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CARDIN LE BRET
Premier Président du Parlement d'Aix, Intendant de Provence.
PAUL GAFFAREL et M"» DE DURANTV
LA
PESTE DE 1 720
A MARSEILLE & EN FRANCE
D'APRES DES DOCUMENTS INEDITS
OUVRAGE ORNE DE GRAVURES
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉHICUE
PERRIN ET C'% LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES OnANDS-AUGL'STIXS, 35 1911
Tous droits de rcprodutlion cl de Iraduclion réserves pour tous pays
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PRÉFACE
La peste qui ravagea le Midi de la France, et sur- tout Marseille, en 1720 et 1722, a laissé dans les souve- nirs populaires des traces profondes. Ce fut, à vrai dire, une catastrophe nationale et la répercussion en a été telle que, même à l'heure actuelle^, Marseille a conservé la réputation, d'ailleurs fort imméritée, de rester un foyer d'insalubrité. Les documents abondent sur ce dra- matique épisode, mais ils sont bien dispersés. Nos archives municipales et départementales, celles des hôpitaux et des tribunaux, les livres de raison, les mé- moires et les correspondances privées regorgent, si l'on peut dire, de renseignements curieux, et, pour la plupart, inédits. On se demande, en effet, avec surprise comment ces richesses documeni aires ont été jusqu'à aujourd'hui si mal exploitées. Serait-ce qu'on a redouté de remuer ces vieux papiers? Ne les a-t-on entassés dans nos dé- pots que pour les y laisser inviolés, comme si des effluves malsains devaient encore sen dégager? On le
■VI PREFACE
croirait presque, et c'est grâce à cette ignorance que se sont accréditées de singulières théories, qu'il n'est que temps de battre en brèche.
Ce qui, en effet, nous a le plus frappés dans le cours de nos recherches, c'est l'indifférence, presque systéma- tique, avec laquelle ont été laissés de côté les efforts, les travaux et le dévouement de nos magistrats munici- paux. On a bien conservé leurs noms. On sait que les Echevins Estelle, Moustier, Audimar et Dieudé ont vécu, mais ce qu'ils ont fait, les mesures prises par eux, leur héroïsme inlassable, leur endurance et aussi l'intelli- gence administrative dont ils ont donné tant de preuves, on l'ignore absolument. Ils furent pourtant les vrais sauveurs de Marseille. Alors que l'on croyait que la peste était une maladie d'origine céleste et comme la vengeance d'un Dieu justement irrité, une pieuse légende attribuait au seul évoque de Marseille la gloire d'avoir vaincu le fléau. A entendre ses panégyristes, Belsunce aurait tout prévu, tout organisé. Nuit et jour il se serait sacrifié aux besoins des malades. En un mot, il aurait joué un rôle prépondérant lors de la peste qui désola son dio- cèse. Certes, nous ne voudrions pas diminuerTimportance de ce rôle, et nous sommes les premiers à lui rendre pleine et entière justice : mais est-ce une raison pour négli- ger ses collaborateurs, pour le présenter comme un être doué de vertus surhumaines, comme un thaumaturge chassant la peste d'un geste miraculeux? Ne vaut-il pas 1 mieux, tout en réduisant son œuvre à des proportions plus modestes, le considérer simplement comme un j noble cœur, qui, avec des moyens réduits, a su faire de 1 grandes choses? Nous ne rabaisserons pas pour autant | son mérite, qui est incontestable, mais nous resterons plus près de la vérité.
PREFACE VII
A côté de Belsunce nous essaierons donc de remettre à leur vraie place et les Echevins de Marseille et leur digne chef le marquis de Pille, ainsi que leurs dévoués collaborateurs, Langeron, Roze, Capus, Pichatty, de Gérin-Ricard, Serre, et tant d'autres. Nous nous effor- cerons de rendre justice au corps médical qui paya largement son tribut au fléau, aux recteurs des hôpi- taux qui moururent au poste d'honneur, et aussi à tous les vaillants ([ui, dans les villes voisines, également frappées par la contagion, se dévouèrent au salut de leurs concitoyens, V'auvenargues et Vintimille d'Aix, Antrechaus de Toulon, et leurs dignes collègues d'Arles, d'Avignon, d'Alais ou de Mende.
Nous n'aurons garder d'oublier le bel exemple de so- lidarité que donnèrent alors toutes les provinces du royaume en venant en aide à la Provence si douleureuse- ment éprouvée, car ce doit être pour nous une consola- tion, et nous dirions volontiers un espoir, de constater que si, jadis, nos pères se sont unis pour résister à l'ennemi, nous saurons également, si quelque nouvelle catastrophe se produisait, nous serrer les uns contre les autres, et, forts de Pexpérience du passé, combattre de nouveau le bon combat.
