Duc DE LA FORCE
de l'Académie française
LE MARÉCHAL
DE LA FORCE
Un serviteur de sept Rois (1558-1652)
PARIS LIBRAIRIE PLON
2^ mille
hbl, brti Storage1018
Maréchal de La Force, un serviteur
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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : l8 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, A VOIRON, NUMÉROTÉS DE I A l8.
LE MARÉCHAL DE LA FORCE
DU MÊME AUTEUR
I/'Architrésorier Ivë Brun, gouverneur de i^a Hoi<i,andë {1810-1815), Couronné par l'Académie française. Prix Théso- rienne, Paris, Êmile-Paul édit.
Lauzun. Un Courtisan du Grand Roi, Second prix Gobert. Paris, Hachette édit.
I/E Grand Conti, Second prix Gobert. Paris, Êmile-Paul édit.
Curiosités historiques, Paris Émile-Paul édit.
lyA Vie amoureuse de i^a Grande Mademoisei<i,E (deux volu- mes), FlyAMMARION,
Comédies Sangi^antes, Drames intimes. Paris Émile-Paul édit.
Dames d'autrefois, Paris Êmile-Paul édit.
Femmes fortes, Paris Émile-Paul édit.
Histoires et Portraits, Paris, Émile-Paul édit.
Chateaubriand au travah,, Avignon, Aubanel édit.
Histoire du Cardinai, de Richelieu (tomes, III, IV, V et VI) en collaboration avec Gabriel Hanotaux. I^ibrairie Pion.
Richelieu, en collaboration avec Gabriel Hanotaux (un volume) Flammarion.
Le Beau Passé
I. — De Bayard au Roi Soleil.
II. — De Colbert a marat. Éditions de la Table Ronde.
AUGrltsTE DE aVUnnONJT T^uL/HFO^C
DUC DE LA FORCE
de l'Académie française
LE MARÉCHAL DE LA FORCE
Un serviteur de sept Rois (1558-1652)
Avec 5 illustrations hors texte
ÉDITIONS DE LA TABLE RONDE
8, RUE GARANCIÈRE
PARIS-VIe
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pour tous pays.
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AVANT-PROPOS
Le maréchal de La Force était de la maison de Caumont, dont « le nom, dit-il fièrement, est assez connu par les histoires ». — « Oui, mais faites comme si je ne le savais pas », lui eût répliqué M. Jourdain. Je présenterai donc au lecteur quelques ancêtres du maréchal.
Ne remontons pas au déluge, ne nous arrêtons pas à la fable, à ce compagnon d'Hercule débarquant en Espagne, avec le demi-dieu, cinquante ans avant l'embrasement de Troie, franchissant les Pyrénées, bâtissant Agen, fournissant des rois à la peuplade des Nitiobriges. Laissons-là ces imagina- tions de troubadour et passons tout de suite au x® siècle après Jésus-Christ. Voici Hugues, le constructeur de Calmont- d'Olt, près d'Espalion, vers g45, nid d'aigle qui commande le Lot ; voici un arrière-petit- fils de Hugues, Etienne, marié vers 1033 à une Gontaut et donnant son nom de Caumont à un autre nid d'aigle qu'il vient de jucher en face de Marmande sur un « haut tertre abrupt », d'où il surveille la Garonne, qui coule à ses pieds. De Bégon-Nompar de Caumont, sortit, vers 1200, la branche cadette qui devait donner le fameux duc de Lauzun, favori de Louis XIV.
« La maison de Caumont, écrivait en 1838 le marquis de La Grange, membre de l'Institut, éprouva bien des vicissitudes pendant les longues guerres des Anglais et des Français ; la possession de plusieurs places et forteresses en A gênais, en Périgord, en Bazadais, entraînait fatalement les seigneurs de Caumont à suivre le parti du plus fort ; mais, comme les chances de la guerre tournaient souvent, ils en subissaient les conséquences : leurs terres étaient ravagées, leurs villes occupées, leurs biens confisqués, lorsqu'ils étaient du parti du vaincu ; aussi, pendant tout le XIV^ siècle et pendant la première partie du XV ^, les voit-on tour à tour se ranger sous les ban- nières de France et d'Angleterre. Si même ils n'étaient pas engagés dans ces grandes luttes, ils étaient obligés de prendre parti dans les querelles continuelles qui divisaient les maisons
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de Foix, d'Albret et d'Armagnac, unies à la maison de Caumont par de nombreuses alliances. »
L'un des Caumont qui eurent le plus à souffrir des rivalités des maisons de France et d'Angleterre est Nompar II. C'est un type fort curieux de féodal et de poète. Il appelait ses vassaux « mes bons, et parfais amis », écrivait au bas de ses ordonnances : « J'ai signé de ma propre main pour plus de fermeté avoir : Ferm Caumont. » La naïve préface de ses Dicts et Enseigne- ments est trop charmante pour que l'on n'en cite pas ici quelques lignes : « En l'an que l'on contait mil quatre cens et XVI, et le premier jour de may,- je, le seigneur de Caumont, étant de l'aage de XXV ans, me estoie en un g beau jardin de fleurs, où il avait foyson de oiseaux qui chantaient de beaux et gracieux chans, et en pluseurs de manières, don ils me feirent resjouir, si que, emprès, je fuy tant en pensant sur le fait de cest monde, que je veoye moult soutil et incliné à maul fère, et que tout ce estait néant à comparer à l'autre qui dure sans fin...
« Et lors il me va souvenir de mes petits enfants qui sont jeunes et ignocents, lesquels je voudrois que à bien et honneur tournassent, et bon cuer eussent, ainxi comme père doit vouloir pour ses filz. Et parce que, selon nature, ils doivent vivre plus. que moi, et que je ne leur pourroie pas enseigner ne endoctriner, car il faudra que je laisse cest monde comme lez autres, me suis- je pansé que je leur feisse et laissasse, tantdis que je y suis, un livre de ensenhemens pour leur démonstrer comment ils se devront gouverner... Et leur ay- fait cest petit livre nommé Caumont, où il y a deux cents enseignements de mon entende- ment, fait pour les conrégir', quand je n'i serai. » Le prologue de ce poème d'éducation est digne d'un chevalier sans reproche :.
Troys choses sont que Caumont a guardé : Premièrement, à s'amye chasteté ; Prendre don de nulh homme qui soit ; Ne soy armer encontre où il ne doit.
Dévot pèlerin de Jérusalem, il écrivit, trois siècles et demi après la première croisade, quatre cents ans avant /'Itinéraire de Chateaubriand, un Voyaige d'Oultre-mer des plus savou- reux, « priant celiez et ceulx qui cest livre liront, ung Pater noster pour l'arme de moy Caumont vueillent dire ». // fut armé chevalier dans l'église du Saint-Sépulcre, ceignit l'épée, chaussa les éperons dorés, fut « frappé » du plat de la lame « cinq coups ha honneur des cinq plaies Notre-Seigneur et ung ha honneur de Monseigneur sairvt Georges, )-> Il fU placer dans l'église sa ban-
AVANT PROPOS 9
nière « toute desplée ». « C'est assavoir ung esqu d'azur à trois lieuparts d'or, ongles de gueulles et coronnés d'or lequelle fut mise au costé des armes du roi d Angleterre. »
Singulière place pour la bannière d'un seigneur français aux jours les plus tragiques de la guerre de Cent ans! Mais le roi d'Angleterre, roi de France illégitime, était légitime duc de Guyenne et suzerain de Nompar II. Celui-ci, après le triom- phe de Charles VII, perdit son château de Caumont, qui fut confisqué, rasé. Il se réfugia en Angleterre avec le seigneur de Durfort, père de sa seconde femme, et survécut à ses enfants. Son frère cadet, Brandelis, fit sa soumission à Charles VII, combattit les Anglais avec le comte de Penthièvre, dont il épousa la nièce Marguerite de Bretagne, et fut mis en possession des villes et châteaux de ses ancêtres. Louis XI lui permit en 1463 de rebâtir, en face de Marmande, sur une motte baignée par la Garonne, le château de Caumont qui avait été « de toute ancienneté disait le Roi, de belle et notable fortification, bien garni de tours murailles, garites, escheffes et emparements nécessaires pour la garde et la défense ». Ce Brandelis, seigneur de Caumont, Castelnau, Berbiguières, etc., eut deux fils dont le second fonda la branche cadette des Caumont Berbiguières et Beauvilla:
François, fils aîné de Brandelis, mourut en 1514 et ne voulut être loué ni le jour de son enterrement, ni à la quarantaine, ni au bout de l'an (Non fiât aliquis sermo de genealogia sua, armis suis, nec alias ad laudem suam). Respectons ses humbles volontés, et ne disons rien de lui. Rien non plus de son fils. Charles, sinon qu'il voulut être suivi de douze cents prêtres le jour de ses funérailles. Qu'eût pensé ce seigneur qui réclamait un tel cortège, s'il avait su que ses fils, Geoffroy, seigneur de Caumont, et François, seigneur de La Force, embrasseraient l'hérésie de Mélanchton, le disciple de Luther!
Le maréchal de La Force est le petit-fils de ce pieux seigneur. Il naquit en 1558, il mourut en 1652. Il fut mêlé, dès l'enfance, au plus sanglant des drames historiques. Charles IX et Henri III voulurent le faire égorger ; il fut le compagnon d'armes et l'ami de Henri IV. Huguenot rebelle, il fut condamné à mort et assiégé par Louis XIII. Il fut créé maréchal de France, lorsqu'il mit bas les armes. Pour ses victoires, il fut créé duc et pair. A la tête des armées, dans mainte scène de la vie de cour et d'État, on aperçoit la figure originale de ce seigneur, qui vint au monde sous Henri II et ne s'en alla que sous Louis XIV. Il jugea lui- même que sa longue vie était digne d'être contée ; il voulut « essayer s' il lui ressouviendrait de quelque chose », et « s'engagea en ce brouillard que vous verrez, écrivait-il au marquis de Cas-
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telnau, le second de ses huit fils. Je vous conjure qu'il ne soit vu de personne, on pourrait m'y attribuer des vanités de quoi je ne me repais point. »
Ces Mémoires, que le maréchal composa pour ses enfants, furent publiés en 1843 par le marquis de La Grange. Ils ont en maint chapitre l'intérêt captivant d'un roman d'Alexandre Dumas. Une volumineuse correspondance les suit : lettres du maréchal à sa femme et à ses enfants, aux Rois, aux Reines, aux ministres, aux princes du sang, aux grands seigneurs de France, aux petits princes d'Allemagne, avec les réponses de tous ces personnages. Le maréchal, pour suppléer aux défaillan- ces de sa mémoire, s'est servi de cette correspondance aujourd'hui publiée et de très nombreuses lettres encore inédites dans mes archives. Le vieux guerrier, écrivant ses souvenirs, ne voulait pas « ternir de faussetés » un si illustre ouvrage, et ses récits, même les plus romanesques, sont confirmés par les documents de la Bibliothèque nationale, des Archives nationales, des ministères de la Guerre et des Affaires étrangères, du château de Chantilly des villes de Bergerac et de Pau. A l'aide de ces documents, des mémoires du temps, des histoires anciennes et modernes, j'ai tenté de le faire revivre sous les sept Rois dont il fut tour à tour l'adversaire ou le serviteur»
N. B. On trouvera à la fin du volume la liste des sources principales.
Pour certains documents inédits, les références ont été mises au bas des pages.
CHAPITRE PREMIER
UN ETONNANT EPISODE DE LA SAINT-BARTHELEMY
De Caumont, jeune enfant, l'étonnante aventure. Ira de bouche en bouche à la race future.
(La Henriade.)
Châteaux de Guyenne. — Un protonotaire huguenot. — L'ami de Jeanne d'Albret. — Vers un destin tragique. — Aux noces de Marguerite. — Maurevert. — ■ L'aube du 24 août. — La parole donnée. — Rue des Petits-Champs. — Un détrousseur de cadavres. — • L'Arsenal. — Une périlleuse promenade. — L'hôtel- lerie. — Le retour.
« Monsieur de La Force, ce mot sera pour vous dire que je me délibère être dans quinze ou vingt jours au plus tard à Nérac, pour de là m'acheminer à la Cour, où je désirerais que me voulussiez faire compagnie, et pour ce que je me tiens comme tout assurée de votre bonne volonté, suivant l'assu- rance que vous m'en avez toujours donnée et l'expérience que j'en aie eue, je m'attends passer par, si près de vous que ce ne sera sans vous voir et que vous ferez ce voyage avec moi, qui sera en ce faisant d'autant plus accroître la bonne affection que j'ai de vous faire plaisir partout où me voudrez employer, d'aussi bon cœur que je prie le Créateur, Monsieur de La Force, vous tenir en sa sainte garde. Votre bonne amie Jehanne. A Pau, ce sixième jour de novembre (1571.) »
C'est à l'un des chefs du protestantisme en Agenais et en Périgord qu'écrivait ainsi Jeanne d'Albret, protestante elle- même. En priant le sieur de La Force de l'accompagner à la Cour, la mère du futur Henri IV, veuve d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre et gouverneur de Guyenne, ne soupçonnait pas qu'elle invitait un huguenot à la Saint-Barthélémy. Un huguenot qui était son parent, puisqu'il descendait comme elle d'Amanieu VIII d'Albret et de Marguerite de Bourbon.
Ce La Force était un gentilhomme de la maison féodale de
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Caumont. A la veille de la Saint-Barthélémy, la branche aînée était représentée par Geoffroy, protonotaire aposto- lique, abbé de Clairac, et François, seigneur de La Force. L'abbé de Clairac était dans sa cinquante-cinquième année, et s'appelait depuis 1563 le baron de Caumont, parce qu'il avait hérité d'un frère aîné mort sans enfant, et qu'il était devenu le chef de sa maison. Tout en conservant son abbaye, il avait quitté la robe pour l'épée, était seigneur du château et de la ville de Caumont, qui couronnaient, en face de Marmande, une haute motte sur la rive gauche de la Garonne et comman- daient le fleuve. En Périgord, il habitait les châteaux de Castelnau et des Miïandes, près de Sarlat, dont l'un était une forteresse au sommet d'un rocher escarpé dominant la Dor- dogne, et l'autre un élégant castel du XV® siècle. Quant au sieur de La Force, âgé de quarante-huit ans, il tenait son nom d'un château, situé à quelque trente lieues en aval, entre Bergerac et Sainte-Foy, haut placé sur une colline,
Caumont et son frère La Force avaient épousé, le premier, une « honnête et illustre dame », Marguerite de Lustrac, veuve du maréchal de Saint-André ; le second, une femme « dont la probité, piété et sainteté de vie étaient sans exemple », Philippe de Beaupoil, veuve de La Châtaigneraie, fameux par ses duels, plus fameux par sa mort. C'est ce La Châtaigneraie champion du roi Henri II dans une sorte de duel judiciaire, qui fut victime du célèbre coup de Jarnac.
Non loin de Castelnau, les Caumont de la branche cadette, cousins au second degré des sieurs de Caumont et de La Force, étaient établis à Montbeton, Berbiguières et Rouf&gnac. A quelques lieues de Marmande, habitait, au château de Lauzun, un Caumont dont la branche était séparée de l'aînée depuis trois cents ans, Gabriel, comte de Lauzun, bisaïeul du duc de Lauzun, le Lauzun de la Grande Mademoiselle.
Geoffroy, baron de Caumont, était en correspondance avec le célèbre humaniste Jules-César Scaliger, qui avait une maison à Agen, et il lui écrivait des lettres latines commençant pompeusement par Godofriede Pontifex. Pontife Geoffroy ! Cette appellation est plaisante, lorsqu'elle s'adresse à un protonotaire huguenot et marié. Avec ses frères, dont l'un, François, n'était alors âgé que de six ans, le protonotaire avait embrassé, vers ^530, la Réforme que prêchait en Agenais un neveu de Mélanchton ; il donnait à ses moines des prédicateurs protestants, ne décourageait pas les violences des huguenots qui envahissaient les églises, mais cherchait parfois à les apaiser. Aussi passait-il pour tiède, et Théodore de Bèze lui
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reprochait de « ne désirer pas mieux que d'être temporiseur en ces troubles ».
Les Caumont, en effet, — ils étaient encore quatre frères en 1562, — ne prenaient pas les armes ouvertement. C'étaient des huguenots royalistes. Montluc ne réussit pas à leur faire perdre la bienveillance du Roi. Vainement, le 19 août 1562, après s'être emparé du château de Caumont, se plaignait-il à Catherine de Médicis de l'avoir « trouvé plein des séditieux et huguenots, avec un capitaine, qu'il y a six mois que personne n'est passé par là, ni du loin de la rivière de Garonne, qui est joignante, qu'il n'ait été détroussé, assailli ou tué ; et le seigneur de Caumont, étant à une autre sienne maison, n'a jamais fait compte d'y remédier ; et si est de la religion nou- velle, comme M. de Burie et moi ferons apparoir par infor- mations et articles, auxquels il faut que nous soyons ouïs. Et à cette cause, l'ayant pris, je l'ai mis en la puissance du Roi avec cinquante soldats dedans pour la garde ; vous assurant. Madame, qu'au temps qui court il me semble que vous ne le devez rendre pour encore ; car il est fourni de trente à quarante pièces d'artillerie grandes ou petites et si est assez fort pour endurer douze ou quinze cents coups de canon avant que se rendre ; et s'il retombait encore en leurs mains, il n'y a place de la Guyenne qui portât tant de dommage que celle-là pour le navigage, qui serait bien empêché et par ce moyen la ville de Bordeaux bientôt affamée ».
Tandis que cette lettre était expédiée à la Cour, l'un des Caumont y arrivait, réclamait, expliquait, dépeignait Montluc comme « le plus grand larron, voleur et massacreur, qu'il en fût point », et, malgré les rebuffades du duc de Guise et de ses gentilshommes, obtenait finalement, grâce à l'intercession de son cousin des Cars, im ordre du Roi qui lui rendait son château.
Le protonotaire était plus royaliste encore que ses frères. Le II octobre 1568, alors que Jeanne d'Albret, arrivant de Nérac, venait de retrouver à La Rochelle son beau-frère le prince de Condé et l'amiral de Coligny, qui s'apprêtaient à commencer la troisième guerre de religion, Charles IX avait écrit au protonotaire : « Monsieur de Caumont, j'ai, avec grand plaisir, entendu la façon dont vous avez procédé, passant la reine de Navarre, ma tante, près de vous, avec ses troupes, et même les bonnes remontrances que vous lui avez faites pour la détourner d'aller se joindre avec ceux qui se sont élevés en armes contre moi. » « Il s'enfonce si avant au bour- bier que je ne sais qui l'en pourra retirer, » pense de Geof-
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froy la reine de Navarre. Ce qui ne l'empêche pas de le convoquer le plus gracieusement du monde avec son frère, dans les circonstances critiques, « afin que quatre mains, pour pousser à la roue, soient plus fortes que deux ». Mais le pru- dent protonotaire paraissait assez méprisable à la princesse que d'Aubigné nous montre « n'ayant de femme que le sexe, l'âme entière es choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible es adversités ». « Votre Vertu, déclarait-elle à La Force, opposée à sa pusillanimité, reluit en vous davantage et me fait tant vous aimer et estimer, que, lorsque, après les troubles passés, il me restera quelques moyens de favoriser mes amis, vous connaîtrez en quel rang je vous tiens. »
En cet automne de 1571, à peine avait -elle envoyé le billet qui ouvre le présent récit, elle apprit que La Force ne l'accom- pagnerait pas à la Cour. Déception d'autant plus vive qu'elle s'y rendait pour l'importante affaire du mariage de son fils le prince de Navarre avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, et qu'elle avait besoin de ses plus sages conseillers. Malade, accablé par la douleur que lui causait la mort récente d'un fils et d'une fille, La Force ne quitta pas la Guyenne tout de suite. Malheureusement pour lui, sa santé rétablie lui permit bientôt de se mettre en route. Avec les deux enfants qui lui restaient et qu'U ne voulait pas laisser en arrière, car il avait perdu sa femme, — Armand âgé d'une quinzaine d'années et Jacques-Nompar, né le 30 décembre 1558, — il franchit, probablement à cheval, les cent lieues qui le séparaient de Paris, du Paris de Charles IX, des Guise et de la Saint-Barthélémy.
II
Aux portes de Paris, entourant la vaste abbaye de Saint- Germain-des-Prés, s'étendait, jusqu'à la rive gauche de la Seine, le bourg ou faubourg Saint-Germain. Fort à la mode depuis quelques années, cet ancien village prenait un aspect de vUle. On s'y trouvait à la fois à la campagne et à Paris, à deux pas du Louvre : on n'avait que la Seine à traverser, en barque, il est vrai, car aucun pont, en aval du pont Saint- Michel, ne réunissait les deux rives ; mais les bateliers ne manquaient jamais au pied de la tour de Nesles ou devant les Tuileries.
C'est là que le sieur de La Force descendit avec ses fils au
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terme de son long voyage. Il logea rue de Seine, vieux chemin rural pavé en vertu d'une ordonnance de 1545, et qu'avaient choisi, pour y habiter de somptueuses demeures, la duchesse douairière de Nevers, un duelliste fameux, le vicomte de Tours, et l'ambassadeur d'Angleterre,
Les maisons, souvent agrémentées de jardins, élevaient de chaque côté de la rue leurs pignons et leurs poivrières. Entre la rivière et la rue de Buci, elles donnaient, par derrière, celles de l'ouest, sur le Pré-aux-Clercs, célèbre par les duels dont il était le théâtre, par les jeux de paume et les tavernes qu'envahissait, le dimanche, la bruyante foule parisienne ; celles de l'est, sur le chemin ou rue des Fossés (actuellement Mazarine), qui, de la porte de Nesles près de la Seine, à la porte de Buci, longeait Paris, ses fossés pleins d'eau, ses rem- parts que des tourelles rehaussaient de distance en distance. Quand, tournant le dos à la berge, — car il n'y avait pas de quai, — on remontait la rue de Seine, on trouvait à gauche la rue de Buci, qui, venant de la porte du même nom, faisait conamuniquer la rue de Seine et la rue des Fossés.
D'après les plans anciens de ce faubourg et la confrontation des documents, il semble que La Force occupa une maison sise à l'un des coins de la rue de Seine et de la rue de Buci, du côté de l'est.
Non loin de là, le protonotaire, arrivé aussi de Guyenne, s'était installé dans la rue Saint-Germain (aujourd'hui boule- vard Saint-Germain), en un logis qui avait deux entrées, la principale rue Saint-Germain, et l'autre rue des Fossés-Saint- Germain (aujourd'hui de l' Ancienne-Comédie), particularité précieuse en ces temps de troubles, extrêmement précieuse le jour de la Saint-Barthélémy.
Ce n'était pas apparemment à cause de sa pureté que les sieurs de Caumont et de La Force avaient préféré « l'air du faubourg ». Les huguenots recherchaient ce quartier suburbain. Pour eux, malgré la paix qui avait mis fin à la troisième guerre de religion, il n'était pas sage de se disséminer au milieu d'une population catholique, dans une grande ville bien close de bonnes murailles et de grosses tours flanquant des portes solides dont leurs ennemis avaient les clefs. Les Parisiens n'oubliaient pas les violences des protestants, le Royaume troublé depuis douze ans, la paix aussi sanglante que la guerre, les églises dévastées, les prêtres assassinés. Gentils- hommes accourus de l'Ouest et du Midi pour les noces enfin décidées du prince de Navarre et de Marguerite de Valois, les huguenots du faubourg étaient sur le chemin de leurs
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provinces. A la moindre alerte, ils pouvaient sauter à cheval, se réunir en troupe armée et « gagner pays ».
Cependant la mort soudaine de Jeanne d'Albret, que la rumeur publique attribuait à des gants de senteur empoisonnés, et de secrets avis reçus par l'amiral de Coligny, l'assurant que sa perte était certaine, n'empêchaient pas la plupart de goûter une sécurité complète. Les avertissements avaient paru des « rêveries », les avertisseurs, de « vieux fous peureux, malicieux, turbulents et ennemis de l'Etat ».
Le 9 juillet 1572, entre deux haies de gardes, sous les fenêtres garnies de spectateurs assez peu prodigues d'accla- mations, huit cents cavaliers en manteau de satin noir fai- saient leur entrée dans Paris, derrière le nouveau roi de Navarre et son cousin germain, le nouveau prince de Condé, qui portaient le deuil de Jeanne d'Albret.
La foule regardait curieusement les chefs protestants, Coligny, Montgomery, le meurtrier involontaire de Henri II, Caumont et son frère La Force, La Rochefoucauld, PUes, Téligny, Ségur, Soubise, etc.
Ils figurèrent, le 16 août, à la cérémonie des fiançailles au Louvre ; puis, le 18, à Notre-Dame, à celle du mariage. Un « échafaud » muni de balustres, tendu de drap d'or, sortait par une poterne de l'évêché, où Marguerite avait passé la nuit et attendait le cortège. Cet « échafaud » aboutissait à une tribune plus élevée construite sur le parvis, où se tenait un peuple immense. Il nous reste de Marguerite de Valois un intéressant petit tableau du défilé : « Le roi de Navarre et sa troupe, dit-eUe, ayant laissé et changé le deuil en habits riches et beaux, et toute la Cour parée comme vous savez et le saurez trop mieux représenter ; moi habillée à la royale, avec la couronne et couet d'hermine mouchetée qui se met au devant du corps, toute brillante de pierreries de la Cou- ronne, et le grand manteau bleu à quatre aunes de queue portée par trois princesses ; le peuple s 'étouffant en bas à regarder passer sur l'échafaud les noces et toute la Cour, nous vînmes à la porte de l'église. »
Le cardinal de Bourbon bénit, devant le portail de Notre- Dame, le mariage du roi hérétique et de la sœur catholique du Roi Très-Chrétien. Les nouveaux mariés rentrèrent par un autre « échafaud » plus bas sous les voûtes de la cathédrale ; mais Marguerite descendit seule le degré qui menait au chœur, afin d'entendre la messe à laquelle ne pouvait assister son époux. Les réformés passèrent le temps à se promener dans le cloître et la nef.
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Si les règlements de l'Eglise catholique pour le mariage du roi protestant avec une princesse catholique et l'attitude des chefs huguenots, décidée en consistoire, nuisirent à la pompe de la cérémonie religieuse, ils ne gênèrent en rien les divertissements et les fêtes qui suivirent. L'après-dîner, musique et cour plénière au Louvre ; le lendemain 19, festin chez Monsieur (le futur Henri III, alors duc d'Anjou), et ballet au Louvre ; ballet le surlendemain au Louvre et au Petit-Bourbon, célèbre par sa porte dorée, son immense galerie, ses ors et ses délicieuses peintures, érigeant, sur la rive droite de la Seine, parallèlement aux premières maisons du Paris de la rive gauche, entre Saint-Germain-l'Auxerrois et l'entrée féodale du Louvre rue d'Autriche, ses toits élevés, sa haute salle pareille à une nef d'église. Le quatrième jour, un tournoi mettait aux prises des Amazones et des Turcs : les Amazones étaient le Roi, le duc d'Anjou et leur suite ; les Turcs, le roi de Navarre et sa troupe de seigneurs.
