v*^
î*. '
1
" ,•■
OT
■4,
V"
>*
■P Jf**-"T !
|
■ |
te |
. * |
J? t |
|
«a |
H.» |
♦■ |
|
|
' Ai |
•• ■ lP" |
||
|
r. |
4 |
— N |
mm
wn
mm \
S=C
&
m
•A
^ v'
■ -
I
V
^ >
•< -
"S
-A
", ^
PI
*- ■-'
SSil:
< u
u
\\ ^
y y
-v
':$£>
M
J<r^ ■ s, if
^Jfe
>
£$«
•i
V
V
:¥*
T K.
<£
&
.^ '
"V
v
V
\~s-
V-
jp^^^s
:>V\
i
■jB
4.
\.^¥
Trs
îi-.*
mmm
-' t j
/- ■"
\W?
ri
■•/-
^
*
J '
if
CHRONIQUE
DES RÈGNES
DE JEAN II ET DE CHARLES V
IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR
A NOGENT-LE-ROTROU.
£7 52.4.D
LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE
CHRONIQUE
DES RÈGNES
DE JEAN II ET DE CHARLES V
PUBLIÉE POUR LA SOCIETE DE l'hISTOIRE DE FRANCE
PAR"
R. DELAGHENAL
TOME DEUXIEME 1364-1380
A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
H. LAURENS, SUCCESSEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE DE l'hISTOIRE DE FRANCE RUE DE TOURNON, N° 6
MDCCCCXVl
375
•
/
i
J
EXTRAIT DU REGLEMENT.
Art. 14. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commis- saire responsable, chargé d'en surveiller l'exécution.
Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accom- pagné d'une déclaration du Commissaire responsable, por- tant que le travail lui a paru mériter d'être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome II de la Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, préparé par M. R. Delachenal, lui a paru digne d'être publié par la Société de l'Histoire de France.
Fait à Paris, le 8 mai 1916.
Signé : Élie BERGER.
Certifié :
Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France,
R. DELACHENAL.
LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE
CHRONIQUE
DES RÈGNES
DE JEAN II ET DE CHARLES V1
Comment Charles, ainsnéfih du roy Jehan, quitrespassa en Angleterre, fu sacré et enoint à roy de France, en V église de Reims, et aussi fu la Royne sa femme2.
L'an de grâce mil CGC LX et quatre, le dymenche jour de la Trinité, qui fu le xixe jour du mois de may, furent le dit roy Charles et madame Jehanne de Bour-
1. Le titre courant change, dans le manuscrit français 2813, avec le feuillet 439. Au lieu des mots : Du roy Jehan, on lit au recto de chaque feuillet : Charles le Quint.
2. Après la rubrique sont intercalées deux miniatures juxta- posées qui tiennent toute la largeur du feuillet; la première représente le couronnement du Roi; la seconde, celui de la Reine.
Charles V, qui attachait évidemment beaucoup de prix aux souvenirs de son sacre, a fait copier avec un grand luxe le cérémonial observé en cette circonstance. Ce manuscrit, exé- cuté l'année suivante (1365), est l'un des plus riches, sinon des plus beaux, de sa bibliothèque. Trente-huit miniatures illustrent le texte et permettent de suivre les différentes phases de l'action liturgique. Le « livre du sacre » de Charles V, II 1
2 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1364
bon, sa femme1, sacrez à Reims par monseigneur Jehan de Graon, lors arcevesque du dit lieu. Et furent au dit sacre les evesques de Laon2, de Beauvais3, lors chancelier de France, de Langres4 et de Noyon5, pers de France6, et pluseurs autres prelas, qui n'es- toient pas pers, et barons7 : Loys, duc d'Anjou, et Phe- lippe, duc de Touraine8, et la contesse de Flandres, contesse d'Artois9, pers de France10, le roy de Chi-
conservé aujourd'hui au British Muséum (Cotton., Tiberius B. VIII), a été édité par M. E.-S. Dewick pour la Bradshaw Society (t. XVI de la Collection d'anciens textes liturgiques, Londres, 1898, in-4°). Toutes les miniatures de l'original ont été reproduites dans cette édition.
1. Jeanne de Bourbon, fille du duc Pierre 1er, tué à Poitiers, et d'Isabelle de Valois, sœur de Philippe VI. Elle était née le 23 février 1338, la même année que son cousin Charles de Nor- mandie, qu'elle épousa le 8 avril 1350.
2. Geoffroy II le Maingre, le frère du maréchal Boucicaut, qui avait été élu à la place de Robert le Coq, transféré à l'évê- ché de Calahorra en Espagne.
3. Jean de Dormans.
4. Guillaume IV de Poitiers.
5. Gilles de Lorris.
6. Il y avait un sixième pair ecclésiastique, l'évêque de Châ- lons-sur-Marne, qui, s'il ne vint pas au sacre, y fut repré- senté.
7. La phrase est mal construite. Il faut entendre : « et plu- seurs autres prelas... et (pluseurs autres) barons ».
8. Voy. ci-après, p. 5, n. 1.
9. Marguerite, fille du roi de France Philippe V et veuve du comte de Flandre, Louis de Nevers ou de Crécy. Elle était, du chef de sa mère, comtesse de Bourgogne et d'Artois.
10. Le comté d'Artois avait été érigé en comté-pairie en 1297. Les duchés-pairies d'Anjou et de Touraine étaient de création récente (octobre 1360). Le duc de Bourbon, le duc d'Orléans, comte de Beaumont-le-Roger, et le comte d'Etampes, pairs tous les trois, assistèrent au sacre. D'anciennes pairies (Flandre,
1364] RÈGNE DE CHARLES V. 3
pre1, le duc de Breban, frère de l'Empereur et oncle du dit roy de France2; le duc de Lorraine3, le duc de Bar4, et pluseurs autres barons qui n'estoient pas pers. Item, le mardi xx et vin6 jour du dit mois de may, les diz roy et royne de France, qui retournoient de leur sacre, entrèrent à Paris, c'est assavoir le dit Boy environ heure de midy, et ala droit à Nostre-Dame et de là retourna au Palais; et environ nonne, la Boy ne entra à Paris et ala droit au Palais5. Et avecques la Boyne estoient à cheval la duchesse d'Orliens, femme de Phelippe, duc d'Orliens, oncle du dit Boy6, la duchesse d'Anjou, femme du dit Loys, duc d'Anjou7, et madame Marie, suer d'icelui Boy, la quelle n'avoit onques esté mariée8, et de puis fu femme du duc de Bar9. Et menoit la dite Boyne, par le frain du cheval,
Toulouse, etc.) furent représentées, comme on le voit par les miniatures du cérémonial de Charles V.
1. Pierre Ier de Lusignan.
2. Wenceslas de Luxembourg, frère de l'empereur Charles IV, qui avait épousé Jeanne de Brabant, fille et héritière du duc Jean III, mort en 1355.
3. Jean Ier, duc de Lorraine.
4. Robert, duc de Bar, qui devait épouser, la même année, Marie, sœur du roi de France.
5. Pour la distinction à faire entre midi et l'heure de none, voy. t. I, p. 192, n. 2.
6. Blanche de France, fille posthume de Charles IV, dit le Bel, roi de France, et de Jeanne d'Evreux, sa troisième femme.
7. Marie de Châtillon, dite de Blois, fille puînée de Charles de Blois, duc de Bretagne, et de Jeanne de Bretagne, mariée le 9 juillet 1360.
8. Elle était née à Saint-Germain-en-Laye le 12 septembre 1344. Elle avait quatre ans de plus que sa sœur Isabelle, mariée à Jean-Galeas Visconti.
9. Par contrat passé à Bar-le-Duc le 4 juin 1364. Le mariage fut célébré le 5 octobre suivant (Anselme, t. I, p. 108).
4 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1364
monseigneur de Touraine, quialoit depié, le quel mon- seigneur de Touraine estoit frère du dit Roy. Et mon- seigneur le conte de Eu * semblablement menoit madame d'Orliens; monseigneur d'Estampes menoit madame d'Anjou, et monseigneur Loys de Chalon2 et le seigneur de Beaugieu3 menèrent la dite madame Marie. Et fist l'en celui jour grant disner au Palais, là où furent tous les prelas qui estoient à Paris. Et après disner, qui fu environ nonne, ot grans joustes en la court du Palais, et l'endemain aussi, et à tous les deux jours jousta le roy de Chipre, etpluseurs autres dux, contes et barons. Item, le vendredy, derrenier jour du dit mois de may l'an mil CCC LXI1II dessus dit, le dit roy Charles octroia à Monseigneur Phelippe, son plus jeune frère, la duchié de Bourgoighe, la quelle avoit esté requise par avant au roy Jehan, et l'en reçupt celi jour en sa foy et en son homaige4. Et ycelui monseigneur Phelippe laissa au Roy,
1. Jean d'Artois, comte d'Eu.
2. Le « Vert Chevalier » des chroniques. Il était fils de Jean de Chalon, comte d'Auxerre et de Tonnerre, et frère puîné de cet autre Jean de Chalon, qui combattit à Cocherel et prenait, du vivant de son père, tombé en enfance, le titre d'administra- teur du comté d'Auxerre.
3. Antoine, sire de Beaujeu et de Dombes, fils d'Edouard de Beaujeu et de Dombes, maréchal de France, et de Marie du Thil (Anselme, t. VI, p. 733).
4. Le duché de Bourgogne, érigé en duché-pairie, avait été donné par Jean II à son fils Philippe, duc de Touraine, qui lui avait fait hommage en cette qualité et dans la même forme que ses prédécesseurs de la branche capétienne (Germigny-sur- Marne, 6 septembre 1363. Arch. nat., J 250, n° 15; D. Plan- cher, Hist. de Bourgogne, t. II, Preuves, n° CCCXV). Jean II avait chargé, il est vrai, le chancelier de Bourgogne de retenir par-devers lui, provisoirement et jusqu'à nouvel ordre, les lettres de don, mais elles devaient avoir leur plein effet en cas
1364] RÈGNE DE CHARLES V. 5
son frère, la duchié de Touraine, que le roy Jehan, son père, li avoit donnée l'an mil CGC LX1.
De la mort de Charles de Blois et desconfiture de ses genz par monseigneur Jehan de Mont fort.
Le dymenche jour de la Saint-Michiel mil CGC LXIIII dessus dit, se combatirent devant le chastel d'Aurroy2, près de la cité de Nantes3, monseigneur Charles de Blois, lors duc de Bretaigne de l'eritage de sa femme4,
de décès du Roi (D. Plancher, op. et tomo cit., Preuves, n° CCCXIV). Charles V, qui confirma le 2 juin 1364 les lettres du 6 septembre 1363, s'était par avance lié les mains en rati- fiant l'acte de donation, du vivant de son père, pour le pré- sent et pour l'avenir (D. Plancher, op. et tomo cit., Preuves, n° CCCXV; le Louvre près Paris, 2 juin 1364).
1. Charles V, à qui Jean II avait donné le duché de Touraine repris à Philippe le Hardi lorsque celui-ci avait été fait duc de Bourgogne (D. Plancher, op. et tomo cit., Preuves, n° CCCXV, lettres du 6 septembre 1363; Arch. nat., JJ 95, fol. 52 v°, n° 132), avait dû, à son avènement, pour calmer l'avidité impa- tiente d'un autre de ses frères, Louis, duc d'Anjou, lui pro- mettre ce même duché de Touraine, au cas où Louis perdrait ses droits éventuels à la couronne, c'est-à-dire si le roi de France avait un héritier mâle (Château du Goulet, 18 avril 1364. — Arch. nat., J 375, n° 3). Malgré cette promesse, il s'engagea, le 2 juin 1364, à restituer le duché de Touraine à Philippe le Hardi, si celui-ci venait à être évincé du duché de Bourgogne, que lui disputaient divers prétendants à la succes- sion de Philippe de Rouvre (D. Plancher, op. cit., t. III, Preuves, n° XVII).
2. Auray, Morbihan, arr. de Lorient, ch.-l. de cant.
3. Nantes a dû être mis ici par erreur pour Vannes.
4. Charles de Châtillon, dit Charles de Blois, fils de Guy de Châtillon, comte de Blois, et de Marguerite de Valois, sœur du roi Philippe VI. Il avait épousé Jeanne de Penthièvre, nièce du dernier duc de Bretagne, Jean III, désignée par lui comme
6 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1364
d'une part, et monseigneur Jehan de Montfort, d'autre part1. Et avoit le dit monseigneur Charles, en sa com- paignie, grant foison de François et de Bretons, qui avoient tenu et tenoient la partie du roy de France2. Et le dit monseigneur Jehan de Montfort avoit Anglois3 et autres Bretons, qui avoient tenu la partie du roy d'Angleterre. Et fu le dit monseigneur Charles mort en la dicte bataille, et ceuls, qui en sa compaignie estoient, furent desconfis, et la plus grant partie mors ou pris4. Et de puis la dicte bataille, le dit monseigneur Jehan de Montfort ne trouva, ou dit pays de Bretaigne, qui luy resistast ou feist aucune guerre, jasoit ce que la duchesce, femme du dit monseigneur Charles, et du quel costé la dicte duchié li estoit escheue par la mort du duc Jehan, feust demourée en vie et estoit ou pays5.
héritière du duché, à l'exclusion de Jean de Montfort, troi- sième frère du duc, mais né d'un second mariage et primé par Jeanne, appelée, en vertu du droit de représentation, au lieu et place de son père prédécédé.
1. Jean de Montfort, qui fut le duc Jean V de Bretagne, était le fils de Jean de M., l'oncle et le premier compétiteur de Jeanne de Penthièvre et de Charles de Blois. Il était né en 1340 et avait perdu son père le 26 septembre 1345 (Chronographia regum Francorum, t. II, p. 208). Lui-même avait été élevé en Angleterre et tenu longtemps sous une tutelle étroite et triste. Le 22 juin 1362, Edouard III, ne pouvant faire autrement, lui avait remis l'administration de la partie du duché qui n'obéissait pas à Charles de Blois (A. Lemoyne de la Borderie, Hist. de Bretagne, t. III, p. 568-570, 572-573).
2. Notamment Bertrand du Guesclin.
3. Entre autres Jean Chandos et Robert Knolles.
4. Du Guesclin fut fait prisonnier par Chandos.
5. Lorsque la guerre se ralluma en 1362 à l'arrivée du jeune comte de Montfort, la lassitude était générale en Bretagne et
1365] RÈGNE DE CHARLES V. 7
Du traictié qui fu entre monseigneur Jehan de Montfort et la duchesse, pour la duchiéde Bretaigne.
L'an mil CGC LX[I]V, le xne jour du mois d'avril, monseigneur Jehan de Graon, lors arcevesque de Reims, et monseigneur Jehan le Maingre, dit Bouci- quaut, lors mareschal de France, les quels le roy de France, Charles, avoit envoiez ou dit pais de Bretaingne, pour traictier entre la dicte duchesce et le dit monsei- gneur Jehan de Montfort1, furent et traictierent accort entre les dites parties par la manière qui s'ensuyt2, c'est assavoir que la dite duchié de Bretaingne, du quel (sic), xx ans par avant ou environ, la possession et Testât avoit esté adjugié par le roy Phelippe et par arrest au dit monseigneur Charles de Blois, à cause de sa dite femme3, demourroit en héritage perpétuel
les deux partis désiraient ardemment la fin d'une guerre qui ruinait et épuisait le duché. La mort de Charles de Blois, en faisant disparaître un des prétendants, — le plus irréductible, -*■ parut une sorte de jugement de Dieu.
1. Les pouvoirs donnés à l'archevêque de Reims et à Bouci- caut sont datés du 25 octobre 1364 (Arch. nat., J 241B, n° 45, où ils sont insérés dans l'expédition originale du traité de Gué- rande); mais, dès le 13 octobre, Charles Vêtait décidé à inter- venir et avait choisi ses mandataires (L. Delisle, Mandements et actes divers de Charles V, n° 96, 13 octobre 1364; n° 97, même date).
2. La paix fut jurée la veille de Pâques (12 avril 1365) dans l'église de Saint-Aubin de Guérande (A. de la Borderie et B. Pocquet, Hist. de Bretagne, t. IV, p. 9). — Guérande, Loire-Inférieure, arr. de Saint-Nazaire, ch.-l. de cant.
3. L'arrêt du Parlement de Paris avait été rendu à Conflans le 7 septembre 1341 [Grandes Chroniques, t. V, p. 413; D. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bre- tagne, t. I, col. 1421-1424).
8 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1365
au dit monseigneur Jehan de Montfort, et la dicte duchesce auroit pour li et pour ses hoirs la contée de Pantevre, qui avoit esté propre héritage de monsei- gneur Guy de Bretaigne, son père. Et si devoit avoir par le dit traictié la vicontée de Lymoges1. Et jasoit ce que la dite duchesse ne se consentist point en sa personne, mais seulement le sire de Beaumanoir et aucuns autres qu'elle avoit instituez procureurs pour traictier2, neent moins fu tantost et sanz delay la possession du dit duchié, et des villes, chasteaux et forteresses d'icelui bailliée et délivrée3, reaiment et de fait, au dit monseigneur Jehan de Montfort4, dont moult de gens s'esmerveillierent, car le dit duchié avoit esté délivré par arrest5 à la dicte duchesse, comme dessus est dit, contre le père du dit monseigneur Jehan de Montfort.
1. La vicomte de Limoges avait été adjugée à Charles de Blois par un arrêt du 10 janvier 1345 (D. Morice, op. cit., t. I, col. 1442-1447; Chronographia, t. II, p. 183, n. 2).
2. Les procureurs de Jeanne de Penthièvre, constitués assez tardivement, étaient Hugues de Montrelais, évêque de Saint- Brieuc, Jean de Beaumanoir, le héros du combat des Trente, et Guy de Rochefort, seigneur d'Assérac. Ils s'adjoignirent un légiste, Guy de Cléder, docteur es lois. C'est vers le milieu de mars qu'ils s'abouchèrent avec les députés de Jean de Montfort et ceux du roi de France (A. de la Borderie et B. Pocquet, Hist. de Bretagne, t. IV, p. 8).
3. Manuscrit : « Baillées et délivrées. » — P. Paris : « ... la possession du dit duchié et des villes, chasteaux et forteresses d'iceluy bailliées et délivrées... »
4. Pour l'intelligence de ce qui précède, il faut se rappeler qu'au moyen âge des procureurs n'engagent pas valablement et définitivement leur mandant. Celui-ci garde toujours la faculté d'avouer ou de désavouer l'usage que ses mandataires ont fait de leurs pouvoirs.
5. P. Paris : « Délivré par avant à la dite duchesse. »
1365] RÈGNE DE CHARLES V. 9
Item, en celi an, ou mois de juing, fu fait et passé un accort du roy de France, d'une part, et du roy de Navarre, d'autre, de la guerre que ilz ra voient corn- menciée1, et pour la quelle le dit roy de France avoit fait prendre Mante et Meullent et la contée de Longue- ville2. Par leque[l] accort le captai de Buech, qui de la ditte guerre avoit esté pris, comme dessus est dit, fu du tout délivré3, et par le dit accort dévoient demou- rer perpetuelment au roy de France les dites villes de Mante et de Meullent et la dite contée de Longue- ville, la quelle le dit roy de France avoit jà donnée à messire Bertran du Guesclin, pour la raençon du dit captai, le quel avoit esté prison du dit messire Bertran, si comme dessus est dit4. Et le roy de Navarre dot5
1. P. Paris : « Qu'il avoient coraraenciée. »
2. Le texte original du traité, conservé dans les layettes de Navarre (Arch. nat., J617, Navarre, IV, n° 31), a été imprimé par Secousse [Recueil, p. 224-230). Ce texte paraît avoir été arrêté entre les négociateurs dès le 6 mars 1365, c'est-à-dire le jour même où furent prises des trêves entre les belligérants (Secousse, ibid., p. 229, n. 4). Charles V ne ratifia le traité qu'au mois de juin suivant, avant le 20 de ce mois (Delisle, Mandements, n° 226) ; le roi de Navarre y avait donné son adhésion dès les premiers jours de mai, probablement le 4 mai (Arch. nat., J 617, n° 31).
3. Le captai de Buch fut un des principaux artisans du traité avec les reines Blanche et Jeanne, la sœur et la tante du roi de Navarre. Charles V, qui espérait rallier d'une façon définitive Jean de Grailly à la cause française, s'était fait céder par du Guesclin le vaincu de Cocherel et les principaux prisonniers tom- bés avec lui aux mains du capitaine breton (Arch. nat., J 381, n° 1, Saint-Denis, 27 mai 1364; E. Charrière, Chronique de B. du Guesclin par Cuvelier, Documents inédits, t. II, p. 392-393).
4. Voy. Chronique des règnes de Jean II et de Charles V, t. I, p. 345.
5. P. Paris : « De voit avoir. »
10 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1365
avoir la ville et la baronnie de Montpellier1, et par ce fu paix criée et publiée entre les diz roys.
Comment messire Bertran du Guesclin mena hors de France pluseurs gens d'armes et pristrent la ville de Burgs en Espaigne2.
En celui temps, assez tost après3, le dit monseigneur Bertran du Guesclin traicta avecques pluseurs gens de compaigne, Anglois, Gascoings, Bretons, Normans et d'autres nacions, qui estoient ou royaume de France et
1. Charles V prétendit par la suite réduire la ville de Mont- pellier à la part nouvelle, c'est-à-dire à la partie qui avait été acquise par Philippe VI du roi de Majorque, en retenant pour lui la part antique ou rectorie, cédée par l'évêque de Mague- lone à Philippe le Bel dès 1293, ainsi que l'émolument de la juridiction locale, connue sous le nom de Petit scel. Le roi de Navarre réclamait naturellement les deux parts de Montpellier et la jouissance de tous les droits utiles. Ces interprétations divergentes remirent le traité lui-même en question et le roi de Navarre n'obtint satisfaction qu'en 1370, lorsqu'il devint néces- saire de l'empêcher, au prix de concessions nouvelles, de faire alliance avec les Anglais. — La baronnie de Montpellier com- prenait un certain nombre de seigneuries situées aux environs de la ville, dans l'ancienne garrigue de Lodève.
2. Burgos, ch.-l. de la province du même nom, ancienne capitale de la Vieille-Castille. — Ms., fol. 439 v°. Après la rubrique, miniature représentant la reddition de Burgos.
3. Dès le mois de mai 1365, du Guesclin avait proposé ou accepté de prendre le commandement des Compagnies qui vou- draient le suivre et de les emmener combattre les Sarrasins (Reg. Vat. 247. fol. 94 v°. Lettre du pape au prince de Galles, duc d'Aquitaine, du 8 mai 1364. Publ. par M. Prou, Étude sur les relations politiques du pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V, 1362-1370, p. 128, n° LUI; P. Lecacheux, Lettres secrètes et curiales du pape
1365] RÈGNE DE CHARLES V. 11
y tenoient pluseurs forteresses, aucunes dès le temps de la guerre du roy d'Angleterre, et les autres qui avoient esté occupées par les dictes compaignes de puis la paix faicte entre les roys de France et d'Angleterre ; et moult avoient domaigié et domagoient chascun jour le dit royaume de France1. Et fîst et pourchaça tant le dit messire Bertrand que ilz laissierent toutes les for- teresses, que ilz tenoient, et li accordèrent et pro- mistrent que ilz yroient avecques luy contre les Sar- razins2. Et pour celle cause, le pape Urbain fîst grant ayde au dit messire Bertran, tant de florins que il li bailla comme de deux xmes que il li octroia3. Et par-
XJrbain V, n° 1762). Par Sarrasins, il faut entendre les Maures de Grenade. La croisade contre les infidèles fut, d'ailleurs, le prétexte, et non le vrai motif, de l'expédition d'Espagne, où il ne faut voir, comme les Grandes Chroniques le marquent plus bas, qu'un épisode de la guerre qui durait depuis neuf années entre l'Aragon et la Castille.
1. Voy. H. Denifle, la Désolation des églises ...en France, t. I, p. 376 et suiv.
2. On ne sait rien de positif au sujet des négociations de du Guesclin avec les chefs des Compagnies. L'entrevue de Chalon-sur-Saône, racontée de façon assez piquante par Cuve- lier (t. I, v. 7219 et suiv.), nous renseigne peut-être sur les allures de Bertrand, sur sa façon de parler aux routiers et de traiter avec eux; c'est tout ce qu'il est possible de retenir d'un épisode célèbre, bien souvent cité par les historiens. Du Gues- clin n'a pas conféré à Chalon avec les chefs des Compagnies, ou, s'il l'a fait, ce n'a pas été avant d'avoir décidé le principe même de l'expédition. Son action, d'ailleurs, s'est surtout exercée sur les Compagnies établies dans les limites de son ancien commandement militaire d'entre Seine et Loire, — dont il s'était démis en septembre 1364 pour répondre à l'ap- pel de Charles de Blois, — ou sur celles que le nouveau duc de Bretagne venait d'expulser de son duché.
3. D'après la chronique du roi d'Aragon, Pierre IV le Céré-
12 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1366
tirent assez tost après le dit messire Bertran et plu- seurs des dictes compaignes1, et alerent ou royaume d'Arragon, en l'ayde du dit roy d'Arragon contre le roy de Castelle2. Et assez tost après entrèrent ou dit royaume de Castelle3, et sanz aucune resistence che- vauchierent par le dit royaume, et pristrent villes, citez, chasteaulx et forteresses, sanz ce que le roy Pierre de Castelle, qui lors en estoit roy, y meist aucune résistance. Et toutes voies estoit le dit roy Pierre tenuz un des plus puissans roys des Crestiens, tant de puissance de gens comme de grans trésors ; car il avoit esté et estoit moult crueux et moult doubté, tant
monieux, le Pape aurait donné ou promis de donner 100,000 flo- rins d'or pour l'expédition d'Espagne (Crônica del rey de Ara- gon D. Pedro IV, etc., édit. Antonio de Bofarull, Barcelone, 1850, in-8°, p. 379).
1. Le 10 octobre 1365, Bertrand du Guesclin était à Auxerre; entre le 12 et le 16 novembre, à Villeneuve-d'Avignon; du 29 novembre au 3 décembre, à Montpellier. Il arrivait à Barce- lone, avec les principaux chefs des Compagnies, peu de temps après la fête de Noël [Crônica del rey de Aragon, etc., p. 379).