Qu'il nous soit donc permis de dédier ce travail aux grands citoyens qui, lors de la peste de 1720, se dé- vouèrent au salut de Marseille. C'est sous leurs auspices que nous publions cet ouvrage. Puisse leur patronage protéger aujourd'hui ce modeste essai. Après avoir rendu aux héros de la peste l'hommage qu'ils méritaient c'est un devoir pour nous que d'adresser nos remercîments cordiaux à ceux de nos amis, qui ont bien voulu nous aider dans nos recherches : MM. J.-B. Samat, secrétaire général du Pelil Marseillais, qui a mis à notre dispo-
VIII PREFACE
sitionet les clichés de son beau livre Marseille à Irauers les Siècles^ et son érudition; MM. Mabilly et Gourbin qui nous ont guidés dans le labyrinthe de nos archives municipales; MM. les professeurs Duprat et Lacaze- Duthiers, et M. Robert, avocat.
Paul Gaffarel. Marquis de Durantv.
LA PESTE DE \m A MARSEILLE
PREMIERE PARTIE LA PESTE A MARSEILLE
CHAPITRE PREMIER
LES PRÉCAUTIONS CONTRE LA PESTE
Marseille a eu longtemps une réputation méritée d'insalubrité. Cette ville passait pour être un laboratoire de fièvres, un réceptacle d'épidémies ; et, de fait, si l'on en juge par quelques ruelles infectes qui existent encore dans les vieux quartiers, la maladie, quand elle s'abat- tait sur les infortunés qui grouillaient dans ces bas-fonds ténébreux, devait y trouver un terrain de culture tout préparé. D'intelligentes opérations de voirie ont depuis assaini la ville. De nos jours l'air y circule largement, renouvelé non seulement par les brises de la mer, mais aussi par les souffles réconfortants du mistral. L'eau court dans les rues et entretient dans les maisons une agréable fraîcheur. Les étrangers peuvent en toute sécu- rité se diriger vers les ports de l'antique cité. Ils y trou- veront repos et bon accueil : mais pour obtenir le bien-
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LA PESTE DE 1720
être et la salubrité actuelle, par quelles épreuves ont passé nos ancêtres ! Que de fois, de quelque nom qu'on ait désigné la contagion, peste, fièvre maligne, choléra, a-t-elle fait de larges coupes sur cette malheureuse population, qui pourtant ne perdait pas courage et résis- tait, sans se lasser, aux pires catastrophes 1
Nous ne voulons pas retracer ici l'histoire des diverses épidémies qui, avant la peste de 1720, ont accablé Mar- seille : il nous suffira de rappeler que, aussi loin que remontent les souvenirs historiques, Marseille a payé son tribut aux fléaux qui désolent Thumanité. On ra- conte * d'ordinaire que c'est au temps du siège de la ville par Jules César, en l'an 49avant Jésus-Christ, que, pour la première fois, y fut signalée la peste. « Les Mar- seillais, frappés de toutes sortes de maux, réduits aux dernières extrémités par le manque de blé, battus deux fois sur mer, repoussés dans leurs fréquentes sorties, eurent à souffrir d'une peste redoutable amenée par les longueurs du siège et leur changement d'alimentation : ils se nourrissaient, en effet, de millet ancien et d'orge corrompue, qu'ils avaient amassée et mise en commun depuis longtemps, en prévision dune catastrophe sem- blable. Aussi prennent-ils la résolution de se rendre sans condition. » Il semble pourtant résultei.d'un pas- sage du Satyricon de Pétrone"" que la peste avait déjà fait, plusieurs fois avant César, son apparition à Mar- seille, car on avait organisé, pour prévenir ses visites trop fréquentes, une cérémonie expiatoire assez étrange. « Les Marseillais, toutes les fois qu'ils étaient affligés
1. César, De Bello civili, II, éilit. Elzevier de 1635, p. 290 : » Massi- lienses, omnibus rlefessi malis, rei fruinentarife ad summam inopiam adducti, bis prœbo navali superati, crebris eruptionibus fusi, gravi etiani pestilentia conflictati exdiulina conclusione et mutatione \ ictus, panico enim vetere atque hordeo corrupto utebantur, quod ad liujus- modi casus antiquitus paraturn, in publicum contulerant, sese dedere sine fraude constituunt. »
2. Pétrone, Salijricon, g 162 : « Massilienses, quoties pestilentia laborabant, unus se ex pauperibus offerebat, olendus anno intègre publicis et purioribus cibis. Hic postea, ornatus verbenis et vestibus sacris, circumducebatur per totam civitatem cum exsecrationibus, ut in ipsum reciderent mala civitaiis, et sic de rupe projiciebatur. »
LES PRECAUTIONS CONTRE LA F^EbTE 3
de lo peste, acceptaient l'offre d'un pauvre qui était nourri pendant un an aux frais du public des viandes les plus délicates. Orné de verveine et revêtu dhabille- ments sacrés, on le j)romenait alors à travers toute la ville, et on le charg-eait d'exécrations pour faire retom- ber sur lui tous les malheurs de la cité ; puis on le pré- cipitait du haut d'un rocher. » Quelle que soit la date exacte à laquelle fut, pour la première fois, célébré ce sacrifice humain, il est probable, puisqu'il était entré dans les usages, qu'il remonte à une haute antiquité, et, par consét[uent, que, dès avant César, les Marseil- lais avaient appris à redouter la peste.