Ceux qui offraient à leurs hôtes tant de plaisirs pouvaient- ils cacher de sombres desseins au fond de leurs âmes ? Il y eut quelques protestants pour le penser. Quelques-uns même partirent : « Je m'en vais, dit à Coligny Guy de Monferrand, pour la bonne chère qu'on vous fait, aimant mieux être au rang des fous que des sots, pour ce qu'on guérit du premier et de l'autre jamais. » Le mercredi 20, sous prétexte d'une chasse, le duc de Montmorency, en butte à la haine des Guise, bien qu'il fût catholique, s'en allait avec ses gentilshommes à son château de Chantilly. Cette jjrudente retraite lui sauva probablement la vie.
Le vendredi 22, c'était l'attentat préparé contre l'amiral par Catherine de Médicis, le duc de Guise et son oncle le duc d'Aumale. On va quérir Charles de Louviers, seigneur de Maurevert, « le tueur du Roi », qui, deux ans auparavant, a tué Mouy, capitaine huguenot, en des circonstances odieuses. Dans une maison située au coin de la rue des Poulies (rue perpendiculaire au quai, sur l'emplacement du Louvre de Louis XIV), et de la rue des Fossés-Saint-Germain (rue obli- quant à l'est vers la rue de Béthizy, aujourd'hui de Rivoli, où demeurait l'amiral), et appartenant à Villemur, ancien précepteur du duc de Guise ; derrière une fenêtre griUée, masquée de drapeaux, l'assassin est à l'affût, armé d'une longue arquebuse des gardes du duc d'Anjou, il attend depuis deux jours. Le 22 août, Coligny revient du Louvre vers onze heures, accompagné de quelques gentilshommes, par le quai et la rue des Poulies. Il marche lentement, lisant une requête ;
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il « tourne l'épaule pour enfiler » la rue des Fossés-Saint- Germain, lorsque Maurevert, le visant à la poitrine, tire. Mais l'amiral vient de se retourner, pour cracher, et les deux balles de cuivre ne le frappent qu'aux bras ; l'une lui coupe l'index de la main droite, l'autre se loge dans le coude du bras gauche, tandis que Maurevert, jetant l'arquebuse fumante sur le lit, s'enfuit, par une porte dérobée, sur un « genêt d'Espagne » des écuries du duc de Guise tout sellé dans la cour.
L'indignation de Charles IX à la nouvelle de l'attentat, sa visite, ses caresses à l'amiral qu'il appelait son père, — cet amiral qui, après la bataille de Moncontour, avait fait brûler à Angoulême des prêtres et des religieuses, — empê- chèrent les huguenots de s'alarmer, sinon de se répandre en menaces. Le samedi 23 août, Téligny, La Rochefoucauld et tous les chefs huguenots et, au premier rang, le baron de Piles, qui, le matin même, se baignait avec le Roi, « lui soute- nait le menton pour l'aider à nager », « firent mille bravades publiques et devant Leurs Majestés au Louvre, déclarant à grands cris et dans les termes les plus superbes que, s'il ne leur était fait justice dans leç vingt-quatre heures, ils avaient les moyens de se la faire eux-mêmes ; que, si l'amiral avait perdu un bras, mille autres se lèveraient qui feraient un tel massacre que toutes les rivières du Royaume roule- raient du sang et qu'ils sauraient bien frapper leurs coups en bon lieu ».
Cependant le soir ils croyaient pouvoir dormir paisiblement ; plus paisiblement encore, ceux qui avaient préféré à la ville et au Louvre l'air du faubourg Saint-Germain. En face de ce Louvre, rempli peut-être de noirs complots, et dont les séparait la rivière que nul pont ne franchissait dans leur voisinage, ils reposaient en cette nuit du 23 août 1572, hors des remparts et des portes verrouillées. Dans leurs écuries, de bons chevaux et, autour de leur quartier tranquille, la libre campagne (i).
(i) Les détails extraordinaires et les dialogues qui vont suivre sembleront peut- être « romancés » à la façon d'Alexandre Dumas. Que le lecteur se rassure ! J'ai tiré ces détails et les dialogues, qui sont textuels, de documents d'une authenticité indiscutable. Ils proviennent principalement d'une très intéressante lettre écrite à Catherine de Médicis par Geoffroy de Caumont, trois semaines après la Saint- Barthélémy, publiée par le comte de La Perrière ; des Mémoires de Jacques-Nompar de Caumont, plus tard maréchal et duc de La Force, édités par le marquis de La Grange, mon grand-oncle, sur des manuscrits que je possède ; de plusieurs autres Mémoires et des histoires les plus sérieuses.
On connaît 1' « épisode » de la Henriade, où Voltaire raconte « l'étonnante aven-
un ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY I9
III
Le jour allait bientôt paraître, lorsqu'un homme vient frapper rue de Seine au logis du sieur de La Force. C'est un maquignon qui lui a vendu neuf ou dix chevaux. Il est de la Religion. Il arrive de la rue de Béthizy : l'amiral est mort, assassiné dans sa chambre, précipité pantelant par la fenêtre dans la cour. Il était tout près de là, lui, le maquignon calvi- niste. Il a voulu passer la rivière, prévenir le sieur de La Force ; mais pas une barque n'était libre en face de la rue de Seine, pas une à la hauteur des Tuileries, toutes retenues. Pourquoi ? Alors, « porté d'affection », il s'est déshabillé, a mis ses vête- ments sur sa tête et a traversé la rivière à la nage.
Le sieur de La Force se lève, court chez son frère aîné le sieur de Caumont, lui apprend le « grand accident ». Bientôt avertis par eux, « tous les principaux de la noblesse de la Reli- gion qui logeaient au faubourg Saint-Germain » s'assemblent, délibèrent, se rangent à l'avis de Caumont. L'accident ne peut être advenu que « contre la volonté du Roi », Ils iront « tous en corps se ranger auprès de la personne de Sa Majesté ».
La troupe des gentilshommes huguenots « s'achemine droit à la rivière par la rue de Seine ». Elle atteint la berge ; les barques ont été emmenées sur l'autre rive : mauvais signe ! Les gentilshommes décident de « retourner à leur logis, de se préparer promptement, de monter à cheval et de se rendre au Pré-aux-Clercs, en état, si on les veut attaquer, de bien défendre leur vie, et, s'ils en ont le moyen, de gagner la campagne et de se retirer chez eux dans les provinces »,
Rentré en toute hâte, La Force fait habiller ses enfants. Le jour commence à poindre, et l'on annonce que les bateaux reviennent de la rive droite, « remplis de soldats qui, soudain qu'ils abordent, coulent le long de la rue de la Seine ».
Des premiers, Caumont est à cheval. Pour aller au rendez- vous du Pré-aux-Clercs, il a quitté son logis situé derrière celui de La Force. Il est sorti de chez lui par la rue des Fossés ;
ture » sur la foi de Mézeray. Son récit était inexact. <t Depuis, dit-il dans une note curieuse du deuxième chant, M. le duc de La Force m'a fait voir les mémoires manuscrits du maréchal écrits de sa propre main. » Le poète-historien rectifia les erreurs de détail et ajouta cette remarque plaisante : « Cela fait voir comme il faut se fier aux historiens. »
Auguste Poirson, et les savants auteurs des Sources de l'histoire de France au xvi« et au xvii» siècle, MM. Henri Hauser et Emile Bourgeois, ont proclamé, après Voltaire, l'autorité et l'importance des Mémoires de La Force.
20 LE MARECHAL DE LA FORCE
fort heureusement, car déjà un « massacreur » frappait à sa porte de la rue Saint- Germain. En passant, Caumont trouve son frère, à cheval comme lui, avec Jacques-Nompar, son second fils. Il « le presse de partir, s'il ne veut être enveloppé dans le massacre ». Mais partir, La Force ne le peut : Armand, son fils aîné, mal remis d'une maladie grave, n'est pas encore prêt !
Voici Caumont au Pré-aux-Clercs ; il a son pourpoint et son épée, et il est suivi de cinq ou six de ses gens. « Les uns après les autres, à cheval et fort effrayés », arrivent les gentils- hommes huguenots. Ils sont plus d'une centaine, et Caumont cherche parmi eux, n'aperçoit ni ses neveux ni son frère. Il court de nouveau vers la rue de Seine : « le faubourg est saisi de toutes parts ! » Il vient des soldats par la rivière ; il en va sortir par la porte Buci, car le duc de Guise, après le meurtre de l'amiral rue de Béthizy, a franchi la Seine au pont Saint-Michel, décidé à poursuivre les chefs huguenots échappés. Avec cent cavaliers, il est là, derrière la porte de Buci ; mais, s'étant trompé de clef et ayant envoyé cherché la vraie clef à l'hôtel de viUe, il perd du temps.
Caumont constate que « l'endroit du logis de son frère (au faubourg) est tout plein d'arquebusiers ». Impossible d'approcher ; il faut revenir.
Soudain, du milieu de la troupe protestante, une clameur s'élève : « Serrons-nous et gagnons pays ! » En même temps, se découvre un parti de cavalerie qui semble vouloir l'enfoncer, et charge. Caumont perd deux de ses gens. « Et de là, a-t-il écrit, on a commencé d'avancer le pas à bon escient ; et moi, ne connaissant le pays qu'ils prenaient et ne voulant point tenir cette route, je tournais vers le chemin de Chartres. » Il enten- dait r « émotion durer dedans Paris » ; et, tandis que par delà les remparts et par delà la Seine, du côté du Louvre, écla- taient, à travers la ville, les hurlements des égorgeurs, les cris déchirants des égorgés, les bruits sinistres d'un soulèvement populaire et d'im massacre affreux, dont ses neveux et son frère étaient peut-être les premières victimes, il regagnait « sa maison », son château fortifié sur les bords de la Dordogne (i).
(i) Mieux informé que le chantre de la Henriade, Arvers, l'auteur du sonnet immortel, a connu l'évasion de Geoffroy de Caumont témoin ces vers de son poème de la Saint-Barthélémy :
Tous sont égorgés sans merci :
Heureux qui peut dans ce carnage,
Traversant la Seine à la nage,
Trouver la porte de Buci.
UN ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 21
IV
Cependant La Force était rentré dans son logis de la rue de Seine. Voyant que son fils aîné ne pourrait être prêt à temps, il était descendu de cheval ainsi que son second fils ; il avait fermé la porte, et, remonté à sa chambre, il priait, entouré de ses enfants, « résolu d'attendre patiemment ce qu'il plairait à Dieu lui envoyer ».
Il n'eut pas longtemps à attendre cette volonté de Dieu, Des coups ébranlent la porte qui donne sur la rue, des voix crient, en blasphémant : « Ouvre ! ouvre ! » Sur son ordre, une servante de la maison va ouvrir. Des soldats envahissent la basse-cour... ils sont dans l'escalier... « Tue ! Tue ! » ; Us sont dans la chambre, l'épée à la main. Devant cet homme et ces enfants en prière, ils restent un instant presque interdits ; mais déjà le capitaine, un nommé Martin, a fait saisir les épées de ceux qu'il vient égorger. On les range dans un coin.
— Prie, si tu veux, dit-il, car il te faut mourir !
— Messieurs, répond La Force, faites ce qu'il vous plaira de moi, aussi bien n'ai-je plus guère de temps à vivre ; mais ayez égard à ces jeunes enfants qui n'ont jamais offensé personne, et à la mort desquels vous n'aurez pas grand acquêt. J'ai moyen de vous donner une honnête rançon, qui vous sera plus profitable.
Il continua, « leur amolissant le cœur ». L'idée d'une rançon paraissait intéresser le capitaine. Les soldats renoncèrent provisoirement au massacre pour le pillage.
Les ciels n'étaient pas sur les coffres, car le valet de chambre de La Force s'était enfui comme la plupart de ses gens ; mais il y avait dans la cheminée de solides chenets. Bientôt ce fut, au milieu de la chambre, une ruée contre toutes les armoires, tous les bahuts violemment traînés à bras d'hommes, défoncés à grands coups de chenets, livrant l'argent, l'argenterie, les vêtements. Quand il n'y eut plus rien à piller, les blasphèmes et les cris recommencèrent : « Il fallait mourir ; ils avaient commandement de tuer tout sans rien épargner. »
C'est par là que, trompant leur fureur meurtrière.
Avertis à propos, le vidame Perrière
De Fontenay, Caumont et de Montgomery
Pressés qu'ils sont de fuir, sans casque, sans cuirasse,
Echappent aux soldats qui courent sur leur trace
Jusque sous les remparts de Montfort-l'Amaury.
22 LE MARECHAL DE LA FORCE
3La Force ne se décourageait pas. Toujours avec la même douceur, le même sang-froid, la même habileté, il endoctri- nait ces furieux, offrait une rançon de deux mUle écus (envi- ron soixante mille francs de notre monnaie de 1913. Peu à peu, le capitaine Martin se laissait convaincre. Il dit enfin :
— Suivez-moi donc tous.
On descend dans la cour ; le capitaine fait prendre aux protestants le signe de ralliement des catholiques en cette affreuse journée : le père et ses deux fils, le page des enfants, nommé La Vigerie, leur valet de chambre particulier, nommé Gast, déchirent leurs mouchoirs, les mettent en croix sur leurs chapeaux et leurs bonnets, retroussent leur manche droite jusqu'au haut de l'épaule. Toute la troupe est dans la rue ; plus loin, eUe s'avance le long de la Seine, s'embarque, traverse la rivière en face du Louvre. Sûrement, les prisonniers vont être poignardés, précipités dans l'eau comme tant d'autres que l'on tue là-bas, que l'on jette tout sanglants dans les flots, où s'élargissent des taches rouges. Mais non ; ils abordent sains et saufs ; combien de temps le seront-Us encore dans ce Paris où « la mort et le sang courent les rues » ? Les prisonniers quittent les cadavres de la rivière pour trouver les cadavres de la rive, et, entre autres, celui du baron de Piles, parfaite- ment reconnaissable parmi les corps étendus, — ce baron de Piles qui, à Saint- Jean-d'Angély en 1569, s'était fait un collier avec des oreilles de prêtres ! On est devant le Louvre. Par la rue d'Autriche, on longe à gauche la face orientale du palais, toute féodale avec ses grosses tours, sa lourde entrée fortifiée, sur laquelle deux jeux de paume font saillie, à droite le Petit-Bourbon et l'hôtel du duc d'Anjou ; par delà la rue Saint-Honoré, on arrive rue des Petits-Champs (aujourd'hui Croix-des-Petits-Champs) ; on s'arrête, on entre dans une maison, on est chez le capitaine Martin.
— Quand, dit-il au sieur de La Force, me ferez-vous tou- cher la rançon que vous m'avez promise ?
— Dans deux jours.
— Eh bien ! cependant ne me donnez-vous point votre foi et votre parole de ne bouger d'ici, ni vous, ni vos enfants !
— Oui, je vous engage ma foi et ma parole que ni moi ni mes enfants ne bougerons d'ici.
Impressionné par le calme et la dignité du gentilhomme qui la lui donne, le capitaine Martin accepte cette parole. Il ne laisse que deux Suisses à la garde des cinq huguenots et sort « avec ses gens pour aller continuer le pillage et les cruautés ».
UN ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 23
Il y avait chez le baron de Biron, grand maître de l'artillerie, logé à l'est de Paris, dans les bâtiments de l'Arsenal, une femme qui était la sœur du grand maître et la belle-sœur de La Force, Jeanne de Gontaut, veuve de Pierre de Caumont, baron de Brisanbourg et de Montpouillan, gentilhomme de la Chambre du Roi.
M^^e de Brisanbourg reçut la visite du valet de chambre Gast. Il arrivait de la maison du capitaine Martin, Dépêché par le sieur de La Force, il venait exposer la situation critique de son maître et des enfants, demander la somme nécessaire pour leur sauver la vie. « Cela requérait secret et diligence. » M™6 de Brisanbourg promit les deux mille écus pour le mardi 26 août. Elle était fort inquiète, parce que le secret était à demi éventé. Déjà on disait dans Paris que La Force et ses deux fils étaient prisonniers. Si la rumeur courait jusqu'au Roi, elle amènerait probablement leur mort.
Après le retour de Gast, la maison de la rue des Petits- Champs fut le théâtre de scènes émouvantes. Il faut se repré- senter le fidèle valet déclarant que, les deux mille écus devant être portés au jour dit, il ne reste aucune raison de ne pas s'évader ; que l'évasion est même un devoir ; les Suisses, fort bonnes gens, offrant d'emmener les prisonniers partout « où ils voudront », « de hasarder leur vie pour les sauver tous » ; au milieu de ces discours tentateurs, La Force, inébranlable comme un Ruy Gomez de Silva, alléguant son honneur et la parole donnée au capitaine :
— Je lui ai engagé ma foi, je ne la fausserai point, étant résolu d'attendre la Providence de Dieu, qui disposera de tout selon son bon vouloir.
Le temps passe. Dehors, on massacre, on piUe toujours. A chaque instant, il peut entrer quelque soudard, quelque fanatique, quelque suppôt du duc d'Anjou, ce cruel Moniieur, frère du Roi. Gast et les Suisses supplient La Force de per- mettre qu'au moins l'on conduise en lieu sûr l'un des enfants. Le père ne faiblit pas. Ils tentent d'en «dérober un» ; inutile.
Le mardi 26 août, jour fixé pour le versement de la rançon et la délivrance des prisonniers, une troupe s'arrête à la porte de la maison, quarante ou cinquante soldats suisses et fran- çais, qui entrent, montent l'escalier. Leur chef est un Piémon- tais, le comte de Coconas, l'un des hommes les plus méchants du Royaume.
24 -LE MARÉCHAL DE LA FORCE
— Je suis venu, dit-il, vous chercher par ordre de Mon- sieur, frère du Roi, qui veut parler à vous.
Aujourd'hui, l'élégant messager de Monsieur a plutôt la contenance du bourreau que celle de l'envoyé d'un prince. Comme s'ils allaient réellement rendre visite au duc d'Anjou, La Force et ses fils veulent prendre leurs capes. Coconas ajoute qu'il n'est pas besoin de tant de cérémonies. Il leur suffit de se hâter et de le suivre. Coconas est même si pressé qu'on leur arrache leurs manteaux, leurs chapeaux et leurs bonnets. Plus de doute, c'est l'heure du massacre.
La Force représente qu'on va les conduire non au Louvre, mais à la boucherie. Et cependant il a la parole du capitaine Martin, à qui fidèlement il a tenu la sienne, et l'argent de sa rançon est prêt. Le plus jeune des enfants essaye de consoler son père et reproche aux égorgeurs leur perfidie.
Les touchantes manifestations de tendresse filiale de cet enfant de treize ans, son éloquente indignation n'ont aucune prise sur les bourreaux. Coconas fait sortir de la maison toutes les victimes, place chacune d'elles entre deux soldats, les compte... Les prisonniers étaient cinq, pourquoi ne sont-ils plus que quatre ? Où donc est le valet de chambre ? Les sol- dats explorent la maison, découvrent le malheureux Gast blotti dans un grenier, le joignent aux autres.
Le cortège s'ébranle ; La Force marche le premier, puis Armand, puis Jacques-Nompar, puis Gast. Maintenant, c'est le page La Vigerie qui manque. Trompant les regards de Coco- nas, l'un des bons Suisses vient de lui dire : « Sauvez-vous, car on va dépêcher ceux-ci. » Le page a disparu. Il est caché tout près ; il regarde, le cœur haletant. Là-bas, le cortège atteint l'extrémité de la rue des Petits-Champs, non loin du mur de la ville. « Tue ! Tue ! » hurlent soudain les soldats. — « Ah ! mon Dieu ! Je suis mort ! » Armand tombe. Au cri de son fils aîné, La Force se retourne, les poignards levés s'abattent, il tombe aussi, et, presque au même instant, sous les lames toutes rouges, inondé de sang entre son père et son frère, le petit Jacques-Nompar se laisse tomber à son tour en poussant le même cri : « Je suis mort ! »
La Vigerie s'éloigne au plus vite, cherche à gagner l'Arsenal et à se mettre sous la protection du baron de Biron, chez M^^ de Brisanbourg. Comme il porte une livrée pareille à celle des pages du comte de La Marck, « l'un des chefs du massacre », il explique à tous les corps de garde qui barrent les rues : « Je suis un page du comte de La Marck, et je vais trouver de sa part M. le Baron de Biron à l'Arsenal. » Il y
I.A HUIî DU SKINK, I.K l'ItK-AUX-CT.ERCS, I.K I.01V1{K Kï I.A lU'K UKS PKTITS-CIIAMPS
(ra])rô.S le Jihui de 'l'nisclicl.
rtj Kiiiplacomciil du logis d'où le s'wuv de Calmo.nt s'ouriiil h rii aoùl iiû2. par iiiu' porte tlounaut sur la 6; Kmplacoiirnl du h.gis où le sicui- de La Force cl ses •■aliuls luirnt arrôlés le niêiiif jour; c) Lieu où le futur niai-échal tut laissé poui- lucu'l après le massacre.
UN ETONNANT EPISODE DE LA SAINT-BARTHELEMY 2$
arrive enfin, est introduit auprès de M^^ de Brisanbourg, la consterne par le récit du drame horrible. Et encore n'a-t-il pas vu les hideuses scènes de la fin : à terre, les couteaux fouillant le tas de corps, le dépouillement, les cadavres laissés sur la place, tandis que les assassins se relèvent en disant : « Les voilà bien tous trois. »
Les Caumont ne furent pas les seules victimes d'Annibal de Coconas. L'abominable Piémontais « se vantait qu'à la Saint-Barthélémy il avait racheté jusqu'à trente hommes pour avoir le contentement de les voir mourir à son plaisir, qui était de leur faire renier leur religion sous prétexte de leur sauver la vie : ce qu'ayant fait, il les poignardait et faisait languir et mourir à petits coups, cruellement ». Le châtiment l'attendait. Il périt lui-même sur l'échafaud, le 30 avril 1574. Avec La Môle, il avait, pendant que Charles IX se mourait et que le duc d'Anjou était en Pologne, ourdi une conspiration pour placer sur le trône le duc d'Alençon, quatrième fils de Henri IL
On se tromperait, si l'on ne voyait dans les horreurs de la Saint-Barthélémy que l'effet des passions religieuses. Sous les fureurs religieuses et politiques, se cachait une affreuse passion de lucre. « C'était être huguenot, écrit l'historien Mézeray, que d'avoir de l'argent ou des charges enviées ou des ennemis vindicatifs ou des héritiers affamés. » Le lende- main 25 août, et le mardi 26, la curée fut plus ardente encore. Les voleurs de profession s'étaient joints au bas' peuple et aux soldats. Le massacre continue et prend un caractère nouveau. Il est causé par la crainte de la vengeance des protestants survivants contre les meurtriers ; par l'intérêt : on tue les concurrents odieux, accusateurs demain ; on tue les femmes enceintes, les enfants, pour couper court aux vengeances futures. On commençait même à tuer des catholiques pour assouvir des haines personnelles. Dès le dimanche 24, le nonce Salviati avait mandé au pape : « Les Parisiens se met- tent au piUage avec une extraordinaire avidité : bien des gens ne s'étaient jamais imaginé qu'ils pourraient posséder un jour les chevaux et l'argenterie qu'ils ont ce soir dans les mains. » Les gens du duc d'Anjou volaient les perles des étran- gers, dévalisaient les cadavres.
La Saint-Barthélémy ne fut donc pas surtout religieuse.
26 LE MARÉCHAL DE LA FORCE
ni exclusivement politique. Fut-elle préméditée ? C'est une question qu'il ne convient pas de traiter dans le récit d'un simple épisode. Un grand nomxbre d'historiens, Michelet lui- même, croient qu'elle ne fut préméditée ni dans l'esprit de Charles IX ni même dans celui de Catherine de Médicis. « Dans la pensée de Catherine de Médicis et de ses conseillers, dit M. Louis Battifol, il ne s'agissait que de cinq ou six têtes à faire tomber, Coligny, le comte de La Rochefoucauld, Téligny, Caumont, La Force, Montgomery, le marquis de Renel. »
Derrière les grands voleurs, derrière les moissonneurs de la récolte rouge, les glaneurs arrivaient furtifs, le soir ; ils ramas- saient ce que les bourreaux avaient oublié ou dédaigné.
Les corps des trois Caumont restèrent au bout de la rue des Petits-Champs, près du rempart, à l'endroit où ils étaient tombés. Vers quatre heures de l'après-midi, les portes de quelques maisons s'ouvrirent ; des gens parurent, s'appro- chèrent des nudités sanglantes. Un marqueur du jeu de paume de la rue Verdelet aperçut à la jambe d'un des huguenots égorgés un bas de toile qui pouvait lui convenir. Il retourna le corps qui avait la face contre terre; la jeunesse de ce visage l'émut. Il dit tout bas :
■ — Hélas ! celui-ci n'est qu'un pauvre enfant, n'est-ce pas grand dommage ? Quel mal pouvait-il avoir fait ?
La tête de l'enfant — c'était celle de Jacques-Nompar — se souleva légèrement ; la bouche murmura :
— Je ne suis pas mort, je vous prie, sauvez-moi la vie ! L'homme rabattit la tête :
— Ne bougez pas, car ils sont encore là ! dit-il, et il s'éloigna. Non seulement Jacques-Nompar était vivant, mais, selon
sa propre expression, « il n'avait même pas la peau percée ». Tombé entre La Force et Armand, il avait assisté à l'agonie de son père, longue, secouée de sanglots. Tandis qu'il marchait à la boucherie, il était persuadé qu'il ne mourrait pas.
Là, tout nu parmi les cadavres, sous les fenêtres des maisons, dans cette rue encore hantée par les assassins, il fallait vrai- ment un second miracle pour l'arracher à la mort. Et si l'homme n'allait pas revenir ?
L'homme revint :
— Levez-vous, dit-il, car ils s'en sont allés ! Jacques-Nompar reçut sur les épaules le méchant manteau
que lui jetait l'homme ; il marchait devant son sauveur, qui faisait semblant de le battre. Les voisins demandaient :
— Qui menez-vous donc là ?
UN ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 27
— C'est mon petit-neveu, qui est ivre et que je fouetterai à bon escient.
Outre la curiosité des voisins, il fallait tromper celle des corps de garde : il y en avait à tous les coins de rue. Arrivé enfin chez lui, le marqueur monta tout au haut de la maison, « dans une chambre où sa femme et son neveu se trouvaient », il cacha son neveu supposé dans la paille de son lit.
L'homme avait vu aux doigts de l'enfant quelques bagues. Jacques-Nompar dut les donner, même un diamant qui lui venait de sa mère, qu'il voulait garder pour se faire connaître, et que la femme du marqueur exigea, menaçant de le livrer s'il ne donnait tout. Entièrement dépouillé, mais réconforté par un « morceau » et une « chopine de vin », il pria qu'on le conduisît au Louvre, où logeait sa demi-sœur M^^ de Lar- chant, fille de feu La Châteigneraie, et dame de la Reine (Elisabeth d'Autriche) :
— Mon enfant, répondit le marqueur, je n'oserais vous mener là ; même y a tant de corps de garde à passer que quel- qu'un vous reconnaîtrait et qu'on nous tuerait tous les deux.
Alors Jacques-Nompar indiqua l'Arsenal, commandé par le baron de Biron, ami secret des huguenots et frère de sa tante M"^^ de Brisanbourg, qui habitait chez lui.