2. Le roi d'Aragon était Pierre IV, dit le Cérémonieux; le roi de Castille, don Pèdre Ier ou Pierre le Cruel, appelé quelque- fois aussi Pierre le Justicier. Les Grandes Chroniques indiquent très exactement la cause déterminante de l'expédition d'Es- pagne. C'est le roi d'Aragon qui a fait venir les Compagnies et les a prises à sa solde : « E nos estants en la dita ciutat de Barcelona », dit l'historiographe officiel écrivant sous la dictée du Roi, « acordam . . ., segons que ja en temps passât era tractât (en 1362) de haver companyes de la part de França, qui a sou de la nostra cort faessen guerra, ensemps ab les gentes de nostres règnes, contra lo dit rey de Castella, quins havia perseguits et deseretats de molta terra en vim anys, en los quais la dita guerra era continuada... » (op. cit., p. 378).
3. En partant de Saragosse et en remontant la rive droite de l'Èbre.
1366] RÈGNE DE CHARLES V. 13
de sessubgiez comme d'autres, et pour ce avoit assem- blez grans trésors, tant des aydes qu'il avoit eues de ses subgiez, comme des conquestes et finances qu'il avoit eues des roys de Garnade1 et de Bellemarine2, les quelz il avoit subjuguez et mis en son obéissance, et par especial avoit tant fait que le roy de Garnade, qui estoit Sarrazin, estoit son homme et tenoit son royaume de luy3; et néant moins, il ne resistoit point à ceuls qui, ainsy comme dit est, conqueroient son pays. Et tant chevauchierent par le dit païz de Castelle que ilz furent, la sepmainne peneuse l'an mil CGC LXV dessus dit4, devant la cité de Burgues5, de la quelle se estoit tantost partis le dit roy Pierre que il avoit oyes les nouvelles de la venue des dictes gens d'armes et s'en estoit aie vers Tolette6, si comme l'en disoit. Et tantost se rendirent les habitans de la dicte ville de Burgues à ceuls de la dicte compaignie, des quelz les noms s'en- suyvent7 : monseigneur le conte de la Marche, appelle
1. Le roi maure de Grenade.
2. Le souverain du Maroc de la dynastie des Merinides ou Beni-Merin.
3. Don Pèdre avait rétabli sur son trône le roi de Grenade, Mohamed ben Jusef, renversé par suite d'une révolution de palais.
4. La semaine sainte. Pâques tombait, cette année-là, le 5 avril.
5. Burgos. — Manuscrit : « Bursg », leçon évidemment fau- tive. Les formes que l'on rencontre au xive siècle sont Burgues, Burgs et Burs. J'ai remplacé ici et ailleurs Bursg par Burgues, qu'on trouve au moins une fois dans le manuscrit français 2813 (voy. ci-dessous, p. 36). Peut-être y avait-il dans la rédaction Originale Burs et le g final aura-t-il été ajouté après coup par le copiste. Le rubricator écrit : « Burgs. »
G. Tolède, ch.-l. de la province du même nom.
7. En regard des noms énumérés par le chroniqueur et à la
14 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1366
monseigneur Jehan de Bourbon1, Henry d'Espaigne, conte de Tristemare, lequel estoit frère de père non légitime du dit roy Pierre de Castelle2, et avoit yceli Henry esté banniz et exilliez du dit royaume de Cas- telle3; et à son tiltre4 aloient tous avecques luy mes-
marge, on lit : « Nomina capitaneorum sofcietatum]. » Je com- plète ainsi le dernier mot dont il ne reste que deux lettres, le reste ayant disparu par suite de la reliure du manuscrit.
1. Manuscrit : « Jaques de Bourbon », ce qui est inexact. Il s'agit de Jean de Bourbon, premier du nom, comte de la Marche, fils de Jacques de Bourbon, blessé mortellement à la bataille de Brignais, et de Jeanne de Châtillon-Saint-Pol. Il était cou- sin germain de la malheureuse Blanche de Bourbon, fille de Pierre Ier, frère aîné de Jacques de Bourbon, qui avait été mariée à don Pèdre, roi de Castille. Il semble qu'on ait d'abord laissé un blanc après le mot appelle et ajouté ultérieurement, avec une certaine gaucherie de main : « Mons. Jaques de Bourbon. »
2. Don Henri était l'aîné (il avait eu un frère jumeau, don Fadrique, que Pierre le Cruel avait fait périr) des nombreux bâtards, — neuf fils et une fille, — que le roi de Castille, Alphonse XI, avait eus de dorïa Leonor de Guzmàn. Il était né en 1332. Trastamara, dont il prit le nom, était un fief de D. Rodrigo II Alvarez de Asturias, seigneur de Norena, qui adopta le jeune prince et fit de lui son héritier. Le titre de comte, alors fort rare en Espagne et réservé aux membres de la famille royale, avait été attaché au fief de Trastamara par le roi Alphonse. Celui-ci était mort le 27 mars 1350, ne laissant qu'un descendant légitime, don Pèdre, né de doua Maria, infante de Portugal (P. Mérimée, Hist. de don Pèdre, p. 39-40; A. Morel-Fatio, la Donation du duché de Molina à Bertrand du Guesclin, dans Bibl. de l'École des chartes, t. LX, 1899, p. 145 et suiv.).
3. A deux reprises; une première fois en 1356 et une seconde en 1362, en vertu d'une clause du traité de paix conclu entre les rois de Castille et d'Aragon.
4. C'est-à-dire sous son commandement ou, comme on le disait au xive siècle, sous son gouvernement.
1366] RÈGNE DE CHARLES V. 15
sire Bertran du Guesclin, dont dessus est faite men- cion, monseigneur Ernoul, seigneur d'Odenehan, mareschal de France1, monseigneur Hue de Garvele, Anglois2, monseigneur Maurice de Tresiguidy3, et plu- sieurs autres François, Bretons, Normans, Angloys, Gascoings, Arragonnoys4, et autres de pluseurs nacions jusques au nombre de x mile hommes d'armes de fait ou de plus, si comme l'en disoit5; les quelz entrèrent en la dicte ville de Burgues6 et y tuèrent aucuns Juyfz et Sarrazins, mais ilz ne meffirent point aus corps des Crestiens7.
1. Arnoul d'Audrehem.
2. Hugues de Calveley (H. Calveley, H. de Caverley, etc.), qui paraît avoir été parent ou allié de Robert Knolles, qu'il accom- pagna dans ses premières chevauchées.
3. Chevalier de Bretagne, qui avait pris part au combat des Trente [la Chronique du bon duc Loys de Bourbon, édit. de la Soc. de l'hist. de France, p. 43). Capitaine de la ville de Paris sous Charles VI et chambellan du Roi.
4. Les principaux capitaines aragonais sont énumérés par Ayala [Crànica de los reyes de Castilla, édit. Llaguno, t. I, p. 396-397) et par Zurita [Anales de la Corona de Aragon, t. II, fol. 342). Le plus qualifié était le comte de Dénia, cousin germain du Roi, qui fut fait marquis de Villena par don Henri après son couronnement à Burgos. Il était petit-fils du roi don Jayme II et fils de l'infant don Pierre, qui, en 1358, avait revêtu l'habit des Franciscains (Ayala, Crônica, t. I, p. 441).
5. Evaluation conforme à celles d' Ayala et de Zurita.
6. Le jour de Pâques, 5 avril 1366.
7. Ayala ne parle point de sévices exercés contre les Juifs, mais c'est sans doute pour les prévenir ou pour y mettre un terme que la colonie juive de Burgos [la juderia de Burgos) avança ou donna un million de maravedis à don Henri [Crô- nica, 1,^408).
16 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1366
Du coronnement de Henry, roy d'Espaigne, et des mes- sages que Jehan de Mont fort envoia au roy de France, et de la mort de messire Arnault de Cervole, dit Arceprestre.
L'an de grâce mil CGC LXVI, le jour de Pasques, qui furent le Ve jour d'avril, fu en la dicte ville de Burgues coronné en roy de Gastelle le dit Henry, frère du dit roy Pierre1, de Paccort et consentement des autres seigneurs et capitains des dites gens d'armes2. Et après son coronnement, il donna au dit monseigneur Bertran la contée de Tristemare, que il tenoit avant que il feust exilliez du pays, et le fist duc tant de Tristemare comme de la terre d'Esture3.
1. Burgos était pour les rois de Castille la ville du sacre. Le roi d'Aragon, dans une lettre écrite à Charles V le 6 mai 1366, lui rappelle « qualiter illustris Enricus, rex Castelle ... in regem Castelle faustis fuit auspiciis elevatus et consequenter in civitate Burgensi, in qua reges Castelle regnorum suorum consueverunt diadema suscipere, tam féliciter quam solemni- ter coronatus » (Archivo gênerai de la Corona de Aragon, Reg. 1214, fol. 124). Le couronnement eut lieu dans le célèbre couvent de femmes de las fluelgas, à un kilomètre et demi de la ville, sur la rive gauche de l'Arlanzon.
2. Vingt jours auparavant, le 16 mars, don Henri avait été proclamé ou acclamé roi de Castille par son armée à Calahorra (Ayala, Cronica, t. I, p. 401 ; Catalina Garcia, Castilla y Leôn durante los reinados de Pedro I, Enrique II , Juan l y Enrique III, t. I, p. 329-330).
3. Les Grandes Chroniques s'expriment ici très exactement, à la différence d'Ayala qui, à propos de cette donation, a com- mis plusieurs erreurs (Cronica, t. I, p. 408). Don Henri donna à Bertrand du Guesclin son comté de Trastamare, érigé en duché, et tout ce qu'il possédait dans les Asturies, c'est-à-dire tout ce qui lui appartenait avant qu'il ne fût fait roi.
1366] RÈGNE DE CHARLES V. \t
Item, environ le dit temps de Pasques, Tan dessus dit, monseigneur Jehan de Montfort, lors duc de Bretaigne, par le traictié que avoit fait l'arcevesque de Reims, dont dessus est faictemencion1, envoya à Paris, devers le roy de France Charles, messaiges, c'est assavoir le seigneur de Gliçon, Breton2, et monseigneur Guillaume le Latimier3, Anglois, afin que le Roy vousistconfermer le dit traictié, fait par le dit arcevesque, et aussi que le Roy li prorogast le temps, que autrefoiz li avoit donné pour venir faire son homaige au dit roy de France4. Et fu accordé aus diz messages que ilz aroient confîrmacion du dit traictié, et Forent en une chartre. Mes elle leur fu bailli ée close, et promistrent que elle ne seroit ouverte jusques ad ce que le dit duc feust venuz devers le Roy faire son hommaige, tant du dit duchié comme de la contée de Montfort et des autres terres qu'il de voit tenir du Roy. Et li fu donné terme es personnes des diz de Gliçon et Latimier, ses procu- reurs, jusques à la Saint-Michiel ensuyvant pour venir faire son dit hommaige devers le Roy.
1. Voy. ci-dessus, p. 7-8.
2. Fils d'Olivier de Clisson, qui avait été décapité par l'ordre de Philippe de Valois, et de Jeanne de Belleville; le futur con- nétable de France.
3. Guillaume, seigneur de Latimer.
4. Les pouvoirs donnés par le duc de Bretagne à Olivier de Clisson et à Guillaume de Latimer sont datés de Vannes et du 22 mai 1366 (D. Morice, Mémoires, etc., t. I, col. 1599-1600, où ils sont par erreur rapportés à l'année 1365). Aux termes du traité de Guérande, Montfort aurait dû faire hommage à son suzerain avant le 24 juin de l'année précédente. Il se serait donc trouvé très en retard au mois de mai 1366, mais il est probable qu'il avait obtenu un premier délai (Arch. nat., J 241B, n° 47).
H 2
18 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [4366
Item, en celi an, environ la Trinité, messire Arnault de Gervole, dit l'Arceprestre, chevalier1, qui tenoit grans compaignes ou royaume de France, fu mis à mort par ceulz des dictes compaignes qui estoient avecques li2, dont moult de genz furent joyeux et liez3; car il avoit esté au Roy, et encor estoit son homme, de plu- seurs grandes et notables villes, chasteaux, terres et forteresses, que il tenoit de l'eritage de la dame de Ghas- teauvillain, sa femme, et de ses enfans4, et aussi de l'eri-
1. Sur Arnaut de Cervole, voy. t. I, p. 219 et n. 5.
2. Le 25 mai 1366, entre Mâcon et Lyon, au moment où il s'employait à faire passer dans les états du comte de Savoie les Compagnies qui infestaient la Bourgogne et qu'Amédée VI se proposait d'enrôler pour sa croisade en Orient (A. Ghérest, l'Archiprêtre, p. 349-350). La chronique romane du Petit Thalamus de Montpellier, relatant la mort d' Arnaut, dit qu'il « fo mor a glazi per .i. cavalier de sa com- panha, per paraulas injuriosas que avian entro se » et « que aysso fo fach en Borgonha, entre Lyon et Mascon » (p. 372). On a cru longtemps que glazi était un nom de lieu, qu'on a identifié tantôt avec Gleizé (Rhône), tantôt avec Laize (Saône-et-Loire). Mais, comme l'a fait observer M. Ant. Thomas, glazi est ici synonyme de glaive; l'auteur de la note insérée dans le Petit Thalamus a voulu dire que l'Archiprêtre a péri de mort vio- lente, tué d'un coup d'épée ou d'un coup de lance [Annales du Midi, 1891, p. 256).
3. Charles V, sans doute tout le premier. Le jugement porté ici sur l'Archiprêtre est très dur et tourne au réquisitoire. La même phrase, vengeresse et cruelle, revient un peu plus bas : « Si ne fu pas merveilles se l'en fu liez de sa mort. »
4. Jeanne de Châteauvilain, épousée en 1362, était sa seconde femme. Au décès de son frère, tué à Poitiers, et dernier repré- sentant mâle de la branche aînée de la famille, elle avait hérité de la terre de Châteauvilain, située en Champagne, mais sur les confins de la Bourgogne. Elle avait été mariée deux fois déjà; soit à titre de douaire, soit à titre d'usufruit ou de bail pendant
1366] RÈGNE DE CHARLES V. 19
tage du seigneur de Levroux, après la mort du quel le dit Arceprestre a voit espousée sa femme, et après la mort de la dicte femme il n'avoit voulu rendre les dictes terres et forteresses aus héritiers, asquelx elles appartenoient, jà soit ce que à aucuns d'iceulx partie en eust esté adju- giée par arrest de Parlement1. Et encore, avecques tout ce, il et ses dites gens gastoyent tout le pays où ilz aloient, roboient, tuoient et prenoient à raençon toutes gens, et si li avoit le Roy par pluseurs foiz fait baillier pluseurs et grans sommes de florins, et le Pape aussi, pour faire wydier les dictes compaignes hors du dit royaume2 ; et par pluseurs foiz l'avoit promis et juré et
la minorité de ses fils, elle avait eu la jouissance de plusieurs importantes seigneuries (A. Chérest, op. cit., p. 201-202).
1. En premières noces, l'Archiprêtre avait épousé Jeanne de Graçay, veuve d'André de Chauvigny, seigneur de Levroux, tué à Poitiers ou à la Chabotrie, le dernier représentant mâle d'une branche cadette de l'illustre maison des seigneurs de Chauvigny, barons de Châteauroux, vicomtes de Brosse, etc. Les héritiers d'André de Chauvigny furent des collatéraux, ses cousins germains, Guy et Guillaume le Bouteiller de Senlis, fils de sa tante paternelle, Blanche de Chauvigny (A. Chérest, p. 26-27).
2. Arnaut de Cervole avait été choisi de bonne heure ou s'était proposé pour faire sortir du royaume une partie au moins des Compagnies, celles qui étaient cantonnées dans la Bourgogne, la Franche-Comté et le Lyonnais. Sa mission aurait donc été analogue à celle que du Guesclin acceptait vers le même temps. Les bandes qui obéissaient à l'Archiprêtre devaient être ache- minées, à travers l'Allemagne et la Hongrie, jusqu'aux fron- tières de l'empire grec, pour y être employées contre les Turcs. L'empereur Charles IV avait, au moins tacitement, consenti à leur passage sur les terres d'Empire. Mais, avant de franchir le Rhin, elles commirent en Lorraine et en Alsace de tels excès (juin-juillet 1366) qu'on ne les laissa pas aller plus loin et qu'elles durent rentrer dans le duché de Bourgogne, d'où elles venaient.
20 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1366
si n'en avoit riens fait. Si ne fu pas merveilles se l'en fu liez de sa mort. Et neantmoins tousjours demouroient les dictes compaignes ou royaume, et y faisoient tous les maulx que ennemis pevent faire, et y en avoient presque en toutes les parties du royaume, excepté le pays de Picardie. Et aucune foiz prenoient des forte- resses et puis les rendoient, par grans sommes de florins que l'en leur donnoit, et tantost en prenoient des autres, et ainsi l'avoient tousjours fait depuis l'an mil CGC LXI, que ilz commencierent à damagier ainsi le dit royaume de France par manière de com- paignes, et faisoient encor, non obstant que le pape Urbain eust données sentences d'escommeniement contre tous ceulz qui faisoient teles compaignies et contre leur aidans et confortans1.
De la naissance de madame Jehanne, fille du roy de France, et de la victoire du roy Henry, et de la fuite du roy Pierre d'Espaigne.
Le dymenche vu6 jour de juing, entre tierce et midy2, l'an mil CGC LXVI dessus dit, la royne de France, appellée Jehanne, fille du duc de Bourbon qui avoit esté mort en la bataille de Poitiers, et femme du
Malgré cet insuccès, l'Archiprêtre n'avait pas perdu tout crédit auprès du Pape et du roi de France, qui escomptaient son bon vouloir et son influence sur les Compagnies. Il est certain qu'il toucha de grosses sommes, notamment sur le montant de la décime biennale concédée par Urbain V, pour délivrer le royaume des bandes d'aventuriers, sans rien tenir de ce qu'il avait promis.
1. Voy. dans Denifle, la Désolation des églises, t. I, p. 443 et suiv., l'énumération et l'analyse de ces différentes bulles.
2. Entre dix heures et midi.
1366] RÈGNE DE CHARLES V. 21
roy Charles qui lors estoit, ot une fille au Bois de Vin- ciennes, la quelle fu baptisiée en la chapelle du dit Bois de Vinciennes1, le jueudy ensuyvant, xiejour du dit mois, et fu appellée Jehanne; et fu parrein monseigneur Jehan, duc de Berry et d'Auvergne, frère du dit Roy, et marraines les roynes Jehanne d'Evreux, qui avoit esté femme d u roy Charles, qui fu mort Tan M CCC XXVII , et Blanche de Navarre, qui avoit esté femme du roy Phe- lippe, qui mourut Tan mil CCC L, en la ville de Nogent- le-Roy, et Marguerite, contesse d'Artoys, mère du conte des Flandres Loys2. Et si y furent grant foison de pre- laz qui estoient à Paris.
Item, environ la Nativité saint Jehan-Baptiste, ou dit an mil CCC LXVI, vindrent nouvelles en France que le dit roy Henry de Castelle avoit conquesté tout le royaume de Castele et toute la terre, que avoit tenue le roy Pierre du dit royaume3, et que ycelui roy Pierre s'en estoit fouiz, l'en ne savoit quel part, et avoit laissié tout son pays, le quel pays estoit tout en l'obéissance du dit roy Henry, et ce fu chose tenue à moult grant merveille. Car le dit roy Pierre estoit tenus, avant que les dictes compaignes entrassent en son pays, le plus puissant roy des Grestiens, de terres, de subgiez et de
1. La chapelle dédiée à saint Martin, que saint Louis avait fait construire pour recevoir une épine de la Sainte-Couronne vendue par Baudoin Ier de Courtenay (1248). La première pierre de la Sainte-Chapelle actuelle de Vincennes ne fut posée qu'en 1379 (F. de Fossa, le Château historique de Vincennes à travers les âges, Paris, 1908, H. Daragon, 2 vol. in-4°, t. I, p. 45-46; t. II, p. 267-268).
2. Marguerite de France, veuve du comte de Flandre, Louis de Nevers, morte le 9 mai 1382. Voy. ci-dessus, p. 2, n. 9.
3. D. Henri était entré à Se ville à peu près un mois aupa- ravant, à une date qu'on ne saurait préciser, mais antérieure
22 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1366
grans trésors, et toutesvoies avoit esté tout son pays conquesté en mains de troys mois *, sanz ce que il y eust nulz qui mis y eust aucune résistance ; et si estoit le dit roy Pierre tenuz le plus hardy2 et le plus crueulz roy des Grestiens. Si disoit l'en communelment que ces choses li estoient avenues par venjance de Dieu, car il avoit fait moult de maulx et avoit gouverné par tyran- nie3, si n'estoit point amez de ses subgiez. Et entre ses autres mauvais faiz, il avoit mauvaisement fait murtrir sa femme espousée, très bonne et très loyal créature, la quelle avoit esté fille du duc de Bourbon, qui mourut en la bataille de Poitiers, là où le roy Jehan fu pris, et estoit suer de la roy ne de France qui lors estoit4. Et pour ce que il sa voit bien que ses subgiez le heoient, il ne se osa combatre ; si perdi tout et s'en
au 25 mai, ou au plus tard ce jour-là (Ayala, Crônica, t. I, p. 421, n. 1).
1. Depuis l'entrée en campagne des Compagnies dans les premiers jours de mars (1366) jusqu'au moment où don Pèdre s'enfuit de Séville (fin mai).
2. Le mot a ici un sens péjoratif et signifie dur, impitoyable.
3. Le reproche de tyrannie qu'il avait encouru lui pesait évidemment, car, dans les instructions données à un messager envoyé à Edouard III, en 1366, peu de temps après son arrivée à Bayonne (voy. ci-après, p. 23, n. 2), il tentait par deux fois de se disculper : « ... los reynos de Castilla é Léon que nos por buen derecho heredamos, é non por tirania como el (don Henri) dice... » — « E direis que me llama cruel é tirano por aver castigado à los que non querian obedescerme » (Ayala, Crônica, t. I, p. 431, n. 1).
4. Blanche de Bourbon avait été mariée à don Pèdre par con- trat passé à l'abbaye de Preuilly le 23 juillet 1352 (Arch. nat., J 603, n° 55). Le mariage solennel avait été célébré à Vallado- lid le 3 juin 1353 (Ayala, op. cit., t. I, p. 94-95). Si don Pèdre n'a pas donné l'ordre formel de faire périr sa femme (morte en 1362), il n'en est pas moins responsable de sa mort.
1366] RÈGNE DE CHARLES V. 23
ala, si comme aucuns disoient lors, en terres de Sarra- zins1. Les autres disoient qu'il estoit alez vers le roy d'Angleterre et vers le prince de Galles et d'Aquitaine, filz du dit roy d'Angleterre, pour avoir ayde et secours d'euls2. Et assez tost après sot l'en certainement en France que le dit roy Pierre estoit avecques le prince en Gascoigne, et fist aliances avecques li, et donna au dit prince grant foison d'or et de riches joyaux, et par ce ycelui prince li promist que il li aideroit à recouvrer son pays, et fist ycelui prince grant semonce de genz d'armes pour mener en Gastelle, avecques le dit roy Pierre3, et par pluseurs foiz les contremanda4.
1. Cuvelier lui prête ce projet [Chron. de Bertrand du Gués- clin, t. I, p. 339, v. 9566 et suiv.).
2. Don Pèdre s'était enfui de Se ville, vers la fin du mois de mai, quand il avait connu l'entrée de don Henri à Tolède. Repoussé par son neveu le roi de Portugal, qui consentit par grâce à lui laisser traverser son royaume, en lui donnant deux chevaliers seulement pour l'escorter, il réussit à gagner la Galice, où il comptait encore des partisans. Après avoir séjourné quelques semaines à Monterrey et à Saint-Jacques de Compos- telle, pour avoir le temps de connaître les intentions du prince de Galles à son endroit, il prit la mer à la Corogne à destina- tion de Bayonne, où il débarqua dans les derniers jours de juin ou au commencement de juillet 1366.
3. On trouve au Public Record Office les originaux des divers traités passés entre don Pèdre et le prince de Galles, et qui reçurent leur forme définitive à Libourne le 23 septembre 1366, quoiqu'ils eussent été négociés dès le mois de juillet pré- cédent. Tous ces documents ont d'ailleurs été publiés dans le recueil de Rymer (Fœdera, III, n, p. 799-807). — L'ex-roi de Castille n'avait sauvé que la moindre partie de ses trésors. Tout le reste était, par suite de la trahison de son amiral, Gil de Boccanegra, tombé aux mains de don Henri et servit à payer aux Compagnies l'arriéré qui leur était dû et l'indemnité de retour (Ayala, t. I, p. 420-423).
4. Pour des raisons multiples et qui ne sont pas toutes con-
24 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1366
De Vomage que Jehan de Montfort fist au roy de France du duché de Bretaigne, et comment la femme du dit Charles y renonça.
L'an dessus dit mil CGC LXVI, ou mois de décembre, c'est asavoir le xme jour, le dit messire Jehan de Montfort, lors duc de Bretaingne, par le traictié dont dessus estfaictemencion4, fist homaige lige à Paris, au roy de France Charles2, du duchié de Bretaigne et de toutes les autres terres que il tenoit ou royaume de France3. Et se parti du Roy en bonne grâce et amour
nues, l'expédition subit des retards et ne commença que vers le milieu de février de l'année suivante (1367).
1. Voy. ci-dessus, p. 7-8.
2. La vérité est que Jean de Montfort avait refusé de prêter l'hommage lige. Son chancelier, portant la parole au nom de son maître, avait déclaré que celui-ci prêtait l'hommage comme l'avaient fait avant lui ses prédécesseurs, les ducs de Bretagne. Dans sa pensée, c'était un hommage simple, mais Charles V n'entendait pas s'en contenter. Pour ne pas rebuter Montfort, il avait feint de ne pas insister sur cette question de forme, agitée depuis plusieurs jours déjà, depuis l'arrivée du duc à Paris. Mais à peine la formalité de l'hommage était-elle accomplie que le chancelier de France donna lecture de deux actes d'hommage du xme siècle, émanés de deux prédécesseurs de Montfort. Aucun doute n'était possible. Ils avaient bien l'un et l'autre prêté un hommage lige. Le duc avait trouvé plus fin que lui. Le piquant de l'affaire, c'est que cette petite comédie avait été concertée en plein Conseil du roi de France, aux pre- mières heures de cette journée du 13 décembre 1366, avant que Montfort comparût devant cette même assemblée pour y remplir son devoir de vassal (Arch. nat., J 241B, n° 47; D. Morice, Preuves, t. I, col. 1608-1613).