Un prêtre marseillais, ou du moins établi à Marseille dans les pi-cmières années du cinquième siècle de Tère chrétienne, Salvien', l'éloquent auteur du traité De Gii- bernalione Dei et des Homélies qui lui valurent le titre de Guide des Evêques, a également parlé de la peste. Il ne nomme pas, il est vrai, la ville qui fut frappée par le fléau, mais, comme on sait qu'il résida à Marseille plus d'un demi-siècle, de 428 à 480, ce ne peut être que de sa patrie d'adoption qu'il s'agit : « Çà et là gisaient, je les ai vus, je les ai portés dans mes bras, des cadavres des deux sexes, nus, démembrés, attristant les regards, et servant de nourriture aux oiseaux et aux chiens. Les vivants étaient frappés parla contagion. Les cadavres exhalaient des odeurs sinistres. La mort sortait de la mort. »
De ce tableau funèbre, mais dont il est impossible de fixer avec précision la date, ni même d'affirmer la réa- lité, on peut rapprocher la description d'une épidémie, qui, à l'époque mérovingienne, ravagea la Gaule méri- dionale et spécialement Marseille. En Tan 5o3 de l'ère chrétienne, d'après Aimoin^, u à Marseille et dans les
1. Salvien, De gubernatione Dei, § 6 : « Jacebant siquLJeni passim, (luod ipse vidi ac sustinui. utriusque sexus cadavera nuda, lacera, oculos urbis incestantia. avibus canibusque laniata. Lues erat viven- tium: fœtor funereus mortuorum. Mors de morte exhalabatur. »
2. AiMOix, De gestis Francorani. liv. III, | 86, p. 284, édition Weche- lius. 1507: « His diebus, apud Massiliam et reliquas provincite civitates, nascentibus in hominum inguinibus, seu delicatioribus locis, quibus- dam giandulis in modum nucis, raaxima generata est mortalitas. »
LA PESTE DE 1720
autres villes de la province, éclata une terrible épidémie. C'étaient des bubons ressemblant à des noix qui se for- maient à l'aine ou dans d'autres parties plus délicates encore du corps humain. » Au même siècle, et presque coup sur coup, en 588 et en Sgi, la redoutable maladie fit de nouveau son apparition. Grégoire de Tours' a été l'historien de la contagion. « On rapportait que Marseille avait été cruellement ravagée par une épidémie bubo- nique, et que cette épidémie s'était rapidement propagée jusqu'à Lyon... Elle fut apportée à Marseille par un navire qui revenait d'Espagne, portant à son bord le germe de Tinfection. Il était chargé de diverses mar- chandises, qui furent achetées par de nombreux habitants. La première maison soudainement attaquée resta entiè- rement vidée par la mort de huit personnes. Le mal dévastateur ne se répandit pas d'abord dans toutes les maisons, mais, après avoir suspendu quelque temps sa fureur, il progressa avec la même impétuosité qu'un incendie qui prend à des moissons mûres. 11 fit tant de ravages que les récoltes séchèrent sur pied, faute de moissonneurs, et que les raisins restèrent sur les vignes, ne se trouvant personne pour les cueil'ir... Après avoir cessé deux mois, la peste recommença comme aupara- vant, et le peuple, qui était revenu de la campagne avec confiance, périt par cette espèce de rechute. Lévêque de la ville se rapprocha de sa résidence et s'enferma dans
1. Gbégoire de ToiRS, IX. 21, 22 : << Nani tune ferehatur Massiliam a lue inguinaria valde vaslari. et hune niorbuin usque ad Lugdu-
nensem vicuni viam fuisse celeriter propalalum Interea navis una