— Cela est bien loin ; mais je vous mènerai plutôt là, car j'irai tout le long des remparts et nous ne rencontrerons per- sonne.
VII
Le mercredi 27 août 1572, dans la lumière grise du petit jour, le marqueur et le jeune Caumont cheminaient sur les remparts de Paris. L'enfant portait des chausses toutes cras- seuses, un pourpoint aussi sale que ses chausses, un manteau qui ne valait guère mieux. Il était coiffé d'un bonnet rouge que surmontait une croix de plomb. Nos deux promeneurs contournèrent la viUe par le nord, passèrent les portes Mont- martre, Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, Saint-Antoine : passèrent derrière la Bastille, et, après leur long circuit, se trou- vèrent devant la première porte de l'Arsenal, une porte assez éloignée des bâtiments occupés par le grand maître de l'artillerie.
Alors l'enfant dit à l'homme : « Demeurez ici, je vous ren- verrai les habits que vous m'avez prêtés avec les trente écus que je vous ai promis. »
Mais Jacques-Nompar demeure aussi. Il n'ose frapper,
28 LE MARÉCHAL DE LA FORCE
il n'ose révéler qui il est. Par hasard, la porte s'ouvre ; quel- qu'un sort, Jacques-Nompar profite de l'occasion, pénètre dans une vaste basse-cour, la traverse, s'avance jusqu'au « logis ))... Comment y entrer avec le bonnet rouge, le manteau taché qui le « déguisent en gueux » selon l'expression de Voltaire? La porte du « logis » s'ouvre à son tour, laisse apercevoir un visage familier. C'est le page La Vigerie.
— L'Auvergnat ! s'écrie Jacques-Nompar, appelant le page de son surnom habituel.
La porte se referme, pas de réponse. Elle se rouvre, le page est toujours à la même place.
— L'Auvergnat ! L'Auvergnat ! répète Jacques-Nompar. Cette fois, le page sort du « logis » :
— Qui êtes-vous ?
— Quoi ! ne me reconnaissez-vous pas ?
— Eh ! mon Dieu ! c'est vous. Monsieur, je ne vous recon- naissais point !
L'enfant demande s'il n'y a pas à l'Arsenal quelques-uns des gens de son père ; le page lui montre un gentilhomme du sieur de La Force, Beauvillier du Maine, en train de causer avec le maître d'hôtel de M^^^^ ^e Brisanbourg ; le gentilhomme et le maître d'hôtel, fort surpris et ravis de le revoir, le con- duisent chez M°ie de Brisanbourg, qui le reçoit, couchée dans son lit, et l'embrasse en pleurant.
Jacques-Nompar lui raconta son étonnante aventure. Sa tante le fit mener dans la chambre de ses femmes, où il se dévêtit, et, dut s'aliter faute de vêtements de rechange. Cepen- dant à la porte de l'Arsenal, on remettait au marqueur du jeu de paume les habits prêtés et l'argent convenu.
Deux heures plus tard, habillé en page du baron de Biron, l'enfant sauvé était introduit dans la chambre à coucher, puis dans le cabinet du grand maître de l'artillerie, et mis au secret avec l'Auvergnat, qu'on lui donnait pour le divertir.
C'est que le massacre, commencé le dimanche 24 août, à son paroxysme d'intensité le mardi 26, durait encore le mercredi 27. Le bruit courait que l'Arsenal servait de refuge à plusieurs huguenots, que des recherches allaient y être pratiquées. Le grand maître irrité déclara « qu'il empêcherait bien de venir ceux qui voulaient contrôler ses actions ». Par son ordre, trois ou quatre pièces de canon furent pointées vers la porte de l'Arsenal. Le danger était d'autant plus mena- çant que l'évasion de Jacques-Nompar était connue au Louvre.
Il se trouvait à la Cour un capitaine des gardes qui songeait avec ennui au bel héritage qu'il ferait, si Jacques-Nompar
UN ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 29
avait été égorgé comine son père et son frère. Tout le monde savait au Louvre l'intérêt de ce capitaine des gardes, et c'était même par considération pour lui que les assassins n'avaient pas épargné les deux fils du sieur de La Force, Cet aimable seigneur n'était autre que le beau-frère d'Armand et de Jacques-Nompar, M. de Larchant, marié à leur demi-sœur, Diane de Vivonne, fille de leur mère M™^ de La Force et de son premier époux l'infortuné La Châtaigneraie ! Au déses- poir de voir échapper l'enfant et avec lui l'héritage, Larchant donna ce spectacle exécrable de solliciter l'intervention de . Catherine de Médicis pour qu'on lui livrât son jeune beau- frère !
Jacques-Nompar n'était pas depuis trois jours à l'Arsenal qu'un gentilhomme venait le réclamer de la part de la Reine mère.
On eut beau répéter au gentilhomme que le jeune La Force n'y était pas, il voulut explorer lui-même la maison. M. de Biron avait fait passer Jacques-Nompar de son cabinet dans la chambre de ses filles ; l'enfant, caché entre deux petits lits, était enfoui sous un amas de vertugadins. Le gentil- homme « visita tout », ne trouva rien, quitta enfin l'Arsenal. Ce n'est que vers une heure après minuit que Jacques-Nompar regagna le cabinet du grand maître. Mais il n'y était plus en sûreté, il dut chercher une autre retraite.
Dès le lendemain, jeudi 28 août 1572, le voici de nouveau dans la rue. Il suit à pied et de loin le cavalier auquel on l'a confié, Jean de Durfort, sieur de Born, lieutenant général de l'artiUerie, qui ne circule dans Paris qu'à cheval à cause de sa jambe de bois. Pour l'enfant, quelle incommode, péril- leuse et angoissante promenade ! Et pour arriver chez Guillon, contrôleur de l'artillerie, un homme qui n'est peut-être pas bien sûr, puisque M. de Born ne lui a pas révélé l'identité de son compagnon !
— Vous êtes de mes amis, dit-il à Guillon ; je vous prie, faites-moi le plaisir de me garder ici ce jeune homme, qui est mon parent, fils de M. de Beaupuy qui commande la compagnie de gendarmes de M. de Biron. Je l'ai fait venir ici pour le mettre page ; mais j'attends que tout ce tumulte où vous voyez que nous sommes soit passé.
Une semaine s'écoule ; peu à peu^, le « tumulte » s'apaise, le pseudo-Beaupuy est encore chez Guillon. Un jour, vers midi, à l'heure où d'ordinaire le contrôleur revient de l'Arsenal pour dîner, on heurte à la porte. Jacques-Nompar n'est pas
30 LE MARECHAL DE LA FORCE
loin, ouvre, voit, au lieu de son hôte, un inconnu qui sait son nom. Il repousse brusquement la porte.
— Laissez-moi entrer, crie l'inconnu, j'ai à parler à vous.
Il entre, raconte que M^^ de Brisanbourg l'envoie, qu'elle « est en peine des nouvelles de son neveu » ; mais, lorsque, rentré lui-même après le départ du messager, le discret con- trôleur, alarmé de cette visite, fait avertir M^^ de Brisanbourg par M. de Bom, il se trouve que M^^ ^q Brisanbourg n'a envoyé personne. Sans aucun doute, l'inconnu est l'espion de quelque redoutable ennemi. Il n'est que temps d'utiliser le passeport du Roi, que M^^ de Brisanbourg a obtenu par son frère le grand maître. Le passeport est accordé pour un maître d'hôtel et un page que M. de Biron dépêche en Guyenne « sous prétexte d'aller chercher son équipage et sa compagnie de gendarmes » ; le maître d'hôtel sera M. de Fraisses, et le page le jeune La Force. Ainsi l'a décidé M^^ de Brisanbourg, Sur son ordre, M. de Fraisses se rend avec M. de Bom chez Guillon, et dit à Jacques-Nompar : « Tenez, voilà un cheval et des bottes, partons tout à l'heure. »
Ils partent, ils chevauchent tous les trois dans les rues de Paris, étroites et sans trottoirs, sales, obscures, comme écra- sées par les vieilles maisons à pignons et à charpentes apparentes, les arches et les poivrières des logis qui les surplombent, et si tortueuses qu'on ne saurait prévoir les obstacles de loin. Tout à coup paraît « une fort grande proces- sion ». Les trois cavaliers ont quelque peine à se frayer un passage. Jacques-Nompar, (jui maîtrise difficilement une haquenée ombrageuse, ne peut l'empêcher de bondir, renverse « quelques surplis ». Que le peuple s'imagine qu'il renverse les prêtres exprès, et crie : « Au huguenot ! » il est perdu. Heu- reusement, la foule ne le croit pas animé d'aussi abominables intentions. Il peut continuer sa route. Il arrive bientôt avec ses guides, à l'une des portes de la ville, devant le corps de garde :
— Mon capitaine, explique M. de Bom à l'officier de ser- vice, c'est ce maître d'hôtel de M. le Baron de Biron qui a commandement d'aller faire venir sa compagnie de gendarmes, et je renvoie avec lui ce page qui est mon parent, voilà le passeport du Roi.
— C'est assez. Monsieur, répond le capitaine sans exami- ner le passeport que lui présente M. de Boni, ils peuvent passer quand vous voudrez.
Les cavaliers s'engagent sous une voûte de pierre, débou-
UN ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 3I
chent entre les deux grosses tours de la porte, sur le pont qui enjambe le fossé : ils sont hors de Paris.
— Voilà, dit M. de Bom au pseudo-page, M. de Fraisses qui a commandement de vous conduire.
Et, tandis que M. de Bom rentre dans Paris, le jeune La Force demande à M. de Fraisses où il le mène :
— Au pays, s'il plaît à Dieu !
VIII
Nous ne savons par quelle porte sortirent M. de Fraisses et son compagnon : la porte Saint- Jacques ou la porte de Buci. Pour se rendre en Guyenne, gagnèrent-ils directement Etampes, ou prirent-ils le chemin de Chartres ? Nous savons seulement que, si nos deux cavaliers étaient hors de Paris, ils n'étaient pas hors de danger, et nous les retrouvons à deux étapes de leur chevauchée à travers le Royaume.
Les voici, après deux jours de marche, dans une hôtellerie. Ils ont remarqué un des voyageurs qui y sont descendus ; sans doute un homme de condition, si l'on en juge par « les sept ou huit chevaux de son train ». A l'heure du souper, il vient s'asseoir à table. Le pauvre homme a la fièvre quarte ; il a ôté ses bottes, mis sa robe de chambre. Jacques-Nompar regarde... Dieu ! c'est la robe de chambre de son frère ! Jacques- Nompar la reconnaît parfaitement. Et quels affreux propos tient tout le long du repas le scélérat qui en est enveloppé ! Il ne cesse de répéter que « l'on a bien attrapé ces méchants huguenots, loue à merveille la généreuse résolution du Roi de les avoir exterminés tous, ajoute que le sieur de La Force et ses enfants ont été dépêchés, mais qu'il a un déplaisir mortel de n'avoir pu attraper le sieur de Caumont », lequel « y aurait passé comme les autres, s'il n'avait eu ce malheur », lui, l'homme à la robe de chambre, d'avoir « donné droit à la porte de son logis par la rue Saint-Germain », alors qu'il « s'évadait par la porte des Fossés ».
Les provinces que l'on traverse ne parlent que du massacre qui a souiUé Paris et qui, à leur tour, les couvre elles-mêmes de sang. Dans toutes les hôtelleries, la Saint-Barthélémy est l'inépuisable, l'unique sujet des conversations. Quarante- huit heures plus tard, quelque trente lieues plus loin sur la route de Guyenne, M. de Fraisses et le jeune La Force, descendus de leurs chevaux, entrent le soir dans la salle d'une de ces hôtelleries. Il y a là trois ou quatre étran-
32 LE MARECHAL DE LA FORCE
gers qui causent, et, naturellement, de la Saint-Barthélémy. M. de Fraisses se mêle à la conversation ; il s'anime. Moins prudent que de coutume, il dit que « c'est une grande perfidie et cruauté ». Les inconnus répliquent. Selon eux, c'est une bonne action. Ils regardent M. de Fraisses et le faux page, ils les montrent : ces deux cavaliers sont évidemment « des huguenots échappés du massacre de Paris ».
M. de Fraisses, qui a convenu tout de suite qu'il avait tort, ne parle plus ; et, le lendemain, à l'aube, il se met en route. Dès les faubourgs de la ville il aperçoit, feignant de s'amuser à la porte d'un cabaret, ses contradicteurs de la veille. Ils sont « montés sur de bons chevaux, tous armés de bons pistolets ». Fraisses et le jeune La Force passent ; au bout d'un quart de lieue, ils se retournent, voient les inconnus à leurs trousses. Pour ne pas avoir l'air de fuir, ils ne modi- fient pas leur allure ; mais, à peine un petit vallon les a-t-il cachés aux yeux de la troupe qui les suit, ils prennent le galop, atteignent, sans être rejoints, les premières maisons d'un gros bourg, s'arrêtent bientôt comme s'ils voulaient boire. Les inconnus arrivent à leur tour, s'arrêtent, les abordent :
— Ah ! vous voilà. Messieurs, leur dit M. de Fraisses, nous marchons en diligence comme vous voyez. J'ai commande- ment exprès de M, le Baron de Biron de faire venir sa compa- gnie de gendarmes, car le Roi veut mettre une grande armée sur pied pour détruire entièrement ce qui reste des huguenots. Voilà l'ordre et le passeport de Sa Majesté.
Les dangereux compagnons n'avaient qu'à s'incliner devant la volonté royale. Tandis que, sous prétexte de chercher une hôtellerie, ils retournaient sur leurs pas, montrant ainsi qu'ils n'étaient pas venus avec de bons desseins, les deux voyageurs, se hâtaient vers le château de Castelnau des Milandes.
C'est seulement huit jours après son départ de Paris, vers le 8 septembre 1572, que Jacques-Nompar fit son entrée dans la belle demeure fortifiée que le sieur de Caumont, son oncle, possédait au bord de la Dordogne. Le sieur de Caumont reçut et garda près de lui « ce sien neveu avec une si grande affection et contentement qu'il n'est pas croyable ».
Ce bon protonotaire, que nous avons laissé à Paris, quittant le Pré-aux-Clercs, ayant échappé aux égorgeurs, et fuyant par la route de Chartres, le voilà donc en sûreté dans son châ- teau de Guyenne. Mais en sûreté, l'était-il vraiment vingt- cinq jours après la Saint-Barthélémy, alors que « l'émotion » de Paris s'était propagée jusque dans le Midi, et que la terreur régnait dans beaucoup de provinces ?
UN ÉTONNANT ÉPISODE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY 33
Dès le 18 septembre, il écrivait à la Reine mère, pour s'excuser d'avoir quitté Paris un peu brusquement : « Madame, disait-il, étant arrivé chez moi avec deux de mes gens seule- ment et assez indisposé, j'ai estimé devoir avertir Vos Majestés que l'émotion survenue à Paris (l'euphémisme n'est-il pas joli ?) me contraignit de partir sans avoir cet honneur de pouvoir baiser très humblement les mains de Vos Majestés et entendre les recommandements qu'il leur plairait me faire. » Ah ! qu'en termes galants...
On serait tenté de trouver quelque ironie dans une cour- toisie aussi raifinée ; mais la suite de cette lettre singulière et deux autres lettres, écrites le même jour à Charles IX et au duc d'Anjou, révèlent probablement les motifs du sieur de Caumont. C'était toujours le huguenot royaliste, le diplomate dont la prudence, signalée par Brantôme, était suspecte à Théodore de Bèze et à Jeanne d'Albret. Il craignait, — pressen- timent trop justifié, — d'être assassiné en province ; et il tenait à conserver ses biens, ses places fortes, son cher béné- fice de Clairac, dont ce protonotaire huguenot et marié persis- tait à toucher les revenus.
D'ailleurs, ce n'était pas seulement pour son fils le marquis de Fronsac, petit être malsain dont il prévoyait la fin pro- chaine, qu'il attachait tant de prix au patrimoine de sa maison. Il était devenu le tuteur de son neveu, i'élevait avec soin, voulait faire de lui son héritier, le traitait comme un fils.
Mais le protonotaire ne put continuer très longtemps ses soins paternels. En avril 1574, deux gentilshommes protestants ses domestiques, dont l'un, M. de Comarque, était son maître d'hôtel, proposèrent à M. de Regnies de lui livrer la place de Caumont moyennant « mille écus au soleil ». Il leur parut difficile de livrer la viUe sans en assassiner auparavant le seigneur. Le sieur de Caumont se trouvant alors au château de Castelnau, M. de Comarque lui servit un plat de champi- gnons, son mets favori. Les champignons étaient vénéneux. Le sieur de Caumont sentit bientôt l'effet du poison, mourut en trois jours, et le maître d'hôtel empoisonneur alla remplir sa charge au château de Caumont, qu'il ne tarda guère à livrer.
CHAPITRE II
Le compagnon du béarnais.
A la cour de Nérac. ■ — Le mariage. — La guerre des amoureux. — Le Béarnais rebelle. — Saint-Brice. — Coutras. — Sous les murs de Paris. — Les bonnes grâces de deux rois, — Jacques Clément. — Henri IV. — Avant la bataille d'Ajrques. — Plus heureux que Grillon. — L'attaque du faubourg Saint-Germain. — Le sacre de Henri IV. — La reddition de Paris.
La cour de France se consola sans trop de peine. Le duc d'Anjou, parvenu à la Couronne sous le nom de Henri III, après la mort de Charles IX, en cette même année 1574, remplaça Caumont, auprès de son neveu La Force, par un tuteur plus à son goût, un seigneur catholique, Jean des Cars, comte de La Vauguyon, cousin germain du défunt. Ce duc d'Anjou qui avait voulu faire assassiner l'enfant deux ans auparavant, lors de la Saint-Barthélémy, ne pourvoyait à sa tutelle que pour s'assurer de ses forteresses. Avec quelle hâte, on en jugera par ce détail : roi de Pologne pendant quel- ques mois, il était rentré en France le 5 septembre, et, dès le 14 octobre, il lui écrivait de Lyon d'aUer trouver le tuteur qu'il lui destinait. Jamais peut-être formule apposée au bas d'une lettre royale n'avait été plus mensongère : « suppliant le Créateur qu'il vous ait. Monsieur de La Force, en sa sainte et digne garde. »
Le jeune homme ne demeura pas longtemps en celle de La Vauguyon. Le roi de Navarre, retenu à la Cour, depuis la Saint-Barthélémy, par Catherine de Médicis, et converti en apparence, avait pris la fuite non loin de Senlis, le 3 février 1576, pendant une chasse, gagné Alençon, Saumur, était retombé dans l'hérésie. C'est là que La Force vint se présenter devant lui. Il avait alors dix-huit ans et portait déjà sans doute ses longs cheveux bruns rejetés en arrière, ses moustaches et sa barbe en pointe. Son visage mâle et fin, ses yeux énergiques
36 LE MARÉCHAL DE LA FORCE
et spirituels durent plaire au Béarnais. Il fut traité par lui avec honneur, et, sur son ordre, leva une compagnie de che- vau-légers.
La paix de Monsieur (6 mai 1576) rendit effectif le gouver- nement du roi de Navarre en Guyenne et accorda aux pro- testants des avantages extraordinaires, mais la formation de la Ligue et la réunion des Etats généraux à Blois en 1577 les inquiéta. Le roi de Navarre armait en Guyenne, faisait des courses. La, Force servit sous ses ordres devant Marmande, qui se moqua des assiégeants. Vainement, le Béarnais, « avec un mauvais canon, une coulevrine et deux faucons de Castel- jaloux », fit « crouler une tour de brique fort haute », la paix de Bergerac était signée le 17 septembre 1577, sans que la ville eût été prise.
La paix de Bergerac n'était pas, pour La Force, l'événe- ment le plus marquant de l'année. Le 5 mai, il avait épousé Charlotte de Gontaut, fille du maréchal de Biron. Il l'avait vue pour la première fois sans doute, lorsqu'on le cherchait, au lendemain de la Saint-Barthélémy, pour le tuer, et que le maréchal de Biron l'avait caché dans la chambre de ses fiUes, sous un amas de vertugadins, entre deux lits d'enfants, près du lit de ceUe qui devait être sa femme. La Force et cette jeune mariée, « toute de Dieu, nous dit-il, remplie de l'amour et de la crainte de son saint nom », figurèrent en 1579 et 1580 à la cour de Nérac. Marguerite de Valois y rejoignit son époux, accompagnée de Catherine de Médicis. Le baron de Rosny, — le futur duc de Sully, — alors âgé de vingt ans et tout occupé de pas de danse, a raconté les plaisirs des deux cours réunies en ime seule, les bals, les courses de bague, la joie et les rires, « l'amour devenant la chose la plus sérieuse de tous les courtisans ». En 1580, l'absence de Catherine de Médicis ne mit pas un terme aux plaisirs ; dans le vieux château des sires d'Albret, en train de se muer en palais de la Renaissance, si élégant et si gai avec sa loggia inondée de soleil, décorée de tapisseries par Marguerite, au milieu des jardins embellis par elle, transfigurés par la féerie du printemps, ce n'étaient que comédies italiennes, musiques et collations. Les hôtes de ce paradis terrestre se promenaient heureux à travers les allées de lauriers et de cyprès, descendaient sur les rives de la Baïse, dans le beau parc, orgueil de Marguerite. Agrippa d'Aubigné s'indigne dans son Histoire universelle : « L'aise y amena les vices, comme la chaleur les serpents », — des serpents dont ne sut pas se garder Agrippa lui-même. Henri, qui avait rendu hommage à la beauté de MJ^^ de Sauve, aimé la jolie
LE COMPAGNON DU BÉARNAIS 37
Dayelle (une Espagnole, M^^^ d'Ayala), remplacé Dayelle par Catherine du Luc, était maintenant le serviteur d'une Montmorency, M}^^ de Fosseux. Tout le monde aimait à Nérac, et, lorsque brusquement le roi de Navarre marcha sur Cahors, qui refusait de recevoir un gouverneur de son choix, on appela cette nouvelle guerre, la guerre des amoureux. La Force y prit part, mais les documents, ses Mémoires, les lettres de toute sa vie donnent à penser qu'il n'était amoureux que de Charlotte de Biron, sa jeune femme.
Cahors paraissait imprenable, derrière le fossé large et profond du Lot qui l'entoure de trois côtés, derrière la muraille naturelle de ses rochers à pic et les murs crénelés que domi- naient d'énormes tours. Ses lourdes maisons carrées, flanquées de tourelles, ressemblaient à des forteresses et resserraient entre leurs masses de petites rues obscures. La Force entra, avec le roi de Navarre, dans la vieille ville féodale, dont trois pétards avaient fait sauter les portes, s'engagea dans les ruelles, que les barricades transformaient en impasses. Cinq jours durant, le roi de Navarre, ses gentilshommes, ses deux mille arquebusiers, criblés de balles, accablés de pierres, de ferrailles, de poutres qui pleuvaient des fenêtres et des toits, se frayèrent un passage de barricade en barricade, « n'osant ni quitter leurs armes pour un seul instant, ni s'écarter, ni goûter aucun repos si ce n'est en s'appuyant contre les bouti- ques pour quelques moments », flageolant sur leurs pieds écorchés et pleins de sang.
Un renfort qu'attend le Béarnais arrive, cinquante gentils- hommes et cinq cents arquebusiers commandés par M. de Chouppes ; l'hôtel de ville est pris ainsi que trois canons et une coulevrine ; on s'empare avec beaucoup de peine du collège transformé en citadelle. Et il faut encore repousser quatre cents hommes accourus au secours de Cahors, et enlever qua- torze barricades.
Le vainqueur livra la ville à ses soldats. Toutes les maisons furent pillées, les églises profanées, les statues des saints déca- pitées.
Nous ne savons si La Force, comme le bajron de Batz, ne quitta pas le Béarnais « de la longueur de sa hallebarde » pen- dant l'assaut, mais on croira facilement qu'il était comme son maître « tout sang et poudre ». Sully n'a pas fait connaître quantité « d'actions particulières soit du Roi, soit de ses offi- ciers qui paraîtront, dit-il, presque des fables », et La Force n'a pas fait connaître les siennes. Il raconte seulement que le Roi lui donna le gouvernement de Bergerac et de Sainte-Foy
38 LE MARÉCHAL DE LA FORCE
(à quatre lieues de Bergerac), « prenant en lui une telle con- fiance qu'il lui communiquait ses plus particuliers desseins. Et non seulement le Roi, mais tous ses courtisans l'aimaient et l'estimaient à cause de son humeur douce et obligeante ; mais, outre cela, il était dans une estime particulière, à cause de la capacité et bonne conduite qui se rencontraient en lui, étant, quoique jeune, aussi habile dans le métier des armes que ceux qui avaient blanchi sous le harnais ».
Il est certain que le prince, dès cette époque, voulait se l'attacher, craignait de lui causer le moindre mécontentement, bien résolu, écrivait-il au vicomte de Turenne, à « ne pas perdre un aussi bon serviteur ».
II
La Force parut au conseil de guerre que le roi de Navarre tint en 1585 à Guîtres près de Coutras. Assis en rond, dans une grande salle de prieuré, une soixantaine de seigneurs attendaient les paroles qu'allait prononcer le Béarnais. Les Guise venaient de déclarer à Paris que la Ligue n'était pas dirigée contre Henri III, mais contre Henri de Navarre, fauteur d'hérétiques et relaps : « Ce qui se présente le premier à traiter, dit le Béarnais à ses compagnons d'armes, est si nous devons avoir les mains clouées durant le débat de nos ennemis, envoyer tous nos gens de guerre dedans les armées du Roi sans rien et sans autorité, ce qui est une opinion au cœur et en la bouche de plusieurs ; ou bien si nous devons, avec armes séparées, secourir le Roi et prendre les occasions qui se présen- teront pour un affermissement. Voilà sur quoi je prie un chacun de cette compagnie de vouloir donner son avis sans particu- lière passion. »
Le vicomte de Turenne, placé à la gauche du roi de Navarre, opina pour le premier parti, entraîna vingt voix, ébranla le reste de l'assemblée, mais un autre seigneur prôna le parti contraire avec une éloquence ardente : « Si nous désarmons, conclut-il, le Roi nous méprisera ; notre mépris le donnera à nos ennemis ; uni avec eux, il nous attaquera et nous ruinera, nous qui serons désarmés ; ou bien, si nous armons, le Roi nous estimera, et, nous estimant, il nous appellera ; unis avec lui, nous casserons la tête à nos ennemis. »
« Je suis à lui ! » s'écria soudain le roi de Navarre ; tous les seigneurs furent de l'avis du prince et de l'orateur. Qui était donc cet orateur si persuasif ? La Force, dans ses Mémoires
LE COMPAGNON DU BEARNAIS 39
dit que c'est lui-même. Deux érudits, Ludovic Lalanne et le baron de Ruble, assurent que c'est Agrippa d'Aubigné (i). En effet, le souffle grandiloquent des Tragiques anime ce discours. Mais, si Agrippa d'Aubigné le rapporte dans son Histoire universelle, il ne dit pas que ce soit lui qui l'ait prononcé. D'ailleurs, à l'imitation des historiens latins, il composait lui-même les harangues de ses héros. Lorsque La Force écrivit ses Mémoires à la fin de sa longue vie, l'Histoire universelle avait paru. Il lut sans nul doute, dans cette histoire, sa harangue de jadis amplifiée, embellie par le poète des Tragiques ; et ne tint nul compte de ses embellissements.