3. Arch. nat., J 241B, n° 48 (13 décembre 1366). Acte d'hom- mage pour le comté de Montfort-l'Amaury. Dans des lettres du 15 décembre 1366 (J24l?, n°49; D. Morice, t. I, col. 1613-
1366] RÈGNE DE CHARLES V. 25
que l'un avoit à l'autre, si comme il sembloit ; et si li fist le Roy de beaux dons de joyaux et de chevaux. Et en celui mesmes temps la duchesse, femme du duc mort en la bataille dessus dicte, rattefia, en sa personne, au dit duc de Bretaigne, en la présence du Roy et de son conseil, le traictié fait par le sire de Beaumanoir et les autres ses procureurs dessus escrips, en renon- çant au dit duchié par la manière que il avoit esté traictié, en requérant au Roy que ainsi le confermast et pronunçast, en force et vertu d'arrest. Et ainsi fu fait etpronuncié en la présence du Roy et des deux parties, par messire Jehan de Dormans, lors evesque de Beau- vés et chancellier de France.
Item, le lundy xxie jour du dit mois de décembre1, madame Jehanne, fille du dit roy de France Charles, mourut à Paris en l'ostel de la Conciergerie de l'ostel du Roy, le quel hostel est près de Saint-Pol2. Et le mardi ensuyvant fu enterrée en l'église Saint-Denis en France.
Item, ou mois de février ensuyvant, l'an mil CCC LXV1 dessus dit, furent apportées nouvelles à Paris, par devers le Roy de France Charles, que un sien chambel- lan, appelle messire Jehan de la Rivière3, le quel estoit
1614), Charles V dit formellement que l'hommage a été prêté et pour le comté de Montfort et pour toutes les terres situées en France.
1. P. Paris : « Le lundi sixiesme jour du dit moys de décembre... »
2. Elle était née le 7 juin de la même année (voy. p. 20-21). — P. Paris : « Mourut à Paris en la Conciergerie de l'ostel du Roy. »
3. Premier chambellan de Charles V; antérieurement cham- bellan de Jean II et de son fils aîné le duc de Normandie. Son frère, Bureau de la Rivière, eut toute la confiance et la faveur
26 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1367
aie oultre mer environ la Nativité saint Jehan précè- dent, estoit trespassez de ce siècle, à Fomagoste ou royaume de Ghipre1, environ la feste de Toussains pré- cèdent; de la quelle mort le Roy fu moult dolent, car il l'amoit moult. Et fu le corps enterré en la ville de Goste, en la quelle l'en dit que sainte Katherine fu née2, et pour ce li fîst faire ses obsèques, moult solennels et notables, en l'église Sainte-Katherine-du-Val-des-Eseo-
de Charles V. Jean de la Rivière était seigneur de Préaux par suite de son mariage avec l'héritière de cette seigneurie nor- mande (1361) et du décès de Jean de Préaux, mort otage en Angleterre (1363). On a supposé à tort qu'il s'était embarqué à Venise, le 27 juin 1365, avec le roi de Chypre, Pierre Ier de Lusignan. Il aurait par conséquent assisté à la prise d'Alexan- drie (10 octobre 1365), conquête éphémère qui dut être aban- donnée presque aussitôt. Revenu en France après ce fait d'armes, pour solliciter de Charles V des secours en hommes et en argent, il serait reparti pour l'Orient à la lin de juin 1366. Mais les Grandes Chroniques ne parlent que d'un seul voyage entrepris en 1366 après la prise d'Alexandrie, qui eut en Europe un grand retentissement. La chronique grecque de Léonce Mâcheras, où l'on a cru trouver la mention d'un double voyage de Jean de la Rivière, n'autorise pas cette opinion (Bibl. nat., Clairambault CXC, nos 63 et suiv.; N. Jorga, Philippe de Mézières (1321-lk05) et la croisade au XIVe siècle, Paris, Bouillon, 1896, in-8°, p. 278, 295, 302, 306; Léonce Mâche- ras, Chronique de Chypre, édit. E. Miller et C. Sathas, Paris, 1882, 2 vol. in-8°; texte grec, p. 93, 101; trad. fr., p. 95, 103).
1. Famagouste. C'est, avec Nicosie, la capitale, et J^arnaca, une des principales villes de Chypre, mais une ville où, sauf quelques édifices publics, il n'y a plus guère que des ruines.
2. Coste. Costanza ou la Costanza, à l'embouchure du Rio- Pedio ; nom donné à quelques vestiges marquant le site de l'an- cienne Salamis, qu'on sait avoir été appelée plus tard Constan- tia. On y voit notamment un monument, peut-être d'origine préhistorique, qui, d'après la tradition, serait le tombeau de sainte Catherine (communication de M. Camille Enlart).
1367] RÈGNE DE CHARLES V. 27
liers, à Paris, le merquedy xvne jour du dit mois de février les vigiles, et le jeudy ensuyvant, la messe; et y fu le dit Roy présent, et tous les prelaz et officiers du Roy estanz à Paris. Et en celui meismes mois de février furent apportées nouvelles en France que, le Ve jour du mois de décembre précèdent, le roy de Ghipre et plu- seurs crestiens en sa compaignie avoient seconde foiz prise la cité d' Alixandre et la tenoient ; car l'autre foiz que le dit roy de Ghipre l'avoit prise l'an précèdent, il l'avoittantostlaissiée, pour ce que il n'avoit pas assez gens pour la tenir1. Et toutes voies ne fut ce pas vray, car jasoit ce que le dit roy de Ghipre feist moult grant armée et que avecques lui feussent grant quantité de crestiens de diverses nacions, il ne se traist puis vers la dite ville d 'Alixandre, mais fut fait un traictié entre lui et le Soudan, par le quel ilz orent unes longues trêves par certaine somme de florins, que le dit Soudan en donna au dit roy de Ghippre, si comme l'en disoit2. Item, en ce dit mois de février mil GGG LXVI dessus dit, le prince de Galles qui, si comme l'en disoit, avoit receu grant somme de florins du dit roy Pierre de Cas- telle pour luy aidier, passa par le royaume de Navarre3, acompaignié de grant nombre de gens d'armes, archiers et autres gens de pié„ par traictié que il fist avecques le dit roy de Navarre, pour aler en Gastelle contre le dit
1. Voy. p. 25, n. 3. — L'insubordination de son armée avait été pour beaucoup dans cet abandon précipité.
2. Il n'y avait pas encore, il n'y eut jamais de traité propre- ment dit, mais des négociations qui, traînées en longueur et prenant un tour plutôt favorable, donnèrent l'illusion d'une paix déjà conclue (N. Jorga, op. cit., p. 320-323).
3. Il y entra par le col ou port de Roncevaux à la fin du mois de février 1367.
28 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1367
roy Henry1. Et toutesvoies cuidoit le dit Henry que ycelui roy de Navarre feust alié avecques li et pour ce li avoit donné grant somme de florins2. Mais pour ce que le dit prince lui en donna aussi, il se consenti que le dit prince passast par son pays3, et ainsi le fist et
1. Par une convention conclue à Bayonne vers le mois de juillet 1366, mais qui ne fut consignée dans un instrument diplo- matique qu'à Libourne le 23 septembre suivant (Rymer, t. III, h, p. 799-800), le roi de Navarre avait promis non seulement de laisser passer l'armée anglaise par le col de Roncevaux, mais encore de se joindre à l'expédition avec des hommes d'armes en nombre déterminé. Il devait recevoir, en retour, d'importants subsides et il s'était fait promettre la cession du Guipuzcoa, de l'Alava et de nombreuses villes situées sur la rive droite de l'Ebre, depuis longtemps incorporées au royaume de Castille, mais qui originairement avaient appartenu à la Navarre (Logrono, Calahorra, Alfaro, etc.).
2. Au commencement de l'année 1367, un rapproche- ment s'était opéré entre don Henri et Charles le Mauvais. Celui-ci, moyennant la cession de Logrono et le paiement de 60,000 « doubles d'or », s'était engagé à fermer la Navarre aux Anglais et à faire cause commune avec le nouveau roi de Castille (Ayala, Crônica del rey don Pedro /, t. I, p. 434-435). On put croire un moment que l'expédition projetée par le prince de Galles serait contremandée ; mais presque aussitôt le roi de Navarre, par un de ces revirements qui lui étaient fami- liers, ne se souvint plus que des promesses faites à don Pèdre et aux Anglais.
3. La conduite de Charles le Mauvais est si étrange qu'on ne sait comment l'expliquer. A-t-il considéré, à un moment donné, le traité de Libourne comme virtuellement rompu? Dans ce cas, il aurait été à peu près de bonne foi en traitant avec don Henri. Quelque temps après, il aurait cédé aux avances ou aux menaces de ses anciens alliés. Il se peut qu'il ait voulu s'assurer, en toute hypothèse, des avantages positifs, la victoire de don Henri, quoique peu problable, n'étant point impossible.
1367] RÈGNE DE CHARLES V. 29
le dit roy Pierre avecques lui, et entra en Castelle1, dont le roy de Navarre acquist grant blasme et deshon- neur.
Comment le roy de Navarre se fist prendre par eautelle.
Item, le xme jour du mois de mars ensuyvant2, un chevalier breton, appelle mons. Olivier de Mauny3, prist le dit roy de Navarre assez près de Tudelle4, et l'en mena prisonnier ou royaume d'Arragon5, et se fist le dit roy de Navarre prendre par fraude, afin, si comme l'en disoit, que il ne passast avecques le dit prince en Castelle6. Et assez tost après, pluseurs Anglois
1. Il avait d'abord essayé d'y pénétrer par les montagnes de l'Alava, ce qui de Vitoria l'eût conduit à Miranda de Ebro et Burgos. Don Henri, accouru avec son armée, manœuvra assez habilement pour déjouer ce plan. Le prince de Galles revint alors en Navarre et passa l'Ebre au pont de Logrofio, ville qui avait toujours tenu le parti de don Pèdre.
2. D'après un registre de la Chambre des comptes de Navarre où sont portées les dépenses du roi pendant les mois de mars, mai, juin et novembre 1367 (Reg. 125 : Diario del gasto del rey en diferentes meses. Extraits communiqués par M. H. Courteault), l'événement dont il s'agit eut lieu le 11 et non le 13 mars.
3. Cousin de du Guesclin, entré assez tardivement en Espagne, vers le mois de juin ou de juillet 1366, et à qui Bertrand avait confié la garde du château de Borja, qui lui avait été donné par le roi d'Aragon. — Borja, province de Saragosse, ch.-l. de dis- trict judiciaire.
4. Tudela, province de Navarre, ch.-l. de district judiciaire.
5. Au château de Borja.
6. Ayala présente les choses de la même façon que l'auteur des Grandes Chroniques [Crônica, t. I, p. 436). Zurita, tou- jours prudent, adopte la version d'Ayala et apprécie en termes sévères la conduite du roi de Navarre : « Uso este principe de
30 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1367
et autres des gens du dit prince, qui estoient passez en Castelle avecques lui, [entrèrent] ou royaume d'Arra- gon i , pour ce que le roy d' Arragon estoit aliez du dit roy Henry, mais assez tost après que ilz y furent entrez, les Arragonnois leur coururent sus et les desconfirent, et y fu mort un chevalier anglois, appelle messire Guil- laume de Feleton, et pluseurs autres jusques au nombre de cinq cens et plus2.
De la prise messire Bertrand du Guesclin et de pluseurs autres par les Anglois, etc.
En celuy an mil CGC LXVI dessus dit, le samedi m6 jour du mois d'avril devant Pacques, et fu la veille du dymenche que l'en chante Judica3, les diz prince et roy Henry et leurs batailles se rencontrèrent assez près
otra astucia muy deshonesta, que trato con un cavallero breton, que se dezia mossen Olivier de Mani, etc. » [Anales de la Corona de Aragon, t. II, fol. 347).
1. P. Paris ne rétablit pas le mot entrèrent, nécessaire au sens, et omet la conjonction mais avant assez tost, ce qui rend la phrase inintelligible.
2. Ce qui est dit à la fin du chapitre est confus et inexact. Le chroniqueur fait d'abord allusion aux méfaits de certaines bandes d'aventuriers congédiées par don Henri, et qui cher- chaient à rentrer en Guyenne, sans doute en utilisant le pas- sage du Somport. Zurita a donné de ces faits un récit plutôt obscur [Anales, t. II, fol. 346). La mort de Guillaume de Fel- ton se rapporte à des événements tout différents. Pendant que le prince de Galles se trouvait dans l'Alava, au début de la campagne, un détachement anglais, commandé par Guillaume de Felton, sénéchal de Poitou, se laissa surprendre à Areniz, tout près de Vitoria, par un ennemi très supérieur en nombre. Tous les Anglais furent pris ou tués (Ayala, Crénica, t. I, p. 445-446).
3. Le dimanche de la Passion.
1367] RÈGNE DE CHARLES V. 31
de Saint-Dominge 1 et se combatirent, et là fu le dit roy Henry desconfit et s'en parti de la bataille, et la plus grant partie des Castellains avecques lui2. Et là furent pris messire Bertran du Guesclin, monseigneur Ernoul d'Odenehan, mareschai de France, le Beigue de Vil- laines et aucuns autres François et Bretons et aussi aucuns autres Arragonnoys3. Et assez tost après se traistrent les diz prince et roy Pierre vers Burgues4, et par traictié se rendyrent ceuls de dedenz et se mistrent en l'obéissance du dit roy Pierre5.
Item, en celui temps, le dit roy de Navarre, qui avoit esté pris, comme dit est, par messire Olivier de Mauny, fu délivré, et il bailla par ficcion son fil en ostaige et trois chevaliers6.
1. Santo-Domingo de la Calzada, province de Logroîio, ch.-l. de district judiciaire. En réalité, la bataille se livra plus à l'est, près de Nàjera (province de Logrono, ch.-l. de district judi- ciaire), mais sur la rive droite du rio Najerilla, qui baigne cette petite ville, située sur la rive opposée. L'armée du prince de Galles venait de Navarrete (province et district judiciaire de Logrono), gros village distant de Nàjera de 16 kilomètres.
2. Don Henri avait payé bravement de sa personne, mais à part sa première « bataille », constituée par le contingent fran- çais et une troupe d'élite, les chevaliers de l'Echarpe (de la Vanda), le reste de son armée se battit fort mal ou même s'en- fuit sans attendre le premier choc.
3. Notamment le cousin germain du roi d'Aragon, don Alphonse, comte de Dénia et marquis de Villena (voy. p. 15, n. 4).
4. Manuscrit : « Burgs. »
5. Il semble même que les choses se soient passées plus sim- plement : « E el rey don Pedro llegô primero (avant le prince de Galles) âBurgos, é los de la cibdad le rescibieron muy bien, é luego fué apoderado en la cibdad é en el castillo, etc. » (Ayala, t. I, p. 473).
6. Il s'agit de son second fils, l'infant don Pedro, né à Évreux
32 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1367
Comment le pape Urbain entra en mer pour aler à Romme, et de la disseneion de eeulz de Viierbe contre ses gens, et de la bataille qui y ful.
L'an de grâce mil CGC LXVII, le derrenier jour d'avril, dont Pasques furent le xvrae jour du dit mois, pape Urbain parti d'Avignon pour aler à Romme, au très grant desplaisir de tous les cardinaulx2; et en demou- rerent v, qui n'alerent pas lors avecques luy, mais il ne leur laissa ne donna aucune puissance3, et ala à Mar- seille pour là entrer en mer, et y trouva pluseurs galées de Venise, de Jannes4, de Gesille5 et autres, moult hono- rablement aournées de gens et paremens. Et entra sa
en avril 1366. Charles le Mauvais se fit reconduire à Tudela par Olivier de Mauny, et, quand il fut arrivé, il se saisit du chevalier breton et le retint prisonnier. On pourrait croire que c'était la continuation delà comédie qui se jouait depuis l'entrée du prince de Galles en Espagne, mais de certains détails, don- nés par Ayala, il ressort que Mauny fut victime d'une nouvelle fourberie du roi de Navarre (Crônica del rey don Pedro, t. I, p. 464-465). Ce Mauny est d'ailleurs un personnage, encore insuffisamment étudié, et sur lequel il y aurait beaucoup à dire.
1. Manuscrit, fol. 442. Après la rubrique, miniature repré- sentant un incident de l'insurrection de Viterbe : un cardinal remet son chapeau à une troupe de gens en armes.
2. On peut ajouter : et du roi de France. Charles V envoya une ambassade solennelle au Pape pour le détourner de son projet (M. Prou, Étude sur les relations politiques du pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V, p. 64-68).
3. Baluze [Vitœ paparum Avenionensium,t.l, col. 997) pense qu'il y eut cinq cardinaux qui ne voyagèrent pas avec le Pape, dont quatre restèrent à Avignon et un se trouvait déjà en Italie (Gilles Albornoz).
4. De Gênes.
5. De Sicile. Envoyées par le roi de Sicile, Frédéric II, de la maison d'Aragon .
1367] RÈGNE DE CHARLES V. 33
personne en celle de Venise1 et ala droit à Viterbe2, là où il demoura et tint sa cour environ un mois3; et par le temps que il estoit en la dicte ville de Viterbe, c'est assavoir le [ve jour de septembre] l'an mil CGC LXVII dessus dit4, se mut une rumeur entre aucuns habitans d'ycelle ville et aucuns familiers de cardinaulx pour ce, si comme l'en disoit, que yceuls familiers lavoient leur mains en la fontaine de la dicte ville5. Et fu tele la dicte
1. Le Pape partit de Marseille le 19 mai d'après la chronique romane du Petit Thalamus, le lendemain seulement au témoi- gnage de l'auteur de la Vita prima d'Urbain V (J.-H. Albanès, Actes anciens et documents concernant le bienheureux Urbain V, p. 17, 95).
2. Ceci est trop sommaire et inexact. On trouvera dans le Petit Thalamus (Albanès, op. cit., p. 95-97) l'itinéraire détaillé du voyage du Pape. Il suivit par mer toute la côte ligure, puis la côte toscane, jusqu'au port de Corneto. C'est là qu'il prit terre définitivement et par Toscanella gagna Viterbe, où il fit son entrée le 9 juin. En cours de route, il s'était arrêté près de deux jours à Gênes. — Viterbe, ancienne capitale du patri- moine de Saint-Pierre.
3. Peut-être pour y attendre l'empereur Charles IV, avec lequel il aurait désiré faire son entrée à Rome [Raynaldi Anna- les ecclesiastici, t. XXVI, p. 150).
4. Dans le manuscrit français 2813 et dans tous les autres, le quantième et même le nom du mois sont laissés en blanc. Le Petit Thalamus, où il est tant question d'Urbain V, est la seule source qui permette de fixer la date exacte de la sédition de Viterbe. Les « Vies » du Pape parlent de l'événement, mais apprennent seulement qu'il survint au mois de septembre, peu de temps après la mort du grand cardinal Gilles de Albornoz, décédé à Viterbe le 24 août précédent.
5. Le Petit Thalamus, édit. de la Soc. archéol. de Montpel- lier, p. 380. « Item .i. dimergue que era v jorns de setembre, per .i. sirvent del marescal (du Pape) qui lavava sas mas en una font de Viterba, se levet una rumor et riota mot gran en Viterba, la quai duret entro lo dimars seguent, entre las
Il 3
34 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1367
rumeur que ceuls de la dite ville s'armèrent et cou- rurent sus aux cardinaulx et à leurs gens, et convint que aucunz des diz cardinalx se rendissent et baillassent1 le chappel rouge à aucuns des diz habitans, pour leur sau- ver la vie2. Et si allèrent devant le chastel de la dicte ville ou quel estoit le Pape, mais ilz n'i porent entrer3. Et pour ce, le Pape manda genz d'armes, et dedenz trois jours en ot en la dicte ville si largement, que le Pape ot la seigneurie et puissance de fait; si en fist prendre pluseurs et procéda à la pugnicion du dit fait, et en furent pluseurs mis à mort4.
gens dels cardenals et del marescal d'una part, et lo pobol de Viterba, d'autre, tant que la gent de Viterba cridavon : a Mueyron aquestz cardenals! » — « Propter inhonestam « tractationem cujusdam fontis vocati Grijfols », dit un bio- graphe d'Urbain V, Aimeric de Peyrac, pour expliquer l'ori- gine de la sédition (Albanès, op. cit., p. 61). Le même A. de Peyrac rapporte les cris poussés par la foule, qui dénotent une grande effervescence et une situation très grave : « Vivat popu- lus, Ecclesia moriatur ! »
1. P. Paris : « laissassent le chapel... »
2. Le Petit Thalamus ne nomme qu'un seul cardinal qui ait été obligé d'en venir à cette extrémité : Guillaume Bragose, dit le cardinal de Vabres, qui n'obtint la vie sauve qu'en payant ou promettant de payer 300 francs d'or. « Bailler » ou rendre le chapeau, c'était pour ainsi dire résigner la dignité cardina- lice, se démettre. Ce détail montre bien l'exaspération de la foule et la violence faite aux cardinaux. On trouve dans le Petit Thalamus un récit beaucoup plus circonstancié des troubles de Viterbe.
3. P. Paris : « Mais ils ne purent entrer. »
4. La répression fut sévère, comme on peut le voir dans la chronique romane déjà plusieurs fois citée. L'insurrection de Viterbe venait à point pour donner raison à ceux qui avaient tenté de retenir le Pape à Avignon, en faisant valoir que l'Ita- lie ne lui offrirait aucune sécurité. Pétrarque s'indignait par la
1367] RÈGNE DE CHARLES V. 35
Item, ou mois d'aoust ensuyvant, Tan dessus dit, le prince de Galles, qui estoit alez en Gastelle, et le duc de Lencastre, son frère1, qui pou orent exploitié fors seulement du fait de la bataille, dont dessus est faite mencion ou chapitre précèdent, s'en retournèrent à Bordeaux2 et laissierent le dit roy Pierre en Gastelle, lequel n'avoit pas fait son devoir vers le dit prince. Car jasoit ce que iceli prince feust là alez, pouraidierau dit Pierre et pour le remettre ou pays dont il avoit esté chassie, il se parti après la bataille, en la quelle le dit prince et ses gens avoient eu victoire, et ne le vit puis le dit prince, si comme l'en disoit, et demoura le dit Pierre en moult grant debte devers le prince pour cause des gaiges des gens d'armes, que ycelui prince avoit menez avecques luy 3. Et tantost que le roy Henry, qui estoit venuz ou royaume de France, après ce que il ot esté desconfiz, comme dit est dessus, et avoit demouré ou pays de Garcassoys, et sa femme et pou
suite qu'on eût voulu exploiter cette sédition pour effrayer Urbain V et lui inspirer quelque fâcheuse détermination; il tombait dans l'excès contraire en atténuant par trop la gravité de l'événement, où il ne voulait voir qu'une émeute sans con- séquence, motiuncula [Senties, lib. IX, epist. 1. — Au pape Urbain V).
i. Jean de Gand, le troisième fils vivant d'Edouard III; d'abord comte de Richmond, puis duc de Lancastre à la mort de Henri Plantagenet, premier duc de ce nom (1362). Il avait été envoyé en Guyenne, avec un important renfort d'archers, peu de temps avant le commencement de l'expédition.
2. C'est à la fin d'août que le prince repassa en Guyenne par le même chemin qu'il avait suivi à l'aller (Arch. de la Chambre des comptes de Navarre, Reg. 121. Dépenses pour messagers envoyés).
3. Ayala, t. I, p. 493-495. Cf. Froissart, t. VII, p. 61.
36 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1367
de gensavecques lui1, sot que ledit prince s'estoit par- tis de Castelle, et les compaignes que il avoit menées avecques lui, et aussi que icelui Henri ot sceu que la plus grant partie des gens du dit royaume de Castelle le recevroient volentiers, se il y aloit2, il se mist en che- min pour y aler3 et prist le chemin par les montaignes de Foiez*; et jasoit ce que il eust pluseurs empesche- menz5, il entra ou dit pays de Castelle, le xxvii6 jour du mois de septembre mil GCC LXVII desus dit6, et premièrement en la cité de Calehorre, et de là ala à Burgues, et fu receu ou dit pays de Castelle de toutes gens moult honnorablement, et luy fist l'en toute obeis-
1. Au château de Pierrepertuse, qui avait été mis à sa dispo- sition par le duc d'Anjou. — Pierrepertuse (Peyrepertuse), château ruiné de la commune de Duilhac (Aude, arr. de Carcas- sonne, cant. de Tuchan).
2. Ayala, t. I, p. 506-508.
3. Vers le milieu de septembre probablement, car le 24 de ce mois il était déjà à une demi-lieue de Huesca en Aragon. Le 8 septembre, il était encore à Pierrepertuse.
4. Les montagnes du pays de Foix. — P. Paris : a Les mon- tagnes de Forez. » — Don Henri, pour pénétrer en Espagne, passa par le val d'Aran, en remontant le cours de la haute Garonne.
5. Le roi d'Aragon, qui avait conclu une trêve avec don Pèdre et qui négociait une trêve avec le prince de Galles, avait refusé à don Henri l'autorisation de traverser son royaume. Il lui ferma ainsi le chemin de la Catalogne, mais ne put l'empê- cher de passer par le Haut-Aragon, quoiqu'il eût montré quelque velléité de s'opposer par la force à la marche du pré- tendant.
6. Cette date est d'une remarquable précision. Nous savons, en effet, par une chronique abrégée d'Ayala, que don Henri, après avoir passé l'Ebre à Azagra (probablement le 24 sep- tembre) parvint à Calahorra la veille de la saint Michel, c'est-à- dire le 28 septembre.
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 37
sance comme à seigneur; et ainsi le dit royaume de Castelle fu gaignié par Henry, et recouvré par Pierre, et regaignié par Henry, tout en un an et demy ou envi- ron1. Et depuis2 demourerent les dictes compaignes en Guyenne, ou pays du dit prince, jusques ou mois de décembre ensuyvant, que elles entrèrent en Auvergne et en Berry. Et en l'entrée du mois de février ensuyvant, passèrent la rivière de Loire vers Marsigny-les-Nonnains3, les uns à gué, les autres sur un pont, et demourerent en Masconnois par aucun temps. Et de puis entrèrent ou duchié de Bourgoingne et le passèrent moult hastivement, car il trouvoient pou de vivres, pour ce que l'en a voit fait retraire tout es forteresses, les quelles estoient très bien gardées par la bonne ordenance, que messire Phelippe, filz du roy-de France Jehan, et frère du roy Charles, lors duc de
1. Ce délai seul prouve que les choses ne marchèrent pas tout à fait aussi vite que le chroniqueur le donne à entendre. Le siège de Tolède retint très longtemps don Henri, et dans les premiers mois de l'année 1369 la ville n'était pas prise, quand d'autres événements entraînèrent la défaite finale, puis la mort de don Pèdre.
