce d'au- tres détails qui m'ont plu. Elle suffit pour éveiller un homme de génie; mais il faut un autre ouvrage pour convertir un peuple.

En cet endroit, Dorval s'écria : « O toi qui pos- « sèdes toute la chaleur du génie à un âge il » reste à-peine aux autres une froide raison , que ») ne puis-je éire à tes côtés, ton Euménidc? je j) t'agiterois sans relâche. Tu le ferois , cet ou- » vragej je te rappellerois les larmes que nous a « fait répandre la scène de l'Enfant prodigue et de » son valet; et en disparoissant d'entre nous , tu ne i) nous laisscrois pas le regret d'un genre dont lu pouvois cire le fondateur ».

'i= Et ce genre, conmienl l'appellcrez-vous ?

SUR LE T l i. S K A T U r. K L. I 55

= La tragédie domestique et bourgeoise. Les Anglais ont le Marchand de Londres, et le Joueur , Iragédies en prose. Les tragédies de Shiikespear sont moitié vers et moitié prose. Le premier poète qui nous fit rire avec de la prose , introduisit la prose dans la comédie. Le premier poète qui nous fera pleurer avec de la prose, introduira la prose dans la tragédie.

Mais dans l'art , ainsi que dans la nature , tout Ést enchaîné j si l'on se rapproche d'un côté de ce qui est vrai, on s'en rapprochera de beaucoup d'autres, c'est alors que nous verrons sur la scène des situations naturelles qu'une décence ennemie du génie et des grands effets a proscrites. Je ne me lasserai point de crier à nos Français: La Yérilé ! la Naturel les Anciens ! Sophocle! Philoctète! Le poète l'a montré sur la scène , couché à l'entrée de sa caverne, et couvert de lambeaux déchirés. Il s'y roule j il y éprouve une attaque de douleur j il y crie J il y fait entendre des voix inarticulées. La décoration étoit sauvage^ la pièce marchoit sans appareil. Des habits vrais , des discours vrais , une intrigue simple et naturelle. Notre goût seroit bien dégradé , si ce spectacle ne nous affecloit pas da- vantage que celui d'un honmie richement vêtu , apprêté dans sa parure , . . .

= Conmie s'il sortoit de sa toilette.

Se promenant à pas comptés sur la scène, et battant nos oreilles de ce cpi'Horacc appelle am-

l54 E W 1' « E T I E !N' S

puUas et sesquipcfLiîia vcrba, des sentences, des boLileilles soufdces, des mots longs d'un pied et demi.

Nous n'avons rien épargne pour corrompre le genre dramatique. Nous avons conservé des anciens l'emphase de la versification qui convenoit tant à des langues à quantité forte et à acceftt marqué , à des théâtres spacieux , à une déclamation notée et accompagnée d'instruniens j et nous avons aban- donné la simplicité de l'intrigue et du dialogue, et la vérité des tableaux.

Je ne voudrois pas remettre sur la scène les grands socs et les hauts cothurnos , les habits co-" lossals , les masf|ucs , les porte-voix , quoique tou- tes ces choses ne fussent que les parties nécessai- res d'un sjstême théâtral. IV^ais , ny avoit-il pa» dans ce système des côtés précieux? et crojez- vous qu'il fût à propos d'ajouter encore des en- traves au génie, au moment il se trouvoil privé d'une grande rcsroni ce ?

= Quelle ressource ?

= Le concours d'un grand nombre de spec- tateurs.

Il ny a plus , à proprement parler , de specta- cles publics. Ouol rapport entre nos assemblées au théâtre dans les jours les plus nombreux , et celles du peuple d'Athènes ou de Rome? Les théâ- tres anciens recevoient justju'à quatre-vingt mille citojens. La scène de Scaurus éloit décorée de trois

SUR LE FILS IV A T t fi U I,. l5!>

cent soixarile colonnes el Je trois mille statues. Onenipioj'oil,àla construction de ces édiliccs, tous les inojens de faire valoir les ins^l rumens et les voix. On en avoit Tidée d'un grand instrument. Uti eniin organa œni'is înminis aut corneis , etc.. cd cliordarum , soniluum claritalan perflciuntur. Sic thc'ûtrorum per harmonicen , ad augendam voccni, ratiocinaliones ab atilicjuis siint conS" tiiulce.

En cet endroit j'interrompis Dorval, et je lui dis : J'aurois une petite aventure à vous raconter sur nos salles de spectacles.

Je vous la demanderai, me répondit - il ; et il continua.

Jugei de la force d'un grand concours de spec- tateurs , par ce que vous savez vous-même de l'ac tion des hommes les uns sur les autres , et de la coniinunication des j)assious dans les émeutes po- pulaires. Quarante à cinquante mille hommes ne se contiennent pas par décence. Et s'il arrivoit à un grand personnage de la république de verser une larme , (juel ell'et croyez-vous que sa douleur dût produire sur le reste des spectateurs ? Y a-t-il riende plus pathétiq^ue , que la douleur d'un homme vénérable ?

Celui ({iii ne sent pas augmenter sa sensation par le grand nombre de ceux qui la partagent , a quel<{ue vice secret; il J a dans son caractère jene sais quoi de solitaire qiii me déplaît»

i56 eniTretiens

Mais, si le concours d'un grand nombre d'hom- mes devoit ajouter à réinotion du spectateur ; quelle influence ne devoit-il point avoir sur les au- teurs , sur les acteurs ? Quelle difï(?rcnce , entre amuser tel jour , depuis telle jusqu'à telle heure , dans un petit endroit obscur, quelques centaines de personnes; oa fixer l'attention d'une nation en- tière dans ses jours soleninels, occuper ses édifi- ces les plus somptueux, et voir ces édifices envi- ronnés et remplis d'une multitude innombrable , dont l'amusement ou l'ennui va dépendre de notre talent ?