Le roi de Navarre, en juillet 1585, se trouvait au château de La Force. Il n'avait amené aucun de ses officiers, et ne voulait être servi que par ceux de son hôte. On eût dit que ce n'était pas le prince qui était venu, mais l'ami, et l'on vit le Béarnais, parrain du second fils du maître de la maison, prendre son filleul dans ses bras et le porter, pour le baptême, jusqu'au temple.
Le roi de Navarre avait alors de graves soucis. Descendant du sixième fils de saint Louis, cousin au vingt-deuxième degré de Henri III qui n'avait pas d'enfants, il était, depuis la mort toute récente du dernier frère du Roi, l'héritier de la couronne de France. Ni les Guise, ni la Ligue, ni la France ne voulaient d'un Roi calviniste, et Henri III ne pouvait rien contre les Guise. Il avait signé avec eux, le 7 juillet, le traité de Nemours ; le 19, il avait défendu par un édit toute autre religion que la catholique, retiré aux protestants leurs places de sûreté, donné à la Ligue les meilleures villes du Royaume.
Le roi de Navarre « raisonnait, seul avec le sieur de La Force, de cette querelle qui allait s'élever » : « Pensant à cela profon- dément, lui confia-t-il plus tard, et tenant la tête appuyée sur ma main, l'appréhension des maux que je ressentis pour mon pays fut telle qu'elle me blanchît la moitié de la moustache. » Déjà, il songeait au grand acte de son abjuration. Henri III le désirait, mais le roi de Navarre était trop loyal, trop incer- tain de sa foi pour l'accomplir, trop politique aussi. Une conver-
(i) M. Armand Gamier, dans son Agrippa d'Aubigné (tome I, pp. 322, 329), a repris cette thèse, mais sa conclusion est quelque peu hypothétique.
Il ne démontre qu'une chose : le discours, tel qu'il est imprimé dans l'Histoire universelle, n'a pu être prononcé à Guîtres. Ce qui amène à proposer une troisième hypothèse. La Force et d'Aubigné soutinrent la même opinion. Un procès-verbal de leurs propos fut dressé. Chacun en emporta une copie et plus tard, tandis que le grand poète des Tragiques ne résistait pas au plaisir d'embellir son exemplaire, le vieux maréchal, qui « ne se repaissait pas de ces vanités », se gardait de toucher au sien.
40 LE MARÉCHAL DE LA FORCE
sion prématurée lui aurait valu le mépris des huguenots et des catholiques, dont aucun n'aurait cru à sa sincérité ; il aurait perdu jusqu'au dernier de ses partisans.
Cependant Henri III ordonna aux gouverneurs de provinces d'exécuter l'édit de Nemours. Navarre, malgré le commande- ment du « Roi, son souverain seigneur », le défend aux gou- verneurs des places de Guyenne. Il est excommunié, déclaré par le pape « déchu de ses fiefs et seigneuries, incapable de succéder à la couronne de France ». La guerre recommence au mois de septembre, et une armée, commandée par Mati- gnon, pénètre en Guyenne, assiège Castets, à quelques lieues de La Réole. Avec trois cents maîtres sous les ordres de La Force, et dix-huit cents arquebusiers, le futur Henri IV oblige Matignon à lever le siège de Castets le 20 février 1586, et « dîne dans le château pour marque de sa victoire ».
La Force se contente de dire brièvement, dans ses Mémoires, qu'il accompagna ensuite son maître en Béam « pour donner ordre aux affaires ». Ces affaires du Vert-Galant n'étaient pas toutes des affaires d'Etat, si l'on en croit d'Aubigné. « Notre prince amoureux, s'empresse-t-il de révéler aux lecteurs de son Histoire universelle, ne put se tenir d'aller commimiquer sa bravade de Castets à la comtesse de Guiche (si connue sous le nom de Belle Corisande), qui était alors à Pau ».
D'Aubigné se trompe. La belle Corisande résidait à Haget- mau, à trois lieues de Saint-Sever. Le Béarnais était pauvre ; s'il se rendait à Pau, c'était pour solliciter des Etats de Béam le vote d'un subside de trente mille écus dont il avait besoin pour continuer la guerre, et qui lui fut accordé. Il n'y demeura que peu de temps, et partit le 10 mars. Par Nogaro, Eauze, Hagetmau, il fit route vers Nérac. Son dessein était de ne pas se laisser enfermer en Guyenne par les troupes de Henri III ; il voulait rejoindre les huguenots de Saintonge et de La RocheUe, le prince de Condé, avancer au-devant des renforts que songeaient à envoyer à leurs coreligionnaires de France les princes protestants d'Allemagne. Matignon et le duc de Mayenne, à la tête de deux armées royales, vingt mille hommes que grossissaient une foule de seigneurs du pays, avaient résolu de l'en empêcher. Des environs d'Agen à ceux de Castets, ils gardaient tous les passages de la Garonne. Des détachements royaux battaient la campagne entre Bayonne et Condom, et le gouverneur de Dax, M. de Poyanne, marchait sur Nérac.
C'est à Hagetmau, le 12 ou le 13 mars 1586, auprès de la comtesse de Guiche, — d'Aubigné ne se trompait guère, —
LE COMPAGNON DU BÉARNAIS 4I
que le roi de Navarre comprit à quel point il était traqué par ses ennemis : « Ils m'ont entouré, disait-il, comme la bête, et croient qu'on me prend aux filets. Moi je leur veux passer à travers ou dessus le ventre. » Le célèbre biUet qu'il fit porter par M. de Montespan à M. de Batz, « l'un des bons » qu'il avait élus, est tout brûlant de l'ardeur joyeuse qui l'ani- mait. « Mon faucheur, mets des ailes à ta meilleure bête ; j'ai dit à Montespan de crever la sienne. Pourquoi ? tu le sauras de moi à Nérac ; hâte, cours, viens, vole ! C'est l'ordre de ton maître, et la prière de ton ami. »
Le Béarnais rentra dans Nérac le soir du 14 mars. Pensant que les ennemis allaient bientôt paraître et que toutes ses actions étaient épiées par les espions du duc de Mayenne répandus autour de la ville, il voulut leur laisser croire qu'il ne songeait qu'à repousser un assaut. Des chevaux furent descendus au bas des murailles, en un lieu escarpé, du côté des collines que le duc de Mayenne allait sans doute occuper. Henri armait la garnison, les bourgeois ; des porteurs de torches l'éclairaient sur les remparts, et l'on pouvait le voir de la campagne inspecter toute chose. Les ennemis, incertains s'il voulait se défendre dans Nérac ou fuir vers les Landes et se réfugier dans Casteljaloux, comme il en semait le bruit, se croyaient sûrs de le prendre mort ou vif. Mayenne venait de l'annoncer à la Cour, et Poyanne de dépêcher un messager au Béarnais pour le supplier de lui faire l'honneur de se rendre à lui, puisque toute défense était inutile, tout espoir de fuir désormais perdu.
Un peu avant l'aube du 15 mars, le roi de Navarre, qui, fatigué de sa rude chevauchée de la veille et des préparatifs de la nuit, avait dormi quelques heures, faisait tirer le canon pour concentrer toute l'attention de l'ennemi sur la ville et la détourner de la campagne. Escorté de plus de deux cents chevaux, il sortait de Nérac, s'échappait au midi sur la route de Condom, disparaissait à travers bois, effectuait un large mouvement tournant à l'ouest, poussait au delà de Barbaste, au delà du lac de Xaintrailles, obliquait au nord, vers Damazan, où il laissa bêtes et gens se rafraîchir. Il repartait, au bout d'une heure, après avoir donné pour rendez- vous aux deux cents chevaux qui l'avaient escorté Sainte-Foy près de Bergerac.
Avec La Force, dix-neuf gentilshommes et dix gardes, il reprenait son contrepied vers Casteljaloux, chevauchait à travers des forêts de chênes-lièges et des landes, où bien souvent il avait couru le cerf et le sanglier. Rusé comme un animal de chasse, il se jetait à droite dans la région accidentée
42 LE MARÉCHAL DE LA FORCE
de Queyran ; et, toujours suivi de sa harde de gentilshommes, par les bois du Mas et de Calonge, débouchait au pied de la haute motte de Caumont. Le château s'y dressait, auprès de la petite place de guerre qu'il protégeait de ses quatre grosses tours, « fort et beau », commandant un coude de la Garonne, « assis, selon l'expression de Louis XI, en très bon et très fertile pays ».
La petite troupe y monta. M. de Vivant, le célèbre capitaine huguenot, l'avait remis au service de la Religion, et le roi de Navarre y avait établi, l'année précédente, « un bureau d'impositions sur la Garonne qui furent les plus solides et les plus roides nerfs de cette guerre ». La nuit tombait. Les cava- liers harassés avaient évité bien des détachements ennemis, grâce aux ruses de leur chef ; ils avaient maintenant la Garonne devant eux. Au loin sur la rive droite, du côté de Marmande ou de Port-Sainte-Marie, à leurs pieds près de Caumont même, des coureurs royaux bivouaquaient, ignorant leur présence, mais guettant, dans l'ombre, leur passage. Le Roi soupa, se coucha sur un banc et s'endormit.
On le réveilla trois heures plus tard. Une troupe ennemie était signalée, commandée, disait-on, par Poyanne. Il fallut remonter à cheval, descendre au bord de l'eau. Une barque abandonnée, allant et venant, emporta tour à tour cavaliers et chevaux sur la rive droite du fleuve. Ils durent s'aventurer bientôt sur la contrescarpe de Marmande, assez près des remparts pour entendre les qui vive? des sentinelles royales, s'engager à travers les quartiers ennemis. Ils se reposèrent au château de Veyran, à quatre lieues de Caumont, sur la route de Duras. Des détachements les inquiétaient encore, tandis qu'ils faisaient un détour entre la place de La Sauvetat et celle d'Eymet. Le i6 ou le 17 enfin, ils entraient dans la forteresse de Sainte-Foy-la-Grande sur la Dordogne, à deux lieues du château de La Force, à quatre de Bergerac. Le Béar- nais, comblé par la fortune dans sa prodigieuse chevauchée, si comblé que le duc de Mayenne accusa le vicomte d'Aubeterre de l'avoir laissé passer à La Sauvetat, vit arriver bientôt les valets et les chevaux qui étaient demeurés en arrière, et dont aucun ne se perdit.
III
La Force demeura quelques semaines en Périgord, auprès du roi de Navarre. Pendant ce temps, Matignon et Mayenne gagnèrent peu de chose en Guyenne. Selon la propre exprès-
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sion du Béarnais, leurs trophées n'étaient que sur de petites places, Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monségur. En bas Poitou au contraire, le roi de Navarre jugeait fort inquiétante l'avance d'une troisième armée sous les ordres d'un capitaine aussi habile que Biron. Le maréchal s'empara de Lusignan, mit le siège devant Marans, à quatre lieues de La Rochelle, et l'environna de travaux qui émerveillaient d'Aubigné.
Henri accourut avec La Force, qu'il « jeta » dans Marans, ainsi que « tous ceux de sa cornette blanche et ses plus particuliers domestiques ». La Force, — il nous le raconte lui-même dans ses Mémoires, — « s'y porta si généreusement et avec tant de bonne conduite, quoique gendre du maréchal, qu'ayant soutenu plusieurs efforts l'espace de cinq semaines, ledit maréchal, qui était le plus grand capitaine de son temps, fut obligé de lever le siège ». Comme à la Maninville, grosse bâtarde prêtée par les habitants de La Rochelle à ceux de Marans, les assiégés auraient pu donner à La Force le surnom glorieux de Chasse-Biron.
Le maréchal conclut une trêve avec le roi de Navarre, consentit à se retirer par delà la Charente, à ne pas attaquer Tonnay-Charente, à respecter désormais Marans. Il savait que Henri HI songeait à négocier. Peut-être aussi ménageait- il en La Force la personne de son gendre, et, dans le futur Henri IV, « la seconde personne du Royaume ». La Force n'en avait pas moins conservé à son maître, aux dépens de son beau-père, qui y perdit un doigt et le bout du pouce, une place de conséquence, une petite Venise originale et char- mante, dont le Béarnais esquissa pour la belle Corisande un bien vif et spirituel croquis, « paysage riant de fraîcheur, tout égayé de reflets et traversé de lumière » : « C'est une île, écrivait Henri IV le 17 juin 1586, renfermée de marais bocageux, où, de cent pas en cent pas, il y a des canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante ; les canaux de toutes largeurs ; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces déserts, mille jardins où l'on ne va que par bateau. L'île a deux lieues de tour, ainsi environnée ; passe une rivière par le pied du château, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n'entre de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s'étend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues jusques à la mer. Certes, c'est un canal, non une rivière. Contre mont, vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues ; infinis
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moulins et métairies insulées ; tant de sortes d'oiseaux qui ■chantent ; de toutes sortes de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes. Du poisson, c'est une monstruosité que la quan- tité, la grandeur et le prix ; une grande carpe, trois sols, et cinq, un brochet. C'est un lieu de grand trafic et tout par bateaux. La terre très pleine de blés et très beaux. L'on y peut être plaisamment en paix et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plaindre une absence. Ha ! qu'il y fait bon chanter ! »
La Force n'eut pas la bonne fortune de demeurer « plaisam- ment en paix » dans cette ville où, malgré Biron, il avait été « sûrement en guerre ». Le roi de Navarre, ayant besoin de lui ailleurs, nous dit -il, « mit dedans le sieur de Frontenac, qui, quoique catholique, avait toujours été attaché à sa mai- son ». Vers la mi-décembre 1586, La Force était au château de Saint-Brice, près de Cognac, 011 venait d'arriver Catherine de Médicis. La Reine mère avait longuement imploré du roi de Navarre une conférence. Entourée de ses fiUes d'honneur, — le fameux escadron volant, — elle vit entrer dans la grande salle de ce château son gendre suivi du prince de Condé, du vicomte de Turenne, d'un La Rochefoucauld, sieur de Mon- guyon, de La Force, de Favas, tous cuirassés comme lui. La précaution n'était pas inutile pour des chefs huguenots dont quelques-uns étaient des échappés de la Saint-Barthélémy.
La Force eut tout le spectacle de cette première scène publique des conférences de Saint-Brice. Les reparties de la belle-mère et du gendre se croisaient comme le fer dans le plus courtois des duels. « — Mon fils, voulez-vous que la peine que j'ai prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse? — Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause ; au contraire c'est vous. Je ne vous empêche que reposiez en votre lit, mais vous, depuis dix-huit mois, m'empêchez de coucher dans le mien. — Et quoi ! Serai-je toujours dans cette peine, moi qui ne demande que le repos ! — • Madame, cette peine vous plaît et vous nourrit ; si vous étiez en repos, vous ne sauriez vivre longuement. »
Les jours où le roi de Navarre, Turenne et Condé avaient, chacun leur tour, un entretien particulier avec Catherine de Médicis, leur confiance en la vieille Reine était si entière, que les deux autres montaient la garde eux-mêmes à la porte de la chambre. Le Béarnais d'ailleurs détenait les clefs du châ- teau, et son escorte était de cinquante cavaliers comme celle de Catherine.
Catherine répétait que le Roi était résolu à ne tolérer qu'une
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seule religion dans son Royaume et elle pressait le Béarnais de se faire catholique, Henri, la trouvant intraitable, se retira à Jamac, mais lui envoya «les plus doux hommes de sa troupe», Monguyon et La Force, pour lui demander si telle était vrai- ment la résolution du Roi, car celle des seigneurs huguenots était de « vivre et de mourir pour conserver leur religion ». Ni la douceur de nos deux diplomates improvisés ni les dis- cours du duc de Montpensier dépêché par Catherine à son gendre, ni les allées et venues du sieur de Rambouillet entre elle et son fils ne servirent de rien, et la trêve ne tarda pas à expirer.
IV
La Force partit pour la Guyenne afin d'aller chercher sa compagnie de chevau-légers. Lorsqu'il fut de retour en Poitou, vers la fin de l'été de 1587, le duc de Joyeuse, favori de Henri HI, avait déjà paru dans la province à la tête d'une armée royale, enlevé de petites villes, La Mothe-Saint-Heraye, Croy-Chapeau, Surgères, et, de peur d'en perdre l'habitude, passé les garnisons au fil de l'épée. Les cavaliers du roi de Navarre se vengeaient de ces cruautés en tombant sur les maraudeurs et les traînards, en attendant les détachements isolés dans les forêts et les lieux propices aux embuscades. Elles n'empêchaient pas les deux partis d'user des procédés les plus courtois, puisque Rosny obtint à l'un de ses deux frères, qui servaient dans l'armée du duc de Joyeuse, un sauf-conduit pour visiter, — tel un touriste moderne, — les curiosités de La Rochelle.
Joyeuse avait pris la poste pour aller jouir de ses succès à la Cour. Tandis que l'armée abandonnée par le favori se retirait sous les ordres de Lavardin, La Force arrivait à La Rochelle, où l'attendait le roi de Navarre. Celui-ci, avec les cent maîtres amenés par La Force, cent vingt arquebusiers à cheval, sa compagnie de chevau-légers commandée par le sieur d'Harambure, la suivit, s'arrêta bientôt non loin de Chinon, à trois lieues d'un bourg que venaient de quitter deux cents chevaux de l'armée de Lavardin, commandés par le marquis de Renel et le sieur de Vie. Henri lance sur eux Harambure et La Force, qui retrouvent leur piste, les joignent au bout de quatre ou cinq lieues, dans im village où ils cantonnent, surprennent une partie des cavaliers au lit, l'autre à table, les défont, capturent le marquis de Renel,
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ses officiers, son équipage. Le lendemain, la cornette blanche de M. de Lavardin était prise, et M. de Lavardin lui-même obligé de se retirer à La Haye en Touraine.
On a dit que Lavardin avait des ordres secrets de ménager le roi de Navarre. Quoi qu'il en soit, Lavardin était sans vivres à La Haye. Ses hommes se répandaient dans les villages voisins pour en trouver. Quelquefois, dans un bourg plein de soldats de Henri HI, paraissaient à l'improviste six cava- liers du Béarnais ; ils saisissaient les arquebuses ou les pisto- lets jetés sur les lits et sur les tables, en éteignaient les mèches, et conduisaient leurs prisonniers à leur maître, qui les enrô- lait dans ses troupes. Malgré ces « belles escarmouches », le roi de Navarre ne put assiéger sérieusement La Haye. Ses troupes n'étaient pas assez nombreuses, et il n'avait pas de canon.
D'ailleurs, des projets importants l'attiraient vers la Loire et Saumur. Ses deux neveux, le comte de Soissons et le prince de Conti, frères cadets du prince de Condé, mais catholiques, élevés tantôt à la cour de France, tantôt auprès de leur oncle, le cardinal de Bourbon, voulaient se ranger auprès de sa per- sonne. Le prince de Conti, prétextant sa faible santé, était allé se reposer au château du Lude près de La Flèche, à six lieues de la Loire ; et bientôt, sous couleur de lui rendre visite, le comte de Soissons arrivait au Lude à son tour. Le roi de Navarre, qui, en sa qualité d'héritier présomptif de la Cou- ronne, avait grand intérêt à rallier autour de lui des princes du sang catholiques, s'avança sur la rive gauche de la Loire, entre Candes et Montsoreau, et détacha Turenne et La Force sur la rive droite, «pour recevoir au Lude le comte de Soissons ».
Cependant le duc de Joyeuse, revenant de la Cour, arrivait en Poitou avec de nouvelles forces pour reprendre le comman- dement de son armée, tandis que le duc de Mercœur, qui était à Angers, s'apprêtait à lui conduire des renforts.
La campagne au nord de la Loire était alors couverte de bois épais. Sur la levée, La Force est à la tête des coureurs ; il rencontre l'escorte des bagages du duc de Mercœur, une compagnie de chevau-légers commandée par le sieur de Hautbois, des arquebusiers à cheval et de l'infanterie. Du premier choc, chevau-légers, gens de pied, arquebusiers à cheval, tout est enfoncé, culbuté dans la Loire, tout sauf les bagages, qui furent vendus deux cent mille écus, dont Rosny eut pour sa part deux mille. Le lendemain, Turenne et La Force étaient au Lude, auprès du comte de Soissons, entouré de deux cents gentilshommes de Normandie et de Beauce.
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Placé par le prince à l'avant-garde, car on craignait d'être attaqué en route par le duc de Joyeuse, La Force le ramena triomphalement à Candes, au quartier général du Béarnais.
Au milieu du mois d'octobre 1587, le roi de Navarre mar- chait sur la Guyenne, et La Force commandait son arrière- garde. Après avoir songé à remonter la rive droite de la Loire, pour gagner le Lyonnais, où il espérait rencontrer les troupes envoyées par les princes protestants d'Allemagne, Henri avait jugé l'entreprise impossible. C'est en faisant un mouve- ment tournant à travers la Guyenne et le Languedoc qu'il se proposait d'atteindre, aux environs de Lyon, l'armée des reîtres. Matignon avait pénétré son dessein. Toujours posté en Guyenne, il avait averti Joyeuse en Poitou, il l'attendait à Libourne, pour arrêter le Béarnais au passage de la Dordogne. Joyeuse, avec sept mille hommes de pied, deux mille chevaux et sept canons, s'avançait par Poitiers, Ruffec et Barbezieux ; le roi de Navarre, dont l'armée était bien inférieure en nombre et qui avait deux canons pour toute artillerie, le « côtoyait », passait par Pons et Montlieu. On allait bientôt atteindre la Dronne qui se jette, à côté de Coutras, dans l'Isle, affluent de la Dordogne. Joyeuse franchissait la Dronne le 19 octobre.
Il faut, pour bien comprendre les événements qui vont suivre, imaginer la carte, se figurer l'Isle au sud, la Dronne au nord, coulant toutes deux vers l'ouest, se réunissant après la viUe de Coutras, qu'elles enserrent. Au sud-ouest, à quatre lieues de Coutras, l'Isle se jette dans la Dordogne, à Libourne, où Matignon demeurait en observation. Au nord-est, à quatre lieues et demie de Coutras, Joyeuse « faisait grande chère » à La Roche-Chalais. Il avait commandé cependant au maréchal de Lavardin d'occuper Coutras. L'avant-garde protestante avait devancé Lavardin. Henri était décidé à traverser la Dordogne au-dessus de Libourne, il voulait se retirer le plus tôt possible au sud de cette rivière, où il avait des places. Il commença, dans la nuit du 19 au 20, à faire passer l'Isle à son canon et à son bagage. L'opération était à moitié terminée, lorsque ses coureurs l'avertirent que, dès huit heures du matin, l'armée de Joyeuse serait en face de lui. Il résolut donc de donner la bataille, ordonna aux bagages et à l'artillerie de repasser l'Isle. Toute la nuit, La Force « fut en garde », tandis que ses troupes repassaient sur la rive droite, et, « dès le point
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du jour, sans avoir le loisir de repaître, il lui fallut s'aller placer dans l'escadron du roi de Navarre qui l'avait choisi pour combattre avec lui ».
L'escadron royal était massé sur une petite éminence ; il avait à sa gauche, au nord-est, le Pallard, ruisseau bordé par un bois qui finissait aux dernières maisons de Coutras ; à sa droite se trouvait le parc du château de M. de Lautrec, que déterminaient une garenne et des taillis ; en face de lui, la plaine s'étendait vers l'est, çà et là cultivée ou broussail- leuse, coupée de chemins. Cet escadron comptait trois cents chevaux, trois cents celui du prince de Condé à droite, deux cents celui du comte de Soissons à gauche. Les deux canons furent mis en batterie près de l'escadron royal. Deux cents arquebusiers étaient dissimulés dans le bois que longeait le Pallard, à l'extrême gauche ; cent cinquante (les plus habiles et les plus braves) formés en six carrés de vingt-cinq flan- quaient chaque escadron. Il y avait, dans chaque carré, cinq arquebusiers de front et cinq de file ; les cinq de la première ligne étaient à plat ventre ; les cinq de la seconde avaient un genou en terre ; les cinq de la troisième étaient penchés en avant ; les cinq de la quatrième et les cinq de la cinquième étaient debout, et les vingt-cinq arquebuses devaient tirer en même temps, quand la cavalerie ennemie ne serait plus qu'à vingt pas. A l'extrême droite, une grosse masse d'infan- terie dans la garenne et les bois de Coutras ; auprès de cette infanterie, les deux cents chevaux de La Trémoïlle, les deux cent cinquante de Turenne.
Toute l'armée catholique était en train de se déployer. L'escadron royal apercevait en face de lui les douze cents lances qui suivaient la cornette blanche du duc de Joyeuse, tenue par Claude de Maillé Brézé, sieur de La Flocellière. La Force, les autres chefs protestants, le prince de Condé, le roi de Navarre lui-même, vêtus sans aucune magnificence, montés sur des chevaux sans housses, pouvaient comparer leur simplicité au luxe de leurs adversaires. Ils contemplaient les chevaux somptueusement harnachés, portant des sei- gneurs tout en argent, tout en or, venus à cette bataille comme à une fête, l'écharpe à la poitrine, l'aigrette au casque, le pennon de soie à la lance ; ils contemplaient une infinité de gentilshommes qui, — les plus riches ayant équipé à leurs frais les plus pauvres, leurs serviteurs ou leurs amis, — for- maient une masse éblouissante.
Vers huit heures du matin, les deux canons de l'armée protestante commencent à tirer sur la gauche de l'armée
LE COMPAGNON DU BEARNAIS 49
catholique, sur la cavalerie légère, sur les régiments d'infan- terie de Picardie et de Tiercelin, et leurs boulets enlèvent des files entières. Les sept pièces ennemies au contraire, mal pointées, font plus de bruit que de besogne, ne réussissent qu'à renverser le cheval d'un page du prince de Condé.
Il n'est pas de notre sujet de conter la victore du Béarnais. Rappelons seulement ce que La Force dit de lui-même dans ses Mémoires : « Le sieur de La Force perdit de sa compagnie plus que tout le reste de l'armée ensemble ; il poursuivit la victoire jusqu'à La Roche-Chalais, dégagea le sieur de Lons et secourut le sieur de Lusignan, qui avait été attaqué par deux cents hommes qui venaient joindre l'armée du duc de Joyeuse, mais qui n'étaient pas arrivés assez à temps pour se trouver au combat. Il fut le seul de ceux qui avaient commandement qui donna jusque-là. »
« Perdre de sa compagnie plus que tout le reste de l'armée ensemble », c'était heureusement fort peu, car, s'il y eut près de quatre miUe morts chez les catholiques, l'armée du roi de Navarre ne laissa sur le terrain que cinq gentilshommes et vingt soldats, la plupart des catholiques tués, l'ayant été dans la déroute.
La Force rallia, sur un ordre du roi de Navarre, tous les gendarmes qui étaient avec lui, et rejoignit l'armée. A Con- tras, dans une saUe basse de l'auberge du Cheval Blanc, gisaient sur une table, recouverts du même linceul, les corps' du due de Joyeuse et de son frère le sieur de Saint-Sauveur. Le Béarnais dînait au premier étage, recevait les étendards pris dans la bataillé, que, de minute en minute, lui présentaient ses soldats ou les prisonniers qu'on amenait et qu'il renvoyait presque tous sans rançon.