2. Il semble qu'il faille relier cette phrase à ce qui est dit plus haut du retour du prince de Galles en Guyenne : « Pour cause des gaiges des gens d'armes que ycelui prince avoit menez avecques luy. »
3. Marcigny, Saône-et-Loire, arr. de Charolles, ch.-l. de cant. La localité était le siège d'un prieuré de Bénédictins du diocèse d'Àutun. Ce point était évidemment menacé depuis quelque temps, car vers la fin du mois de décembre 1367 des émissaires avaient été envoyés, par l'ordre du duc de Bour- gogne, « au pont de Marcigny et autres passaiges de la Loire pour despecier et effondrer les nefs et bateauls d'icelle » (Ernest Petit, Ducs de Bourgogne de la maison de Valois , t. I, p. 226).
38 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
Bourgoingne y avoit mise, tant de genz d'armes comme autrement1. Et ne demourerent ou dit pays de Bour- goigne que vi ou vu jours, sanz y prendre aucun fort; et alerent en Aucerrois et pristrent les moustiers de Gravent et de Vermenton2, là où ilz trouvèrent grant foison vivres et autres biens ; et il leur estoit bien mes- tier, car la plus grande partie avoient esté sanz men- gierpain longuement et estoient sanz soulers. Et quant ilz furent raffreschis, ilz se devisèrent et passèrent aucuns la rivière de Yonne à Gravent, et entrèrent en Gasti- nois environ vmc hommes d'armes anglois, mais ilz estoient bien xM personnes ou plus ; et les autres alerent vers Troyes, qui estoient trop plus grant nombre, car ilz estoient plus de iiiim combatans et de xxM pil- lards et femmes ; et passèrent la rivière de Saine vers
1. Le 20 septembre 1367, le conseil du duc s'était réuni à Dijon. De concert avec les officiers de la Chambre des comptes, les conseillers du duc rédigèrent une instruction destinée aux baillis et aux capitaines du duché de Bourgogne, édictant les mesures à prendre pour la défense des places fortes et celle du plat pays (op. cit., p. 224).
2. C'est-à-dire les églises fortifiées de ces deux localités. — Cravant, Yonne, arr. d'Auxerre, cant. de Vermenton. — Ver- menton, Yonne, arr. d'Auxerre, ch.-l. de cant.
En avril 1368, par lettres données au Louvre, Charles V per- mit aux habitants de Vermenton de faire clore et fortifier leur ville. Cette grâce est ainsi justifiée : « Nous, considerans les choses dessus dites et les grans pertes et dommages que les diz bourgois et habitans ont euz et soustenuz en la prise du fort de la dicte ville qui nagaires a esté pris par les compaignies et ennemis de nostre royaume, en laquelle prise les diz bour- gois et habitans se portèrent loyaument et firent leur devoir en le defFendant » (Arch. nat., JJ 99, fol. 46, n° 130; Ordon- nances, t. V, p. 111-112).
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 39
Saint-Sepulcre1 et à Mery2, et après la rivière d'Aube, et alerent vers Esparnay3 et assaillirent l'église de la dicte ville d'Esparnay , qui estoit fort, en la quelle estoient rectrais les gens de la ville ; et pour ce qu'il ne la porent avoir par assault, ilz la minèrent, et ceulz qui estoient dedenz sentirent que l'en minoit la dicte église, ilz contreminerent, et en cuidant ardoir la mine des enne- mis, ilz ardirent leur contremyne. Et convint que ilz se retraisissent en une tour. Et après parlementèrent aus dictes compaignes et raençonnerent leurs corps et la ville d'ardoir, par my deux mile frans que ilz leur bail- lierent. Et demourerent aucuns des dictes compaignes en la dicte ville d'Esparnay, et les autres passèrent oultre en diverses routes, les uns à Fimes4, les autres à Coincy-l'Abbaie5 et les autres à Ay6; et assaillirent le moustier d'Ay, qui estoit fort, ou quel estoient les genz de la dicte ville, et ou quel moustier se boutèrent environ xx hommes d'armes pour secourir les bonnes gens qui estoient dedenz. Et pour ce que les dites com- paignes virent que ilz ne povoient avoir le dit mous- tier par assault, ilz le minèrent et demourerent longue ment devant. Et ce pendant le Roy faisoit toujours son mandement de genz pour les combatre; et ceulz qui avoient passé la rivière de Yonne à Gravent, quant ilz orent esté bien avant ou Gastinois, la rapasserent à
1. Aujourd'hui Villacerf, arr. et cant. de Troyes.
2. Méry-sur-Seine, Aube, arr. d'Arcis, ch.-l. de cant.
3. Epernay, Marne, ch.-l. d'arr.
4. Fismes, Marne, arr. de Reims, ch.-l. de cant.
5. Coincy, Aisne, arr. de Château-Thierry, cant. de La Fère- en-Tardenois.
6. Ay, Marne, arr. de Reims, ch.-l. de cant.
40 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
Pons-sur-Yonne4, et alerent passer Saine à Nogent- sur-Saine2, et se traistrent vers les autres à Esparnay.
Comment messire Lyonnel, fih du roy d'Angleterre, vint à Paris, et de Vonneur que le roy de France et les barons li firent.
L'an de grâce mil CCCLXVIII, le dymenche jour de Quasimodo, xviejour d'avril, dont Pasques furent celui an le ix6 jour du dit mois, messire Lyonnel, duc de Glarence, secont filz du roy d'Angleterre3, entra à Paris et venoit d'Angleterre, et aloit à Milan espouser la fille messire Galiache, l'un des seigneurs de Milan4. Et alerent jusques à Saint-Denys en France encontre le dit Lyon net monseigneur Jehan, duc de Berry, et mes- sire Phelippe, duc de Bourgoingne, frères germains du roy de France, et le menèrent descendre droit au Louvre, où le dit Roy estoit, et laienz fut receu du dit Roy moult honorablement. Et ot laienz sa chambre, moult bien parée et aournée; et disna celuy jour et souppa ou
V. Pont-sur-Yonne, Yonne, arr. de Sens, ch.-l. de cant.
2. Nogent-sur-Seine, Aube, ch.-l. d'arr.
3. Lionel d'Anvers, comte d'Ulster et duc de Clarence, second fils vivant d'Edouard III et de Philippe de Hainaut, né à Anvers le 29 novembre 1338. Il avait été fait duc de Clarence le 13 no- vembre 1362, en même temps que son frère puîné, Jean de Gand, était fait duc de Lancastre. Il était comte d'Ulster du chef de sa première femme, Elisabeth de Burgh, héritière d'une des plus grandes familles de l'Irlande (fille de William de Burgh, sixième lord de Connaught et troisième comte d'Ulster), décédée en 1362 [National Biography).
4. Violante, fille de Galéas Visconti, seigneur de Pavie, frère du trop fameux Barnabô et belle-sœur d'Isabelle de France, la sœur de Charles V, qui avait épousé Jean-Galéas.
1368] - RÈGNE DE CHARLES V. 4i
chastel du Louvre avecques le roy de France, qui aussi y estoit lors logié. Et le lendemain, jour de lundy, le dit Lyonnel disna avecques la Royne, en l'ostel du Roy, près de Saint-Pol, là où elle estoit lors logiée4, et y fîst 1 en très grant feste. Et après disner, quant l'en ot dan- cié et joué, le dit Lyonnel et les diz deux frères du Roy, qui tousjours le compaignoient, s'en retournèrent au dit Louvre devers le Roy et soupperent avecques lui, et tousjours coucha le dit Lyonnel au Louvre. Et le mardy ensuyvant, xvme jour du mois d'avril dessus dit, les diz dux de Berry et de Bourgoigne donnèrent à disner et à souper au dit Lyonnel et à ses chevaliers, et autres gens qui y vouldrent estre, en l'ostel d'Artoys, à Paris2; et alerent au gésir au Louvre. Et le merquedy ensuy- vant, le dit Lyonnel disna et souppa avecques le Roy et luy fist le Roy moult de grans dons et à ses genz aussi3, qui valoient, si comme l'en estimoit, xxM florins et plus.
Item, le juedy ensuyvant, le dit Lyonnel se parti de Paris, et le fist le Roy convoier par le conte de Tan- quarville jusques à Sens, et par autres chevaliers jusques hors du royaume4.
1. La Reine était déjà enceinte du fils qui fut depuis le roi Charles VI, et qui naquit le 3" décembre de la même année.
2. L'hôtel d'Artois appartenait à la comtesse de Flandre. Sur ces fêtes et les dépenses qu'elles entraînèrent, on trouvera quelques détails dans Er. Petit, Ducs de Bourgogne, etc., t. I, p. 244-245. Philippe le Hardi devait pour sa part du dîner et du souper une somme de 1,556 livres.
3. Le duc de Clarence avait une suite de 457 personnes et emmenait avec lui 1,280 chevaux (Rymer, t. III, n, p. 845).
4. Le mariage fut célébré le 5 juin 1368. Quatre mois après (7 octobre), le duc était emporté par une violente et soudaine maladie.
42 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
Et assez tost après, ceuls qui estoient dedenz le moustier d'Ay se rendirent et furent pris à raençon, car ilz n'avoient plus de vivres dedenz le dit moustier. Et demourerent les dictes compaignes ou Meucien en divers logeys, c'est asavoir à Lysi1, à Acy2, à Fon- taines-les-Nonnains3 et environ, jusques au venredy xnejour de may, l'an mil CGC LXVIII dessus dit, le quel jour se deslogierent et s'en alerent vers Chaalons4, vers Vitry en Part ois5 et en celle marche, et y firent moult de maulx, come d'ardoir maisons, tuer gens, efïbrcier femmes et pluseurs autres maulx. Et en celle, marche demourerent jusques environ le commence- ment du mois de juing, et parla l'en à euls par plu- seurs foiz, à fin que ilz partisissent du royaume ; mais ilz demandoient si grandes sommes de florins, c'est assavoir au moins xiiii cens mile frans d'or, que l'en n'y voult point entendre pour le Roy, et par tout celui temps avoit le Roy grant nombre de gens d'armes en pluseurs bonnes villes, comme Sens, Troyes, Chaa- lons, Provins et autres, es quelles villes les dictes genz d'armes faisoient tant de excez et de maulx que ce estoit pitiez.
Item, le vendredi ixe jour de juing mil CGC LXVIII dessus dit, les dictes compaignes, qui s'estoient deslo- giés de devers Vitry, passèrent par assez près de Troyes,
1. Lizy, Seine-et-Marne, air. de Meaux, ch.-l. de cant.
2. Acy-en-Multien, Oise, arr. de Senlis, cant. de Betz.
3. Fontaine-les-Nonnes, Seine-et-Marne, arr. de Meaux, cant. de Lizy-sur-Ourcq, comm. de Douy-la-Raraée.
4. Chalons, Marne, ch.-l. de dép.
5. Vitry- en -Perthois, Marne, arr. et cant. de Vitry-le- François.
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 43
et se alerent logier vers Marigny1 et ou pays environ. Et lors estoit à Troyes le duc de Bourgoigne, mais il n'avoit pas genz pour combatre à eulz, et s'en alerent passer la rivière d'Yonne vers Aucerre, et alerent vers Chasteillon-sur-Louen2, devant Montargis, et partout le Gastinois, droit vers Estampes. Mais ilz séjournèrent tant en Gastinois que il fu avant le mie jour de juillet que ilz feussent environ Estampes; et boutèrent les feux en pluseurs lieux et villes en leur chemin. Et pour ce que l'en disoit communelment que ilz venoient devant Paris, le Roy manda genz d'armes à Paris. Et en celui an meismes, la derreniere sepmaine de juin, le Roy fist il mareschaux nouveaux, c'est asavoir messire Loys de Sancerre3 et messire Mouton de Blainville4, car le mareschal Bouciquaut estoit mort5, et messire Ernoul d'Odenehan avoit renoncié à l'office et le Roy li avoit baillié l'oriflame6. Et environ xv jours devant, le Roy
1. Aube, arr. de Nogent-sur-Seine, cant. de Marcilly-le-Hayer.
2. Châtillon-sur-Loing, Loiret, arr. de Montargis, ch.-l. de cant.
3. Fils de Louis Ier, comte de Sancerre, seigneur de Charen- ton et de Meillant, et de Béatrix de Roucy. Fait connétable le 22 septembre 1397, mort le 6 février 1403 et enterré au côté gauche de la chapelle de Charles V à Saint-Denis (Anselme, t. II, p. 851-852; t. VI, p. 759-760).
4. Jean de Mauquenchy IV, dit Mouton (surnom héréditaire depuis deux générations dans cette famille), sire de Blainville. Ses provisions, qui portent la date du 20 juin 1368, ont été publiées par le P. Anselme (t. VI, p. 756-757).
5. Il était mort vers le 6 ou le 7 mars 1368, tué ou blessé grièvement dans quelque rencontre obscure avec les Compa- gnies. En tout cas, il semble qu'on ait voulu laisser planer quelque mystère sur les causes et les circonstances de sa mort (Er. Petit, op. cit., p. 239).
6. Manuscrit : « oriflams. »
44 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
avoit fait admirail de la mer messire François de Péril- leux1 et en avoit osté le Baudrin de la Heuse2.
Item, le mardi quart jour de juillet, les dites com- paignes se logierent à Estampes et à Estrichi3. Et y demourerent jusques au dymenche ensuyvant, IXe jour du dit mois, que se deslogierent les Gascoings qui, si comme l'en disoit, se deffîoient des Anglois, et les Anglois d'euls, et s'en alerent à Baugency-sur-Loire4, et les Anglois alerent en Normandie et pristrent la ville de Vyre ; et y entrèrent de jours (sic), comme bonshommes de ville, armez dessouz leurs grosses robes, première- ment environ xl ou lx, et quant ilz orent gaaigniée la porte, leurs grosses routes vindrent après, mais ilz ne
1. Francesch de Perellos, — pour lui conserver son nom catalan, — était originaire du Roussillon (Perillos est une comm. de l'arr. de Perpignan et du cant. de Rivesaltes). En 1352, il prit part à l'expédition de Sardaigne, dirigée par le roi d'Aragon contre les Génois et le juge d'Arborée; c'est à partir de cette date que son nom commence à être mentionné. Quatre ans plus tard, il fut chargé de conduire huit galées et une galiotte au secours de Jean II; une prise qu'il fit en cours de route alluma la guerre entre la Castille et l'Aragon. Pierre IV l'anoblit en 1366, lui donnant pour lui et sa postérité les villes de Rueda et d'Epila, avec le titre de vicomte. Depuis la mort de Bernard (ou Bernât) de Cabrera, son influence était toute- puissante à la cour d'Aragon et il était très bien vu à la cour de France. Il était à la fois chambellan de Pierre IV et de Charles V (Anselme, t. VII, p. 758-759).
2. Jean, dit le Baudrain de la Heuse, d'une famille noble de la Haute-Normandie. Il avait été fait amiral de France vers le mois de juin 1359. On trouvera sur ce personnage une notice très complète dans A. Coville, les États de Normandie, p. 283-287.
3. Etampes, Seine-et-Oise, ch.-l. d'arr. — Etrechy, Seine-et- Oise, arr. et cant. d'Etampes.
4. Beaugency, Loiret, ch.-l. d'arr.
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 45
pristrent pas le chastel, car pluseurs de la dicte ville se retraistrent dedenz, qui bien le deffendirent et gar- dèrent ; et aussi fu il assez tost après raffraischi de genz d'armes1. Et environ xv jours après, une partie des diz Anglois de compaigne, environ mi cens ou v cenz s'en alerent en Anjou et pristrent la ville de Chasteau- Gontier, par la manière qu'ilz avoient prise Vyre2. Et les diz Gascoings se tindrent bien trois sepmaines ou un moys en la dicte ville de Baugency, et pluseurs fois ala le seigneur de Lebret, de par le roy de France, par devers eulz pour traictier, comme ilz widassent le royaume de France ; et en espérance de certain traictié, pourparlé et non passé entre eulx, les diz Gascoings passèrent la rivière de Loire par devers la Sauloigne ; et crut tant la rivière, assez tost après, que ilz ne la porent rappasser sanz pont, et ainsi demourerent une pièce en attendant la response du dit traictié, que le seigneur de Lebret avoit porté devers le Roy.
Des appellations que le conte d'Armignac et autres nobles firent contre le prince de Galles en France.
Environ celui temps, le conte d'Armignac, le sei- gneur de Lebret, le conte de Pierregort et pluseurs autres barons et nobles du duchié de Guyenne appe- lèrent du prince de Galles, duc de Guyenne, pour plu-
1. La ville fut prise le 2 août, comme cela résulte d'une lettre de Guillaume du Merle, sire de Messei, « capitaine gêne- rai en tout le pays de Normandie, par deçà la rivière de Seine », à Rénier le Coutelier, vicomte de Bayeux et receveur général audit pays des aides pour la rançon de Jean II (Bibl. nat., P. O. 3046, d. 67637, Wargnies, n° 19. Caen, 3 août 1368).
2. Château-Gontier, Mayenne, ch.-l. d'arr.
46 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
seurs griefz que il leur avoit faiz { , et se traistrent devers le roi de France, afin que il receust leur appellacions et donnast adjournemens en cas d'appel. Et sur ce ot le dit Roy grant deliberacion ; et par le conseil que il ot il leur octroia les diz adjournemens2, car il n'avoit
1. « Environ celui temps » manque de précision chronolo- gique et n'est pas très exact. Jean Ier, comte d'Armagnac, fit appel le premier, le 2 mai 1368 (Arch. nat., XM469, fol. 340 v°), lorsqu'il se rendit à Paris pour le mariage de son neveu, Arnaud Amanieu, sire d'Albret, avec Marguerite de Bourbon, une sœur puînée de la reine de France (ce mariage fut célébré le 4 mai 1368). L'appel du sire d'Albret ne fut interjeté que le 8 septembre de la même année (Arch. des Basses-Pyrénées, E42. Original, publ. par M. Gabriel Loirette, dans les Mélanges d'histoire offerts à M. Charles Bémont, Paris, 1913, in-8°, p. 331. — Copie à la Bibl. nat., Doat 196, fol. 287-290 v°). Quant au comte de Périgord, Archambaud V, il attendit plus long- temps encore pour se décider; il ne se joignit aux appelants que le 13 avril 1369 (Doat 242, fol. 661). Il avait été devancé par son frère, Taleyrand de Périgord, dont l'adhésion remon- tait au 28 novembre 1368 (Léon Dessalles, Périgueux et les deux derniers comtes de Périgord, Paris, 1847, in-8°, p. 88). Il me semble que les Grandes Chroniques font allusion ici moins aux appels proprement dits qu'à l'accord collectif qui fut passé, le 30 juin 1368, entre Charles V, d'une part, les comtes d'Armagnac et de Périgord et le sire d'Albret, d'autre part (Arch. nat., J 293, n° 16). Le comte de Périgord n'était pas présent à Paris à cette date; peut-être fut-il représenté par son frère, qui traita en son nom (L. Dessalles, op. et loc. cit.).
Le grief commun à tous les appelants était l'imposition d'un fouage de dix sous par feu, pour cinq ans, octroyé au prince de Galles, le 18 janvier 1368, parles Etats-Généraux du duché de Guyenne réunis à Angoulême.
2. Le 30 juin 1368, après une consultation solennelle de son conseil (Arch. nat., J 293, n08 16 et 17), réitérée le 28 dé- cembre suivant (Ibid., J 654, n° 3).
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 47
encores faites aucunes renonciacions aus ressors et souverainnetez des terres, par luy bailliées au dit roy d'Angleterre, jasoit ce que les termes feussent passez, dedenz les quelz dévoient estre faictes les dictes renon- ciacions. Car le roy d'Angleterre avoit esté reffusans et delayans de faire aucunes renonciacions, que il devoit faire, les quelles se dévoient faire lors et par la manière que contenu est es lettres, desquelles la teneur est cy après encorporée. Et toutesvoies, jusques ad ce que les dictes renonciacions feussent faites, les diz res- sors et souverainnetez demourroient au roy de France, par la manière que il les avoit avant le dit traictié ; mes il devoit surseoir de en user jusques à certain temps, si comme es dites lettres est contenu, des quelles la teneur ensuyt1 :
Ci s'ensuit le contenu des lectres des renonciacions que le roy d'Angleterre et le prince son filz dévoient faire des terres, qu'il tenoient, ci nommées2.
« Edouard, par la grâce de Dieu roy d'Angleterre, seigneur d'Irlande et d'Acquitaine, a tous ceuls qui ces présentes lettres verront, salut. Gomme pour les dis-
1. On trouve dans ce court chapitre un résumé de la thèse de Charles V et de ses conseillers sur la question épineuse des renonciations, prévues par le traité de Brétigny. Voy. Ch. Petit- Dutaillis et Paul Collier, la Diplomatie française et le traité de Brétigny, dans le Moyen âge, 2e série, t. I, p. 1-35; Hist. de Charles V, t. II, p. 202-203, 242-250, 336-344.
2. L'original de ces lettres est conservé au Trésor des chartes (Arch. nat., J 638, n° 3). L'acte émanant de la chancel- lerie d'Edouard III, les divergences de graphie sont constantes entre l'original et le texte transcrit dans les Grandes Chro- niques. Rymer a imprimé ces lettres d'après une copie contem-
48 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
cencions, debaz et descors, meuz et espérez à mouvoir entre nous et nostre très chier frère le roy de France, certains traicteurs et procureurs de nous et de nostre très chier ainsné fîlz Edouard, prince de Galles, aians ad ce souffisant povoir et auctorité pour nous, et pour lui et nostre royaume, d'une part, et certains autres traicteurs et procureurs de nostre dit frère et de nostre très chier neveu Charles, duc de Normandie et dalphin de Viennois, fîlz ainsné de nostre dit frère de France, ayant povoir et auctorité de son dit père en ceste par- tie, pour son dit père et pour luy, se feussent assem- blez à Bretigny près de Chartres, ou quel lieu fu parlé, traictié et accordé final paix, et accordé le vme jour de may derrenierement passé, des traicteurs et procureurs de l'une et de l'autre partie, sur les discencions, debaz, guerres et descors devant diz ; les quiex traictié et paix les procureurs de nous et de nostre dit fîlz, pour nous et pour luy, [et les procureurs de nostre dit frère et de nostre dit neveu, pour son père et pour luy1 ,] jurèrent aus sains euvangiles tenir et garder, et après ce le jurèrent [solempnelment] noz diz fîlz et neveu, ou nom que dessus, et depuis, nous et nostre dit frère l'avons confermé et juré solempnelment; par my le quel accort, entre les autres choses, nostre frère et son filz devant diz sont tenuz et ont promis baillier,
poraine (Fœdera, t. III, i, p. 524-525). On trouve dans le même recueil (p. 522-523) les lettres de renonciation données par Jean II; le texte en est à peu près semblable, mutatis mutandis; une traduction latine est placée en regard.
1. Les mots entre crochets sont omis dans le manuscrit. Ils ont été restitués ici d'après le texte des Archives nationales (J 638, n° 3). Tous les mots qu'on trouvera entre crochets et qui manquaient dans le manuscrit ont été rétablis de même.