= Vous attachez bien de l'eiFct à des circons- tances purement locales.

= Celui qu'elles auroient sur moi; et je crois sentir juste.

= Mais on diroit , à vous entendre , que ce sont ces circonstanees qui ont soutenu et peut-être ifl- troduit la poésie et l'emphase au théâtre.

= Je n'e.xige pas qu'on admette cette conjecture. Je demande qu'on l'examine. N'est-il pas assez vraisemblable que le grand nombre des spectateurs auxquels il falloit se faire entendre , malgré le murmure confus qu'ils excitent , même dans les momcns attentifs , a fait élever la voix, détacher les sjllabes , soutenir la prononciation ^ et sentir l'utilité de la versification? Horace dit du vers dra- niaticjue , l'inccntcm stivpùus , et natuin rébus tigcndis. Il est commode pour rintrigue, et il se

SUR LE FiLS KATUHEL. l5'J

fait entendre à travers le bruit. Mais ne falloil-il pas que l'exagération se répandît en-niénie-tcnips et par la même cause , sur la démarche, le geste et toutes les autres parties de l'action? De-là vint un art qu'on appela la déclamation.

Quoi qu'il en soit ; que la poésie ait fait naître la déclamation théâtrale; que la nécessité de cette déclamation ait introduit, ait soutenu sur la scène la poésie et son emphase; ou f[iie ce sjstéme , formé peu-à-peu, aitduiépar la convenance de ses parties , il est certain que tout ce que l'action dranjatique a d'énorme, se produit et disparoît en-méme-temps. L'acteur laisse et reprend l'exa- gération sur la scène.

Il y a une sorte d'unité qu'on cherche sans s'en appercevoir , et à laquelle on se fixe , quand on l'a trouvée. Cette unité ordonne des vêtcmens , du ton, du geste , de la contenance, depuis la chaire placée dans les temples, jusqu'aux tréteaux élevés dans les carrefours, \oyez un charlatan au coin de la place Dauphinej il est bigarré de toutes sortes de couleurs ; ses doigts sont chargés de bagues j de longues plumes rouges flottent autour de son chapeau. Il mène avec lui un singe ou un ours; il s'élève sur ses étriers; il crie à pleine télé ; il ges- ticule de la manière la plus outrée: ettoutr-a ççs choses conviennent au lieu , à l'orateur el à son au- çlitoîre. J'ai un peu étudié le système dramatique des anciens. J'espère vous en entretenir un jour,

|5S ENTRETIENS

VOUS exposer, sans partialité, sa nature , ses dtf.iuts et ses avantages , et vous montrer que ceux qui l'ont attaqué ne l'avoienl pas considéré d'assez près. ... Et Tavcnlure que vous aviez à me racon- ter sur nos salles de spectacles.

= La voici. J'avois un ami un peu libertin. Il 6e fit une atlaire sérieuse en province ; il fallut se dérober aux suites qu'elle pouvoit avoir; en se ré- fugiant dans la capitale; et il vint s'établir chez moi. Un jour de spectacle, comme je cherchois à désennu^jer mon prisonnier, je lui proposai d'aller au spectacle. Je ne sais auquel des trois. Cela est îudiiïorent à mon liisloire. ]\Ion ami accepte. Je le conduis. ?Sous arrivons ; mais à Taspect de ces gar- des répandus , de ces petits guichets obscurs tjui servent d'entrée, et de ce trou terme d'une grillo de ter , par lequel on distribue les billets, le jeune homme s'imagine qu'il est à la po:te d'une maison de force, et «jue l'on a obtenu un ordre pour l'y reiifcrmer. Comm2 il est brave , il s'arrête de pied fcnae; il met la main sur la garde de son épée; et, tournant sur moi des _yeux indignés , il s'écne, d'un ton mêlé de fureur et de mépiis : Ah , mon ami ! Je le compris. Je le rassurai; et vous conviendrez q-:e son erreur n'étoit pas déplacée. . . .

= JMais en sommes-nous de notre examen ? puisque c'est VC'^I fw m'écarez, vous vous char- gez sans-doute de me remettre dans la voie. = iSous en sommes au quatrième acte , à votre

SUB LE FILS NATUREL. l5g

scène avec Constance. ... Je n'y vois cju'un coup ^ de craj'on ; mais il sVteud depuis la première ligne jusqu'à la dernière.

=^ Qu'est-ce cjui vous en a dc'plu ? = Le ton d'abord j il me paroîl au-dessus d'une femme.

= D'une fenmie ordinaire , je le crois. Mais yous connoîlrcz. Constance j et peut-être alors la scène vous paroîtra-t-elle au-dessous d'elle.

=:= Il y a des expressions , des pensées qui sont moins d'elle que de vous.

= Cela doit être. ]Nous empruntons nos ex- pressions , nos idées , des personnes avec les- quelles nous conversons , nous vivons. Selon l'es- time que nous en faisons ( et Constance nreslinie beaucoup), notre ame prend des nuances pli;s ou moins fortes de la leur. Mon caractère a refléter sur le sien ; et le sien , sur celui de Rosalie, ^= Et la longueur ?

= Ah! vous voilà remonté sur la scène. II y a long-temps que cela ne vous étoit arrivé. Vous nous voyez , Constance et moi , sur le bord d'ui e planche , bien droits , nous regardant de profil , et récitant alternativement la demande et ia répoîise. Mais est - ce ainsi