VI
Vingt mois plus tard, au début du mois de juillet 158g, Henri III et Henri IV se trouvaient à Poissy, non pas comme ennemis, mais comme alliés. Que s'était-il donc passé depuis la bataille du 20 octobre 1587 ? Le Béarnais n'avait pu retenir auprès de lui son armée composée de volontaires désireux de se reposer chez eux, d'emporter le butin conquis ; il avait cédé aux cris des chefs et des soldats, à la passion qui l'entraî- nait vers sa belle Corisande, pour jouir d'une victoire dont il ne pouvait pas profiter. En décembre, l'armée des reîtres, battue par le duc de Guise, avait été achetée, pour Henri III,
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par le duc d'Epemon ; Henri III, fuyant en mai 1588 les barricades de Paris et les insolences du duc de Guise, s'était retiré à Chartres ; il avait fait assassiner le duc de Guise et le cardinal de Lorraine à Blois, en décembre ; en mai 1589, à Plessis-les-Tours, il s'était réconcilié avec le roi de Navarre. Les deux Rois avaient résolu de marcher sur Paris, et celui de Navarre avait aussitôt mandé La Force et sa compagnie de chevau-légers.
La Force, en ces premiers jours de l'été de 1589, arrivait de son gouvernement de basse Guyenne (Bergerac, Sainte-Foy, Mon- flanquin, etc.) que lui avait donné le Béarnais après Coutras, au grand dépit de Turenne. Pour y maintenir la paix, il lui avait fallu tour à tour user de douceur et de violence, assié- ger de petites places, payer de sa personne. Au siège d'un château, tandis qu'un bâton à la main, il marquait une attaque, une arquebusade lui avait brisé trois doigts, était ressortie près du pouce, sans cependant l'estropier pour la vie. Il avait dû chevaucher à travers le Sud-Ouest, en 1588, pour assister aux Etats tenus à La Rochelle par le roi de Navarre.
C'est vers le 9 juillet 1589 qu'il arriva à Poissy. L'accueil des deux Rois, qui voulurent voir sa compagnie de « gens de cheval », et la déclarèrent la mieux montée et la mieux armée, le dédommagea de ses fatigues.
Bientôt, l'artillerie royale battait furieusement la ville de Pontoise ; et, resté au delà de l'Oise avec sa compagnie et celle du roi de Navarre, que ce prince lui avait confiée, il se tenait prêt à chasser les troupes de secours que les Parisiens pou- vaient envoyer de Saint-Denis. Ce fut lui qui, après la reddi- tion de Pontoise, escorta les « rendus ». L'ère des petits sièges de petites villes et de médiocres châteaux semblait close. L'armée des deux Rois, qui comptait plus de quarante mille hommes depuis que seize mille soldats recrutés en Allemagne étaient venus la rejoindre à Poissy, allait assiéger Paris. Des hauteurs de Saint-Cloud, logé dans le château, la maison rouge de M. de Gondi, le financier florentin, Henri III, contem- plait Paris et jugeait la capitale de son Royaume une tête trop grosse pour le corps. EUe ne comptait cependant alors que deux cent vingt mille habitants. Qu'eût-il dit de nos trois millions de Parisiens ! Ses troupes investissaient les fau- bourgs Saint-Honoré, Montmartre, Saint-Denis, Saint-Martin et Saint- Antoine. L'armée du roi de Navarre s'étendait de Meudon à Vanves, Fontenay-aux-Roses, Clamart et Vaugirard.
La Force était en garde, le 31 juillet, dans la plaine de Vau- girard, à la tête de sa compagnie de gens de cheval, lorsqu'il vit
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arriver le Roi. Henri III causa longtemps avec lui. Il parlait des escarmouches qui avaient eu lieu, de l'attaque projetée pour le lendemain, des canons qui allaient donner, de l'effort qu'on allait tenter pour bousculer les troupes de la Ligue> lorsqu'elles sortiraient à la faveur de leurs bastions, et entrer pêle-mêle derrière les fuyards dans le faubourg.
Muni d'un sauf -conduit, de son bréviaire et d'un couteau, le moine Jacques Clément, quittait Paris le soir du même jour, et s'acheminait vers Saint-Cloud.
VII
La soirée du mercredi i^^ août 1589 était fort avancée, lorsque le roi de Navarre manda La Force près de lui, à Meu- don. La Force connaissait déjà les principaux détails du drame qui, le matin même vers huit heures, avait ensanglanté la chambre du Roi, au château de Saint-Cloud : Henri III, assis sur sa chaise percée, recevant Jacques Clément, lui disant de s'approcher, tendant l'oreille au moine qui s'agenouille ; et, soudain, le Roi frappé, laissant échapper un « Ah ! mon Dieu ! » ajoutant d'une voix altérée que « ce malheureux l'a blessé » ; se levant de sa chaise, le couteau du moine dans le ventre ; arrachant l'arme de la plaie, en portant deux coups à l'assassin, criant : « Misérable, tu m'as tué ! » tandis que le couteau lui tombe des mains, rouge de sang, et que Clément, jeté entre le lit du Roi et celui du valet de chambre par MM. de Bellegarde et de La Guesle, présents à cette scène rapide, est massacré par les gardes et précipité par la fenêtre.
Averti en toute hâte, le roi de Navarre, qui attaquait alors le Pré-aux-Clercs, s'était rendu à Saint-Cloud, et, devant les seigneurs catholiques, Henri III, avec une réelle grandeur, avait transmis la Couronne à Henri IV.
Les nobles paroles de Henri III, prince « digne du royaume s'il n'eût point régné », écrit énergiquement et injustement Agrippa d'Aubigné, — trop poussé par son désir d'imiter la concision de Tacite, — avaient ému les seigneurs. Ils avaient juré fidélité à Henri IV parmi les larmes et les sanglots ; puis comme, en dépit de sa blessure et de la fatigue accrue par le discours, Henri III semblait encore loin de la mort, son successeur était retourné à Meudon.
Au moment où La Force se présentait devant le Béarnais, celui-ci venait d'apprendre par un message de M. d'Orthoman,
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son médecin, que le Roi touchait à ses derniers instants. Il avait envoyé quérir, en même temps que La Force, Rosny, Agrippa d'Aubigné, Beauvais Lanocle, Ségur, Guitry et deux autres « de ses plus confidents », pour consulter avec eux de ses affaires nouvelles, qui allaient être maintenant celles de la couronne de France. « Le roi de Navarre et peut-être le roi de France vous mande auprès de lui », avait dit l'envoyé du Béarnais. Faut-il, après la mort de Henri III, que Henri IV et les siens demeurent au milieu d'une armée où les catho- liques sont quarante miUe et les huguenots cinq mille ? Ne vaut-il pas mieux, avec une troupe sûre se retirer sur la Loire, aUer chercher dans la capitale de la Touraine, le parlement de Tours, la Justice, les Monnaies, les Finances laissées là par Henri III ? Roi de Navarre et gouverneur de Guyenne, le Béarnais n'y sera pas loin de son Midi calviniste ; il pourra saisir les villes de la Loire, revenir du Midi à la tête d'une armée nombreuse, conquérir le Nord sur le duc de Mayenne et la Ligue. Guitry trouve impolitique une retraite qui aura l'air d'une fuite devant l'ennemi ; il demande ce que deviendra la noblesse du Nord dont les terres sont situées en Normandie, en Picardie, en Ile-de-France, en Champagne.
L'avis de Guitry est celui de Henri IV. En tout cas il s'agit à cette heure de galoper vers Saint-Cloud. Précaution utile en un temps si fertile en assassinats, Henri IV ordonne à ses .huit confidents « de prendre des cuirassines sous le pourpoint » ; avec eux, avec vingt-cinq autres gentilshommes, il se met en route avant le jour.
A la porte de Saint-Cloud, on les prie d'enlever leurs épées et l'on répond à leurs questions sur la santé du Roi que Sa Ma- jesté se porte mieux. Le Béarnais et sa troupe montent au château ; dans une petite rue qu'ils traversent, un homme s'écrie : a Ah ! mon Dieu, nous sommes perdus ! » Le Béarnais veut connaître la cause de ce désespoir, interroge l'homme : « Ah ! continue celui-ci, le Roi est mort ! » L'homme raconte l'agonie jusqu'au dernier soupir ; nul doute, le Roi est mort.
Où sont « les acclamations, les Vive le Roi ! accoutumés en tels accidents » ? Cependant, à l'entrée du château, la garde écossaise se donne à Henri IV, lui dit : « Vous êtes présente- ment notre Roi et notre maître » ; mais, lorsque le nouveau Roi pénètre dans la chambre de l'ancien, l'attitude des sei- gneurs qui la remplissent est de sinistre augure. Il voit sur le lit « le corps mort de son prédécesseur, deux Minimes aux pieds, avec des cierges, faisant leurs liturgies, Clermont d'En- tragues tenant le menton ; tout le reste, parmi les hurlements.
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enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant à la main, faisant des vœux et promesses desquels on oyait pour conclusion : plutôt mourir de mille morts. Les compagnons du bourlet (les mi- gnons) éclatent leurs lamentations... D'O, Manon, son frère, Entragues, Châteauvieux murmurent, et, à dix pas du Roi, il leur échappe de se rendre plutôt à toutes sortes d'ennemis que de souffrir un Roi huguenot. Ils joignent à leurs propos quelques autres ; entre ceux-là, Dampierre, premier maréchal de camp, qui fit ouïr tout haut ce que les autres serraient entre leurs dents ».
Troublé par cette scène que le pinceau d'Agrippa d'Aubi- gné a fixée pour jamais toute grouillante de vie, toute gron- dante des colères de la France catholique, Henri IV se retire en une garde-robe. Il tient La Force d'une main, d'Aubigné de l'autre. Si l'on en croit d'Aubigné, La Force s'excuse et c'est d'Aubigné seul qui donne son avis, que le Roi lui demande. En un beau discours (à la Tite-Live), il conseille au Roi de « découpler » le maréchal de Biron vers les Suisses pour leur faire prêter serment, Givry vers la noblesse d'Ile-de-France et de Brie, Humières vers les Picards.
Sage conseil, sur-le-champ suivi ; mais voici d'O et plu- sieurs seigneurs catholiques : ils viennent au nom de leurs amis, exiger du Roi la promesse de se convertir à la religion du Royaume ou de se laisser instruire au plus tôt. Le Roi pâlit de colère ou de crainte ; et, tandis qu'il refuse de prendre aucun engagement, Givry entre. Il n'a pas été un ambassa- deur malheureux : « Vous êtes le Roi des braves, dit-il, et ne serez abandonné que des poltrons ». Entrent à leur tour deux autres ambassadeurs non moins favorisés de la fortune, Hu- mières et le maréchal d'Aumont, tout joyeux d'avoir rallié à leur maître, l'un les gentilshommes de Picardie, l'autre la noblesse de Champagne.
Revêtu d' « un habit de deuil violet dépêché en quatre heures », celui que portait Henri III depuis la mort de sa mère, et que l'on vient de rogner pour le mettre à la taille de son successeur, il va recevoir les compagnies suisses. Déjà, M. de Sancy, leur colonel général, a su persuader aux douze mille Suisses de demeurer deux ans au service du nouveau Roi, et, — chose importante, car le Béarnais est pauvre, — d'ajourner à deux mois toute réclamation d'argent. C'est pour eux le seul moyen de toucher l'arriéré de leur solde : à s'en retourner dans leur pays, comme ils en ont eu le dessein, ils cour- raient le risque, non seulement de n'être pas payés du tout.
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mais encore d'être massacrés en route par les paysans, aussi dangereux que les garnisons ennemies.
Au bout des jardins, le maréchal de Biron présente à Henri IV les colonels et les capitaines, dont le serment est couché par écrit, et La Force peut entendre son beau-père parler tout haut « de servir le Roi sans si et sans car », et d'aller au Conseil « pour mettre la main à la besogne ».
La Force, comme les autres chefs protestants, donna son assentiment à la déclaration signée par Henri IV, les chefs catholiques, le prince de Conti, le duc de Montpensier, les maréchaux de Biron et d'Aumont, le comte d'Auvergne, colonel général de la cavalerie, les ducs de Longue ville, de Luxembourg, de Rohan, le comte de Givry et tous les gentils- hommes de l'armée. C'est la fameuse déclaration de Saint- Cloud : entre autres articles, Henri IV jurait foi et parole de Roi de maintenir, dans le Royaume, la religion catholique, tout en garantissant aux calvinistes la liberté de conscience et l'exercice public de leur culte dans certaines conditions. Il promettait, en ce qui concernait sa religion personnelle, de se soumettre aux décisions d'un concile général ou national, réuni au plus tard dans six mois, et de conserver « en leurs biens, charges, dignités et devoirs accoutumés, les princes, ducs, pairs, officiers de la Couronne, seigneurs, gentilshommes et tous autres ses bons sujets ». Ceux-ci de leur côté le reconnais- saient « pour leur Roi et Prince naturel selon la loi fonda- mentale du Royaume », et lui promettaient « toute l'assistance et le très humble service qu'il leur serait possible ».
Bien des discussions avaient agité les assemblées des sei- gneurs au camp de Saint-Cloud, avant qu'ils se fussent enten- dus sur cette déclaration. Les catholiques ardents avaient hésité entre l'exclusion du trône, l'abjuration immédiate, l'élection d'un Roi demandée aux Etats généraux. Biron, revenant sur ses discours loyalistes, avait proposé de ne con- férer au Béarnais que le titre de capitaine général, tant qu'il n'aurait pas abjuré. Sancy avait montré au contraire le danger de l'anarchie où le Royaume risquait de tomber, si l'on ne se ralliait pas au seul Roi légitime. Mais Biron ne redoutait guère une anarchie où il aurait sans doute la bonne fortune de se tailler une principauté indépendante ; il songeait à l'Alle- magne divisée à l'extrême, à tant de princes et de principi- cules qui se riaient de l'autorité de l'Empereur, leur chef nominal : « Si, avant d'avoir assuré nos affaires avec le roi de Navarre, disait -il à Sancy, nous établissons entièrement les siennes, il ne nous connaîtra plus, il ne se souciera plus de
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nous ; si nous en perdons l'occasion, nous ne la recouvrerons jamais, et le repentir nous en demeurera toute notre vie. »
Et Biron ne consentait à s'attacher au nouveau roi de France que s'il en obtenait la souveraineté du Périgord, condition que Sancy avait portée à Henri IV et que Henri IV s'était empressé d'accepter, — provisoirement.
Un autre grand seigneur catholique, Jean-Louis de Nogaret, duc d'Epemon, rêvait également d'indépendance dans son gouvernement d'Angoumois. Il commença par proclamer à Saint-Cloud que sa dignité de duc et pair, qui le mettait au-dessus des maréchaux d'Aumont et de Biron, lui inter- disait de s'abaisser à signer après eux. Les deux maréchaux répliquèrent qu'à l'armée ils passaient avant tout le monde. Henri IV leur donna raison ; le duc prétexta un congé que Henri III, assurait-il, lui avait accordé pour régler des affaires domestiques, et se prépara à partir. Henri IV eut beau lui envoyer La Force, qui « lui remontra la honte qu'il y avait d'abandonner un Roi légitime », et lui fit voir combien son exemple serait pernicieux, Epernon fut inébranlable. Il emmena six miUe hommes de pied, douze cents chevaux, traversa la Touraine, s'arrêta à Loches, qui était au pou- voir d'une de ses créatures, et gagna Angoulême, où il exerça bientôt les droits régaliens.
Son exemple excita l'envie de La Trémoille, le plus puis- sant des seigneurs calvinistes. La Trémoïlle déclara bientôt que sa conscience ne lui permettait pas de suivre un Roi qui protégeait l'Eglise catholique. Avec neuf bataillons de huguenots, il rentra dans son duché de Thouars : il prétendait se créer un grand fief en Poitou, y prendre le titre de Protec- teur des Eglises réformées, qui était jusque-là celui de Henri IV. La plupart des troupes protestantes se retirèrent par lassitude.
La Force, qui se sentait infatigable, qui n'avait ni les scru- pules, ni les ambitions de La Trémoïlle sous un Roi dont il était l'ami, se garda bien d'abandonner Henri IV. « Et, pour la confiance particulière que Sa Majesté prenait en lui, elle lui commanda de se tenir auprès de sa personne ».
VIII
Environ six semaines après la déclaration de Saint-Cloud, W^^ de La Force, qui se trouvait en Périgord, soit à Bergerac, soit chez elle, à La Force, soit à Biron, chez sa mère la mare-
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chale, recevait une lettre de son époux, datée « du camp près de Dieppe, le 6 de septembre 1589 ». C'est l'une des premières qui nous aient été conservées d'une longue série de lettres griffonnées quelques instants avant le boute-selle, véritable jouma] d'un compagnon de ce Henri IV que Napoléon appelle quelque part, avec un si injuste dédain : « Mon brave capi- taine de cavalerie ».
La lettre fut confiée par La Force à l'un de ses gens, origi- naire de Bergerac, qui se rendait par mer à Bordeaux. Avec quelle avidité, elle fut lue, relue et commentée, on le devine. Elle finissait de la façon la plus rassurante : « Cependaiit je vous dirai comme nous nous portons tous fort bien ; Dieu merci il n'est arrivé nul inconvénient ni à moi, ni à rien de mon train depuis mon partement. Je désire fort savoir de vos nouvelles et de tout ce qui se passe par delà. Je ne puis vous dire autre chose. Nous montons tous présentement à cheval. L'armée s'achemine en la ville d'Eu, je n'ai loisir d'écrire à personne, et baise très humblement les mains à M.^^ la maréchale (de Biron) et à tous nos amis. Faites part à tous de nos nouvelles. A Dieu, lequel je supplie vous avoir en sa sainte garde. » A Bergerac, dont La Force était prévôt et gouverneur, où, depuis 1576, il versait au collège une rente de cinquante livres, à condition qu'une fois pour le moins chaque année il y « fût fait déclamation à la louange et honneur de sa maison », M^^^ ^q l^ Force communiquait aux jurats ou magistrats municipaux les « nouvelles de France » qu'elle tenait de son époux, souvent une lettre de cet époux lui-même qu'accompagnait un billet plein de courtoisie et de confiance : « Messieurs, j'ai reçu cejourd'hui une lettre de M. de La Force, le double de laquelle je vous envoie, en ayant envoyé l'original à M°i6 de Brisanbourg, ma tante. Vous verrez par icelle toutes les particularités et les belles forces qu'ils sont ensemble. C'est pour faire de beaux effets pour le service du Roi et le bien de tous ses pays. Je ne vous en dirai davantage que pour vous assurer que je suis, Messieurs, votre plus affectionnée à vous faire service. »
La Force, le 6 septembre 1589, racontait à sa femme la campagne du Roi en Normandie. Voyant son armée réduite à vingt-deux mille hommes, trop faible pour s'emparer de Paris et fort en danger « de se dissiper par les pratiques des Ligueurs, qui venaient de recevoir dans leurs rangs Vitry et quelques gentilshommes catholiques, Henri IV avait éloigné ses troupes du foyer de la contagion, gagné Poissy. Derrière lui, Villeroy ouvrait en son nom des négociations avec le duc
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de Mayenne, promettait au chef de la Ligue un grand établis- sement en échange de sa soumission et de la paix rendue au Royaume. Mais le duc de Mayenne se hâta de proclamer Roi, sous le nom de Charles X, le cardinal de Bourbon, prison- nier de Henri IV et enfermé à Chinon, un Roi infirme, âgé, qui, n'ayant pas d'enfant, ne pouvait porter ombrage aux prétentions de la maison de Guise, car il était trop tôt encore pour faire valoir ces prétentions aux yeux de la France. Henri IV plaça un gouverneur sûr à Meulan, viUe qui lui don- nait le cours inférieur de la Seine, et divisa son armée en trois corps : trois mille Suisses et la noblesse picarde envoyés en Picardie sous le duc de Longueville et La Noue ; trois mille Suisses et la noblesse champenoise envoyés en Champagne sous le maréchal d'Aumont et le baron d'Inteville ; quatre miUe Suisses, deux miUe lansquenets, trois miUe arquebusiers français et quinze cents chevaux réservés pour lui-même.
Avec ce dernier corps, où se trouvait La Force,' il prit Creil et Clermont. C'est à Clermont que plusieurs de ses con- seillers l'engagèrent à réunir les Etats généraux à Tours et à rassembler une puissante armée au-dessous de la Loire. D'au- tres et parmi eux le maréchal de Biron furent d'un avis tout contraire : « Qui donc, lui disaient-ils, vous croira encore roi de France, quand il verra vos lettres datées de Limoges ? » Henri IV ne pensait pas autrement que le maréchal. Il occupa èenlis, puis Compiègne, où il déposa le corps de Henri III et lui rendit des honneurs qui lui valurent la reconnaissance des amis du Roi assassiné. Il se jeta en Normandie le 20 août : Goumay et Gisors lui ouvrirent leurs portes ; il écrivit au gouverneur de Pont-de-l'Arche, qui se soumit aussitôt. L'armée marcha en bataille sur Darnetal, grand bourg situé à moins d'une lieue de Rouen. Le duc d'Aumale était enfermé dans la ville avec quelques centaines de cavaliers. La Force logeait avec sa troupe à Darnetal, « pour être plus près aux occa- sions » ; et, pendant plus d'une semaine, se succédèrent « belles escarmouches » et « petits combats de gens de cheval », Les soldats de la Ligue n'y avaient jamais l'avantage.
Il ne semble pas que La Force ait accompagné Henri IV, ^ quand, de Darnetal, il alla faire son entrée à Dieppe, qui était alors une ville opulente et puissamment fortifiée.
Revenu à Darnetal, Henri IV simula les préparatifs d'un siège de Rouen, pour attirer sur lui l'armée du duc de Mayenne et procurer quelque répit aux villes qui lui étaient fidèles autour de Paris, car, outre celles que nous avons nommées il avait des garnisons dans Pontoise, Nogent, Étampes, Pithi-
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viers. Plus au sud, Gien, Jargeau, Beaugency, Blois, Tours étaient à lui, tous les ponts, tous les passages de la Loire. Sur les vingt-quatre provinces du Royaume, douze, sans compter ses Etats héréditaires, tenaient pour lui ; et, si leurs capitales n'avaient pas toutes abandonné le parti de la Ligue il y en avait, parmi les douze autres, qui observaient la plus stricte neutralité.
On apprit bientôt à Dametal que le duc de Mayenne avait levé une armée formidable et qu'il marchait droit à Henri IV, décidé à se saisir de sa personne au milieu des neuf mille fantassins et des huit cents cavaliers qui lui restaient.
Les conseillers pusillanimes revinrent à la charge : les uns pressaient le Roi de gagner la Loire et Tours avec cinq cents chevaux d'élite ; les autres ne trouvaient de salut pour lui que dans un prompt embarquement pour l'Angle- terre, d'où, bien reçu par la reine Elisabeth, qui l'aimait et l'admirait, il pourrait rentrer en France à son "heure, « avec de gaillardes forces ». Le maréchal de Biron lui-même s'était mis cette fois du côté des prudents. Soucieux avant tout de la conservation du Roi, seule condition indispensable au bien des affaires, il était d'avis que Henri IV se retirât en Poitou. « S'il plaisait à Sa Majesté de mettre sa personne en sûreté, il lui répondait de son armée. »
La Force, témoin et peut-être acteur, raconte la scène dans ses Mémoires : « Sa Majesté ne put jamais goûter aucun de ces expédients, et s'affermit à ne vouloir point abandonner ses serviteurs, alléguant toujours ce commun dire que, qui quitte la partie la perd ; qu'il était entre les mains de Dieu qui est le protecteur des rois ; qu'il voyait bien que, s'il entre- prenait de se retirer delà la rivière de Loire, c'était aban- donner la meilleure partie de son Etat, ôter le courage à tous ceux qui lui étaient affectionnés en deçà, et que ce serait l'en priver pour jamais ; d'aller en Angleterre, qu'il le ferait encore moins ; qu'il ne serait jamais dit que ses ennemis l'eussent chassé hors de son Royaume, qu'il était résolu d'y mourir les armes à la main. »
Le Roi proposa de donner pour assiette à son armée Arques et Dieppe. Le maréchal de Biron fit une reconnaissance et revint en disant que nulle autre position ne pouvait être plus commode pour la subsistance des troupes, ni plus sûre, mais qu'il était nécessaire d'élever un bon retranchement le long de la rivière qui réunissait Arques et Dieppe, et n'était guéable, entre ces deux viUes, en aucun point de son cours.
L'armée s'ébranla le 2 septembre 1589. Par Cailly, Gercy-
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le-Grand, Anvermesnil, elle s'approcha de Dieppe. Eu, domaine particulier des Guise, se rendit bientôt. Le Roi se préparait à prendre trois ou quatre villes encore sans un coup de canon, et, tout en épargnant aux habitants l'application des lois de la guerre, il prétendait tirer de ses conquêtes quarante ou cin- quante mille écus pour l'entretien de son armée. Cette prome- nade militaire, où les portes des villes s'ouvraient comme par enchantement, conduisait à une grande bataille. Aux yeux des Parisiens, la défaite de Henri IV n'était pas douteuse, puisque son armée comptait moins de dix mille hommes et celle de Mayenne plus de vingt-cinq mille ; les curieux louaient déjà des fenêtres rue Saint-Antoine pour assister au spectacle impatiemment attendu par la ville entière : Mayenne vain- queur ramenant à sa suite le Béarnais prisonnier.
IX
Arques ! Ce nom évoque une victoire rapide et brillante, Henri IV gagnant allègrement son Royaume, immortalisant le brave Crillon par un billet héroïque : « Pends-toi, brave CriUon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y étais pas ». La réalité diffère assez sensiblement de la légende. Le billet fameux est le début d'une lettre d'aimable reproche écrite en une autre occasion, et il doit son étonnante vivacité aux retouches de Voltaire. La bataille dura non pas un jour, mais vingt-trois, longue suite de marches, de contremarches, d'assauts, de charges, de canonnades.
O puissance d'un mot spirituel ! Crillon n'a brillé à la bataille que par son absence ; cette absence l'a rendu bien plus célèbre que Biron, Rosny, La Force, — j'en passe et des meilleurs, — qui furent les artisans de la victoire.