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 49
délivrer et délai ssier à nous, nos hoirs et successeurs à tousjours, les citez, contez, villes, chasteaux, forte- resses, terres, [isles], rentes1, revenues et autres choses qui s'ensuyvent, avec ce que nous tenons en Guyenne et en Gascoingne, à tenir et posséder perpetuelment, à nous et à noz hoirs et successeurs, ce que en demaine en demaine et ce que en fié en fié, et par le temps et manière cy après esclarciz; la cité, le chastel et la conté de Poitiers, et toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fieu de Thouart et la terre de Belle ville ; la cité et le chastel de Xaintes, et toute la terre et le pays de Xain- tonge, par deçà et par delà la Charente, avec la ville, chastel et forteresse delà Rochelle, et leur appartenances et appendances ; la cité 2 [et] le chastel d'Agen, et la terre et le payz d'Agenoiz; la cité, le chastel et toute la conté de Pierregort, et la terre et le pays de Pierreguis; la cité et le chastel de Lymoges, et la terre et le pays de Lymosin ; la cité et le chastel de Gaours, et la terre et le pays de Gaoursin ; la cité et le chastel et le pays de Tarbe, et la terre et le pays et la conté de Bigorre ; la conté, la terre et le pays de Gaure ; la conté et le chastel d'Engoulesme, et la conté et la terre et le pays d' Angoulesmois ; la cité et le chastel de Rodés et la terre et le payz de Rouergue; et, s'il y a aucuns sei- gneurs, comme le conte de Foeiz, le conte d'Armignac, le conte de L'Ille, le conte de Pierregort, le viconte de Lymoges3 ou autres, qui tiennent aucunes terres ou lieux dedenz les mectes des diz lieux, ilz en feront homaige à nous et tous autres services et devoirs, deuz à cause
1. Ms. : « terres, les rentes, revenues, etc. ».
2. Ms. : « la conté, le chastel d'Agen, etc. ».
3. P. Paris : « le conte de Lymoges ».
II 4
50 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
de leurs terres et lieux, en la manière qu'ilz les ont faiz ou temps passé; et tout ce que nous, ou aucuns des roys d'Angleterre anciennement tindrent en la ville de Monstereul-sur-la-mer et es appartenances ; toute la conté de Pontieu tout entièrement, sauf et excepté que, se aucunes choses ont esté aliénées par les roys d'Angleterre, qui ont esté pour le temps, de la dite conté et appartenances, et à autres personnes que aux roys de France, nostre dit frère, ni ses successeurs, ne seront pas tenuz de les rendre à nous, et, se les dictes alienacions ont esté faites aux roys de France, qui ont esté par le temps, sanz aucun moyen, et nostre dit frère le[s] tiengne à présent en sa main, il les laissera à nous entièrement, excepté que, se les roys de France les ont eujes] par eschange à autres terres, nous déli- vrerons ce que l'en en a eu par eschange, ou nous lais- serons à nostre dit frère les choses ainsi aliénées ; mais, se les roys d'Angleterre, qui ont esté par le temps, en avoient aliéné ou transporté aucunes choses en autres personnes que es roys de France, et depuis ilz (sic) soient venuz es mains de nostre dit frère, ou aussi par partage, nostre dit frère ne sera pas tenuz de les rendre ; et aussi se les choses dessus dites doivent nom- mai ges, nostre dit frère les baillera à autres qui en feront hommaige à nous, et, s'il ne doivent hom- maige, il nous baillera un tenant, qui nous en fera le devoir, dedenz un an prochain après ce que nostre dit frère sera partiz de Calais; le chastel et la ville de Calais, le chastel, la ville et seigneurie de Merk, les villes, chasteaux et seigneuries de Sangate, Coulongne, Hammes, Wale et Oye, avec terres, bois, marez, rivières, seigneuries, advoesons d'églises et toutes
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 51
autres appartenances et lieux, entregisanz dedenz les mectes et bondes qui s'ensuivent : c'est asavoir de Calays jusques au fil de la rivière par devant Grave- lingues, et aussi par le fil de mesme la rivière tout entour l'Angle, et aussi par la rivière qui va par delà Poil, et par meisme la rivière, qui chiet ou grant lay de Guynes, jusques à Fretin, et d'ilec par la valée entour la montaigne [de] Galkuli, encloant mesmes la mon- taigne, et aussi jusques à la mer, avec Sangate et toutes les appartenances1; le chastel et la ville et tout entiè- rement la conté de Guynes, avec toutes les terres, villes, chasteaux, forteresses, lieux, hommes, hom- maiges, [seigneuries], bois, forestz, droitures d'icelles, aussi entièrement comme le conte de Guynes, derrain mort, les tint au temps qu'il ala de vie a trespasse- ment; et obéiront les églises et les bonnes gens, estans dedenz les limitacions du dit conté de Guynes, de Calais et de Merk et des autres lieux dessus diz, à nous, aussi comme ilz obeissoient à nostre dit frère et au conte de Guynes, qui fu pour le temps; toutes les quelles choses, comprises en ce présent article et en l'article prochain précèdent de Merk et de Calais, nous ten- drons en demaine, excepté les héritages des églises, qui demourront aux dictes églises entièrement, quelque part qu'ilz soient assis2, et aussi excepté les héritages des autres genz des pays de Merk et de Calais, assis hors de la ville de Calais, jusques à la value de cent livrées de terre par an, de la monnoie courant au pays et au dessoubz, les quiex héritages leur demourront jusques à la value dessus dite et au dessoubz; mais [les]
1. Original : « ses appartenances ».
2. Ms. : « assises ».
52 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
habitacions et héritages assis en la dicte ville de Calais, avec leurs appartenances, demourront en demaine à nous pour [en] ordener à nostre volenté, et aussi demourront aus habitans, en la terre, ville et conté de Guvnes, toutes leurs demaines entièrement et revendront plainement, sauf ce que est dit par avant des confrontacions, mectes et bondes dessus dites, en l'article de Calais, et toutes les isles adjacens aux villes, pays et lieux avant nommez, ensemble avec toutes les autres isles, les quelles nous tenrons ou temps du dit tractié ;
« Et eust esté pourparlé que nostre dit frère et son ainsné fîlz renonçassent as ressors et souverainetez et à tout droit qu'ilz pourroient avoir en toutes les choses dessus dites, et que nous les tenissons comme voisin, sanz ressort et souveraineté de nostre dit frère, ou dit royaume de France, et que tout le droit que nostre dit frère avoit es choses dessus dites, il nous cedast et transportast perpetuelment et à tousjours; et aussi eust esté pourparlé que semblablement nous et nostre dit fîlz renoncissons expressément à toutes les choses qui ne doivent estre bailliées ou demourer i à nous par le dit traictié, et par especial ou nom et au droit de la couronne et du royaume de France, à hommaige, souveraineté et demaine du duchié de Normandie, du duchié de Touraine, des contez d'Anjou et du Maine, et souveraineté et homage du duchié de Bretaigne, à la souverainneté et hommaige du conté et pays de Flan- dres, et à toutes autres demandes que nouz faisons et faire pourrions pour quelque cause que ce soit, excepté
1. Ms. : « ou délivrées ».
1368] RÉGNE DE CHARLES V. 53
1 es choses dessus dites, qui doivent demourer et estre bailliées à nous et à noz hoirs, et que nous leur trans- portissions, cessissons et delaississions tout le droit que nous pourrions avoir en toutes les choses, qui à nous [ne] doivent estre bailliées.
« Sur les quelles choses, après pluseurs alterca- tions1 eues sur ce, et par especial pour ce que les dictes renonciacions ne se font pas de présent, avons finable- ment accordé avec nostre dit frère, par la manière qui s'ensuit :
« C'est assavoir2 que nous et nostre dit ainsné filz renoncerons, et ferons et avons promis à faire les renonciacions, transpors, cessions et delaissemens des- sus diz, quant et si tost que nostre dit frère aura baillié à nous ou à noz gens, especialment de par nous députez, la cité et le chastel de Poitiers, et toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fyé de Thouart et la terre de Belleville; la cité et le chastel d'Agen, et toute la terre et le pays d' Agenois ; la cité et le chas- tel de Pierregort et toute la terre et le pays de Pier- reguis ; la cité et le chastel de Gaours et toute la terre et le pays de Gaoursin ; la cité et le chastel de Lymoges et toute la terre et le pays de Lymosin; et toute la conté de Gaure. Les quelles choses nostre dit frère nous a promis à baillier ou à noz especiaulx députez dedenz la feste de la Nativité Saint-Jehan-Baptiste [pro-
1. Ms. : « actercations ».
2. En regard de ces mots, on lit en marge : « Nota la clause qui parle des renonciations. » Les lettres étaient appelées, dans la langue delà chancellerie, « renunciacio » ou « renunciaciones cum clausula c'est assavoir », pour les distinguer des « renun- ciaciones pure », qui étaient les lettres mêmes de renonciation, qu'on devait échanger à Bruges dans les délais convenus.
54 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
chain], se il puet; et tantost après ce, devant certaines personnes, que nostre dit frère députera, nous et nostre dit ainsné filz ferons, en nostre royaume, y celles renon- ciacions, transpors, cessions et delaissemens, par foy et sairement, solempnelment, et d'icelles ferons bonnes lettres ouvertes, seellées de nostre grant seel, par la manière et forme comprise en noz autres lettres sur ce faites et que compris est ou dit traictié, les quelles nous envoierons, à la feste de l'Assumpcion Nostre- Dame prochaine ensuyvant, en l'église des Augustins à Bruges ; et les ferons baillier à ceuls que nostre dit frère y envoiera lors pour les recevoir. Et, se dedenz la dicte feste Saint-Jehan-Baptiste nostre dit frère ne povoit baillier les citez, [contées], chasteaux, villes, terres, pays, isles et lieux dessus prouchainement nom- mez, il les doit baillier dedenz la feste de Toussains pro- chaine venant en un an ; et, ycelles bailliées I , ferons nous et nostre dit fils les dictes renonciations, transpors, ces- sions et delaissemens, par devant les gens qui seront députez par nostre dit frère, comme dit est, et en ferons lettres teles et par la manière dessus dicte, et les ferons baillier à ses genz au jour de la feste Saint- Andryeu lors ensuyvant, en la dicte église des Augus- tins, à Bruges, par la manière dessus dite. Et aussi nous a promis nostre dit frère que il et son ainsné filz renonceront et feront semblablement2, lors et par la manière dessus dicte, les renonciacions, transpors, ces- sions et delaissemens accordez par le dit traictié à faire de sa partie, si comme dessus est dit ; et envoiera ses lettres patentes seellées de son grant seel aux diz
1. Ms. : « baillier ».
2. Ms. : « semblable ».
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 55
lieux et termes, pour les baillier aus genz qui de par nous y seront députez semblablement, comme dit est. Et aussi nous a promis et accordé nostre dit frère que lui et ses hoirs surserront4, jusques aus termes des dictes renonciacions dessus esclarciz, de user de sou- verainnetez et ressors en toutes les citez, contez* chas- teaux, villes, terres, pays, isles et lieux que nous tenions ou temps du dit traictié, les quelles nous doivent demourer par le dit traictié, et es autres qui, à cause des dites renonciacions et du dit traictié, nous seront bailliées et doivent demourer à nous et à noz hoirs, sanz ce que nostre dit frère ou ses hoirs ou autres à cause de la coronne de France, jusques aux termes dessus esclarciz et yceulz durans, puissent user d'aucuns services ou souverainetez, ne demander sub- jeccion sur nous, noz hoirs, noz subgiez d'icelles, pre- senz et avenir, ne querelles ou appeaulx en leur court recevoir, ne rescrire àycelle[s], ne de jusridicion aucune user à cause des citez, contez, chasteaulx, villes, terres, pays, isles et lieux prochains nommez. Et nous a aussi accordé nostre dit frère que nous, ne noz hoirs, ne aucuns de noz subgiez, à cause des dites citez, [con- tées], chasteaux, villes, terres, pays, isles et lieux prouchains avant diz, comme dit est, soient tenuz ne obligiez de le recognoistre nostre souverain, ne de faire aucune subjeccion, service ne devoir à lui, ne à ses hoirs, ne à la coronne de France, jusques aus termes des renonciacions devant dites. Et aussi accordons et promettons à nostre dit frère que nous et noz hoirs surserrons2 de nous appeller et porter roys de France
1. Ms. : « sucerront ». — P. Paris : « cesseront ».
2. Ms. : « succerrons ». — P. Paris : « nous cesserons ».
56 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
par lectres, ne autrement, jusques aus termes dessus nommez et yceulz durans1. Et combien que es articles du dit accort et traictié de la paix en ces présentes lectres, ou autres dependens2 des diz articles ou de ces présentes, ou autres3 quelconques que elles soient, [soient] ou feussent aucunes paroles ou fait aucun, que nous ou nostre dit frère deissions ou feissions, qui sen- tissent translacion[s] ou renonciacions taisibles ou expresses des ressors ou souverainetez, est l'entencion de nous et de nostre dit frère que les avant diz souve- rainetez et ressors4, que nostre dit frère se dit avoir es dictes terres qui nous seront bailliées, comme dit est, demourront en Testât ou quel elles sont à présent, mais toutesfoiz qu'il surserra5 de en user et de demander subjeccion par la manière dessus dicte jusques aus termes dessus esclarciz. Et aussi voulons et accor- dons à nostre dit frère que, après ce qu'il aura bail- lié les dictes citez, contez, chasteaux, villes, terres, pays, isles et lieux qu'il nous doit baillier par my sa délivrance et renonciacions dessus dites, et les dites renonciacions, transpors et cessions, qui sont à faire de sa partie par luy et par son ainsné filz, faites, et envoiées aux diz jour et lieu à Bruges les dictes lettres et bailliées aux députez de par nous, que la renoncia- cion, transport, cession et délaissement à faire de nostre partie soient tenues pour faites ; et par habon-
1. Ms. : « durer ».
2. Original : « dependences » . — Latin : « vel aliis pendenti- bus ex dictis articulis ».
3. Ms. : « ou d'autres ».
4. En marge et en regard de ses mots : « Nota des ressors et souverainetez. »
5. Ms. : « succerra ». — P. Paris : « cessera ».
1368] RÉGNE DE CHARLES V. 57
dant, nous renonçons dès lors par exprès au nom et au droit de la couronne [et] du royaume de France et à toutes les choses que nous devons renoncier par force du dit traité, si avant comme proffiter pourra à nostre dit frère et à ses hoirs. Et voulons et accor- dons que, par ces présentes, le dit traictié de paix et accort fait entre nous et nostre dit frère, les sub- giez, aliez et adherens d'une partie et d'autre, ne soit, quant aus autres choses contenues en ycelui, empiré ou affebli en aucune manière ; mais voulons et nous plaist qu'il soient et demeurent en leur plainne force et vertu. Toutes les quelles choses, en ces pré- sentes lettres escriptes, nous, roy d'Angleterre dessus dit, voulons, octroions et promectons loialment et en bonne foy, et par nostre sairement, fait sur le corps Dieu es saintes Euvangiles, tenir, garder, entériner et acom- plir sanz fraude et sanz mal enging de nostre partie; et ad ce et pour ce faire, obligons à nostre dit frère de France, nous, noz hoirs et tous noz biens presens et avenir, en quelque lieu qu'ilz soient, renonçans par nostre dite foy et serement, à toutes excepcions de fraude, decevance, de croiz pris[e] et à prendre, et à empêtrer dispensacion de pape ou d'autre au contraire ; la quelle, se empêtrée estoit, nous voulons estre nulle et de nulle valeur, et que nous ne nous en puissions aidier, et aus droiz disanz que royaume ne pourra estre devisé * et gênerai renonciacion non valoir fors en cer- taine manière, et à tout ce que nous pourrions [dire ou] opposer au contraire2, en jugement ou dehors. En
1. Le texte latin porte : « quod régna non possunt dividi ». — Les lettres de Jean II, imprimées par Rymer, traduisent : « que royaume ne porra estre trenché ».
2. Ms. : « tout ce que nous pourrions proposer ». — Latin :
58 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
tesmoingnance1 des quelles choses nous avons fait mettre nostre grand seel à ces présentes [lettres]. Donné à nostre ville de Calais soubz nostre grand seel le xxiiii6 jour d'octobre Tan de grâce mil GGGLX. »
Comment le Roy ala à Tournay, pour parler au conte de Flandres du mariage de sa fille et de Phelippe, duc de Bourgongne, frère du dit Roy, et de VIII cardi- nalx2 que le Pape fist.
En l'entrée du mois de septembre ensuyvant, le Roy parti de Paris pour aler à Tournay3, là où il avoit mandé le conte de Flandres, le duc de Braiban et le conte de Henaut4, en espérance de parfaire le mariage de messire Phelippe, duc de Bourgoigne, frère du dit Roy, et de Marguerite, fille du dit conte de Flandres5, la quelle avoit par avant esté mariée à messire Phelippe, duc de Bourgoigne, derrenier trespassé6. Mais le dit conte de Flandres ne fu point à Tournay, à la journée que le Roy avoit entencion que il y feust, et se envoya
« quod nos possemus dicere vel apponere ». — Lettres de Jean II : a tout ce que nous pourrions dire ou proposer ».
1. Ms. : « en tesmoing ».
2. Ms : « et de xn cardinal* ».
3. C'est le 10 septembre que le Roi fit son entrée à Tournai, venant d'Orchies [Recueil des chroniques de Flandres , édit. de J.-J. de Smet, t. III, p. 243-244).
4. Il s'agit évidemment d'Albert Ier, de Bavière, régent du comté depuis la folie de son frère (janvier 1358).
5. Elle était l'unique héritière de Louis II de Maie, comte de Flandre, et à son héritage devaient s'ajouter un jour le comté de Bourgogne et l'Artois, qui appartenaient à son aïeule pater- nelle, Marguerite, comtesse douairière de Flandre.
6. Philippe de Rouvre.
4368] RÈGNE DE CHARLES V. 59
excuser pour cause de maladie4; et pour ce s'en retourna le Roy à Paris, sanz autre chose faire du dit mariage. Mais madame Marguerite, contesse d'Artoyfs] et mère du dit conte de Flandres, qui estoit alée à Tournay pour celle cause, et qui moult vouloit et desi- roit le dit mariage2 estre fait, ala par devers son dit filz à Malines, en poursivant tousjours la perfeccion et acomplissement du dit mariage3.
Item, le venredy, xxne jour du mois de septembre dessus dit, mil GCCLXVIII, le pape Urbain, qui estoit à Monflacon4, fist vm cardinaulx, c'est asavoir : le patriarche de Jherusalem, le patriarche d'Alexandrie5, l'arcevesque de Gantorbire, Anglois6, l'arcevesque de
1. Il usa du même procédé discourtois à l'égard de l'empe- reur Charles IV, lorsque celui-ci traversa le Brabant, au mois de décembre 1377, pour se rendre à Paris, auprès de son neveu le roi de France.
2. Charles V désirait très vivement ce mariage, d'autant plus qu'il s'en était fallu de peu que Marguerite de Flandre n'épou- sât un prince anglais, Edmond de Cambridge, fils d'Edouard III. Le veto du Pape avait été nécessaire pour empêcher une union, qui était pleine de périls et de menaces pour le royaume de France.
3. Elle aurait mis tant d'énergie et de véhémence dans ses adjurations que le comte de Flandre finit par consentir au mariage de sa fille avec le duc de Bourgogne (Istore et Cro- niques de Flandre, édit. Kervyn de Lettenhove, t. II, p. 109- 110).
4. Montefiascone, Italie, province de Rome.
5. Le patriarche de Jérusalem était Philippe de Cabassole, évêque de Cavaillon, d'une famille provençale, et dont les rap- ports avec Pétrarque sont bien connus ; le patriarche d'Alexan- drie, Arnaud Bernard, administrateur de l'évêché de Mon- tauban.
6. Simon de Langham, de l'ordre des Bénédictins, arche- vêque de Cantorbéry.
60 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
Naples1, messire Jehan de Dormans, evesque de Beau- vez et chancellier de France, né de Dormans sur la rivière de Marne2, monseigneur Estienne de Paris, evesque de Paris, né de Vitry empres Paris, sur la rivière de Saine, l'evesque de Castres3 et le prieur de Saint-Pierre de Romme4. Et en vindrent les nouvelles certaines à Paris et les lettres de pluseurs cardinaulx, le vie jour du mois d'octobre ensuyvant.
Item, en la fin du dit mois de septembre, les Anglois de compaigne, qui estoient en la ville de Chasteau-de- Vire5, se partirent, par certainne somme de florins que l'en leur donna, et s'en alerent à Chasteau-Gontier par devers leur compaignons, qui là estoient, et pristrent pluseurs forteresses environ, pour ce qu'ilz ne povoient tous estre logiez en la dicte ville de Chasteau-Gontier.
Item, en celui temps, les diz Gascoings de compaigne, qui avoient passé la rivière de Loire, comme dit est, alerent en Touraine, et grant foison de gens d'armes du royaume de France, tant aux gaiges du Roy comme sanz gaiges, alerent après, en espérance de les com- batre, jusques à une ville que l'en appelle Faye-les- Vigneuses6, en la quelle se estoient retraiz les diz Gas- coings ; et se tindrent les dites genz d'armes devant la dicte ville par aucuns jours, cuidans que yceuls Gas-
s
1. Bernard du Bousquet, originaire de Cahors.
2. Marne, arr. d'Epernay, ch.-l. de cant.
3. Pierre de Banhac, évêque de Castres, précédemment abbé de Montmajour en Provence.
4. François Tibaldeschi.
5. Ces Anglais s'étaient emparés par surprise de la ville de Vire, mais non du château, que les Français avaient continué à tenir. Voy. ci-dessus, p. 44.
6. Indre-et-Loire, arr. de Chinon, cant. de Richelieu.
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 61
coings deussent issir de la dicte ville pour combatre ; mais riens n'en firent, et pour ce se retraistrent les dictes genz d'armes de France en la ville de Lodun1, et assez tost après se départirent, et les diz Gascoings demourerent en la dicte ville de Faye.
Item, le juedy xxine jour du mois de novembre ensuyvant, aucuns chevaliers et escuiers de la duchié de Bourgoingne, jusques au nombre de l combatans ou environ, se comba tirent à gens de compaigne, qui estoient partiz de la forteresse de Lez en Beaujeulaiz2, et avoient chevauchié par la duchié de Bourgoingne jusques à Cravent, et s'en retournoient par la conté de Nevers ; et les dessus diz de Bourgoigne les suyrent jusques à une ville appellée Semelay3, et là se comba- tirent à eulx et les desconfirent. Et furent des diz de compaigne mors jusques au nombre de xi ou de xn, et environ xl pris, et les autres s'en fouyrent; et si furent rescoux grant foison de prisonniers, que les diz de compaigne avoient pris.
1. Loudun, Vienne, ch.-l. d'arr.
2. Il faudrait corriger « Lay en Forez ». Voy. un fragment des comptes de l'Auxois, cité par M. Ernest Petit, Ducs de Bourgogne de la maison de Valois, t. I, p. 250. — Lay, Loire, arr. de Roanne, cant. de Symphorien-de-Lay.
3. Semelay, Nièvre, arr. de Château-Chinon, cant. de Luzy. — Un texte des archives de laCôte-d'Or, cité par M. E. Petit, mentionne la poursuite et la défaite des « ennemis et gens de compaignie de la forteresse de Laye-en-Forois, liquelx estoient venus courre ou pais de Bourgoigne, et il avoient faictes plu- sieurs roberies et domaiges, et lesquelx ennemis furent decon fiz et pris à Semelay » (Arch. de laCôte-d'Or, B2756. Comptes de l'Auxois).
62 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
De la nativité de Charles, premier fih de Charles le Quint, roy de France.
Le dymenche, tiers jour du mois de décembre, Tan mil CCCLXVIII dessus dit, premier jour de FAvent Nostre Seigneur, en la tierce heure après mienuit, la royne Jehanne, femme du roy Charles, lors roy de France , ot son premier filz, en l'ostel de emprès Saint-Pol de Paris ; et estoit la lune ou signe de la Vierge en la seconde face du dit signe1, et avoit la lune xxm jours. Du quel enfantement le dit Roy et tout le peuple de France orent très grant joie, et non pas sanz cause, car onques le dit Roy n'avoit eu aucun enfant masle. Si en rendy le dit Roy grâces à Dieu et à la Vierge Marie, et celui jour ala à Nostre-Dame de Paris, et fist chanter devant Tymage de Nostre Dame, à l'entrée du cuer, une belle messe de Nostre Dame ; et Tendemain, ou jour de lundy , ala à Saint-Denys en France, en pèlerinage, et fist don- ner aus ordres de Paris grant foison de florins, jusques au nombre de trois mile florins et de plus.
Item, celui jour de dymenche, messire Aymeri de Maignac, nouvel evesque de Paris2, entra à Paris et fu apporté de sainte Geneviève à Nostre-Dame, si comme il est acoustumé3 : et lui fist le Roy sa feste et donna
1. Chaque signe du zodiaque est partagé en trois parties ou faces, de 10° chacune.
2. Maître des Requêtes de l'Hôtel, plus tard cardinal (1383), mort le 21 mars 1385. — P. Paris a imprimé, au lieu de Maignac, Margnac, lecture que le ms. fr. 2813 autorise- rait à la rigueur, mais la vraie forme du nom n'est pas dou- teuse.
3. Les évoques de Paris, avant de prendre possession de leur siège épiscopal, devaient tout d'abord être reçus par les cha-
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 63
à disner au Louvre au dit evesque et à tous ceuls qui le acompaignierent.
De la solempnité du baptisement de Charles, fih du roy Charles le Quint de ce nom * .
Le merquedy ensuyvant, VIe jour de décembre, l'an MGCGLXVIII dessus dit, le dit filz du Roy fu cres- tienné2 en l'église de Saint-Pol de Paris, environ heure de prime, par la manière qui ensuit. Et dès le jour de devant furent faites lices de marrien3 en la rue, devant la dicte église et aussi dedenz la dite église environ les fons, pour mieulx garder qu'il n'y eust trop presse de gens.
Premièrement, devant le dit enfant ot deux cens variés, qui portoient deux cens torches, qui tous demourerent en la dicte rue, tenans les dites torches ardans, excepté seulement xxv4 qui entrèrent dedenz
noines de l'église collégiale de Sainte-Geneviève. A cet effet, ils passaient hors de l'enceinte de la ville la nuit qui précédait leur entrée solennelle. Aux premières heures de la journée, le clergé de Sainte-Geneviève allait les chercher pour les con- duire à cette église, où avait lieu leur réception. La cérémonie terminée, le prélat était porté sur une chaise, par quatre feu- dataires de Notre-Dame, jusqu'à une chapelle proche de la basilique, où se faisait la remise de l'évêque aux mains des chanoines du chapitre cathédral, venus à sa rencontre (B. Gué- rard, Cartulaire de l'église Notre-Dame de Paris, t. I, préface, p. lxxvi-lxxvii).
1. Ms. fol. 446 v°. Une grande miniature, qui tient toute la largeur du feuillet, représente une des scènes du baptême, le cortège se rendant de l'hôtel Saint-Pol à l'église du même nom.
2. Baptisé.
3. Des barrières en planches.
4. P. Paris : « vingt-six ».
64 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
le dit moustier. Et après estoit messire Hue de Chasteil-
lon, seigneur de Dampierre, maistre des arbalestiers1,
qui portoit un cierge en sa main, et le conte de Tan-
quarville2 si portoit une couppe, en la quelle estoit le
sel, et avoit une touaille en son col, dont le dit sel estoit
couvert. Et après estoit la royne Jehanne d'Evreux,
qui portoit le dit enfant sur ses bras ; et monseigneur
Charles, seigneur de Montmorenci, et monseigneur
Charles, conte de Dampmartin, estoient de costé lui ; et
ainsi issirent du dit hostel du Roy de Saint-Pol, par la
porte qui est au plus près de la dite église. Et tantost
après le dit enfant estoient le duc d'Orliens, oncle du
Roy, le duc de Berry, le duc de Bourgoingne, frères
du dit Roy, le duc de Bourbon, frère de la Royne3, et
pluseurs autres grans seigneurs et dames, la royne
Jehanne, la duchesse d'Orliens, sa fille4, la contesse de
Harecourt5 et la dame de Lebret6, suers de la Royne, les
quelles estoient bien parées en couronnes et en joyaux ;
et après pluseurs autres dames et damoiselles, bien
parées et bien aournées. Et ainsi fu apporté le dit
enfant jusques à là grant porte de la dicte église de
Saint-Pol, à la quelle porte estoient, qui attendoient le
dit enfant, le cardinal de Beauvés, chancellier de
1. Depuis le 14 octobre 1364, en remplacement de Bau- doin d'Annequin, tué à Cocherel (Anselme, VIII, 46-47).
2. Grand chambellan de France.
3. La reine de France.
4. Blanche de France, fille posthume de Charles IV le Bel et de Jeanne d'Evreux, mariée, le 18 janvier 1344, à Philippe de France, duc d'Orléans, second fils du roi Philippe VI.
5. Catherine de Bourbon, mariée, le 14 octobre 1359, à Jean VI, comte d'Harcourt.
6. Marguerite de Bourbon, mariée, le 4 mai 1368, à Arnaut Amanieu, sire d'Albret.
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 65
France, qui le dit enfant crestienna, et le cardinal de Paris1, en sa chappe de drap sanz autres aournemens, et les arcevesques de Lyon2 et de Sens3, et les evesques d'Evreux4, de Goustances5, de Troyes6, d'Arras7, de Meaulx8, de Beauvés9, dé Noyon10 et de Paris11; et les abbez de Saint-Denis12, de Saint-Germain-des- Prez13, de Sainte-Geneviève14, de Saint-Victor15, de Saint-Magloire46, tous en mictres et en crosses, et tous furent au crestiennement.
Et le tint sur les fons le dit seigneur de Montmo- rency, et fu appelé Charles pour les diz seigneur de Montmorenci17 et conte de Dampmartin, qui ce meismes
1. Etienne de Paris, récemment élevé au cardinalat et auquel avait succédé, sur le siège épiscopal de Paris, Aimeri de Mai- gnac.
2. Charles Ier d'Alençon.
3. Guillaume VI de Melun.
4. Robert II de Brucourt.
5. Louis d'Erquery.
6. Henri II de Poitiers.
7. Gérard II de Dainville.
8. Jean VII Royer.
9. Jean III d'Angerant.
10. Gilles de Lorris.
11. Aimeri de Maignac.
12. Gui II de Monceau.
13. Richard de l'Aître.
14. Jean VIII de Bassemain.
15. Pierre III de Saulx.
16. Brice (Gallia christ., t. VIII, col. 322).
17. Charles de Montmorency fut le premier parrain de l'en- fant, ou, suivant l'expression du temps, le chef-parrain. A l'oc- casion de ce baptême, il fit don au roi de France d%une relique insigne (le menton de sainte Madeleine), conservée dans sa famille depuis plus d'un siècle (D. Félibien, Hist. de l'abbaye royale de Saint-Denis, p. 538).
II 5
66 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1368
nom avoient. Et après fu reporté le dit enfant ou dit hostel de Saint-Pol, par le cymetiere de la ditte église et par un huys par le quel l'en entroit ou dit hostel, pour la presse qui estoit devant la dicte église. Et celui jour, fist le Roy faire une donnée1, en la couture Sainte- Katherine, de vm parisis à chascune personne qui voult aler à la dicte donnée, et y ot si grant presse que plu- seurs femmes furent mortes en la dicte presse.
Item, celui merquedy après vespres, le dit cardinal de Paris parti de la dicte ville pour aler à Romme, devers le Pape, et prist congié du Roy au Louvre, et le con- voierent jusques hors de Paris les dux de Berry et de Bourgoingne, frères du Roy, et aussi fist le cardinal de Beauvés et pluseurs autres prelas, qui estoient en la dite ville de Paris, et s'en ala au giste à Charenton.
Item, le venredy, jour de la Purificacion Nostre- Dame, ou dit an M CCG LXVIII , messire Guillaume de Meleun, lors arcevesque de Sens, par bulles du Pape à li sur ce envoiées, présenta et bailla au dit cardi- nal de Beauvés, chancellier de France, le chappel rouge, ou chastel du Louvre emprès Paris, en la pré- sence du roy Charles, après la messe, emprès l'autel de la chappelle du dit chastel.
Item, le dymenche ensuyvant, mie jour du mois de février, l'an dessus dit, la Royne releva de sa gesine de son dit filz, au quel le Roy avoit donné le Dalphiné de Viennois, et pour ce estoit appelle monseigneur le dalphin2. Et ot grant feste aus dictes relevailles, à
1. Une aumône.
2. P. Paris : « ... auquel le Roy avoit donné le nom deDaul- phin de Viennois; et pour ce estoit appelle Monseigneur le daulphin ».
1368] RÈGNE DE CHARLES V. 67
disner et après disner, de dancier et d'autres esbate- mens.
Item, en celui temps, en divers jours, se rendirent aus gens du roy de France pluseurs villes et forteresses du duchié de Guyenne, qui par avant estoient subgiez du roy d'Angleterre; et se aerdirent aus appellacions que a voient faites le conte d'Armygnac, le conte de Pierregort, le seigneur de Lebret et pluseurs autres du pays de Guyenne, contre le prince de Galles, ainsné filz du roy d'Angleterre et duc de Guyenne1. Et en ce temps le dit prince acoucha malade d'une moult grieve maladie et devint ytropite2. Et pour les causes devant dites, le roy d'Angleterre envoia des Anglois de son pays et un sien autre filz, appelle monseigneur Hemon,
1. Le mouvement commença au début de janvier 1369 et se propagea très rapidement, puisque vers le milieu du mois de mars on comptait près d'un millier de localités méridionales, grandes et petites, a venues à l'obeyssance du Roy et de mon- seigneur le duc d'Anjou », c'est-à-dire ayant adhéré à l'appel interjeté par le comte d'Armagnac, le sire d'Albret et le frère du comte de Périgord (Arch. nat., J. 655, n° 18; A. Breuils, Jean Pr, comte d'Armagnac, dans Revue des questions histo- riques, 1er janvier 1896, p. 90 et suiv.).
Se aerdirent = adhérèrent. — P. Paris : « et aderèrent », ce qui n'est pas une forme du xive siècle.
2. Hydropique. On trouve au moyen âge, pour le même mot, les formes ydrope, ydropien, ydropique, ydropite. Le climat de l'Espagne avait beaucoup éprouvé le prince de Galles et son armée. « Ses gens (du prince), dit Froissart..., portoient à grant meschief le caleur et l'air dou pays d'Espagne, et meis- mement li princes en estoit tous pesans et maladieus... » (Chro- niques, t. VII, p. 59). Cf. Walsingham, Hist. anglicana, t. I, p. 305-306 : « Edwardus princeps, per idem tempus, ut dice- batur, intoxicatus fuit; a quo quidem tempore usque ad finem vitae suae nunquam gavisus est corporis sanitate. »
68 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
ou pays de Guyenne1. Car pour occasion des dictes appellations, se ensivit guerre entre les diz roy et ses enfans contre les diz appellans2. *
De la desconfiture de la bataille du roy Pierre d'Espaigne et comment il mourut3.
En Tan dessus dit mil CGC LXVIII , le xmie jour du mois de mars, le roy Henry et le roy Pierre de Cas- telle, des quelz chascun tenoit grant partie du royaume de Castelle, se combatirent assez près de Sebille4 la
1. Edmond de Langley (1341-1402), ainsi appelé du lieu de sa naissance, cinquième fils d'Edouard III ; comte de Cambridge le 13 novembre 1362; créé duc d'York par Richard II, le 6 août 1385. Il fut envoyé au secours de son frère aîné, avec 400 hommes d'armes et 400 archers, en janvier 1369. Comme la guerre n'était pas encore officiellement déclarée entre la France et l'Angleterre, il débarqua à Saint-Malo et traversa toute la Bretagne, pour gagner le duché de Guyenne et rejoindre le Prince Noir à Angoulême [National Biography).
2. Les hostilités commencèrent en Quercy et en Albigeois dès le mois de janvier 1369, mais Charles V ne rompit ouverte- ment avec les Anglais qu'à la fin du mois de mai suivant (Nouv. hist. générale du Languedoc, t. IX, p. 805, n. 3).
3. Ms. fol. 447. Miniature représentant la mort de don Pèdre (il est décapité par le bourreau).
4. Séville, capitale de l'Andalousie. — L'épithète « le grant » n'a pas pour objet de distinguer Séville d'une autre ville, qui aurait porté le même nom. Froissart a dit de même, — toujours à propos de l'Espagne et sans vouloir établir de comparaison, — « Valense le Grant » [Chron., t. VII, p. 70). La rencontre eut lieu, en réalité, très loin de Séville, sur le plateau de la Manche, près du château de Montiel, propriété de l'ordre de Saint- Jacques, qui avait donné son nom au ter- ritoire environnant [Campo de Montiel). — Montiel, province de Ciudad Real, partido judicial d'Infantes.
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 69
Grant, et estoient avec le dit Henry pluseurs François et Bretons tenanz la partie du roy de France1, et avecques le dit Pierre estoient pluseurs Gastellains et Sarrazins2. Et fu ycelui Pierre desconfit et très grant foison de ses gens mors3. Et il s'enfouy en ung chastel, qui estoit assez près du lieu de la bataille4, et fu suyvi par le roy Henry et par ses gens, qui se mistrent entour le chastel. Et ycelui Pierre, cuidant eschapper, traicta à aucuns de ceuls de la partie de Henry, qui estoient hors du dit chastel, à une grande somme de florins, pour le con- duire seurement hors du dit chastel5, les quelz le révé- lèrent au dit Henry6.
Et fu ycelui Henry à l'encontre du dit Pierre, ou ses gens pour li, et pristrent le dit Pierre au partir du
1. Notamment Bertrand du Guesclin, qui venait de rejoindre don Henri, occupé depuis plusieurs mois au siège de Tolède. Le 20 novembre 1368, et en prévision de la guerre avec l'An- gleterre, Charles V avait conclu une alliance formelle avec don Henri (Arch. nat., J603, n° 59 bis).
2. Don Pèdre avait sollicité le secours du roi de Grenade, dont les contingents commirent de grands excès, qui nuisirent beaucoup à la cause du roi de Castille. Du coup, la guerre avait changé de caractère; de politique et dynastique, elle était devenue religieuse.
3. Ii y eut peu de morts, au contraire, mais l'armée de don Pèdre fut mise en pleine déroute et complètement dispersée. Ayala a daté cette rencontre avec une très grande précision : « E fué esta batalla miercoles catorce dias de marzo deste dicho ano a hora de prima » (t. I, p. 549).
4. Le château de Montiel. Voy. ci-dessus, p. 68, n. 4.
5. P. Paris ..omet les mots : « A une grande somme de florins pour le conduire seurement hors du dit chastel. »
6. D'après la chronique d'Ayala, c'est à du Guesclin lui- même que les propositions furent faites de la part de don Pèdre.
70 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
dit chastel, et li fist le dit Henry couper la teste, le xxne jour du dit mois1. Si fu l'en liez en France de ceste aventure, car le dit Henry avoit tousjours tenu et encores tenoit la partie de France et le roy Pierre estoit aliez aus Anglois. Toutesvoies estoient frères les diz Henry et Pierre, mais Pierre estoit légitime, et Henry non, si comme l'en disoit. Si demoura le royaume tout enterin au dit Henry, et certainement moult de gens tenoient que ce feust advenu au dit Pierre, pour ce que il estoit très mauvais homme et avoit murtri mauvaisement et trayteusement sa bonne femme espousée, fille du duc de Bourbon et suer de la royne de France.
De la confirmaoion du mariage de messire Phelippe, duc de Bourgongne, et de la fille au conte de Flandres, et comment Abbeville en Pontieu et pluseurs autres villes se rendirent au roy de France,
L'an de grâce mil CCC LXIX, le samedi après Pasques, qui fu le vne jour d'avril, car Pasques furent celi an le
1. Ce récit n'est pas très exact; il est probablement tendan- cieux et inspiré par le désir de dégager Bertrand du Guesclin de toute participation au drame de Montiel. De la chronique d'Ayala, — et Froissart reproduit en partie la même version, — il résulte que don Pèdre fut tué par don Henri lui-même, après un furieux et répugnant corps à corps, où l'avantage ne resta au Bâtard que grâce à l'intervention de Bertrand du Guesclin ou d'un autre témoin de la scène (Ayala, Crônica, t. I, p. 554-556; Froissart, Chroniques, t. VII, p, 79-82).
Il est à remarquer cependant que la chronique du roi d'Ara- gon, Pierre IV, ne mentionne pas cette lutte fratricide. Elle dit simplement que don Pèdre, attaqué ou provoqué par son frère, ayant fait mine de se défendre, fut tué par les gens de don Henri (Crônica, p. 385.)
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 71
premier jour d'avril, le mariage qui longuement a voit esté traictié de messire Phelippe, frère du roy de France Charles, et duc de Rourgoigne, et de Margue- rite, fille de messire Loys, conte de Flandres, fu passé et accordé par certaines manières et condicions, dont mencion sera faite ci après, après ce que la cronique fera mencion de la solempnisacion du dit mariage en Sainte Eglise.
Item, le dymenche xxixe jour du dit mois d'avril l'an dessus dit, la ville d'Abbeville en Pontieu se rendy aus gens du roy de France, c'est assavoir à messire Hue de Ghasteillon, maistre des arbalestiers du dit Roy, pour et ou nom du dit Roy, comme à leur souverain seigneur. Et celi jour se rendi la ville de Rue1. Et celle sepmaine se rendirent pareillement toutes les villes, chasteaux et forteresses de la conté de Pontieu que le roy d'Angleterre tenoit, par tele manière que le dit roy de France ot par ses gens la possession de la dite conté, en x jours après ce que la dite ville d'Abbeville se fu rendue, excepté une forteresse appelée Noielle2, la quelle n'estoit pas du demaine de la dite conté, mais en estoit tenue en fief, et le demaine estoit à la con- tesse d'Aubemarle, à la quelle contesse les gens du roy d'Angleterre l'avoient ostée3, et la tindrent messire Nicole Stamworth4 et autres Anglois qui estoient
1. Somme, arr. d'Abbeville, ch.-l. de cant.
2. Noyelles-sur-Mer, Somme, arr. d'Abbeville, cant. de Nouvion.
3. Blanche de Ponthieu, comtesse d'Aumale, fille aînée et héritière de Jean de Ponthieu et de Catherine d'Artois ; veuve du comte d'Harcourt, exécuté à Rouen le 5 avril 1356.
4. Ms. : « Nicole Stauroure ». — Nicolas de Tamworth. Voy. t. I, p. 227 et n. 3.
72 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
dedenz. Et les causes pour les quelles le roy de France fîst prendre la dite conté, et les autres terres assises en Guyenne, qui se mistrent en l'obéissance du roy de France et par avant estoient au roy d'Angleterre, seront ci après escriptes.
Item, le secont jour de may, Tan dessus dit, se pré- sentèrent en parlement contre Edouart, prince de Galles et duc de Guyenne, le conte d'Armignae, nies- sire Jehan d'Armignae, le seigneur de Lebret et plu- seurs autres nobles, consulz, consulaz et communautez du duchié de Guyenne, les quels avoient appelle du dit duc de Guyenne1.
Du parlement que le Roy tint sur le fait des appellations, dont mention est faite2.
Le merquedi IXe jour du dit mois de may, veille de l'Ascencion l'an dessus dit, le roy de France Charles
1. Cette date du 2 mai 1369 est celle qui était portée dans les lettres d'ajournement délivrées par Charles V le 16 novembre 1368 et adressées au sénéchal de Toulouse, pour qu'il les fît notifier au prince de Galles (Bibl. nat., Doat, t. CXCVI, fol. 290-292 v°). On sait que les dites lettres furent présentées au Prince par Jean de Chaponval et Bernard Pâlot, juge crimi- nel de Toulouse, probablement dans les premiers jours de l'an- née 1369.
2. Le grenier du Parlement a consigné dans le « registre des plaidoiries » (Arch. nat., Xu 1469, fol. 341 v°-342 v°) un récit des faits rapportés ci-après, plus bref dans l'ensemble que le récit des Grandes Chroniques, mais où l'on trouve cependant quelques détails qui manquent dans ces chroniques. Entre les deux relations, je noterai les différences suivantes : 1° d'après le registre du Parlement, le cardinal de Beauvais, chancelier de France, et son frère, Guillaume de Dormans, portèrent seuls la parole, le mercredi 9 mai ; le Roi ne la prit que le sur-
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 73
fu en la chambre de Parlement, en la manière que le roy de France y a acoustumé de estre1, et la royne Jehanne assise de costé le Roy, et le cardinal de Beau- vés, chancelier de France, au dessous2, ou lieu ou quel siet le premier président. Et de ce renc seoient les arce- vesques de Reins, de Sens et de Tours3, et pluseurs evesques jusques au nombre de xv4, et pluseurs abbez5
lendemain 11 mai; 2° le greffier ne dit rien du grand conseil tenu le jeudi 10 mai dans la chambre du Parlement. Ce jour-là, fête de l'Ascension, la Cour ne siégeait pas et la séance ne fut pas publique; on n'y avait pas convoqué les représentants des bonnes villes; 3° l'allocution très caractéristique du Roi fut prononcée le lendemain 11 mai, après que Guillaume de Dor- mans eut donné lecture de la réponse faite au mémorandum du roi d'Angleterre ou plutôt de son Conseil. Evidemment, en cas de divergence, l'autorité du registre des plaidoiries, qui était une sorte de journal, est supérieure à celle des Grandes Chroniques.
1. C'est-à-dire, suivant le cérémonial observé pour la tenue des lits de justice. Le siège du Roi était placé dans un angle de la chambre du Parlement, sous un « ciel de lit » de velours bleu, semé de fleurs de lis d'or. Il était fait d'un traversin ou « chevecier », de quatre oreillers et d'une couverture, le tout également de velours et aux armes de France. Voy. la liste des objets tout « neufs », envoyés par Charles V, le 23 juillet 1366, et pris en charge par un huissier du Parlement (Xu 1469, fol. 146 v°).
2. P. Paris : « Au-dessus », ce qui est une mauvaise leçon des anciennes éditions des Grandes Chroniques, comme l'avait bien vu Secousse (Ordonnances, t. VI, n, n. 1).
3. Simon Ier de Renoul.
4. Le greffier du Parlement ne mentionne, outre les trois archevêques, que dix évêques, ceux de Coutances, d'Évreux, de Noyon, d'Arras, de ïroyes, de Ray eux, du Mans, de Paris, de Lisieux et d'Orléans.
5. Notamment ceux de Fécamp, de Saint-Denis, de Tour- nus, de Saint-Éloi de Noyon (X,A 1469, fol. 341 v°).
74 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
et autres gens d'église, envoiez à celé convocation, seoient es bas bans et par terre. Et ou renc, où siéent les lays de Parlement, seoient les dux d'Orliens et de Bourgoigne, le conte d'Alençon, le conte d'Eu et le conte d'Estampes, tous des Fleurs de lis, et pluseurs autres nobles ; et aussi avoit en la dite chambre gens des bonnes villes envoiez à la dite assemblée, et autres [en] si grant nombre que toute la chambre estoit plaine. Et là fist dire et exposer le Roy par le dit cardinal, et après par messire Guillaume de Dor- mans, frère du dit cardinal1, comment il avoit esté requis par les diz appellans du duchié de Guyenne, de recevoir leurs appellations, dont dessus est faite men- tion, et comment il avoit esté conseillié de les recevoir, et que il ne les povoit ne devoit reffuser, et pour ce les avoit receues, et donné adjournemens aus appellans contre le dit prince; comment, pour celle cause et pour autres, le roy d'Angleterre avoit envoie par devers le roy de France, et comment le roy de France avoit envoie en Angleterre les contes de Tanquarville, de Salebruche, messire Guillaume de Dormans et le doyen de Paris2. Et fist dire le Roy par ledit mes- sire Guillaume de Dormans les responses que il avoit faites au dit roy d'Angleterre sur les dites requestes,
1. Arch. nat., X*A 1469, même folio : « Et là fist le Roy exposer par le cardinal de Beauvez, chancelier de France, pre- mièrement, et tantost après plus à plain par Mons. Guillaume de Dormans, chevalier, frère du dit cardinal, etc. » — « Et preist le dit cardinal son themme : Vocavit ad se amicos suos, Hester, [versic.,] x°, capit., [v0]. » Le texte exact du livre d'Es- ther (chapitre v, verset x) est : « Convocavit (Aman) ad se amicos suos. »
2. Jacques le Riche.
1369] RÈGNE DE CHARLES V 75
et aussi les requestes que il H avoient faites pour le roy de France, et la response que a voit fait sur tout le Conseil du roy d'Angleterre, tout en la forme et manière que escript sera ci après. Et fu dit par la bouche du Roy à tous que, se ilz veoint que il eust fait chose que il ne deust, que ilz le deissent et il corri- geait ce que il avoit fait, car il n'y avoit faite chose qui bien ne se peust adrecier, se deffaut ou trop avoit fait ; et fu dit à tous, tant par le Roy comme par le dit car- dinal, que chascun y pensast et que le venredy ensui- vant ref eussent bien matin en la dite chambre, pour dire leur avis sur ce.
Item, le juedy ensuyvant, jour de l'Ascencion, à rele- vée, le Roy, la roy ne Jehanne et grant nombre des conseilliers du Roy, tous les prelas et les nobles refurent assemblez en la dite chambre de Parlement, et dist le Roy et fist dire par le cardinal et par messire Guillaume de Dormans, son frère, les causes pour les quelles il avoit receu les appeaulx, faiz du prince et de ses officiers, par les diz conte d'Armignac, seigneur de Lebret, et leurs adherens. Et dist lors le Roy que il vouloit avoir leur conseil et avis, se il avoit en aucune chose failli ou erré ; les quelz tous d'un accort, chascun par sa bouche, respondirent que le Roy avoit raison- nablement fait ce que il avoit fait, et ne le devoit, ne povoit reffuser, et que, se le roy d'Angleterre faisoit guerre pour celé cause, indeuement la feroit et sanz raison.
Item, le venredi matin ensuyvant, xie jour du dit mois de may, le Roy, la dite Royne, les prelas, les nobles, les bonnes villes refurent assemblez en la dite chambre de Parlement, et furent tous d'accort, par la
76 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
manière que avoient esté les autres le jour précèdent, à relevée ; et après furent leues les responses, qui avoient esté avisées à faire au roy d'Angleterre, sur la bille1 ou cedule, qui avoit esté bailliée as genz du roy de France en Angleterre, les quelles responses furent approuvées de tous ceuls de la dite assemblée. Et si fu ordené que le Roy les envoieroit en Angleterre au Con- seil du roy d'Angleterre, et ainsi fu fait.
Rubriche. Ci-après s'ensuyvent les escriptures, qui furent leues devant le Roy, et premièrement la bille ou cedule qui fu apportée d'Angleterre. C'est la teneur de la bille ou cedule, bailliée par le roy d* Angleterre ou son Conseil aus messages, derrenierement envoiez en Angleterre par le roy de France, et est la dite bille ou cedule signée de maistre Jehan de Brankette, secré- taire du dit roy d'Angleterre.
La teneur de la lettre du roy anglois 2 : « A la révé- rence Nostre Seigneur, et pour bonne paix garder, nour- rir et maintenir à perpétuité entre le roy d'Angleterre, son royaume, ses terres et subgiez, [et le roy de France,
1. C'est l'anglais moderne bill, qui s'écrivait et se prononçait bille au moyen âge. Bille, avec le sens de cedule, rescrit, mémoire, paraît être une altération de bulle.
2. La lettre originale est conservée au Trésor des chartes (Arch. nat., J655, n. 35). Elle est écrite d'une main anglaise et dans le dialecte franco-anglais, employé par la chancellerie d'Edouard III. Elle ne porte ni date, ni signature. Le notaire bien connu, Jean Branketre ou de Branketre, a seulement mis à la dernière ligne les deux premières lettres de son nom : BR. La même pièce, ramenée au dialecte de l'Ile-de-France, a été transcrite en tête d'un rouleau de parchemin, où elle est suivie des réponses faites par le roi de France et son Conseil aux différents articles de la « bille » (Arch. nat., J 654, n° 3).
1369] RÉGNE DE CHARLES V. 77
son royaume, ses terres et subgiez1], et pour espar- gnier effusion de sanc crestian, et aussi pour bien2 de tout le commun peuple, si est avis au Conseil le roy d'Angleterre que toutes les demandes, contencions, debaz et questions, meuz et démenez par entre les deux roys et autres à cause de eulx, puis la paix der- renierement faite, se mettront en ordenance et bon appointement d'estre finablement bien appaisiez3, et la dite paix bien tenue et gardée par entre eulx à tous jours, par my l'acomplissement des choses dessoubz escriptes.
« Et premièrement que là où les messages de France, pour appaisier tous les debaz de la terre de Belleville et de toutes autres terres contencieuses entre les deux roys, ont offert au roy d'Angleterre la commune paix de Rouergue4, le chastel de laRoche-sur-Yon5, la conté de la Marche6 et la terre du conte d'Estampes en
i. Omis dans ms. fr. 2813; rétabli d'après J 654, n° 3.
2. Transcription française : « et pour le bien ».
3. Original : « d'estre finablement appaisez ». — Transcrip- tion française : « d'estre finablement appaisiez ».
4. La « commune paix de Rouergue », ou le « commun de la paix », était une très vieille imposition, levée sur les gens et sur le bétail. Elle avait été établie au xne siècle, en exécution de la trêve de Dieu, pour assurer d'une façon efficace la sécurité des voies de communication et indemniser, sur un fonds com- mun, ceux qui auraient à souffrir de quelque acte de brigan- dage (Nouv. hist. générale du Languedoc, t. III, p. 304-305; baron de Gaujal, Études historiques sur le Rouergue, t. II, 1858, p. 72-76).
£. Ch.-l. du dép. de la Vendée.
6. C'est-à-dire sans doute la terre du comte de la Marche que celui-ci, en vertu d'arrangements pris avec Charles V et contre une juste indemnité, aurait abandonnée aux Anglais. En effet, le fief du comté de la Marche doit être compté au nombre
78 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
Aquitaine4, voirs est que la dite commune paix de Rouergue, par mandement du roy de France, a esté bailliée et livrée au roy d'Angleterre par la paix et ainsi le tient il et possède à présent. Si semble au dit Conseil que elle lui devra demourer à perpétuité, sanz y estre mis aucun empeschement, et semble aussi que le dit chastel de la Roche-sur-Yon, qui est notoirement assis dedens la terre et le pays de Poitou, lui devra ausi demourer par la dite paix.
« Et quant à la conté de la Marche et la terre d'Es- tampes, le roy d'Angleterre ne son Conseil2 n'en ont aucune cognoissance de la value, mais le roy envoiera pour s'en informer, et, se les dites terres soient de si convenable value que il pourront auques [près] 3 recom- penser la dite terre de Belleville4, selon l'entencion du traictié delà paix, le Conseil pense bien que le roy se prendra assez près5 de les recevoir, ou cas 6 que la terre
de ceux qui furent cédés aux Anglais parle traité de Brétigny, et l'on sait, au moins de façon indirecte, que Jean de Bourbon fit hommage au roi d'Angleterre (Ant. Thomas, le Comté de la Marche et le traité de Brétigny. Extrait delà Revue historique, t. LXXVI, année 1901).