Arques est un viUage situé en avant de Dieppe, au fond d'une vallée étroite et boueuse. Trois ruisseaux, l'Aulne, la Béthune et la Varenne se réunissent près de ce village, et forment la rivière d'Arqués. Le château d'Arqués couronne l'une des deux collines qui resserrent entre elles le village ; il est « bâti à l'antique », muni de « quelques grosses tours ». Henri IV et le maréchal de Biron occupent le château, le village et une maladrerie. Des retranchements ferment l'entrée de la vallée, les routes conduisant à Dieppe sont barrées. Entre le 8 et le 15 septembre, La Force est sans cesse auprès de Biron. Le maréchal ne quitte guère les bourgeois, les pay- sans, les soldats, les seigneurs même qui exécutent à la hâte
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les travaux dont il a tracé le plan, et il se fait accompagner de La Force, « non pas tant parce qu'il est son gendre que pour les bonnes qualités qu'il reconnaît en lui », La Force est le confident de tous les desseins du maréchal. Le voici en reconnaissance avec Biron le i6 septembre : du haut d'une colline, il regarde, dans la plaine d'Eu, l'armée de Mayenne qui marche sur Arques et Dieppe. Le voici un peu plus tard chargeant avec Biron et ses cavaliers une centaine de cavaliers ennemis aventurés dans la vallée de l'Aulne, au delà du pont qui conduit au village de Martin-Eglise. Les cavaliers de la Ligue, ne pouvant se retirer qu'à la file, sont tués ou pris ; l'infanterie de Mayenne évacue précipitamment le village ; le gros de l'armée s'épouvante sur le coteau voisin. Cependant Biron se retourne vers sa troupe et dit en gascon : « Nous en avons bien assez fait pour quatre dîners ». La Force, revenu au château d'Arqués, écoute le soir Henri IV et Biron, qui se content mutuellement leurs exploits. Henri IV a pour lui de glorieux combats soutenus à Dieppe le jour même, Biron, sa charge de Martin-Eglise menée avec tant de vigueur ; mais, si l'un est Béarnais, l'autre est Gascon : « C'était un plaisir de les voir tous deux, écrit La Force dans ses Mémoires, réciter ce qui s'était passé, chacun de son côté, et qui en em- portait le prix. »
Pour les ennemis, c'était une stupeur d'être ainsi partout repoussés. Ils restèrent en observation pendant trois jours marqués par de légères escarmouches, quelques coups de pis- tolet, quelques canonnades sans grand effet.
L'attaque générale commença le 21 septembre 1589. Henri IV avait laissé deux mille homm^es à Dieppe. La situa- tion resserrée de la vallée d'Arqués était favorable au Roi, qui ne pouvait opposer aux trente miUe hommes et aux huit mille chevaux du duc de Mayenne que trois mille Suisses, six miUe Français et huit cents chevaux, mais avait une artiUe- ,rie supérieure. En arrière d'un petit retranchement appuyé à une chapelle et à une maladrerie et gardé par deux cents lansquenets, dont la consigne était de se retirer dès qu'ils auraient déchargé leurs arquebuses, trois mille trois cents fantassins français et suisses et trois cents chevaux défen- daient le retranchement élevé en avant du village d'Arqués. On voyait à droite, entre les deux retranchements, le Roi avec deux cents quarante chevaux, les principaux seigneurs et une partie de la cornette blanche ; un peu en avant du Roi, le maréchal de Biron et soixante cavaliers ; à gauche, le gros bataillon suisse du colonel Galatty. Ce bataillon se trouvait
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derrière dieux escadrons massés dans des prairies, au bord de l'Aulne et de la Béthune et commandés, l'un par le comte d'Auvergne, l'autre par La Force, mais La Force était sous les ordres du comte d'Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Touchet.
La cavalerie. et l'infanterie de Mayenne s'ébranlent à la pointe du jour ; elles marchent de front. Un épais brouillard les" protège et rend inutile l'artiUerie royale, fort avantageuse- ment placée sur la colline, au château d'Arqués et dans le camp.
L'infanterie ennemie, qui tient la gauche, emporte le pre- mier retranchement ; la cavalerie, qui tient la droite, va se heurter aux escadrons d'Auvergne et de La Force. Huit cents chevaux, chargent l'un, quatorze cents chargent l'autre. Tous deux les arrêtent, les rejettent avec furie en une confusion irrémédiable, restent plus d'une heure parmi eux, « tou- jours poussant et tuant sans qu'ils puissent ni fuir, ni se défendre ». L'effroi et la confusion se communiquent à l'infan- terie ligueuse qui vient d'occuper le premier retranchement. Gênée par un terrain étroit, elle fuit, et cependant elle n'est pas poursuivie. Trois cents lansquenets ennemis, feignant d'être des transfuges et criant : Vive le Roi ! sont conduits auprès de Henri IV, qui les autorise, sous la foi du serment, à garder leurs armes et à demeurer à droite de la cavalerie.
Si Henri IV avait aperçu l'infanterie ennemie en fuite, il eût donné avec toutes ses troupes, exterminé l'armée de Mayenne. Par malheur, le premier retranchement et la cha- pelle masquent au Roi la déroute : l'occasion est perdue. Les six mille cavaliers ligueurs comparent leur masse à la poignée de cavaliers, aux deux cent cinquante chevaux qui viennent de les battre, ils reprennent cœur. Les royaux se retirent ; les ligueurs les poursuivent et s'arrêtent devant la fière contenance du bataillon suisse et les décharges des arque- busiers dissimulés sur leur flanc, derrière la haie d'un chemin, ils reculent jusqu'à leurs gros. Les royaux les poursuivent et sont de nouveau poursuivis. Jeu de barres à cheval, qui se prolonge pendant quatre heures. Jeu sanglant : depuis long- temps tous les capitaines des escadrons d'Auvergne et de La Force sont hors de combat ; blessés Harambure, Larchant Chambret ; mourant Bacqueville ; mort le comte de Roucy (Josias de La Rochefoucauld), « un très galant homme ». Il ne reste pour commander qu'Auvergne et La Force ; et La Force a perdu, dans sa seule compagnie, quarante-neuf hommes ou chevaux ; il a eu trois chevaux tués sous lui ; il
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est accablé de lassitude, il s'appuie à l'arçon de sa selle, « dit souventes fois : Je n'ai plus ni force ni haleine ».
Une nouvelle attaque se déchaîne sur toute la ligne. L'infan- terie ligueuse, comme le matin, marche à gauche sur le pre- mier retranchement, la cavalerie, à droite, sur le bataillon suisse ; mais les escadrons d'Auvergne et de La Force ne sont plus dans la prairie, presque entièrement couverte mainte- nant d' « une incroyable jonchée de morts, d'hommes et de chevaux ». Beaucoup sont des royaux. Les cavaliers survi- vants, Auvergne et La Force les ont conduits à leur droite, auprès du Roi. L'infanterie de Mayenne a déjà franchi le premier retranchement ; elle avance, la pique basse, vers Henri IV et ce qui lui reste de cavalerie. Les lansquenets transfuges, jugeant le moment favorable pour consommer leur trahison, vont se joindre aux assaillants ; et, avant de les rallier, tirent sur la troupe du Roi. Nous ne dirons ici ni la ferme attitude du colonel Gallaty à l'extrême gauche, qui, par le feu meurtrier de son bataillon, arrêta la cavalerie ligueuse, ni les prodiges de valeur de Henri IV en cette journée du 21 septembre où il chargea jusqu'à douze fois, ni les charges nouvelles du comte d'Auvergne et de La Force. L'infanterie ennemie fut repoussée dans le premier retranchement. Mais elle allait revenir. Si le Roi l'attendait, il ne pourrait soutenir le choc avec sa cavalerie ; s'il s'abritait derrière son second retranchement, il épouvanterait son armée.
Cependant François de Coligny, sieur de Châtillon, fils de feu l'amiral, commandait à Dieppe, avait ordre d'accourir au secours du Roi et le brouillard, qui, depuis le matin, rendait impossible le tir de l'artillerie, se dissipait. Henri IV manda son ministre, « lui fit faire la prière à la tête de sa troupe ». La cavalerie et l'infanterie de Mayenne marchaient toujours, elles étaient à moins de trois cents pas. Soudain Coligny arrive de Dieppe avec sept cents arquebusiers. «C'est Dieu qui t'envoie, Coligny », s'écrie le Roi et il l'embrasse. Coligny longe le second retranchement, poste ses arquebusiers dans le chemin qui partage la plaine, ouvre le feu. Le canon commence à tonner : les batteries du second retranchement prennent de face l'armée de la Ligue ; à gauche, sur la hauteur, les batteries du château d'Arqués la prennent de flanc, renversent des files de vingt- cinq ou trente hommes à chaque coup. « Nous nous croyions sans ressource, raconte La Force ; nous voyons les ennemis en un instant tourner en fuite, comme si la foudre les eût chassés ; tout cela s'en alla à vau-de-route, cavalerie et infan- terie », suivi et non chargé par les escadrons royaux, qui
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craignaient une feinte. « Mais, continue La Force, nous ne vîmes jamais dix chevaux seulement qui tournassent tête. » Il était plus de midi. L'attaque du 21 septembre, commencée à cinq heures du matin, avait duré sept heures. A droite du premier retranchement, deux coule vrines, amenées en toute hâte, tiraient encore, témoignaient de la victoire, prouvaient aux fuyards que le champ demeurait au Roi.
La victoire néanmoins n'était pas définitive. Le duc de Mayenne ne se résignait pas à sa défaite. S'il cédait le terrain conquis un instant entre les deux retranchements, il conser- vait les positions qu'il occupait avant l'attaque. Il resta trois jours dans ses quartiers de Martin-Eglise. Les partis royaux employèrent ce temps à battre la campagne. L'un deux arrêta un convoi destiné aux ligueurs, tandis que treize vaisseaux anglais, chargés de vivres et de munitions, entraient dans le port de Dieppe. Mayenne s'éloigna, avec son armée, le 24 septembre, à minuit, si vite que plusieurs des lieutenants de Henri IV crurent qu'il s'en allait ; mais il passa les rivières au-dessus d'Arqués, et, par un détour de sept lieues, revint sur Dieppe.
Le Roi résolut de l'y prévenir, y conduisit son armée, fit élever des retranchements en dehors de la ville et jusque sur les éminences qui pouvaient lui être « dommageables )>. Quel- ques troupes restèrent dans le château d'Arqués, d'où elles sortirent pour chasser trois régiments de Mayenne, établis dans le village abandonné par le Roi. Le gros de l'armée ligueuse se logea en vue des retranchements de Dieppe, à portée de canon.
Alors commença une série d'escarmouches, de petits com- bats à cheval : deux troupes en présence, un cavaUer sortant des rangs, criant : Me voici, viens ; l'adversaire répondant à l'appel, tuant son homme à vingt pas d'un coup de pistolet dans la tête ; les deux troupes se disputant furieusement le cheval et les armes du mort. La Force raconte un de ces duels qui ne fut pas à l'avantage des royaux ; il raconte un autre engagement qui divertit fort le maréchal de Biron : le maré- chal dissimule deux coule vrines sur le haut d'une colline, der- rière un rideau de cavalerie ; les cavaliers ennemis paraissent ; le rideau s'ouvre à l'improviste pour laisser tirer les deux coulevrines, qui jettent le désordre dans la troupe adverse,
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et, rapidement attelées, rentrent au camp. Là, « le bonhomme, M. de Biron », — c'est ainsi que l'appelle son gendre — « dit au Roi : Sire, aviez-vous jamais vu mener du canon à l'escar- mouche ? et les deux compagnons se mettent à « gausser » de cet emploi nouveau de l'artillerie légère, tactique emprun- tée aux Turcs, utilisée pour la première fois par une armée occidentale.
Cependant une batterie ligueuse, placée sur une butte, domine la ville, menace la porte de la Barre ; toute l'armée du Roi, toute la population construit, en avant de la porte, un rempart de fumier, et M. de Born, lieutenant de l'artillerie de France, ce Durfort à la jambe de bois qui avait contribué à sauver La Force lors de la Saint-Barthélémy, installe, dans les retranchements élevés en dehors de Dieppe, deux canons et deux coule vrines.
La Force raconte, dans ses Mémoires, qu'il ne se trouvait pas chez lui au moment du bombardement. Les méchants boulets de ce temps-là n'étaient guère plus discrets que les obus monstrueux du nôtre. L'un d'eux pénétra dans la cuisine de Henri IV, tua un « officier » en train d'écumer une mar- mite ; un autre brisa le chevet d'un nommé Saint-Martin qui venait de se lever et de prendre sa robe de chambre, un troi- sième entra chez La Force, rompit les quenouilles de son lit, et, dans la pièce voisine, emporta le sein de son hôtesse.
Ce furent là quelques-uns des dégâts les plus remarquables du bombardement. Les coups tirés sur la porte de la Barre se perdirent dans le fumier. La batterie royale ruina très vite la batterie ligueuse. Un succès remporté au village de Bou- teille, d'où quatorze cents Ecossais récemment débarqués à Dieppe, le régiment de Navarre et un corps de cavalerie chassèrent les troupes de la Ligue, découragea Mayenne. La nouvelle de l'arrivée prochaine de l'armée ïoyale de Picardie, commandée par le comte de Soissons, le duc de Longueville et le maréchal d'Aumont, le décida à partir. Il partit le 6 octobre, emmenant vers La Fère, pour se rapprocher des Pays-Bas, où les Espagnols lui promettaient des secours, son armée vaincue, à demi détruite par les royaux et la désertion. EUe ne comptait plus que dix-sept mille hommes. Henri IV la poursuivit deux jours, revint à Dieppe, reçut un nouveau renfort anglais, amené par l'amiral Willoughby, partit avec sept cents cavaliers à la rencontre de son armée de Picardie, la joignit près de Gamaches, reprit la viUe de ce nom et ceUe d'Eu. Mayenne, à cinq lieues de là, restait impuissant et consterné devant de tels succès. Bientôt réunies.
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les deux armées du Roi formèrent une masse imposante de quatorze mille fantassins et de quatre mille chevaux.
Les capitaines de l'armée de Picardie avaient entendu Henri IV raconter, au souper de Gamaches, les exploits accomplis par les capitaines de l'armée d'Arqués. Ce soir-là, et dans le Discours au vrai, sorte de communiqué expédié régulièrement dans les provinces, le Roi avait loué la conduite de La Force à l'attaque du 21 septembre ; il avait dit, — éloge glorieux dans une telle bouche, — que « la France lui devait beaucoup de cette journée ».
La victoire d'Arqués faillit amener la prise de Paris. L'armée de Henri IV, mettant à profit la retraite de l'armée de Mayenne en Picardie, atteignit Bagneux le 31 octobre, se répandit dans Montrouge, Vaugirard, Issy. La capitale du Royaume, entourée de fossés pleins d'eau, c einturée de remparts, — très bas, il est vrai, en beaucoup d'endroits, — teuciit closes ses portes, que renforçaient intérieurement des talus en terre, les portes de Nesles, de Buci, Saint-Germain, Saint- Jacques, Saint-Michel, Saint-Marcel, Saint-Victor, Saint-Bernard, qui formaient, sur la rive gauche de la Seine, un arc dont le fleuve était la corde. Mais elle lai ;?ait à la merci de l'ennemi ses opulents faubourgs, où de beaux hôtels, des maisons somp- tueuses, des abbayes et des églises, tout un Paris nouveau, digne de l'ancien, s'élevait hors des murs.
Henri IV avait fixé l'attaque des faubourgs au mercredi i^r novembre, à six heures du matin. Les troupes royales s'avancèrent dans le brouillard. Le maréchal de Biron marcha sur les faubourgs Saint-Marcel et Saint -Victor ; le maréchal d'Aumont sur les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Michel ; La Noue sur les portes de Nesles, Buci et Saint-Germain.
Henri IV ne put s'emparer de Paris en 1589. La négligence de Montmorency Thoré, qui ne détruisit pas les ponts de Sainte- Maxence sur l'Oise, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, permit au duc de Mayenne de s'introduire dans la ville le 2 novembre. Le Roi ne pouvait désormais prendre Paris sans un siège en règle, qui était alors au-dessus de ses forces. Cependant l'atta- que de la Toussaint avait réussi sur tous les points désignés. Henri IV entra lui-même dans le faubourg Saint-Jacques La Noue et Coligny, se hasardant au pied de la tour de Nesles, sur une berge étroite, poussèrent, avec leurs soldats huguenots, jusqu'au Pont-Neuf, — encore inachevé, — aux cris de Saint- Barthélémy ! Saint -Barthélémy ! massacrant tout devant eux, mais durent se retirer précipitamment. Selon La Force, « il n'y eut de résistance qu'au faubourg Saint-Germain »;
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les ligueurs y perdirent quatorze cents hommes et dix-huit pièces de grosse artillerie.
Les secrétaires de Sully écrivaient pour leur maître bien des années plus tard : « Vous donnâtes par le faubourg Saint- Germain avec MM. d'Aumont et de Châtillon (Coligny), où ayant enclos entre deux troupes plusieurs Parisiens, il en fut tué quatre cents en un monceau en moins de deux cents pas d'espace. Vous nous dites alors : Je suis las de frapper et de tuer des gens qui ne se défendent point. Lors l'on commença à piller. Vous et huit ou dix des vôtres ne firent qu'entrer et sortir dans six ou sept maisons », — dans la maison peut- être où, dix-sept ans auparavant, le 24 août 1572, d'autres pillards, les égorgeurs de la Saint-Barthélémy, avaient arrêté La Force avec son père et son frère aîné.
XI
La Force ne devait pas rentrer de sitôt dans ce Paris qu'il avait quitté jadis en fugitif, et dont les faubourgs de la rive gauche venaient de tomber, inutile conquête, aux mains de Henri IV. L'armée royale se mit en bataille dans la plaine de Montrouge, croyant à une sortie imminente du duc de Mayenne ; « mais, dit La Force, il ne parut jamais personne. Quand toute l'armée eut marché, — elle se dirigeait vers Etampes, — ceux qui avaient charge de faire la retraite virent seulement une vingtaine de chevaux qui ne sortirent pas cent pas hors des faubourgs ».
Henri IV se saisit du château d'Etampes, de Jan ville et de Châteaudun. Il envoya sommer Vendôme. C'était une viUe de son ancien apanage et il en avait nommé lui-même le gouverneur, un Maillé, sieur de Bénéhard, qui, du vivant de Henri III, s'était déclaré pour la Ligue. Maillé Bénéhard refusa de rendre la ville. Henri IV la prit d'assaut. Il donna l'ordre d'épargner les églises, aujourd'hui encore la gloire de Vendôme, mais les maisons furent livrées au pillage et Maillé Bénéhard au bourreau. Le Mans fut bientôt réduit à son tour ; Beaumont, Sillé-le-Guillaume, Laval, puis les principales forteresses de l'Anjou se soumirent ; Alençon et la basse Normandie allaient être conquis à leur tour. « Et, si la fortune nous veut rire, écrivait le Roi, avec sa bonne humeur accoutumée, à M. de Vivant, gouverneur de Livarot, je vous assure que le mauvais temps ni les mauvais chemins ne m'em-
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pécheront pas de la suivre quelque part qu'elle se présente, sans porter envie au duc de Mayenne, qui se repose à Paris, où j'espère bien me reposer un jour à mon tour. »
La Force n'était plus alors auprès de Henri IV (depuis le début de novembre). Le Roi lui avait donné la provision fort enviée de capitaine de cent hommes d'armes ; il l'avait récom- pensé de ses « agréables services » en le gratifiant de vingt- huit mille écus sur la terre de Puynormand, et envoyé refaire sa compagnie en Guyenne. Il lui écrivit, à peine arrivé, de pourvoir à la défense du nid d'aigle de Castelnau, qui se confondait avec un énorme rocher à pic au-dessus de la Dordogne, mais qui était environné de places détenues par les ligueurs. Ces ligueurs, c'étaient presque tous les seigneurs catholiques de Guyenne.
Le maréchal de Matignon était lieutenant du Roi dans la province. La Force fut le lieutenant de Matignon, son con- seiller et son bras droit « aux sièges, prises de places et combats notables ». Belles expéditions, dont Emmanuel-Philibert et Henri Desprez, marquis de Villars et de Montpezat, gouver- neurs de la Guyenne et du Périgord pour la Ligue, comme La Force l'était de la basse Guyenne pour le Roi, « eussent pu dire des nouvelles, car il les malmena souvent ».
A la fin de l'automne de 1590, il amène à Matignon, inquiété dans Bordeaux par les rebelles, sept cents arquebusiers et cinquante cavaliers. Il arrive, en 1591, devant Chalus en Limousin, au moment où les troupes royales vont lever le siège. Déjà le canon est retiré. La Force examine la place et remet le canon en batterie devant un endroit faible que les assiégeants n'avaient pas vu, mais que les assiégés connais- saient bien, car ils capitulent le jour même.
Sa correspondance avec sa femme nous le montre le 3 juin, à Siourac sur la Dordogne, près de Sarlat, terminant une lettre, le pied, pour ainsi dire, à l'étrier : « Nous sommes, écrit-il, fort belle troupe ensemble. C'est tout pour astheure, car nous montons à cheval. » Le voici le 17 juillet, à Salviac, griffonnant, pour sa femme, un post-scriptum qui le fait rire : « Je voudrais avoir donné beaucoup et que j'eusse été en lieu propre pour voir votre mine, lorsque vous lisiez ma lettre si bragmarde ; je m'assure que ce ne fut pas sans rire, et possible changer plus de trois fois de couleur ; mais, puisque vous ne m'y avez voulu répondre, vous n'en aurez plus de ce style, et si tu ne lairras pas pour cela d'être toujours ma fille. Certes le temps que nous employons par deçà m'est fort long... Force gentilshommes ^e ces quartiers me sont venus trouver. J'ai
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plus de soixante maîtres et déjà cent arquebusiers que je prendrais bien plus de plaisir d'employer ailleurs. »
Il est à Domme, le 31 juillet, entre Sarlat et Castelnau. Une garnison royale occupait la curieuse petite ville postée au bord d'un plateau, à trois cents pieds au-dessus de la Dordogne, que les touristes visitent aujourd'hui, et dont ils franchissent avec étonnement, au bout d'une longue montée, la porte fortifiée du xiii^ siècle. Les royaux s'en étaient emparé sept mois auparavant, et les ligueurs s'étaient enfer- més dans le château. La ville canonnait le château, le château canonnait la ville ; mais, à la fin de juin, Matignon était venu assiéger les ligueurs, qui, le 31 juillet, capitulèrent.
Un peu plus tard, le vicomte d'Aubeterre, sénéchal de Péri- gord, appelle La Force. Aubeterre assiège Castillonnès, près de Villeneuve-sur-Lot. La Force accourt, voit « que l'on n'a rien avancé », change l'ordre de l'attaque. La ville aussitôt parlemente et se rend le 10 novembre.
Villars, sorti bientôt de Cahors, joint ses troupes à celles de Montpezat. Leur armée compte deux mille fantassins et quatre cents chevaux ; elle va bientôt passer la Dordogne. Mais le sieur de Thémines, gouverneur du Ouercj^ le duc de Ventadour, gouverneur du Limousin, le sieur de Messilliac qui amène des renforts d'Auvergne, Aubeterre et La Force réunissent leurs troupes. L'armée ligueuse est écrasée près de Souillac. Villars n'échappe à la poursuite des cavaliers royaux qu'en se réfugiant à Gourdon. Des seigneurs, des valets, de nombreux équipages, dispersés par tout le pays, cherchant un abri dans les églises, les bourgs, les châteaux, tombent aux mains des vainqueurs. Malheureusement des seigneurs de l'armée royale favorisent l'évasion de quelques seigneurs prisonniers. La Force a beau « insister pour que le service du Roi aille devant toutes choses », il se trouve une foule de gens « désireux de leur faire plaisir » ; les principaux partisans de la Ligue sont réclamés par leurs amis, exemptés de rançon, mis en liberté. Les guerres entre parents et voisins de campagne ont de ces surprises. Cependant « les disputes et brouilleries » pour le butin ne manquent pas. « Enfin on en est sorti, mande La Force à sa femme, mais le pis est que l'on y a perdu quatre ou cinq jours de temps que j'eusse bien désiré que l'on eût employé à attaquer Rocamadour ». — Rocamadour accroché à son roc formidable et qu'il ne doute pas d'emporter avec « cinq cents hommes armés », deux mille cinq cents arquebusiers et quatre canons.
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XII
Cette campagne de Guyenne ne permit pas à La Force de suivre, à la bataille d'Ivry (1590), le panache blanc de Henri IV. Il n'avait pas encore quitté la Guyenne, lorsqu'il apprit que M. de Larchant, son beau-frère, venait d'être tué au siège de Rouen. C'était l'aimable seigneur, l'héritier affamé qu'il avait si cruellement déçu en échappant au couteau des égor- geurs le jour de la Saint-Barthélémy. Capitaine des gardes de Charles IX en 1572, Larchant mourait en 1592 capitaine des gardes de Henri IV. Le Roi donna sa charge à La Force, qui vint servir son quartier. Les quatre capitaines des gardes, — des maréchaux de France ou des gens en passe de le devenir, — servaient en effet à tour de rôle pendant trois mois. Ils trou- vaient dans leur charge, une abondante source d'honneurs et de profit, expédiaient les brevets, les lettres d'anoblisse- ment, les pensions, les décorations ; le règlement, l'organi- sation, la discipline de leur compagnie ne dépendaient que d'eux, et ils n'avaient d'ordres à recevoir que du Roi.
Henri IV confia, le 16 mars 1593, à son nouveau capitaine des gardes le gouvernement du Béarn, laissé vacant par le départ de sa sœur Catherine (i), et dont s'étaient emparés les marquis de Montpezat et de Villars, ces inlassables sou- tiens de la Ligue en Guyenne. Henri IV, qui se trouvait à Tours, sa capitale provisoire, ne se résignait pas à perdre son pays natal et chargeait La Force de le lui reconquérir, « ce qui était d'autant plus difficile que le Roi ne pouvait lui donner ni troupes ni argent ». La Force priait Henri IV de pourvoir quelque autre de cette charge, objectait l'éloi- gnement du pays, les longues absences dont ses ennemis pourraient abuser contre lui auprès de son maître, la jalousie des principales maisons du Béarn, Gramont, Miossens, Bénac, qui réclamaient avec instance ce gouvernement pour elles, leur fureur si elles voyaient un étranger, un « hors venu » commander à leur place. Il résista plus de deux mois inutile- ment. Des députés du Béarn et de la Navarre supplièrent le Roi « de leur donner La Force pour gouverneur, à cause de la bonne réputation en quoi il était partout », raconte-t-il ingénument dans ses Mémoires. Le Roi lui ordonna de se mettre en route.
(i) Pendant sa régence, la princesse avait eu pour principal conseiller Armand de Gontaut, baron de Saint-Génies, mort à la fin de septembre 1592.