1. Louis II d'Évreux, comte d'Étampes, avait épousé la veuve du connétable Gautier de Brienne (tué à Poitiers), Jeanne d'Eu, fille de Raoul, comte d'Eu, laquelle avait de grands éta- blissements en Poitou (Paul Guérin, Recueil de documents con- cernant le Poitou, etc., t. II, p. 310-316; t. III, p. 292, n. 2).
2. P. Paris : « le roy d'Angleterre ou son conseil ».
3. Rétabli d'après l'original anglais. « Auques près » = à quelque chose près, à peu près. Transcription française : « auques recompenser... », ce qui donne le même sens.
4. Transcription française : « recompenser à la dite terre de Belleville ».
5. P. Paris : « se tiendra assez près ».
6. Transcription française : « et au cas que... ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 79
de Belleville ne se pourra rendre en aucune manière en propre substance. Et, supposé que la dite conté de la Marche et les terres d'Estampes ne soient notablement de la dite value, si pense tous diz le Conseil du roy que le roy de France y ordenera d'autres terres, en ce cas, dont le roy d'Angleterre se tendra content de la dite terre de Belleville, en acomplissant quant ad ce le trait- tié de la paix, et aussi les autres terres et lieux, qui restent encore à baillier et délivrer ou pays d'Aquitaine, soient bailliées, ou souffisant recompensacion pour ycelles, dont le roy se pourra tenir content.
« Et quant aus hommaiges et fiefz1 de Gayeu, Huppi, Viergiers, Arraines, et autres qui restent encore à bail- lier, en Pontieu, et aussi la ville de Monstereul-sur-la- mer, et oultre ce, l'Angle qui est, par exprès, compris dedenz les mettes et bondes de Calais et de Merk, semble au dit Conseil que toutes les dites choses tant évidemment appartiennent au roy, et dont il a bonne et clere cognoissance, selon Peffect et l'entencion de la paix sus dite, que il ne les devra par nulle voie laissier.
« Et oultre ce, le dit Conseil s'en est parfondement pourpensé, par merveillant très entièrement, comment le roy de France a receu ou voulu recevoir les appeaulx du conte d'Armignac, du sire de Lebret et de leur adherens et compliz, actendu qu'il estoit et est tenuz et obligiez par la dite paix d'avoir baillié et délivré au dit roy d'Angleterre ou à ses députez toutes les terres comprises es lettres avecques la clause : c'est assavoir; et, icelles délivrées et bailliées, tantost avoir renoncié expressément aus ressors et souverainetez, et cepen- dant avoir sursis de user de souverainneté et de ressort
1. Original : « et quant aux hommages et feez... ».
80 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
es terres dessus dites, et de recevoir aucunes appella- tions et de rescrire à ycelles, si comme ces choses et autres sont assez clerement comprises es lettres devant dites. Si a par tant seursis le roy de France, tanque en ença de user des dites souverainetez et ressors, et est tout vray que le conte d'Armignac et le sire de Lebret, et touz les autres vassaulx et subgiez des seigneuries et terres en Aquitaine, en ont fait hommaige lige au roy d'Angleterre, comme à seigneur souverain et lige, et encontre toutes les personnes qui pourront vivre et morir; et depuis ilz ont fait aussi hommaige au prince, retenu et réservé par exprès la souveraineté et le res- sort au roy d'Angleterre, dont par les dites causes et autres raisonnables semble au Conseil le roy d'Angle- terre que, considéré la forme de la dite paix, qui tant estoit honorable et proffitable au royaume de France et à toute Crestienté, que la recepcion des dites appella- tions n'a mie esté bien faite ne passée si ordeneement, ne a si bonne affection et amour, comme il devoit avoir esté fait de raison, par my l'effect et entencion de la paix et les aliances affermées entre eulx, ains semblent estre moult préjudiciables et contraires à l'onneur et Testât du roy et de son filz le prince et de toute la mai- son d'Angleterre, et pourra estre évident matière de rébellion des subgiez, et aussi donner très grant occa- sion d'enfraindre la paix, se bon remède n'y soit mis sur ce plus hastivement. Et comme le roy d'Angleterre s'en ert touz diz de puis la paix déporté de s'en appel- ler1 ou porter roy de France par lettres ou autrement, et par mesme la manière, le roy de France s'en deust avoir déporté de user de souveraineté et ressort
1. P. Paris : « de soy appeller ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 81
avant touchiez. Neantmoins, ou cas que le roy de France vueille aimablement reparer et redrecier les diz actemptaz et remectre les diz appellanz arrière en la vraie obéissance du dit roy d'Angleterre, et faire expressément les renonciacions et delaissemens des souverainnetez et ressort, accordez à faire de sa partie, en envoient ses lettres au roy d'Angleterre par fourme de la dite paix, la quelle chose si est proprement la substance et effect de la dite paix, et sanz laquelle elle ne se pourra aucunement tenir, adonques pense bien le dit Conseil que le roy d'Angleterre fera les renon- ciacions à faire de sa partie, et sur ce envoiera ses lettres au roy de France en quanque 1 il est tenuz à faire, selon le forme de la paix dessus dite. — BR2. d
Response3 : C'est la response que fait le roy de France ou son Conseil aus poins et articles contenus en la bille ou cedule dessus escripte. — Premièrement, à ce qui est contenu ou commencement de la dite
1. Original : « et quanques il est tenuz... ». Si l'on adopte cette leçon, il faut entendre ce passage de la façon suivante : « le roy d'Angleterre fera les renonciacions... et quanques il est tenuz à faire, etc. ». La transcription française modifie un peu le sens de la phrase.
2. Pour l'interprétation de ce sigle, voy. p. 76, n. 2. — Au dos de la pièce, on lit la note suivante, d'une écriture du xive siècle : « Iste rotulus vocatur Billa, que fuit tradita pro responsione per regem Anglia seu ejus Consilium domino de Dormano, decano Parisiensi, et aliis ambassiatoribus Régis, qui fuerant missi in Angliam super certis articulis et responsioni- bus obtinendis, anno Domini M CCC LXVIH, et est signata signo Branquetre, in fine ultime linee. »
3. Ce mot ne se lit pas sur le rouleau conservé au Trésor des chartes.
H 6
••:.
82 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
cedule que, à la révérence de Dieu1, la paix, autrefoiz faite entre les roys, pourroit prendre et recevoir bon apointement, se les choses que le dit roy d'Angleterre requiert par la dite cedule lui estoient faites et acom- plies, et que par ce pourroit estre eschevée très grant effusion de sanc crestian, et bonne paix gardée entre les diz roys.
Response2 : Que le roy de France a tousjours voulu et encor veult tenir et garder la dite paix, ne onques ne fist, ne fera le contraire, ou cas que le roy d'Angleterre la tendra de sa partie ; et ce a bien apparu au roy d'An- gleterre, pour ce qui li a esté dit et offert derreniere- ment par les diz messages du roy de France, et encore pourra apparoir clerement à tout homme, par ce qui sera touchié briefnient ci après. Et semble que le roy d'An- gleterre et son Conseil, sauve leur grâce, ne veullent pas que la dicte paix reçoive bon apointement, car les choses qu'ilz requièrent sont desraisonnables, et en la plus grant partie contre le traictié de la paix. Et n'est tenuz le roy de France de les faire par raison, ne par la dite paix; et, selon raison, qui veult aucune chose il doit prendre et eslire moiens et causes raison- nables pour y venir et pour avoir et obtenir raisonna- blement ce qu'il requiert, autrement on puet dire et tenir par raison qu'il ne le veult pas 3 ; et à vérité 4 le dit roy de France eust plus chier que le roy d'Angle-
1. Arch. nat., J 654, n° 3 : « la révérence Nostre-Sei- gneur... ».
2. Ce mot se trouve avant toutes les réponses qui suivent, dans le rouleau du Trésor des chartes comme dans les Grandes Chroniques.
3. Ms. : « qu'il ne la veult pas ».
4. Trésor des chartes : « et en vérité ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 83
terre offrist et requerist teles choses et si raisonnables, comme il doit faire par la paix.
Item, à ce qui est contenu ou premier article de la dicte cedulle, faisant mencion de la terre de Belleville et autres contencieuses, et des offres faites par le roy de France pour ycelles terres contencieuses.
Response : Qu'il est vérité que le roy de France, par ses diz messages, fist offrir au dit roy d'Angleterre, pour le débat de la terre de Belleville et pour toutes autres contencieuses, tant de Picardie comme d'aillieurs, dont le dit roy d'Angleterre faisoit ou povoit faire demande à cause du traictié de la paix, et pour la délivrance de tous les hostaiges nobles, la revenue de la commune paix de Rouergue, de la quelle le roy de France fait demande, la ville et le chastel de la Roche-sur- Yon, la conté de la Marche, et la terre que monseigneur d'Es- tampes a en Poitou1 à cause de madame sa femme, les quelles choses sont très nobles et de très grant valeur; et ceste offre faisoit le roy de France pour avoir paix au dit roy d'Angleterre et pour oster toutes matières de debaz et de questions, car le roy de France n'y estoit, ne est en riens tenuz ; ainçois tient, et tout son Conseil, que le dit roy d'Angleterre n'a cause, ne raison de faire les demandes qu'il fait des dites terres de Belleville et autres contencieuses. Et a tousjours offert le roy de France que le Pape et l'église de Rome, à qui les parties se sont soubmises de tout l'acomplis- sement de la paix, par foy et sairement, cognoisse et détermine du débat des dites terres contencieuses, veu le dit traictié et oyes les parties sommierement et
1. Trésor des chartes : « a en Pontieu », ce qui est une erreur manifeste.
84 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
de plain, ou, se le roy d'Angleterre veult que les com- missions soient renouvelées aus commissaires, autre- foiz esleuz des parties, sur le débat des dites terres, ou à autres, encor plaist il au roy de France, non obs- tant que le roy d'Angleterre, ses commissaires et pro- cureurs, aient esté negligens de procéder, et que, par leur négligence, le roy de France en peust et deust avoir grant proffit, et auroit plus chier le Roy que la vérité fust sceue de son fait et de ses deffenses et qu'il en fust jugié, que ce que le roy d'Angleterre preist les dites terres offertes pour les dites terres contencieuses ; les quelles offres le roy d'Angleterre et son Conseil ont toutes reffusées, et dient qu'ilz sont bien informez et acertenez qu'ilz ont bon droit et qu'ilz n'en prendront aucuns juges ; et ainsi veulent estre juges en leur cause, la quelle chose est contre toute raison.
Et quant à ce que le [dit] roy d'Angleterre, ou son Conseil, dient ou dit article qu'il tient la dite commune paix de Rouergue et en a possession, et li a esté bail- liéepar le traictié de la paix.
Response : Que le dit roy d'Angleterre tient de fait la dite commune paix de Rouergue, soubz umbre du pays de Rouergue, qui li a esté baillié, jasoit ce que ycelle commune paix ne li doive appartenir. Et pour ce en fait le roy de France demande, et en veult estre jugié comme dessus ; et pareillement, de la Roche-sur- Yon dit le roy de France que elle ne doit pas appar- tenir au roy d'Angleterre, et en veult estre jugié comme dessus.
Et quant à ce que le dit roy d'Angleterre ou son Conseil, [dient] ou dit article qu'il s'enformera de la valeur de [la conté de la Marche et des terres du conte
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 85
d'Estampes et, se elles sont à la valeur de] * la dite terre de Belle ville, il les prendra, et, s'il y a à parfaire, il tient que le roy de France y parfera.
Response : Que la dite conté de la Marche et les terres dudit conte d'Estampes n'ont pas esté offertes pour la dite terre de Belleville, mais pour toutes les terres contencieuses et la délivrance des hostaiges nobles, avecques la dicte commune paix [et] la Roche-sur- Yon 2 et pour paix avoir, comme dit est, car les dites terres de la Marche et d'Estampes sont plus nobles et valent plus que ne fait la dite terre de Belleville. Et si tient le roy de France qu'il a bailliée la dicte terre de Belleville, ainsi comme faire le deust3 par la paix, et en veult estre jugié comme dit est; et toutesfois avoit fait offrir pour la dite terre de Belleville la conté de la Marche pour paix avoir, et le dit roy d'Angleterre ne l'a pas voulu faire.
Et quant à ce que contenu est ou dit article que le roy de France baille au dit roy d'Angleterre les autres terres et lieux qui restent encore à baillier ou pays d'Aquitaine, ou souffisant recompensacion pour yceulz, dont le dit roy d'Angleterre soit content.
Response : Que le roy de France tient que il a baillié au dit roy d'Angleterre tout ce que baillier li doit en demaine, ou pays d'Aquitaine, par le traictié de la paix ; et, s'il y avoit aucune chose à baillier, il a tousjours offert à faire ; mais le dit roy d'Angleterre et le prince son filz occupent et s'efforcent de occuper pluseurs lieux,
1. Ces mots, omis dans le ms. fr. 2813, ont été rétablis d'après le texte du Trésor des chartes.
2. Ms. : « commune paix de la Roche-sur- Yon ».
3. Trésor des chartes : « le dult ».
86 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
terres et seigneuries, qui ne leur doivent point appar- tenir par la dite paix. Sur quoy le roy de France a tousjours offert que bonnes personnes soient esleues des parties, qui en sachent la vérité, et le roy de France en fera et tendra tout ce qui sera trouvé qu'il en devra faire, ou que le Pape et l'église de Romme en cognoissent comme dessus.
Item, quant au second article de la dite bille ou cedule, faisant mencion des homaiges et fiefs de Cayeu * , Huppi2, Vergiers3, Araines4 et autres, qui restent encore à baillier en Pontieu, Monstereul-sur-la-mer et la terre de l'Angle, les quelles choses le dit roy d'An- gleterre dit à luy appartenir si évidemment, par la dite paix, qu'il ne s'en doit en aucune manière delaissier.
Response : Que des choses dessus dites a le dit roy d'Angleterre fait demande au roy de France, et aussi a le roy de France de pluseurs autres choses fait demande au dit roy d'Angleterre, par devant certains commissaires esleuz des parties. Et ont les commis- saires, esleuz de la partie du roy de France, et son procu- reur comparu à toutes les journées et offert à procéder. Mais, pour la négligence et defîaut des commissaires, esleuz du dit roy d'Angleterre, a esté le temps de la dite commission expiré et failli, et touteffoiz ont les messages du roy de France, envoiez derrainement en Angleterre, requis et offert au roy d'Angleterre et à
1. Cayeux-sur-Mer , Somme, arr. d'Abbeville, cant. de Saint-Valery-sur-Somme.
2. Huppy, Somme, arr. d'Abbeville, cant. de Hallencourt.
3. Vergies, Somme, arr. d'Amiens, cant. d'Oisemont.
4. Airaines, Somme, arr. d'Amiens, cant. de Molliens- Vidame.
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 87
son Conseil que la dite commission fust renouvelée, non obstant leur négligence, aus premiers commis- saires ou à autres, ou que le Pape et l'église de Romme en cogneussent, considéré la submission dessus dite. Les quelles choses le dit roy d'Angleterre et son Conseil ont refusées, en disant qu'il n'en prendront aucuns juges, et qu'il sont bien acertenez de leur droit, la quelle chose appert évidemment estre inique et contre raison de leur partie, et puet apparoir clerement à tout homme que le roy de France leur a offert toute raison.
Item, quant au tiers et derrenier article de la dite bille ou cedulle, ou quel est contenu que le Conseil au roy d'Angleterre a parfondement pourpensé, en mer- veillant très entièrement, comment le roy de France a receu ou voulu recevoir les appeaulx du conte d' Army- gnac, du sire de Lebret et leurs adherens, considéré que par le traittié de la paix il devoit baillier au roy d'Angleterre certainnes terres, et, après ce, renoncier aus souverainnetez et ressors, et ce pendant devoit sur- seoir de user de souveraineté et de ressort, et de rece- voir aucunes appellacions, et par tant en a le roy de France sursis de user jusques à présent.
Response : Que le roy d'Angleterre et son Conseil ne se doivent point merveillier de ce que le roy de France a receu les appellacions dessus dites, car par le traictié de la paix, le roy Jehan, dont Dieux ait l'ame, avoit promis à surseoir de user des dites souverainetez et ressors jusques à certain temps, c'est assavoir jusques à la Saint- Andrieu qui fu l'an LXI, si comme par le traic- tié de la dite paix puet apparoir, et par especial en une lettre en la quelle est contenue la clause : c'est
88 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
assavoir. Et ne povoit reffuser les dites appellaeions, veues les sommacions et requestes d'iceuls appellans, qu'il ne leur fausist de justice et qu'il ne pechast mor- telment, veu le dit traictié de la paix. Et ainsy l'a trouvé le roy de France en tout son Conseil1, eue sur ce meure deliberacion par pluseurs foiz, si comme les messages du roy de France l'ont plus plainement dit au dit roy d'Angleterre et à son Conseil, de bouche. Et, se le roy de France s'est déportez par aucun temps de user des dites souverainetez, depuis le temps dessus dit qu'il le povoit faire, de tant a il fait plus grant cour- toisie au roy d'Angleterre, ne il n'avoit pas esté autre foiz somez d'autres appellans, par la manière qu'il a esté à ceste foiz par le dit conte d'Armignac et autres appellans; et pour bien de paix l'a dissimullé2 par aucun temps, et tant comme il a peu bonnement, jasoit ce que faire le peust, comme dit est dessus.
Et quant à ce que contenu est ou dit article que le dit conte d'Armygnac, le sire de Lebret et autres sub- giez d'Aquitainne ont fait hommaige lige au roy d'An- gleterre3, comme à seigneur souverain et lige, contre toute personne qui puisse vivre et morir, et au prince ont fait hommaige, sauve et réservée la souveraineté au roy d'Angleterre.
Response : Que le conte d'Armignac et le sire de Lebret, sauve la grâce des proposans, ne le dient pas ainsi, ainçois ont dit au Roy que, en faisant hommaige au prince, ilz distrent expressément que il le lui fai-
1. Trésor des chartes : « et tout son conseil ».
2. Ibid. : « Ta tousjours dissimulé » .
3. Ibid. : « ont fait hommage lige au roy d'Angleterre. — Response, etc. ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 89
soient, selon ce que la teneur du traittié Pemportoit1, et réservé à eulz leur privilèges, franchises et libertez anciennes, si avant et par la manière que leurs prédé- cesseurs les avoient euz et en avoient joy es temps passez. Et ce est trop bien à présumer, car es lettres et mandemenz, que le roy de France fist aus subgiez de Guyenne de faire obéissance au roy d'Angleterre, estoient par exprès retenues et réservées les souverain- netez et ressors au roy de France, si comme par l'ins- peccion des diz mandemenz puet apparoir; et, se la dite reservacion n'y fust, si y estoit elle entendue de raison, puis que le roy de France ne transportoit par exprès 2 ycelles souverainetés ; et, se le dit conte d' Ar- mignac ou autre l'avoient fait autrement, si ne vaudroit il, ne ne se pourroit soustenir, ne le roy d'Angleterre ne les povoit3 recevoir par la manière qu'il maintient4, que ce ne fust contre le traictié de la paix ; et aussi ne faisoit le dit prince, et, en ce faisant, ont clerement et notoirement entrepris sur la souveraineté du roy de France, et si ont il en pluseurs autres manières, car, par le dit traictié de la paix, en la clause c'est asa- voir, les dites souverainnetez et ressors demeurent au roy de France, en autel estât comme elles estoient au temps du traictié de la paix, sanz ce que elles puissent estre dictes ou réputées transportées au roy d'Angle- terre, par lettres quelconques, comprises ou dit traic- tié, ou autres données ou à donner par dit, ne par fait
1. Ms. : « l'en portoit ».
2. P. Paris : « pas exprès ».
3. P. Paris : « poroit ».
4. Trésor des chartes : « raaintenoit », ce qui est une mau- vaise leçon.
90 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
quelconques, se le roy de France n'y renonce expres- sément; la quelle chose il ne fist onques, ainçois requiert le dit roy d'Angleterre et son Conseil par la dite bille que le roy de France face les dites renoncia- cions.
Et quant à ce que contenu est ou dit tiers article, qu'il semble au Conseil du dit roy d'Angleterre que la recepcion des dites appellacions n'a pas esté bien faite, ne si ordeneement, ne en gardant la paix et amour, tele comme elle doit estre par le dit traictié et par les aliances faites entre les deux roys.
Response : Que, sauve la grâce des proposans, la dite recepcion d'appellacions a bien et deuement esté faite, ne le roy de France ne les povoit, ne devoit refuser, comme dit est dessus ; et en ce n'a riens fait contre la paix, mais selon la forme et teneur d'icelle.
Et quant à ce que contenu est ou dit article que la dite recepcion d'appellacions est faite en grant injure et vitupère de la maison d'Angleterre et pourra estre occasion de grant rébellion des subgiez, et aussi d'en- fraindre la dite paix, se remède n'y est mis briefment.
Response : Que, en ce faisant, le roy de France n'a fait, ne voulu faire aucune injure au roy d'Angleterre ne à autres, car les choses, qui sont faites deuement par justice et selon raison et execucion de droit, ne pevent causer injure ne deshonneur. Et aussi la dite recepcion d'appellacions ne donne aucune occasion de rébellion aus subgiez, ainçois donne occasion d'obéis- sance, car appellacion est remède et bénéfice de droit, et pour garder les subgiez d'oppression et pour oster toute voie de fait. Et aussi le roy de France, en ce fai- sant, n'a donné aucune occasion d'enfraindre la paix
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 91
par ce que dit est, ne par ce, ne autrement n'en vou- drait donner cause ne occasion.
Et quant à ce que contenu est ou dit article, que le roy d'Angleterre s'est bien déportez de soy appeller et porter pour roy de France, et que aussi bien se peust estre déportez le roy de France de recevoir les dites appellacions.
Response : Que ces deux choses sont trop des- pareilles, car soy appeller et nommer roy de France regarde la volenté et interest seulement du dit roy d'Angleterre, mais recevoir les appellacions ou non ne regarde mie seulement l'interest du souverain, ainçois regarde principalment l'interest des subgiez appellans, afin qu'il soient pourveuz contre les oppressions des seigneurs demeniers, et pour ce1, à la requeste et ins- tance des appellans, et comme astrains à faire justice, a receu le roy de France les dites appellacions, donné rescripz à ycelles et fait ce que seigneur souverain puet et doit faire en tel cas par justice et par raison, et n'a en riens usé par voie de fait.
Et quant à ce que contenu est en la fin du dit article que, se le Roy veult reparer les actemptaz et remettre les appellans en l'obéissance du dit roy d'Angleterre et faire les renonciacions, qui sont à faire de sa partie, et ycelles envoier au roy d'Angleterre, par ses lettres ouvertes, le Conseil du roy d'Angleterre pense que le roy d'Angleterre fera celles qui sont à faire de sa partie et tout ce que faire devra par le traictié de la paix.
Response : Que, sauve la grâce des proposans, l'offre ou conclusion dessus dite n'est pas raisonnable, par
1. P. Paris : « pourveu à la requeste... ».
92 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
pluseurs raisons; la première, car le roy de France n'a fait aucuns actemptaz contre la dite paix en rece- vant les dites appellacions, ainçois a fait ce qu'il povoit et devoit faire par la dite paix; et aussi par la dite appellacion, les appellans sont exemps du dit roy d'An- gleterre et du prince son filz, et demeurent en l'obéis- sance du roy de France, et ainsi il n'est tenuz de les remectre en l'obéissance du roy d'Angleterre ou du prince, s'il n'estoit premièrement cogneu des appellacions et qu'il feust dit et jugié que ilz eussent mal appelle, ou quel cas le roy de France feroit ce qu'il devroit, ainsi comme il l'a acoustumé de faire en cas semblable. La seconde raison, car le roy de France, par le traictié de la paix, n'est tenuz de renoncier pre- mièrement ne avant que le roy d'Angleterre, ne pre- mièrement ne doit pas envoyer ses lettres, ainçois y a certaine forme, autre qu'il n'est contenu en l'offre du roy d'Angleterre, dessus esclarcie. La tierce raison, que le roy d'Angleterre n'offre pas à faire les renoncia- cions qui sont à faire de sa partie, supposé que le roy de France les feist de sa partie, ainçois dit le Conseil du roy d'Angleterre qu'il pensent que le roy d'Angleterre les feroit, la quelle chose ne soufifist pas, considéré la fourme du traictié de la paix, faisant mencion des dites renoncia- cions1. La quarte raison, car le roy d'Angleterre n'offre pas à envoier les personnes, devant les quelles le roy de France devroit faire les dites renonciations, et aussi ne requiert pas que le roy de France li envoie personnes, devant les quelles il les fera, les quelles choses il con- venist par le traictié de la paix. La quinte raison, car
1 . Les cinq derniers mots de la phrase depuis la paix sont omis par P. Paris.
4369J RÉGNE DE CHARLES V. 93
le roy d'Angleterre, par la dicte bille ou cedulle, veult que le roy de France li délivre certaines terres, les quelles, par le traictié de la paix, ne regardent en riens le fait des renonciacions, si comme Monstereul-sur-la- mer, les quatre homaiges dessus diz, la terre de l'Angle et pluseurs autres, les quelles le dit roy d'Angleterre veult avoir, pour ce qu'il dit qu'il y a droit et qu'il en est bien enformez ; et le roy de France dit que elles ne doivent point appartenir au dit roy d'Angleterre par le traictié de la paix, et n'en veult point estre juges en sa cause, ainçois en veult estre jugiez par le Pape et l'église de Romme, à qui les parties se sont soubmises, ou par commissaires, esleuz ou à eslire des parties, ainsi comme autre foiz a esté fait. La sixte raison, car le roy d'An- gleterre, par la dite bille ou cedulle, veult que le roy de France lui baille les dites terres et lui face formel- ment et clerement tout ce qu'il requiert, et il offre, en gênerai, à faire au roy de France ce que faire devra, la quelle chose cherroit en cognoissance de cause, et est obscure et incertaine, car aus requestes du roy de France n'a fait, ne voulu faire le roy d'Angleterre, ne son Con- seil aucune particulière, ne certaine response, jà soit ce que pluseurs foiz lui ait esté requis. Par quoy puet appa- roir clerement1 et très évidemment que les responses, offres, conclusions et autres choses contenues en la dite bille ou cedulle, sauve la grâce des proposans, ne sont mie raisonnablement bailliées ou proposées, especial- ment par la forme et manière comprise en la dite bille ou cedulle. Et quant le roy d'Angleterre ou son Con- seil vouldront requérir ou offrir aucunes choses raison- nables, et selon la fourme de la paix, et aussi feront et
1. Trésor des chartes : « très clerement ».
94 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
vouldront faire de leur partie ce qu'il doivent faire sur les requestes, que le roy de France leur a fait faire par ses diz messaiges, envoyez derrenierement en Angle- terre, tant sur le fait du widement des Compaignes et sur les domages qu'il ont fait ou royaume de France, comme sur les autres choses toucha ns le traictié de la paix, le roy de France fera très volentiers ce que faire devra, de sa partie.