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La Force fut bientôt en Guyenne. Son crédit personnel et celui de ses amis lui valurent des troupes. Il marcha rapi- dement sur le Béarn, où MM. de Villars ne l'avaient pas attendu. Il prit possession de son gouvernement sans coup férir, ainsi que de la vice-royauté de Navarre que le Roi lui avait donnée en même temps. Ce fut à la fin du mois d'août 1593 qu'il arriva à Pau. Trois jours durant, la musique de la municipalité joua en son honneur. Il reçut, le 27 septembre, dans la grande salle du château, les députés aux Etats. Les Etats du pays, le 20 décembre 1593, Henri IV prescrivait à La Force de les tenir : « Vous y avez déjà assez séjourné, disait-il, pour avoir reconnu et observé les mœurs de mes sujets, lesquels je désire que vous entreteniez en cette ferme créance que, comme ils sont les premiers sur qui Dieu m'a donné autorité, aussi veux-je continuer ce soin et cette affection singulière envers eux que j'ai portés dès ma nais- sance. »
La bonne volonté de ces enfants préférés du roi Henri se manifesta bientôt. Le 5 février 1594, la municipalité offrit au nouveau gouverneur un présent plein de saveur : six barri- ques de vin tant blanc que rouge et « du meilleur qui se pût trouver »,
Le Béarnais, devenu roi de France, n'eut pas à se plaindre de la manière dont en usèrent, en cette année 1593, les Etats de son pays natal, tenus par son serviteur et son ami. Et quelques années plus tard, Pierre Olhagaray, historiographe de Henri IV, écrivait d'une plume enchantée : « Le Béarn, à l'arrivée de M. de La Force, gouverneur et lieutenant du Roi en ce pays et basse Navarre, sembla se renouveler du tout, car les qualités de leur chef s'épandaient comme un miel délicieux et odorant sur la tête de tous les Béarnais. »
XIII
Un événement autrement grave que la tenue des Etats de Béarn rappela bientôt La Force au nord de la Loire. Henri IV avait abjuré le protestantisme le 25 juiUet 1593, dans l'église de Saint-Denis, et il voulait être sacré comme ses prédécesseurs ; mais il ne pouvait aUer à Reims, occupée par les ligueurs. Il choisit Chartres, fameuse par sa cathédrale, l'une des merveilles du Royaume, « où pendant tant de siècles avaient défilé les rois et les reines : Philippe Auguste et Isa- belle de Hainaut, Blanche de Castille et saint Louis, Philippe
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de Valois, Jean le Bon, Charles V, Charles VI, Charles VII et Anne de Bretagne, puis François i^^^, Henri III et Louise de Vaudemont, Catherine de Médicis... et tant d'autres... toute la noblesse de France, et Ferdinand d'Espagne et Léon de Lusignan, dernier roi d'Arménie, et Pierre de Courtenay, empereur de Constantinople... tous agenouillés, dit Huysmans, ainsi que les pauvres gens d'aujourd'hui, implorant eux aussi Notre-Dame de Sous-Terre ». Chez les religieux de l'abbaye de Marmoutiers près de Tours, on trouva une Sainte- Ampoule, « autant efficacieuse » que ceUe de Reims. L'huile miraculeuse, à laquelle saint Martin jadis avait dû sa guérison, fut appor- tée en cérémonie de Marmoutiers à l'abbaye de Saint-Pierre, à Chartres, escortée de l'abbaye à la cathédrale par François de Caumont, vicomte de Lauzun, le comte de Dinan, fils du duc d'Halluin, le comte de Chevemy, chancelier de France, et le baron de Termes, frère cadet du duc de Bellegarde. Une troupe d'écuyers et de gentilshommes les entourait, et chacun des quatre seigneurs avait devant lui un écuyer armé d'une lance, au bout de laquelle flottait la bannière de sa maison. Chevauchant une blanche haquenée sous un poêle de satin blanc, un religieux tenait pieusement la Sainte- Ampoule. (0 pretiosum munus, o pretiosa gemma !)
Ce n'était pas un Roi fastueux qui allait revêtir les splen- dides ornements du sacre. Lorsque Henri IV, peu de jours avant la cérémonie, demanda combien il avait de chemises, son valet de chambre lui répondit :
— Une douzaine. Sire, encore y en a-t-il beaucoup de déchi- rées.
— Et de mouchoirs, est-ce pas huit que j 'ai ?
— Il n'y en a pour cette heure que cinq.
Le 27 février 1594, La Force vit le Roi dans le chœur de la cathédrale. La foule se pressait sur les vastes échafauds recouverts de tapisseries magnifiques. Dans le chœur et la nef, des spectateurs innombrables apparaissaient aux galeries supérieures, sous les ogives, montaient « jusqu'aux plus hautes verrières ». L'évêque de Chartres était « subrogé » à l'archevêque duc de Reims, premier pair ecclésiastique du Royaume ; il pontifiait à l'autel. A. droite de l'autel, les évêques de Nantes, de Digne, de MaiUezais, d'Orléans, d'An- gers, coiffés de la mitre et revêtus de la chape, représentaient les autres pairs ecclésiastiques, l'évêque duc de Laon, l'évê- que duc de Langres, l'évêque comte de Beauvais, l'évêque comte de Châlons, l'évêque comte de Noyon, absents ou malades. A gauche, les six pairs laïques, les ducs de Bour-
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gogne, de Normandie et d'Aquitaine, les comtes de Toulouse, de Flandre et de Champagne, dont les pairies étaient main- tenant annexées à la Couronne ou situées hors de France, étaient représentés par le prince de Conti, le comte de Sois- sons, le duc de Montpensier, les ducs de Luxembourg et de Retz. Les tuniques des pairs laïques, « de toile d'argent damas- sée à feuillages rouges », descendaient jusqu'à mi-jambe, les manteaux de serge « teinte en écarlate violette », à pare- ments d'hermine, s'ouvraient sur l'épaule ; les ducs avaient en tête « le chapeau ducal d'or », les comtes le bandeau d'or au front. Devant l'autel, le Roi portait, sur sa camisole de satin cramoisi, une petite robe de toile d'argent.
Il prêta, entre les mains de l'évêque de Chartres, le serment de défendre le clergé, les églises, leurs biens, leurs droits et leurs privilèges. La Force pouvait contempler son maître, que les évêques présentaient à l'assistance en lui demandant si elle l'acceptait pour Roi. Henri IV jura, selon l'usage, de « chasser de sa jurisprudence et terres de sa sujétion tous hérétiques dénoncés par l'Eglise ». Il reçut les onctions de la Sainte-Ampoule et du Saint-Chrême sur la tête, sur la poitrine, entre les deux épaules, aux plis du bras droit et du bras gau- che, sur les mains, et ses gants furent bénits. Dépouillé de sa robe de toile d'argent, revêtu de la tunique du sous-diacre, de la dalmatique du diacre et du manteau royal représen- tant la chasuble du prêtre, il tint dans ses mains le sceptre et la main de justice ; l'évêque de Chartres « lui mit haut sur le chef, sans toutefois, le toucher », puis, après l'oraison Coronet te Deus corona glorice, lui posa sur le front la couronne, que soutenaient les douze pairs. Quelle distance séparait de ce Roi-Pontife, de cet évêque du dehors, comme on appelait quelquefois le Roi Très-Chrétien, l'inlassable cavalier, le bon compagnon au pourpoint rapiécé, avec qui La Force, depuis tant d'années, chevauchait à la conquête du Royaume !
De loin, Paris demeurait attentif à tous les gestes de Henri IV. Investi en 1590 par l'armée royale, il avait cruelle- ment souffert, s'était nourri de bouiUie d'avoine, de chats, de chiens, de rats, de débris de viande péchés dans les ruis- seaux. Le duc de Mayenne et le duc de Parme l'avaient délivré au bout de quelques mois. Profitant d'un délai de huit jours que Henri IV avait accordé pour faire sortir les femmes et les enfants, ils étaient accourus de Meaux et avaient obligé le Roi à lever le siège, à disséminer ses troupes dans les garnisons du voisinage. Mais, à mesure que le Roi se rappro- chait de l'Eglise, les Parisiens, malgré les violences des Seize
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(les délégués des seize quartiers de Paris), se montraient plus las de la guerre civile. Le roi d'Espagne, allié de la Ligue, avait un corps de troupes espagnoles dans Paris ; il réclamait, par la bouche de son ambassadeur le duc de Lerme, la cou- ronne de France pour l'infante Isabelle, sa fille, petite-fille de Henri II : ses avances recevaient un accueil des plus froids. Et les succès des troupes de Henri IV ne cessaient pas. Ce n'étaient par tout le Royaume que capitulations de places ligueuses et non des moindres : les viUes de Lyon, de Bourges, d'Orléans s'étaient rendues. Quel exemple pour Paris ! Quel sujet d'angoisse pour le duc de Mayenne !
Le prince quitta Paris le 6 mars 1594 à cinq heures du matin. Il allait, assurait-il, s'entendre avec Mansfeld, lieutenant du duc de Parme, dont on attendait des secours ; en réalité, mortellement inquiet, il emmenait sa femme et ses enfants et se retirait à Soissons.
Il y avait alors rue Saint-Antoine, à l'ancien hôtel de Boissy, un seigneur que Mayenne venait de nommer gouverneur de Paris. C'était Charles de Cossé, comte de Brissac, qui possédait la confiance des Seize et des Espagnols, mais non leur considération : « Pour vous montrer, expliquait le duc de Féria, ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, quel grand homme d'affaires c'est, un jour que nous tenions conseil, au lieu de songer à ce que l'on disait, il s'amusait à prendre des mouches sur la muraille. » Brissac songeait à la viUe de Paris, à Henri IV, à la fortune de sa maison. Un procès qu'il avait avec un royaliste, le sieur de Saint-Luc, son beau-frère, lui fut un prétexte pour sortir de Paris, le 14 mars 1594, de trois heures de l'après-midi à sept heures. Ces « affaires de famille dont dépendait presque tout son bien », c'étaient, beaucoup plus que le procès avec Saint-Luc, des négocia- tions pour livrer Paris à Henri IV, moyennant une grosse récompense en argent (dix millions de notre monnaie de 19 13) et le bâton de maréchal de France. Le Roi promit, le 18, un pardon général pour les Parisiens, sa protection pour la reli- gion catholique. Brissac, le prévôt des marchands Lhuillier, les échevins Beaurepaire, Langlois, Néret, lui indiquèrent les quatre points par où ses troupes pourraient entrer dans Paris.
Le mardi 22 mars, la nuit était encore noire et il pleuvait, quand Jean Grossier, capitaine du quartier Saint-Paul, fit décrocher la lourde chaîne qui barrait la Seine du côté de l'Arsenal. Aussitôt les bateaux portant les garnisons royales de Corbeil et de Melun pénétrèrent dans Paris. La porte
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Saint-Denis, ouverte presque en même temps par l'échevin Langlois, donnait passage à un détachement commandé par le sieur de Vitry, qui chassait les Espagnols de la Croix-Saint- Eustache, les obligeait, ainsi que les Wallons du Temple, à s'enfermer dans leurs postes, spectateurs impuissants, occu- pait la Grève, le Grand Châtelet, s'y joignait aux garnisons de Corbeil et de Melun arrivées par la rivière. Biron, Montmo- rency, Matignon entraient par la porte Saint-Honoré, avan- çaient jusqu'à la Croix-du-Trahoir. Les troupes de Saint-Luc, d'Humières, de Belin, du capitaine Durolet furent reçues par Brissac et Lhuillier à la porte Neuve, qui élevait alors ses quatre tours sur la rive droite de la Seine, un peu en amont de l'endroit où Louis XIV bâtit le pont Royal. Dans Paris, presque nulle résistance : quelque quarante ligueurs débou- chant de la rue de la Huchette, déchargeant leurs arquebuses sur les soldats d'Humières et disparaissant au plus vite ; cinquante lansquenets, vers le Pont-au-Change, voulant s'opposer aux corps de Matignon et de Bellegarde, mais vite massacrés ou jetés à la Seine ; le Louvre occupé sans coup férir ; deux hommes seulement pour défendre la Cité ; partout les Parisiens secondant l'armée de Henri IV.
Henri IV s'était arrêté aux Tuileries, alors en dehors des remparts. Il passa sous la porte Neuve, vers six heures du matin, à pied, casque en tête, l'écharpe blanche en travers de sa cuirasse, précédé de cinq à six cents hommes d'armes, entouré de sa noblesse. Brissac offrit au Roi triomphant une écharpe de broderie. Henri IV lui donna son écharpe blanche, l'embrassa, le salua du titre de maréchal de France ; puis il prit les clefs de la ville que lui présentait le prévôt des marchands.
Le dernier corps de troupes qui précédait celui du Roi s'était saisi du rempart depuis la porte Neuve jusqu'à la rue Saint-Honoré, en avait tourné les canons vers les princi- pales rues de la ville ; nulle part un point stratégique qui ne fût au pouvoir des royaux.
Henri IV suivit à gauche le rempart, prit, à la porte Saint- Honoré, la rue du même nom, et, par les rues de la Ferronne- rie et Saint-Denis, arriva au pont Notre-Dame. Il était main- tenant à cheval. Pour rnontrer que la victoire était due à la bonne volonté des Parisiens, les hommes d'armes traînaient leurs piques à terre. Le peuple, massé sur le pont, criait : Vive le Roi ! et le Roi disait : « Je vois bien que ce pauvre peuple a été tjnrannisé ». Il mit pied à terre en face de Notre- Dame, au son des cloches, au milieu des sonneries éclatantes
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des trompettes et des clairons, avança péniblement, comme porté par la foule joyeuse. La Force et les trois autres capi- taines des gardes, qui l'accompagnaient depuis les Tuileries, essayaient de lui frayer un passage ; mais il modérait leur zèle, répétant qu'il aimait mieux avoir plus de peine, et, que les Parisiens le vissent plus à leur aise : « Ils sont affamés, disait-il, de voir un Roi. »
La Force entendit la messe et le Te Deum. Au sortir de Notre-Dame, il eut le spectacle de la foule montant sans cesse comme une marée, envahissant les rues, pressée de contempler le défilé du Roi et des seigneurs qui se rendaient au Louvre. On voyait des visages à toutes les boutiques, aux fenêtres de tous les logis. La Force assista sans doute au dîner du Roi, servi à midi au Louvre, comme si le Roi l'avait toujours habité, fut de ceux avec qui Henri IV causa gaiement pendant le repas.
Dehors, Brissac, Lhuillier, Langlois, plusieurs gentilshom- mes précédés de hérauts et de trompettes, toute une caval- cade, parcouraient les rues, semaient sur leur passage les billets d'amnistie. Les trois mille Espagnols et Wallons des quartiers Saint-Martin, du Temple et Saint-Antoine capitu- laient, promettaient de rester enfermés dans leurs casernes jusqu'au moment fixé pour leur départ. Douze cents Napo- litains prétendirent se défendre dans le bâtiment et les tours de la porte Buci comme dans une forteresse, mais se soumi- rent, quand ils en eurent reçu l'ordre du duc de Féria. Un attroupement, formé dans le quartier de l'Université à l'insti- gation des Seize, fut promptement dissipé.
Henri IV monta à cheval vers trois heures. Il allait à la porte Saint-Denis regarder à son tour un défilé, celui des troupes étrangères qui devaient sortir de Paris. Un peintre du temps, Bollery, l'a représenté à la fenêtre d'une chambre située au-dessus de la voûte qui précède la porte. Accoudé, il se penche vers les mousquetaires d'Espagne qui, par la rue Saint-Denis, arrivent entre deux haies de piquiers français. Ils passent le mousquet sur l'épaule, la fourquine à la main, disparaissent sous la voûte. La pluie rendait leur départ encore plus piteux, détrempait leur première étape sur la route de Flandre.
On sait avec queUe politesse Henri IV salua les colonels étrangers. Lorsque passèrent les trois ambassadeurs espagnols, le duc de Féria, don Diego d'Ibarra et Taxis, La Force entendit le spirituel adieu qui, depuis trois siècles a diverti tant de générations d'écoliers, et qui alors fit sourire les seigneurs,
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les gentilshommes, les archers des gardes tenant leur pique à la main : « Recommandez-moi à votre maître, mais n'y revenez plus ». .
XIV
La Force reprit le chemin du Béarn, où le Roi jugeait sa présence nécessaire. Le marquis de Villars, champion opiniâ- tre de la Ligue, avait mis, dans le fort de Tarbes, un gouver- neur de son choix, M. de La Loubère. De même que le gouver- neur de Paris avait remis sa ville à Henri IV, le gouverneur de Tarbes avait remis la sienne à La Force ; comme Brissac, il voulait conserver son gouvernement. La Force envoya La Loubère à Henri IV, et pria le Roi d'accorder la faveur qu'il désirait « à ce bon et fidèle sujet d'où est provenue, écrivait-il le 25 juillet 1594, l'entière réduction de votre comté de Bigorre, au grand soulagement et repos de votre pauvre peuple ».
Il se rendit ensuite en Périgord. Les paysans soulevés rava- geaient les terres des seigneurs, marchaient sur Bergerac. Les bourgeois de la ville le conjuraient de venir à leur aide ; les seigneurs de la campagne, décidés à ne pas se laisser égorger par les croquants, brûlant « de monter à cheval et de les rompre », le conjuraient de se mettre à leur tête, car ils ne voulaient pas « un sabot pour leur chef ». Ces croquants, terreur des châteaux et des villes, se nommaient ainsi, soit parce que la révolte avait pris naissance à Croc en Limousin, soit parce qu'ils criaient : « Au croquant ! Au croquant ! » c'est-à-dire : « Sus aux gens qui nous ont si longtemps croqués!» Ils étaient las de payer les impôts aux gens du Roi, aux gens de la Ligue, sans compter les extorsions cruelles des gens de guerre. Le bon Roi de la poule au pot avait dit, au début de l'insurrection qu'il « voulait en être comme d'un parti fort juste ». Boutade qui n'empêcha pas La Force de dissiper les hordes des croquants par la politique et par les armes.
Dès le 21 octobre 1594, il revenait à Paris, et commençait à faire sa cour.
CHAPITRE III
A LA COUR DE HENRI IV
Un drame à l'hôtel d'Estrées. — La rude vie d'un capitaine des gardes. — Le père et son petit peuple.
La rue de Marengo, perpendiculaire à la rue de Rivoli et au Louvre de Louis XIV, ressemble fort peu de nos jours, avec sa largeur réglementaire de vingt-quatre mètres, ses amples trottoirs, les grands magasins qui dressent, sur chacun de ses côtés, leurs cinq étages de baies vitrées ou de hautes fenêtres, à la misérable ruelle qu'elle remplace depuis 1854. Là, pendant plusieurs siècles, avait serpenté vers le vieux Louvre féodal, la rue du Coq, ainsi nommée parce qu'en 1376, les Le Coq y possédaient une maison dont l'enseigne était un coq, — armes parlantes de leur famille. Achetées en 1584 par Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, les maisons du grand et du petit Coq et une maison voisine, sise rue d'Autriche, furent abattues. Un vaste hôtel, décoré des armes de Joyeuse, s'éleva sur les ruines de ces vieux logis. Il porta dix ans plus tard le nom d'Hôtel d'Estrées, car GabrieÛe d'Estrées, maî- tresse de Henri IV, en devint locataire et s'y installa.
Un soir de l'année 1594, le 27 décembre, vers six heures, Henri IV entrait tout botté dans cet hôtel. Il arrivait de Picardie, où il avait inspecté les places de la frontière : l'Artois et la Flandre, limitrophes de la Picardie, étaient alors espa- gnols ; la Picardie elle-même récemment soumise. Laon, assiégée par lui, n'avait ouvert ses portes qu'au mois d'août. Depuis que le Paris de la Ligue avait fait sa soumission, depuis son entrée triomphante par la porte Neuve, Henri IV avait continué à reprendre son Royaume « par pièces et lopins », forçant les villes à capituler, achetant les chefs ligueurs, confirmant leurs titres, payant leurs dettes, leur accordant des pensions, employant à ces dépenses utiles cent vingt millions de notre monnaie de 1913.
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Henri IV, en cette soirée du 27 décembre 1594, reçoit dans la chambre de Gabrielle d'Estrées, les sieurs de Ragny et de Montigny. Le prince de Conti, le comte de Soissons, le comte de Saint-Paul, trente ou quarante seigneurs se tiennent auprès de lui, mais aucun d'eux n'a remarqué un tout petit homme, armé d'un couteau, qui se glisse dans la foule, se rapproche du Roi, le frappe. Le Roi vient de se pencher en avant, afin de relever les deux seigneurs qui lui embrassent les genoux : le couteau atteint, au lieu de la gorge, le visage.
L'homme laisse tomber le couteau compromettant ; Henri IV regarde autour de lui, avise sa foUe, Mathurine : « Au diable soit la folle, s'écrie-t-il, elle m'a blessé ! » Mathu- rine le nie et court fermer la porte de la chambre, tandis que Montigny fait arrêter l'homme et lui dit : « C'est vous ou moi qui avons blessé le Roi. » Henri IV s'étonne de la jeunesse du criminel, un « garçon » de dix-neuf ans, Jean Châtel, fils d'un drapier de la rue de la Barillerie. Le Roi refuse de le croire coupable. Déjà, il commande que la liberté lui soit rendue ; mais des flambeaux qu'on apporte éclairent toute la chambre, voici à terre le couteau jeté par Châtel. Le misé- rable est livré au grand prévôt.
Cependant l'on a constaté que la blessure est légère : la lèvre supérieure déchirée, une dent brisée. « Il y a. Dieu merci, si peu de mal, déclarait Henri IV, que pour cela je ne m'en mettrai pas au lit de meilleure heure. »
La Force, l'un des témoins de cet attentat, devait assister, quelque seize ans plus, tard, au drame autrement sanglant de la rue de la Ferronnerie, qui mit Henri IV non pas au lit, mais au tombeau. La période comprise entre ces deux crimes, celui de Châtel en 1594, celui de Ravaillac en 1610, est une des plus curieuses de sa vie. Compagnon, ami, confident du Béarnais, il a su peindre Henri IV et la cour de France dans sa correspondance intime ; il s'est peint lui-même avec un naturel, une sincérité savoureuse et charmante.
En 1595, La Force a trente-six ans. Un dessin de Quesnel le montre tel qu'il était alors. Au-dessus du haut col brodé, rabattu sur le pourpoint, apparaît un visage sans rides, long et fin, allongé encore par une barbe brune à la Henri IV. L'arc de la bouche est élégant, le nez droit ; un regard loyal, spirituel et clairvoyant anime les yeux largement fendus ; une chevelure brune, abondante et souple couronne un front élevé. Sur toute la physionomie, une expression de gravité, d'énergie et de douceur.
Cette année, il ne paraît pas à la bataille de Fontaine-
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Française, gagnée par Henri IV sur les Espagnols du duc de Mayenne et du connétable de Castille. Le 3 juin, jour de cette victoire, il est à Paris, où le retient un procès des plus importants : il y dispute à sa cousine germaine Anne de Caumont, mariée à François d'Orléans, comte de Saint-Paul, frère d'Henri I^^, duc de Longueville, la possession du château de Caumont-sur-Garonne (i). Le Roi l'approuve, mais lui, il ne supporte pas sans impatience son inaction et il mande, le 7 juin, à sa femme : « Il y a trois jours que nous avons nouvelles du combat qu'a fait le Roi, sans être bien éclairci des particula- rités, de quoi j'étais fort en peine...? Nos juges désirent nous rendre justice et je vois qu'ils ont grand égard au temps où nous sommes. Aux occasions qui se présentent, le Roi a besoin de ses serviteurs et il n'y a point de raison qu'ils m'en détiennent si longtemps, étant de la profession que je suis. »
Cependant le Roi au panache blanc racontait la bataille à sa sœur Madame Catherine et il ajoutait comme s'il eût deviné les sentiments de La Force : « Ceux qui ne s'y sont pas trouvés y doivent avoir du regret, car j'y ai eu affaire de tous mes bons amis et vous ai vue bien près d'être mon héritière ».
II
Depuis 1593, il est gouverneur du Béam, vice-roi de Navarre. Il vient chaque année à la Cour servir son quartier de capitaine des gardes.
Sa femme ne l'accompagne presque jamais à la Cour. Elle est retenue à Pau, à La Force, à Biron chez sa mère la maré- chale, par les soins d'une famille de plus en plus nombreuse. Pendant les longs mois de ces fréquentes séparations, il lui écrit sans cesse, il déroule pour eUe un tableau de sa propre vie, de celle de la Cour et de celle du Roi. C'est la correspon- dance (en partie publiée, bien peu lue aujourd'hui), d'un mari encore amoureux de sa femme après vingt ans de mariage, d'un capitaine des gardes qui chérit, mais juge librement le maître qu'il sert, La Force n'a rien de la « fadeur naturelle » d'un Dangeau, que Saint-Simon déclarait « entée sur la bassesse du courtisan et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche ». Il y a loin du compagnon du Béarnais au courtisan de Louis XIV.
Sainte-Beuve a dit de certaines lettres de Henri IV qu'elles
(i) Pour les suites du procès, voir tome II, chapitre premier.
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sont « courtes, fraîches, matinales, écrites le pied levé et déjà sur l'étrier, en partant pour dépister l'ennemi ou courir le cerf. Elles font l'effet du son du cor ou du clairon, réveil du chasseur ou du guerrier ». Un peu de leur charme se retrouve dans celles de La Force. En cette cour qui se déplace conti- nuellement, où, sur un mot du Roi à son lever : « Messieurs, nous partirons tantôt », tout le monde est à cheval par les chemins, il écrit au débotté, deux heures après minuit, ou le matin avant de « reprendre la botte », et il met à la dernière ligne, avec une tendre familiarité : « Adieu, ma fille », ou « Je te baise cent mille et miUe fois et de bon cœur », ou : « Je prie Dieu qu'il vous conserve et vous doint, ma chère maîtresse, heureuse et longue vie. »
Parfois Henri IV et La Force parlent même langage, l'un à sa maîtresse, l'autre à sa femme. Si le Béarnais écrivit à la belle Corisande en 1586 : « Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui va l'entrepas, le plus beau que vous vîtes jamais et le meilleur », La Force écrit, en 1598, à sa femme : « J'amènerai un bon cheval de pas pour vous, afin que soyez chasseresse ». Mais il n'a pas besoin d'ajouter comme son maître : « Mon cœur, souvenez-vous toujours de Petiot. Certes, sa fidélité est un miracle », car il se vante de n'avoir jamais connu d'autre femme que la sienne, et Char- lotte de Biron ne douta jamais de sa loyauté.
D'ordinaire, quand le temps approche où le capitaine des gardes doit quitter son gouvernement pour remplir sa charge à la Cour, un ordre du Roi lui arrive, donné d'un ton gracieux et cordial : « Monsieur de La Force, dit Henri IV, je vous fais ce mot par le sieur Loppez, pour vous prier ne faillir vous rendre auprès de moi, au commencement de votre quartier, comme chose que je désire pour des raisons que vous appren- drez, lorsque vous y serez, et par celle-ci que mon fils est ici avec toute sa suite, qui me donne bien du plaisir, et pour fin que je vous aime bien. A Dieu, Monsieur de La Force. »
La Force se met en route, chemine avec sa suite, monté sur ses propres chevaux ou sur ceux de la poste. On va très vite en poste, on franchit en huit jours les cent quarante lieues qui séparent Bordeaux de Paris. Chaque cheval, loué pour une journée de douze à quinze lieues, à raison de vingt sous tournois, est changé toutes les six lieues, aux relais et coûte dix sous pour sa nourriture. Gabriel Hanotaux, dans son Histoire du Cardinal de Richelieu, a dessiné d'après Callot ime de ces chevauchées du xvii^ siècle commençant : « Aux cuisses, le grand cheval barbe, noir avec le nez fortement
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busqué ; au front, le chapeau à haut panache ; aux jambes, les houseaux de cuir qu'on ne quittera que le chemin fini ; embarrassant la marche, le poids de toute une fortune, soit en pierreries dans des cassettes, soit en ducats roulés dans des boudins de cuir, dont est chargé le cortège des mules qui vont en avant, conduites par des laquais que l'on surveille de l'œil, la main sur le pistolet. »
Le froid, le chaud, les chutes sur les chemins affreux rendent le voyage très rude, même pour des cavaliers qui chevauchè- rent avec le Béarnais, à travers la France bouleversée des guerres de religion : « Le second jour de mon partement, écrit La Force certain 22 janvier qu'il revient de Poitou, je trouvai le soleil si âpre, et m'émut tellement le rhume, que j'eus deux jours, avec le travail de la poste, une fort grande douleur entre les deux épaules. » Il écrit le 28 septembre 1598 : « Il y en a eu de bien las et qui ont pris des chutes, de quoi ils se sentent un petit ; je fus hier de ce nombre-là. »
La cavalcade arrive enfin devant l'une des portes de Paris, la porte Saint- Jacques ou la porte de Buci, s'engage entre les deux grosses tours, sous la voûte de pierre, s'enfonce dans l'obscur couloir des vieilles rues tortueuses. Devant un logis qu'on a retenu pour La Force près de la rue Saint-Honoré, les cavaliers font halte : « un logis assez commode, oii nous pourrons tous loger ; ils fournissent linge, lits, vaisselle, et ont arrêté le prix à quatre livres par jour et pour le temps que je voudrai ».