Item, dit le roy de France et son Conseil, afin qu'il appere à tout homme que tout ce qu'il a fait a esté fait bien et deuement, et par voie de justice, et sanz faire aucune chose contre la paix, que, par le traictié de la paix et par ce que dit est dessus, appert évidemment que les souverainetez et ressors des terres, bailliées par la paix au roy d'Angleterre en demaine, et aussi de celles qui lui doivent demourer par la paix, appartiennent et demeurent au roy de France, en tel estât comme elles estoient au temps de la dite paix, puis qu'il n'y a renon- cié. Et ainsi le dit clerement la clause c'est assavoir. Et aussi est il certain et appert par la dite bille ou cedulle, et par la confession du roy d'Angleterre et de son Conseil, que le roy de France n'y a point renoncié, car1 par y celle bille ou cedulle ilz requièrent que le roy de France face les renonciacions aus dites souverainetez et ressors, ce que ilz ne requeissent pas, se il y eust renoncié, et par conséquent en povoit et puet user, passé le terme de la dite surseance, qui duroit jusques à la dite feste Saint- Andrieu l'an LXI.
Item, que, ce non obstant, le roy d'Angleterre et le Prince son filz ont entrepris et actempté contre ycelles
1. Ms. : « et par y celle bille, etc. ». Corrigé d'après le texte du Trésor des chartes.
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 95
souverainetez et ressors en pluseurs manières, et se sont efforciez d'icelles approprier et actribuer à eulz, et icelles denier et empeschier au roy de France, au quel seul et pour le tout elles appartenoient et appartiennent, comme dit est dessus. Premièrement, le roy d'Angleterre et son gouverneur gênerai de Pontieu, qui est par dessus tous les officiers du dit Pontieu, et le quel le roy d'Angleterre ne puet desadvouer, a ordené et publié, ou dit Pontieu, que tous ceulz qui appelleroient du seneschal de Pontieu [appellent1] au dit gouverneur, comme à siège souve- rain et derrain, du quel l'en ne puist partir se non par proposicion d'erreurs, comme on fait en Parlement, et après la dite ordenance a donné pluseurs adjournemens, par devant lui et ceulz qui avec lui seroient, aus appel- lans des sentences ou jugemens2 du dit seneschal; du quel seneschal, de tout temps, on doit et est acous- tumé d'appeller au baillif d'Amiens, sanz moien, et ce ont fait le dit gouverneur, le trésorier de Pontieu et autres officiers du dit Pontieu, de l'auctorité et volenté du dit roy d'Angleterre et de son Conseil d'Angleterre, ne autrement ne l'eussent osé faire, ne si grant chose entreprendre. Et aussi est venu à la cognoissance du dit roy d'Angleterre et de son Conseil, et l'ont souffert et consenti expressément ou taisiblement, et aussi ne puet le dit gouverneur estre desadvoué, comme dit est, selon raison, la coustume et usaige et commune obser- vance de la court souveraine, especialment en fait de justice, et en ce qui puet cheoir en administracion et gouvernement de pays.
Item, que les diz gouverneur et trésorier de Pontieu,
1. Mot rétabli d'après le Trésor des chartes.
2. Ms. : « sentences ou jugement ».
96 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
considérons qu'il ne povoient par raison, ne dévoient entreprendre le dit ressort, s'efforcèrent d'enduyre1 les subgiez de Pontieu à ce qu'il vousissent requérir que le dit ressort leur feust baillié, comme souverain et final, sans plus ressortir au roy de France, ne à sa court de Parlement, et firent assembler à Abbeville, en l'église de Saint-Pierre2, les gens d'église, les nobles et les bonnes villes de Pontieu, et leur baillierent ou firent baillier une requeste ou supplicacion, contenant que les diz subgiez requeroient et supplioient avoir le dit ressort par devers le dit gouverneur, et avoit en ycelle supplica- cion pluseurs queues, pour y mectre les seaulx des dites gens d'église, nobles et bonnes villes, et leur requeroit on que ainsi le vousissent faire; mais les diz subgiez, comme bien avisez et conseilliez, respondirent d'un com- mun assentement qu'il n'en requerroient riens et qu'il ne sa voient pas que le roy de France eust renoncié à ses sou- verainnetez et ressors, ne qu'il les eust transportez au roy d'Angleterre, et que sur ce, le dit roy d'Angleterre et son Conseil feissent ce que bon leur sembleroit. Et d'icele supplicacion sera bien monstrée la copie, se mestier est, et estoit ycelle supplicacion getée et orde- née par le Conseil du roy d'Angleterre, et contenoit, contre vérité, que le roy de France n'avoit ou dit payz de Pontieu aucune souveraineté, et que la seigneurie d'icelui pays estoit toute séparée du royaume de France.
Item, que, ce non obstant, le dit gouverneur ordena le dit ressort, ycelui fist publier, et en a usé et donné pluseurs adjournemens en cause d'appel, comme dit
1. Trésor des chartes : « induire ».
2. Ibid. : « de Saint-Pere ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 97
est dessus, et en entreprenant les dites souverainetez et en eulz efforçant1 d'ieelles actribuer à eulz, contre raison et contre la teneur de la dite paix.
Item, que le dit roy d'Angleterre, les dis gouver- neur et trésorier ont requis et fait requérir à pluseurs nobles et subgiez du dit Pontieu qu'il feissent seremens d'estre avec le roy d'Angleterre, contre toutes per- sonnes qui pevent vivre et morir, le roy de France ou autres, et en y a pluseurs qui l'on fait ainsi par doub- tance, si comme l'en dit, et à ceuls qui ne le vouloient faire on saisissoit2 leurs terres et leurs fiefs, et tient on communelment que Ringois d'Abbeville a esté mort, pour ce qu'il ne voust faire le dit sairement contre le roy de France3, et fu menez en Angleterre, et après ce qu'il a esté longuement prisonnier détenu, sanz lui vouloir ouvrir voie de droit, ne à ses amis qui le pour- sivoient, on l'a fait saillir de dessus les dunes du chastel de Douvre en la mer*.
Item, que par icelle meisme manière l'a fait et s'est efforciez de faire le dit roy d'Angleterre, et aussi le prince son filz ou pays de Guyenne, en prenant leurs hommaiges, et ainsi le confessent il et est contenu en la dite bille du conte d'Armignac et du sire de Lebret, qu'ilz ont fait leur homaige au roy d'Angleterre comme
1. Trésor des chartes : « et en efforçant d'ieelles, etc. ». L'emploi du pluriel à la fin de la phrase (en eulz, à eulx) est justifié par ce fait que le rédacteur du mémoire a en vue, non seulement le gouverneur de Ponthieu, mais aussi le trésorier de Ponthieu et même le roi d'Angleterre.
2. Ms. fr. 2813 : « en saisissent ».
3. Voy. Hist. de Charles V, t. II, p. 178-179.
4. Trésor des chartes : « on l'a fait saillir dessus les dunes du chastel de Douvre en la mer ».
II T
98 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
à seigneur souverain, et que ainsi l'ont reçeu le roy d'Angleterre et le prince son filz.
Item, que le dit roy d'Angleterre et le prince son filz, tant en Pontieu comme en Guyenne, ont occupé et occupent de fait la seigneurie et cognoissance des choses [touchans les églises] cathedraux et autres églises de fondacion royal1, de ce que icelles églises tiennent soubz euls, et toutesfoiz icelles églises sont de la souveraineté et ressort du roy de France, seul et pour le tout, ne onques n'y renonça, comme dit est dessus. Et supposé que le Roy ait mandé par ses lectres à aucunes villes, seigneurs ou pays qu'il obéissent au roy d'Angleterre, par la manière qu'il ont [fait] ou temps passé aus roys de France, c'est à entendre comme à sei- gneur en demainne, et selon la forme de la paix, en la quelle est contenu par exprès, en la clause c'est assa- voir2, que les souverainetez et ressors des payz, bailliez en demaine au roy d'Angleterre, ou royaume de France, demeurent au roy de France, en Testât que elles estoient au temps de la paix, sanz ce que elles puissent estre dites ou transportées au roy d'Angleterre, par lectres contenues ou traictié de la paix, ne autres données ou à donner par dit, par fait, ne autrement, par quel- conque manière que ce soit, jusques à ce que le roy de France y ait renoncié expressément, et bailliées ses lettres ouvertes au roy d'Angleterre, la quelle chose il ne fist onques.
1. Le texte du Trésor des chartes porte simplement : « cognois- sance des églises cathedraus et autres églises ». Pour conser- ver la leçon du ms. fr. 2813, il était nécessaire de compléter la phrase par les mots placés entre crochets.
2. P. Paris : « et selon la forme de la paix laquelle est con- tenue par exprèz en la clause, c'est assavoir... ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 99
Item1, que le dit prince a pris ou fait prendre et mectre en prison maistre Bernart Pâlot et monseigneur Jehan de Chapon val, commis ou députez, de parleroy de France ou de par son seneschal à Toulouse, à pré- senter au dit prince les lectres du roy de France, par les quelles le dit prince estoit adjournez, en cause d'appel, par devant le Roy ou sa court de Parlement à Paris, à l'instance et requeste du dit conte d'Ar- mignac, et les a detenuz prisonniers par lonc temps, et encores détient en très grant contempt et mesprise- ment du Roy et de sa souveraineté, et en actemptant et entreprenant contre y celles souverainetez.
Item, que le dit prince, ou contempt delà dite appel- lacion, fait guerre ouverte contre le dit conte d'Armi- gnac et ses adherens, et procède contre yceuls par voie de guerre et de fait, le plus efforceement qu'il puet, et font morir et mectre à mort tous les appel- lans qu'il treuvent, et leurs adherens. Et, en ce faisant, n'est pas doubte qu'il fait guerre contre le roy de France, considéré que les diz appellans, par la dite appellacion et durant icelle, sont exemps du dit prince et sont en l'obéissance, sauvegarde et proteccion du Roy, et ne leur puet le dit Prince meffaire qu'il ne menace au roy de France et à sa souveraineté.
Item, que le roy d'Angleterre, en la guerre entre- prise et rébellion dessus dite, soustient et a soustenu, conforté et aidié le dit prince, son filz, et lui a envoie et envoie tous les jours gens d'armes et archiers pour
1. En regard des derniers mots de ce paragraphe et des premiers du paragraphe suivant, on lit dans le ms. (fol. 452 v°) une note marginale ainsi conçue : a Nota que il les fîst morir. »
100 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
faire guerre aus diz appellans, et par conséquent ne puet desavouer le fait du dit prince son filz.
Item, que le roy d'Angleterre et le prince son filz ont pris à leur soldées et gaiges pluseurs gens de com- paignes, ennemis du roy et du royaume de France, pour faire guerre contre les diz appellans, en aidant et confortant yceulz, et en les receptant en leurs terres et seigneuries, la quelle chose ilz ne pevent faire, par les aliances des deux roys, et une partie des dites com- paignes font demourer ou royaume de France, à Chas- tel-Gontier et aillieurs, pour y celui royaume grever et domagier.
Item, que en ce faisant monstrent il clerement que ilz ont les dites compaignes soustenues, aidiées et con- fortées ou temps passé, et que elles sont et ont bien esté en leur commandement, et qu'il avoient bien la puissance de les empeschier à entrer ou royaume de France et de les faire widier et mettre hors, s'il leur eust pieu, ainsi comme tenuz y estoient par les dites aliances.
Item, qu'il n'est pas doubte que, en ce faisant, ilz ont fait contre les bulles et les procès du Pape, et en encourant les paines et sentences, contenues en ycelles, puis qu'ils se aident et sont aidiez des dites compaignes et [ont] ycelles confortées et aidié[es] contre le royaume de France, et aussi puis que ilz les povoient retraire du dit royaume et il ne l'ont fait, et par especial leur sub- giez, nez de leurs terres et seigneuries. Et aussi sont par les dites bulles et procès tous leurs subgiez et vas- saulz quictes et absoluz de tous hommaiges et sere- mens de feauté, es quieux il leur estoient tenuz et astrains, et puet le roy de France assigner et mectre en
/
1369J RÈGNE DE CHARLES V. 101
sa main toutes les terres, seigneuries et demaines qu'il tiennent en demaine, ou royaume de France.
Item, que derrainnement ont les gens du roy d'An- gleterre chevauchié en Pontieu, par manière de guerre, et bouté feux en la maison du seigneur de Ghastillon, et fait pluseurs autres choses, par voie de fait et de guerre1, contre droit et les sairemens devant faiz.
Item, que, en ce faisant, il appert clerement que les diz roy d'Angleterre et prince ont commencié à procé- der contre le roy de France [et ses subgiez2], par voie de guerre et de fait, en venant [contre] et en enfraignant ycelle [paix], et en pluseurs autres manières ont entre- pris sur le roy de France et sur son royaume et contre ses souverainetez, les quelles choses et exploiz seroient trop longs à reciter. Et pour les rebellions, désobéis- sances, actemptaz, mesprisemens et abuz dessus diz, ont tant meffait les diz roy d'Angleterre et prince envers le roy de France et sa souveraineté, que il puet et li loit, par raison et par bonne justice, assigner et mectre en sa main tous les demaines que les diz roy d'Angle- terre et prince ont ou royaume de France, tant en pays coustumier comme en pays de droit escript. Et s'il y a aucuns subgiez, ou autres habitanz, ou demourans en yceuls demaines, le Roy leur puet requérir que ilz obéissent à lui et à ses gens en ce faisant, et ilz sont tenuz d'obéir, comme à leur seigneur souverain.
Et, s'il y a aucuns subgiez ou autres, qui en ce facent désobéissance ou rébellion, le roy de France les puet, sanz offence de justice, faire par sa puissance et par
1. La phrase se termine ici dans le texte du Trésor des chartes.
2. Ajouté d'après le texte du Trésor des chartes.
102 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
main armée venir à obéissance, et faire tant que la force soit sienne, et en ce ne puet on dire ou noter voie de guerre ou de fait, mais que droite et bonne justice, ne par ce on ne puet dire que le Roy ait com- mencié guerre, ne fait contre la paix en aucune manière.
Item, que, pour les causes dessus dites, et à la con- servacion de ses souverainetez et en usant d'icelles, a le roy de France assigné et mis en sa main, comme seigneur souverain, aucunes villes et lieux qui estoient du demaine du roy d'Angleterre, et où il a trouvé obéis- sance, il y a mis gens de par lui, pour ycelles villes et lieux tenir et garder en sa main, et où il a trouvé désobéissance, il les y contraint par sa puissance et par la manière qui lui loit à faire. Et ainsi le puet il faire et continuer, s'il lui plaist, par tous autres lieux et demaines que les diz roy d'Angleterre et prince ont ou royaume de France et en la souverainneté d'icelui.
Et, par ce que dit est dessus, puet apparoir clerement à tout homme que tout ce que le roy de France a fait, tant en Pontieu comme en Gui en ne, sur les demaines que le roy d'Angleterre y tenoit, il l'a fait par voie de justice et de raison, et ainsi comme il lui loisoit à faire, comme à seigneur souverain, et n'a en riens procédé par voie de guerre, ne de fait, et que le roy d'Angle- terre et le prince son filz ont procédé desraisonnable- ment et par voie de fait, et commencié la guerre contre le roy de France et ses subgiez, et en venant par plu- seurs foiz et par pluseurs manières contre le traictié de la paix.
Et pour ce que plus clerement appere l'entendement des choses dessus dites, et pour monstrer les justifica- cions du roy de France en ces choses, s'ensuivent
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 103
ci-apres aucunes requestes que le roy de France lui dot faire1 par le traictié de la paix, et les quelles les mes- sages du roy de France dessuz diz ont faites au dit roy d'Angleterre; mais ycelui roy d'Angleterre, ne son Con- seil, n'y ont fait ne voulu faire response.
La première : Comme ou dit traictié, entre les autres choses, est contenu ou xxvif et ou xxvme articles, et sur ce faites lectres des n roys2, que le roy d'Angle- terre est tenuz de faire widier et délivrer, à ses propres coux et fraiz, toutes les forteresses, prises et occupées par lui, par ses subgiez, adherens ou aliez ou royaume de France, en quelque partie que ce soit, excepté celles du duché de Bretaigne, et des pays et terres qui doivent appartenir et demourer au dit roy d'Angle- terre, et le de voit avoir fait dedenz la Chandeleur qui fu l'an mil CCC LX, et en y celles lectres sont nommées par exprès les dites forteresses r occupées ou dit royaume ou grant parties d'icelles. Item, que le dit roy d'Angleterre ne fist widier ne délivrer les dites forteresses dedenz le dit terme de la Chandeleur. Item, que celles qui furent widiées après la dite Chandeleur, ou grant partie d'icelles, ne l'ont point esté par le dit roy d'Angleterre, ne à ses fraiz, ne despens, comme faire le devoit, ainçois l'ont esté aus fraiz et despens du Roy, et de ses subgiez, et des pays où les dites for- teresses estoient assises. Item, que aucunes des forte- resses ne furent onques délivrées, ainçois ont tousjours esté occupées et encores sont par le dit roy d'Angle- terre ou par ses subgiez ou aliez, c'est assavoir la
1. Trésor des chartes : « lui doit faire ».
2. Ibid. : « entre les deux roys ».
104 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
Roche-de-Posay4, et toutesfoiz la dite Roche-de-Posay est par exprès nommée ou dit traictié, entre les forte- resses qui dévoient estre widiées et délivrées ou pays de Touraine. Item, par la faute dudit widement, ceulz qui demourerent es dites forteresses, pour le dit roy d'Angleterre, ont pillié, gasté et destruitle pays, pour le temps qu'ilz y ont esté, et aussi durement ou pou s'en failloit comme ilz faisoient durant la guerre, levé nouvelles raençons et fait tout le mal qu'il po voient. Item, que par ce a convenu que les pays, où les dites forteresses estoient, aient acheté les diz fors à grans sommes de deniers, pour ce que le roy d'Angleterre ne les faisoit pas widier, non obstant qu'il en feust pluseurs foiz sommé et requis, et jà soit ce que le roy de France eust fait, de sa partie, ce que faire devoit pour le dit widement, et seront bailliées, toutesfoiz que besoing sera, par declaracion2, les forteresses rache- tées aus despens du Roy et des pays, de puis la dite Chandeleur, comme dit est. Item, que en ces choses le Roy et ses subgiez ont esté domagiez jusques à très grans sommes, aussi comme inestimables, à déclarer quant temps sera, et des quelles choses le Roy doit estre desdomagiez par le roy d'Angleterre.
La seconde : Gomme entre les II roys, par le dit traictié de la paix, soient faites et passées alliances contre toutes personnes, excepté le Pape et le Saint- Siège de Romme, et l'Empereur qui est à présent, pour eulz, leur enfants, leurs hoirs et successeurs, leurs royaumes, terres et subgiez quelzconques, et, entre les
1. Ms. : « la Roche de Pesay ». — La Roche-Posay, Vienne, arr. de Châtellerault, cant. de Pleumartin.
2. Trésor des chartes : a par escript par déclaration ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 105
autres choses, soit contenu en icelles alliances que le roy d'Angleterre ne soufferra aucun de ses subgiez, ne autres quelconques, aler ne entrer ou royaume de France, ne en autre terre du Roy, ses enfans, hoirs ou successeurs, pour y faire guerre, dommaige ou offense aucune, à gaiges, à service d'autrui, ne autre- ment, par quelconque manière ou cause que ce soit, ainçois les empeschera ou destourbera de tout son povoir, et les ennemis ou mal veillans du Roy ou royaume de France ne receptera en son royaume ou aucunnes de ses terres, ne aide ou confort ne leur fera, et, se aucun de ses subgiez faisoient le contraire ou aucunne guerre villaine, ou domage au Roy ou au royaume de France, par terre ou par mer, à ses enfans ou à ses successeurs ou subgiez, il les puniroit1 ou feroit pugnir si grandement qu'il seroit example à tous autres, et de tout son povoir feroit reparer et adrecier tous les domages, actemptas ou entreprises faiz à ren- contre; et, se il faisoit, procuroit ou souffroit sciem- ment le contraire estre fait, il vouloit encourir les peines contenues es dites alliances.
Item, qu'il n'est pas doubte que, par les dites aliances, le roy d'Angleterre estoit et est tenu et obligié à destourber et empeschier de tout son povoir, et pro- curer et faire diligence, pardeffenses, inhibicions et de toutes autres manières qu'il pourroit2, que aucun de ses subgiez n'entrast ou royaume de France, pour y faire guerre oudomaige, par manière de compaignes à service ou gaiges d'autruy, ou autrement par quel- conque cause que ce soit, et aussi il estoit et est obli-
1. Ms. : « pourroit ».
2. Ms. : « povoit ».
106 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
giez, s'il faisoit le contraire, de faire reparer et adre- cier les seurprises ou actemptaz, faiz par ses subgiez, la quelle chose il de voit faire par les contraingnant à widier le royaume de France et faisant rendre les domaiges qu'il a voient faiz ; autrement, les actemptaz ne seroient pas adreciez ne reparez.
Item, que selon les dites/ alliances, puis que le roy d'Angleterre estoit tenus de destourber et empeschier que ses subgiez n'entrassent ou royaume de France pour y faire guerre, par semblable voie et par plus forte il estoit tenus, s'il y entroient ou faisoient guerre, de les faire widier et retraire du dit royaume.
Item, que par exprès il est contenu es dites alliances, comme dit est dessus, que le dit roy d'Angleterre ne soufferra point le contraire sciemment; les quelles paroles emportent que, se il le scet et vient à sa cognoissance, qu'il les fera widier et les empeschera de tout son povoir ; autrement, il le soufferroit1 sciem- ment et seroit contre les dites alliances et promesses.
Item, que par les dites alliances, le dit roy d'Angle- terre est tenus à trois choses : premièrement de non souffrir ses subgiez faire guerre ou domaige au royaume de France, secondement il est tenus de les destourber ou empeschier, et tiercement il est tenu, se ils font le contraire, de reparer et adrecier leur entreprise et actemptas, et par conséquent de les faire widier du royaume de France, comme dit est dessus, soit qu'ilz y soient entrez par manière de compaignes, à service ou gaiges d' autrui, ou autrement, et aussi doit rendre et restablir ou faire rendre et restablir tous
1. Ms. : « se soufferroit ».
1369] RÈGNE DE CHARLES V. 107
les dommages que le Roy nostre sire, son royaume et ses subgiez ont eu et soustenu pour celle cause, et aussi ne les doit recepter, ne à yceuls prester conseil, confort ou aide en aucune manière.
Item, que par les dites alliances, le dit roy d'Angle- terre est obligiez de faire les choses dessus dites, de tout son povoir, les quelles paroles sont à entendre civile- ment et raisonnablement, et de tel povoir que le roy d'Angleterre a sur ses subgiez, c'est assavoir qu'il leur doit mander et commander qu'il wident le royaume, et, seilz n'obéissent à ses commandemens, il les y doit contraindre par sa puissance et main armée, et ce emportent les paroles : de tout son povoir, les quelles sont à entendre cum effectu.
Item, que, ce non obstant, les subgiez du roy d'An- gleterre et du prince, tant d'Angleterre comme de Guienne, ont esté ou royaume de France, tant par manière de compaignes comme autrement, et y ont fait guerre et tous les domaiges, excès et maléfices, que l'en pourroit dire ne (sie) esclarcir, et ont esté pour la grant partie du temps depuis le traictié de la paix, et encores y sont à présent, et ont esté, de la derreniere venue, par l'espace d'un an continuelment et plus, sanz en partir, tous, ou la plus grant partie de trop, sub- giez et des terres et de l'obéissance du dit roy d'Angle- terre et du prince son filz, et y ont fait et font dejour en jour domaiges et excès, inreparables et aussi comme inn estimables, et grant partie des pillages [ont] por- tez, receptez et venduz en Guienne.
Item, que il est venu à la cognoissance du dit roy d'Angleterre que les dites compaignes estoient ou royaume, et l'en a le roy de France, par plusieurs
108 CHRONIQUE DE JEAN II ET DE CHARLES V. [1369
foiz sommé et requis qu'il les vousist faire widier et partir du royaume de France et faire reparer les domages et actemptas que fais avoient ; la quelle chose le roy d'Angleterre ne le prince n'ont pas fait, jasoit ce que faire le peussent et deussent, selon le traictié de la paix.
Item, que, supposé que le dit roy d'Angleterre leur ait fait faire aucuns commandemens de bouche de widier le royaume, ce ne doit pas souffire; car puis qu'il n'obéissent à ses commandemens, il les doit con- traindre de fait, autrement il n'en faisoit pas bien son devoir ne sonpovoir1.
Item, [que] le dit roy d'Angleterre, tant par les dites alliances, comme par une lectre appellée exécu- toire, passée à Calais, doit pugnir les dessus diz ses subgiez, qui feront guerre ou dommage ou dit royaume de France, pour quelconque cause que ce soit, comme trait[r]es, et en la manière qu'il est acoustumé à faire en crime de lèse majesté, s'il les puet appréhender, ou bannir de son royaume, s'il sont absens, et leurs biens ou terres confisquer, sanz y ceuls jamais recepter en son royaume, s'il ne partent2 du royaume de France, dedenz un mois après ce que ilz en auront esté som- mez et requis, par aucun des gens du dit roy d'Angle- terre ou autre personne publique; de quoy riens n'a esté fait, ainçois vont et viennent pluseurs d'iceuls par le royaume d'Angleterre et par Guyenne, et aussi joyssent de leurs biens paisiblement.
Item, que pour les choses dessus dites et