Avantage précieux pour un capitaine des gardes, obligé d'être à toute heure auprès du Roi, le logis n'est pas loin du Louvre. On peut en voir, au-dessus du chaos des maisons, les grosses tours aux toits pointus couverts de tuiles, car, de ce côté, le Louvre a gardé son aspect féodal, dont la sévé- rité contraste avec l'élégante richesse des galeries qu'on élève au bord de la rivière. La Force a d'ailleurs, au Louvre même, une petite chambre à côté de la grande salle.
Chaque année, l'accueil du Roi enchante le capitaine des gardes. « Le Roi, écrit La Force, m'a fait cet honneur de montrer être bien aise de ma venue » (26 octobre 1594). « Je ne fus jamais dans cette cour avec plus d'honneur du Roi et des principaux » (2 janvier 1597). « Lors de mon arrivée en cette ville, le Roi était à la chasse et avait demeuré aux champs ; je m'en aUai au-devant de lui ; il venait en carrosse et me fit l'honneur de m'y faire mettre avec lui ; j'ai eu tous les témoi- gnages de la continuation de ses bonnes grâces » (octobre 1607).
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Henri IV est bien affable, mais il ne laisse guère ses amis en repos. La Force, à peine descendu de son cheval de voyage, un soir d'hiver, est invité à courre le cerf avec le Roi le lende- main, « de quoi je ne me suis peu défendu, ajouta-t-il, et avons été bien mouillés ».
Le bon Roi est possédé de l'amour de la chasse, passion jamais assouvie, partant tyrannique. Il réunit à Rouen, au mois de novembre 1596, une assemblée de notables, et pro- nonce les paroles que Voltaire mettait bien au-dessus de toutes les harangues de l'antiquité : « Vous savez à vos dépens, comme moi aux miens, que, lorsque Dieu m'a appelé à cette Cou- ronne, j'ai trouvé la France non seulement quasi ruinée, mais presque toute perdue pour les Français. Par la grâce divine, par les prières et bons conseils de mes serviteurs qui ne font profession des armes, par l'épée de ma brave et généreuse noblesse, — de laquelle je ne distingue pas les princes, pour être notre plus beau titre, foi de gentilhomme ! — par mes peines et labeurs, je l'ai sauvée de la perte, sauvons-la astheure de la ruine. Participez, mes chers sujets, à cette seconde gloire avec moi, comme vous avez fait à la première. Je ne vous ai point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés ; je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les crère, pour les suivre, bref, pour me mettre en tutelle entre vos mains : envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à mes sujets et l'extrême envie que j'ai d'ajouter ces deux beaux titres à celui de roi me font trouver tout aisé et honorable. »
Ce beau zèle n'enlève que peu de minutes aux longues heures de chasse. Henri IV est plus souvent en forêt qu'au milieu de cette assemblée, où, selon le mot de La Force, il a « triomphé de bien dire ». « L'assemblée, écrit La Force, conti- nue toujours, et ont déjà fait de beaux règlements ; j'ai eu l'honneur d'en être, mais je n'ai eu moyen d'y guère assister, à cause de ma charge, et que le Roi a voulu que je demeurasse auprès de lui. Sa Majesté n'y va que quelquefois, elle ne se porta jamais mieux et va souvent courre le cerf, de quoi je suis toujours. »
Et il se divertit moins que le Roi ! Tandis que le maître annonce, tout joyeux, au connétable de Montmorency : « J'ai eu autant de plaisir à la chasse que j'en eusse su sou- haiter, car, en deux heures, j'ai pris le cerf des chiens de la meute. Il était cerf de dix cors, et le merrain et les andouillers étaient fort gros, qui me fait crère qu'il avait porté douze. »
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« Nous faisons, écrit le serviteur, la plus étrange vie qu'il est possible. Même se faut veiller et courre le cerf toutes les semaines deux fois, sans que je n'aie failli une seule chasse, et cette ville, qui est fort rhumatique, tout cela me faisait craindre que ma douleur de dent ne se ranimât ; mais, depuis que je la fis arracher, je ne m'en suis senti, et de la mâchoire fort peu. »
Le 24 octobre 1606, aux environs de Montargis, on est mené si loin par le cerf, qu'on couche dans un village ; le II février 1609, on couche dehors et le capitaine des gardes s'enrhume. Le Roi chasseur écrit en décembre : « Je me porte bien, à la gorge près, car je ne puis avaler. J'ai pris un cerf aujourd'hui avec beaucoup de plaisir. » Cette fois La Force a senti, au retour de la chasse, un grand frisson, de vives douleurs à la tête, à l'estomac, un point de côté, si bien qu'il est livré à tous les médecins de Henri IV, les terribles méde- cins d'avant Molière. Comblé de soins, accablé de remèdes, il écrit à sa femme : « Dites à ma fille (âgée de huit ans) que je lui mande qu'en trente-six heures je pris quatre clystères, une médecine, et fus saigné deux fois ; que je sais bien qu'elle est brave ; mais je m'assure qu'elle n'eût pas été si vaillante. »
Cette charge enviée de capitaine des gardes est pénible sous tous les Rois. Soixante-treize ans plus tard, la Grande Mademoiselle rappellera à Lauzun, arrière-petit-fils du sieur de La Force et longtemps capitaine des gardes de Louis XIV, les plaintes qu'il ne pouvait retenir en sortant de quartier : « Vous disiez que vous en étiez las ; que vous aviez les jambes tout écorchées d'être toujours à courir à cheval après une calèche. »
Il arrive que Henri IV emmène La Force non plus à la chasse, mais à la guerre dont elle est l'image. Au mois d'août 1600, La Force, qui n'est pourvu d'aucun commandement, assiste à l'expédition que le Roi dirige contre le duc de Savoie pour l'obliger au respect des traités, à la restitution du mar- quisat de Saluées.
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
Ni l'un ni l'autre ne résistent à la marche foudroyante du Roi : tout un pays conquis soudainement, des lieux inacces- sibles occupés, des places imprenables prises les unes après les autres, jusqu'à la dernière, le fort Sainte-Catherine tout proche de Genève, et, comme disait Henri IV, « le duc sans
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Savoie de retour à Turin avec un visage qui témoigne du mécontentement ». La Force ne cache pas son plaisir.
Le Roi lui permit d'aller visiter Genève. La Rome pro- testante combla d'honneurs le huguenot. Il voulut en voir le pape, Théodore de Bèze, hérésiarque fameux, théologien, historien, poète, alors âgé de quatre-vingts ans. Bèze dési- rait, avant de mourir, faire sa révérence à Henri IV. Conduit par La Force, il fut acueilli par Henri IV « fort bénignement », et « prit la liberté de lui adresser un discours fort chrétien, le suppliant de se ressouvenir toujours des grandes grâces qu'il avait reçues de Dieu ». La Force ne dit pas dans ses Mémoires si le pape des Eglises réformées comptait, au nom- bre de ces grâces, ceUe d'être rentré dans l'Eglise romaine.
Aux combats succèdent les fêtes. Henri IV, dont le mariage avec Marguerite de Valois fut annulé l'année précédente, et qui vient d'épouser par procuration Marie de Médicis à Flo- rence, apprend que la nouvelle Reine a débarqué à Marseille, qu'elle est à Lyon. Laissant le comte de Soissons et le duc de Biron à la tête de l'armée, il part avec La Force et Roquelaure. Sur le Rhône est préparé un bateau magnifique, offert par la ville de Lyon, somptueux appartement flottant, dans les chambres duquel de riches tentures mettent du con- fort et de la gaieté. Il emporte le Roi vers la cité où l'attend comme on disait alors, sa « maîtresse ». Henri et sa suite débarquent près de Lyon, montent à cheval, entrent dans la ville, descendent aux Célestins, chez le connétable de Mont- morency. La Reine est installée en face, de l'autre côté de la Saône, à l'archevêché. Le Roi veut l'y surprendre.
La Reine vient de souper, il entre dans sa chambre, suivi de La Force et de Roquelaure. Pourquoi La Force, mémorialiste trop discret, s'est-il contenté d'écrire : « On peut s'imaginer l'accueil et les caresses si pleines de respect que lui fit la Reine, avec le contentement de l'un et de l'autre» ?
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leur peine,
eût dit le bon La Fontaine. Mais le Vert-Galant n'est point amoureux de la blonde et lourde fiUe des Médicis, « la grosse banquière de Florence », disait M^^^ ^e Vemeuil, la maîtresse en titre.
L'historien Palma Cayet, le chevalier Vinta, premier secré- taire du grand-duc de Toscane, nous montrent cependant Henri IV très empressé, relevant Marie de Médicis, qui se
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prosterne, l'embrassant, la caressant, s'excusant avec grâce d'avoir tant « tardé à venir faire son devoir », demandant Léonora, et, pour traiter à la française la favorite de la Reine, l'embrassant comme la Reine elle-même. Il emmène Marie de Médicis près de la cheminée, cause une demi-heure avec elle. Un peu plus tard, il va souper à son tour et prie M™^ de Nemours de dire à la Reine qu'il est venu « sans lit, » parce qu'il « s'attendait qu'elle lui fît part du sien ». Il reçoit bientôt la réponse la plus soumise, se fait déshabiller, rentre dans la chambre de sa femme, et, après quelques menus propos, congédie les princesses et les dames.
La Force assista le 17 décembre aux triomphantes céré- monies des noces. Il vit le cortège royal s'avancer, au son des trompettes et des clairons, vers l'église Saint- Jean, où devait officier le légat du Pape. Henri IV portait un pourpoint de satin blanc brodé d'or, un haut de chausse blanc et brodé comme le pourpoint, avec le collier des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit sur sa cape de velours noir. Son visage émergeait d'une coUerette parfumée, que rabattait une broche d'or. Des pierres précieuses, des plumes de héron illustraient son petit chapeau. Marie de Médicis, revêtue d'un manteau de velours violet, semé de fleurs de lis d'or, avait en tête une couronne impériale étincelante de perles, de rubis et de diamants.
Moins d'une semaine après cette glorieuse journée, le Roi mande La Force à minuit. Un courrier vient d'arriver à franc étrier : le duc de Savoie a quitté Turin, repassé les monts ; l'armée du Roi peut défaire entièrement celle du duc. Henri IV ordonne à La Force de se rendre auprès du comte de Sois- sons et du maréchal de Biron (i). S'il ne les trouve pas — car ils doivent être en route l'un vers Lyon, l'autre vers Bourg-en-Bresse — il prendra le commandement à leur place.
La Force rejoint l'armée, dispose les troupes, mais déjà le duc de Savoie a regagné Turin. Rappelé par le Roi, La Force est de nouveau par les chemins.
La présence au Louvre d'une Reine nouvellement mariée et fort amie de la danse, ne rend pas moins lassantes les jour- nées et les nuits des capitaines des gardes. Les « galanteries » des interminables baUets enchantent les danseurs au point qu'ils les recommencent trois fois de suite la même nuit, en trois palais différents. « Ce sont, exphque La Force à sa
(i) Charles de Gontaut, duc de Biron (1598), maréchal de France comme son frère. Celui-ci avait été tué en 1592, au siège d'Epemay.
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femme, les grandes corvées de nos charges et tous les jours une douzaines de querelles. J'aimerais bien autant danser une courante d'ici vers vous. » S'il y eut, quelques années plus tôt, le 13 décembre 1598, pour le baptême du chevalier de Vendôme, bâtard de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées (encore si c'était pour le baptême d'un fils de France !), « un ballet excédant », que dire du ballet de la Reine, le 24 jan- vier 1605, dansé par Marie de Médicis au Louvre, devant tous les ambassadeurs ! Les capitaines des gardes pourvoient à toutes choses jusqu'à une heure du matin ; mais, comme la Reine veut aussi danser à l'Arsenal et à l'évêché, et le Roi s'y trouver avec elle, ils « ne font que trotter toute la nuit » par les rues, et le jour est levé, quand on rentre au Louvre.
Mêmes plaisirs pour les capitaines des gardes le 28 janvier 1609 : Marie de Médicis va danser à l'Arsenal ou de l'autre côté de la rivière, en face du Louvre, chez la reine Marguerite, première femme de son mari. La Force maudit le baUet qui le tiendra debout toute la nuit, mais il est bien aise d'avoir le crédit d'assister à la répétition dans la journée : « C'est un baUet où il y a grande façon », dit-U, ce qui ne nous dit presque rien. Nous savons heureusement par les historiens que le ballet qu' « on recorde » est celui des Nymphes de Diane, et qu'à la répétition du 16 janvier, au moment où les nymphes levaient leurs dards, Henri IV se crut visé par l'une d'elles, Charlotte, fille du connétable de Montmorency et fiancée du beau Bassompierre. Le geste gracieux de la jeune fiUe l'a troublé jusqu'au fond de l'âme.
Les capitaines des gardes ont quelquefois de tristes mis- sions à remplir : le 29 novembre de la même année, au Louvre, le Roi envoie chercher La Force vers minuit. Il a mandé aussi le duc de SuUy, le chancelier de Sillery, le président Jeannin, le ministre Villeroy.
Que La Force dépêche des exempts en toute hâte ! Charlotte fuit vers la Flandre avec son époux ! Cet époux n'est pas Bassompierre, qui, pour garder l'amitié de son maître, a renoncé à la jeune fille qu'il aimait, c'est Henri de Bourbon, prince de Condé, neveu de Henri IV. Il faut lire, dans la Mère du Grand Condé, le beau livre de M. le Vicomte de NoaiUes, le dramatique récit de cet « enlèvement innocent ».
Le Roi se croyait assuré de trouver en son neveu un époux complaisant, mais Condé jaloux s'est retiré à la campagne avec la princesse. Maintenant il la conduit, ce mari ravisseur, dans les pays étrangers ! Henri IV vient d'apprendre que Monsieur le Prince est parti. En cette nuit pluvieuse du
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29 novembre 1609, Rochefort, Toiras et un valet le suivent à cheval, portant en croupe, l'un Madame la Princesse, l'autre une fille d'honneur, M}^^ de Certeau, et le troisième une femme de chambre. « Le Roi, raconte Bassompierre sans la moindre gêne, jouait en son petit cabinet, quand d'Elbène (gentil- homme ordinaire de la chambre) premièrement, puis le chevalier du Guet lui en portèrent la nouvelle, et j'étais le plus proche de lui ; il me dit alors à l'oreille : Bassompierre, mon ami, je suis perdu, cet homme a emmené sa femme dans un bois. Je ne sais si c'a été pour la tuer ou pour l'emmener hors de France. Prends garde à mon argent et entretiens le jeu, cependant que j'en vas savoir de plus particulières nouvelles. Lors il entra avec d'Elbène dans la chambre de la Reine, qui couchait dans son cabinet. »
C'est dans ce cabinet que La Force reçoit les ordres du Roi-. Il prend congé de lui, retourne à sa chambre, et ajoute, à deux heures du matin, un long post-scriptum à la lettre qu'il achevait d'écrire, avant que le Roi le fît appeler. Il raconte qu'il a dépêché les exempts, qu'ils ont des lettres pour l'archiduc qui règne à Bruxelles, afin que, si Condé est déjà dans une ville des Pays-Bas espagnols, les autorités aient commandement de le remettre entre leurs mains : «Voilà, observe La Force, une mauvaise affaire, et est à craindre qu'elle n'ait de la suite; vous pouvez en commu- niquer à M. de Casaux (maître des Requêtes de Navarre). Mais je vous prie que cela ne soit point divulgué. »
Malheureusement pour l'honneur de Henri IV, cette « mau- vaise affaire » eut de la 'Suite. Un autre capitaine des gardes, M. de Praslin, vint à Bruxelles exiger, au nom de son maître, le retour de Madame la Princesse. M. de Praslin ne fut pas écouté : le Roi tenta de la faire enlever. Scandale inutile ! La nymphe ne reviendra plus au Louvre avant la mort du vieil amoureux.
III
En attendant, il se parait de son désespoir, espérant que la cruelle en serait touchée. « Je n'ai plus que la peau et les os, disait-il le 20 février 1610. Tout me déplaît, je fuis les compagnies, et si, pour observer le droit des gens, je me laisse mener en quelque assemblée, au lieu de me réjouir, elles achèvent de me tuer. » Et il ordonnait à Malherbe de chanter ses « mérangoisses », commandait des stances que le poète composait laborieusement :
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Depuis que le soleil est dessus l'hémisphère.
Qu'il monte ou qu'il descende, il ne me voit rien faire
Que plaindre et soupirer ; Des autres actions j'ai perdu la coutume, Et ce qui s'offre à moi, s'il n'a de l'amertume.
Je ne puis l'endurer.
Combien Racine fait mieux parler Hippolyte dans Phè- dre !
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune ; Je ne me souviens plus des leçons de Neptune ; Mes seuls gémissements font retentir les bois. Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.
La Force, dès le mois de janvier, observe que Henri IV est « fort chagrin », et que « fort peu de personnes lui peuvent parler », ce qui les rend sans doute aussi chagrines que lui.
Etre sans cesse auprès du Roi, pouvoir lui parler à toute heure est, pour le capitaine des gardes en quartier, un privi- lège très envié à la Cour ; un privilège et un charme sous un roi comme Henri IV, moins roi que compagnon, familier, brillant et spirituel. Ce charme, La Force y est très sensible. Au mois de décembre 1596, Henri IV s'absente de Rouen, laissant l'Assemblée des notables réformer beaucoup de choses, et, selon le mot de La Force, « prendre de belles résolutions, pourvu qu'elles s'observent ». Il emmène en poste quelques compagnons de voyage à Saint-Germain, Paris et Fontaine- bleau : « Nous n'étions, dit le capitaine des gardes, que douze ou quinze avec lui et avons demeuré onze jours hors d'ici ; c'était pour visiter ses bâtiments, et aussi pour se décharger un peu des affaires. Il a été toujours fort joyeux et fait fort bon avec Sa Majesté à ces petits voyages dérobés. »
Que ce soit en voyage, ou dans les châteaux royaux (le Louvre, Fontainebleau, Montceaux-en-Brie, Saint-Germain- en-Laye), La Force apprend de Henri IV « un monde de par- ticularités qui ne se peuvent écrire », même à M™^ de La Force. Quel dommage pour la postérité, car le Roi donne connaissance à son capitaine des gardes de ses plus particu- liers desseins et affaires !
A ces témoignages d'une confiance qui honore, Henri IV ajoute les paroles aimables qu'il prodigue d'ailleurs à toute la noblesse, a II disait, si l'on en croit Fontenay-Mareuil, qu'elle se gagnait mieux par bon visage et par paroles que par l'argent, aussi ne les épargnait-il pas. C'est pourquoi pas un ne lui faisait la révérence à qui il n'ôtât le chapeau et ne
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dît quelque chose de particulier de lui ou de ses prédécesseurs, ou ne donnât lieu à celui qui le présentait de le faire. Mais surtout il prenait soin, en ces occasions, de contenter ceux des provinces, qui n'étaient pas pour revenir souvent à la Cour, les traitant comme des étrangers, afin que, se louant de lui quand ils seraient en leur pays, cela le servît envers ceux qui n'y venaient point. »
C'étaient des : Serviteur, un tel, serviteur ! des saints de la main, s'il était en carrosse, à des gens qu'ils appelait par leur nom ; des : Soyons bons compagnons ! répétés à ses gentils- hommes, de petites tapes amicales sur l'épaule ou sur la jambe ; une familiarité qui permettait, provoquait même des repar- ties franches et crues ; mais parfois, si les distances étaient oubliées trop audacieusement, un air et un ton royal qui confondaient l'audacieux.
Coups de chapeau, sourires, bon visage, mots spirituels, les anciens compagnons d'armes, les loyaux serviteurs, les amis dévoués en sont honorés, divertis, charmés. La grâce de Henri IV les enchante. Parfois elle leur paraît un peu vaine, « M. de Boisse, écrit La Force le 13 octobre 1607, a tant de caresses du Roi qu'il n'est possible de plus, de quoi je suis fort aise ; nous ses serviteurs serions trop heureux, si les libé- ralités de sa bourse étaient pareilles. » Selon l'expression très juste et très polie de Saint-Simon, « les longues détresses de Henri IV l'avaient rendu plus que ménager ». Il faut que son renom de prince ménager ait été solidement établi, pour que l'on trouve dans certaines éditions des Mémoires d' Agrippa d'Aubigné, cette anecdote qui paraît suspecte, bien qu'elle ne soit pas invraisemblable. Au temps des guerres civiles. Agrippa d'Aubigné, couchant avec La Force dans la garde-robe du Roi, lui dit à plusieurs reprises : « Notre maître est un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la face de la terre. » La Force qui sommeille lui répond : « Que dis-tu. d'Aubigné ?» — « Il dit, répète Henri IV, qui n'a rien perdu de ce dialogue, que je suis un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la face de la terre. » « De quoi, ajoute l'auteur de l'anecdote, l'écuyer resta un peu confus. Mais son maître ne lui en fit pas pour cela plus mauvais visage, le lendemain aussi ne lui en donna-t-il pas un quart d'écu davan- tage. »
Henri IV eut beau répandre, après la Ligue, une pluie d'or, distribuer trois millions de pensions chaque année, il ne put échapper à l'accusation d'ingratitude. On lui reprochait de combler surtout ses anciens ennemis, amis récents dont
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la fidélité était douteuse. Pourquoi s'étonner ? Plusieurs personnages de l'Ecriture et de l'histoire ont dû répondre au même reproche. Ni le frère de l'enfant prodigue ni les ouvriers de la première heure ne sont contents dans l'Evan- gile ; ni les libéralités de Louis XVIII et de Charles X, ne purent satisfaire tous les survivants de la guerre de Vendée. Les compagnons du Béarnais ne semblent guère plus satis- faits de Henri IV : « De s'attendre d'avoir quelque chose en don des coffres du Roi, ce n'est pas chose facile, dit La Force sans nulle acrimonie. » Il sait trop quelle foule de quémandeurs assiège le maître, une foule si grande qu'il perd l'espoir d'obtenir « quelque don pour aider à son bâtiment ».
Ce « bâtiment » auquel Henri IV s'intéresse est un château que son capitaine des gardes construit à La Force, sur l'em- placement d'une forteresse démantelée en 1415, par le conné- table d'Albret. De ce second château, commencé sous Henri IV, achevé sous Louis XIII, il ne reste presque rien aujour- d'hui ; mais d'anciennes gravures, une aquarelle, peinte au xviii^ siècle par le duc de Caumont, fils aîné du duc de La Force, le Journal de tournée de François Latapie, inspecteur des manufactures en Guyenne, rédigé en 1785, les reconsti- tutions de M. Counord, passionné pour tout ce qui fut beau dans son beau pays, le font revivre à nos yeux. C'était, vers la fin du règne de Louis XVI, à une lieue de Bergerac, à un demi-quart de lieue de la Dordogne, en avant d'une petite ville de la rive droite, un château massif en pierres de taille qui, après deux cents ans, n'avaient perdu ni leur poli ni leur blancheur.
Quand on avait pénétré dans l'avant-cour, que fermaient, du côté du nord, des écuries immenses qui eussent été « elles seules une maison vaste et logeable pour bien des seigneurs », on franchissait le fossé sur un pont-levis ; on passait sous un portique décoré de colonnes toscanes, surmonté d'une lanterne et d'une statue de la Force, droite et nue, armée de la massue d'Hercule ; on traversait une cour hexagonale. Deux bâti- ments longs et bas, éclairés par des fenêtres à meneaux et surmontés de lucarnes de pierre, formaient, avec le portique, trois côtés de l'hexagone ; le reste constituait le château pro- prement dit. Au fond de la cour, un large perron et trois baies cintrées, séparées par des colonnes. La baie du milieu était l'entrée du pavillon d'honneur, dont la haute façade, percée de trois fenêtres, était embellie d'un balcon à balustres, de statues, d'un fronton sculpté. Au faîte de combles aigus, sur un campanile, vertigineux poste d'observation, était debout
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un chevalier de bronze. Il tenait un pennon d'une main, de l'autre l'écu de la famille, les trois léopards d'or des Caumont, l'un sur l'autre, armés, lampassés et couronnés de gueules. Deux corps de logis avançaient obliquement à droite et à gauche du pavillon d'honneur, et joignaient les bâtiments bas. En saillie sur les flancs du château et consolidant sa masse, deux pavillons portaient quatre étages de fenêtres à meneaux, dominaient le portique, les bâtiments bas, le pont- levis et les fossés profonds. Des appartements qui regardaient la plaine, on avait vue sur une terrasse octogonale couron- nant une colline. Au pied de la terrasse, s'étendait, vers la Dordogne, l'uniforme tapis des terres à blé, qui eût semblé monotone, si, selon l'expression du bon Latapie, « les coteaux et les pays d'au delà », avec leurs bois et leurs villages, n'avaient « fait coup de théâtre ».
Latapie écrivait en 1785. Un coup de théâtre d'un autre genre devait, huit ans plus tard, bouleverser le château. La Révolution le démolissait au mois de novembre 1793. Que cette destruction ait été ordonnée par un conventionnel, le prêtre renégat et régicide Lakanal, comme semblent le prouver la tradition orale et divers arguments psychologiques, ou par le district de Bergerac, si l'on admet l'hypothèse de M. Henri Labroue, le récent apologiste de Lakanal, la question n'a guère d'importance. Avec de longs câbles, on attela, au faîte du château, de nombreuses paires de bœufs que l'on mit en marche dans là cour. Les toits suivirent les bœufs (i). La bibliothèque, la cloche, les meubles, les papiers furent trans- portés à Bergerac. Une partie des papiers fut conservée, l'autre livrée aux flammes. La destruction du château s'acheva lentement. Les écuries ou recettes, qui, au nord, fermaient l'avant-cour, furent anéanties par l'ouragan et l'incendie vers 1856. Le pavillon extrême de l'ouest est méconnaissable aujourd'hui, le pavillon central est en ruines. Au musée de Périgueux, sur la première pierre du château, que la charrue d'un paysan mit au jour en 1855, on lit cette inscription : « Cette maison fut édifiée, l'an 1604, par Messire Jacques-Nompar de Caumont, seigneur et baron de La Force, conseiller du Roi en ses Conseils d'Etat et privé, capitaine des gardes du corps de Sa Majesté, gouverneur et son lieutenant général en son royaume de Navarre et pays souverain de Béarn. — P. Bois-
(i) Lorsque les bœufs tirèrent sur les cordes attachées au chevalier de bronze debout au faîte du pavillon d'honneur, celles-ci se rompirent trois fois. Feu M. Counord, né en 1848, m'a dit tenir ce détail d'un témoin oculaire.