ab Hi>paniacuin negocio ad porluni ejus appulsa est. quœ hujus raorhi foniitam secuni nequiler deferebat : de qua quum multi civium merca- rentui-, una confestim domusj in qua oclo anima? erant, hoc contagio interl'eclis iiabitatoribus, relicta est vacua. Nec stalini hoc incendium luis per donios spargitur totas, sed interrupto certi temporis spatio, ac velut in segetem flanima accensa, urbem totam morbi incendie conllagravit* Episcopus tainen urbis Qccessit ad locuni, et se intra basilicïï Sanli Victoris septa continuit cuni paucis. qui lune cum ipso remanserant, ibique per totaui urbis stragem orationibus ac vigiliis vocans Domini misericordiam exorabal, ut tandem, cessante interitu, populo liceret in pace quiescere. Cessante vero bac plaga mensibus duobus, cum jam populus securus redisset ad urbem, iterum succe- dente morbo, qui redierant sunt defuncti. »
Lies PniXAI'TIONS CONTRE I.A PF.STE 5
l'enceinte de la basilique de Sainl-Victor, accompagné d'un petit nombre de personnes qui y séjournèrent avec lui.Tanl que dura répidémie, il pria et veilla, suppliant le Seigneur dans sa miséricorde de faire cesser la con- tagion et de permettre à ses ouailles de se reposer en paix. »
Grégoire' de Tours termine son récit par ces paroles peu encourageantes : « A partir de cette époque et à bien des reprises, Marseille eut à subir les attaques de la maladie. « Les contemporains n'ont pas donné de détails sur ces réapparitions du terrible fléau, sans doute parce qu'elles étaient fréquentes et })our ainsi dire passées en babitude. Pendant tout le moyen âge, comme rien ne fut cliangé dans les babitudes commerciales et (|ue nos ancêtres paraissent ne pas avoir soupçonné les règles les plus élémentaires de l'hygiène, il est probable que, bien des fois, dans les ruelles infectes qui de la ville haute dévalaient vers le port, passa le souffle empoisonné qui marquait son passage par de sinistres hécatombes, mais les contemporains n'en font même pas mention dans leurs annales. A peine s'ils- parlent de l'épidémie de i347, de cette terrible peste noire qui, d'après Froissart, enleva « la tierce partie du monde », et s'ils mention- nent les pestes qui éclatèrent en 1476 et en i4<^4-
Au seizième siècle, pourtant, le mal exerça de tels ravages et il éclata à des intervalles si rapprochés qu'il fallut bien se départir de l'habituelle indifïérence, et à tout le moins enregistrer les apparitions du fléau. On compte, en effet, jusqu'à quatorze épidémies qui ravagè- rent Marseille en i5o5, i5o6, 1607, 1527, i53o, i547î i5ô6, 10^)7, i5So, i58i, i5S2, i586, 1087 et 1598. De ces épidémies les unes furent relativement bénignes, par
1. Grégoire de Tours, Ibid. : « Sed et multis viribus deinceps ab hoc interilu gravata est Massilia. »
2. On lit pourtant dans la Chronique de saint Victor, que cette maladie enleva les deux tiers de la population de Marseille. Cf. Doc- leur BoiRGUET, les Grandes Épidémies de Provence (Académie d'Aix, 1882, p. 3<j()). Cf. PÉTRAROUE, Epislol., liv. VIII. 121. — D'après Pitton (Annales de la Sainte Église d'Aix, p. 17()|, villes et villages furent alorP dépeuplés. — Ruffi, Histoire de Marseille, t. II, p. 26.
6 LA PESTE DE I72O
exemple celles de i556 et loay, où la rigueur de la tem- pérature paraît avoir atténué les progrès du mal ; d'au- tres, au contraire, furent effroyablement meurtrières. En i53o, ceux des ^Marseillais qui ne furent pas atteints par la contagion n'eurent d'autre ressource que de se dis- perser dans la province. En 1047, 8.000 victimes attestèrent la violence du mal. On en compte 3o.ooo en i5So ', et, l'année suivante, lorsque la contagion reparut, elle exerça de tels ravages qu'il ne resta plus en ville que quelques milliers de citoyens. Les méde- cins avaient donné le mauvais exemple et s'étaient enfuis les premiers, car ils redoutaient la peste comme le diable, hoc fiigiunt medici craignendo como diablum, ainsi que le dit, dans son langage macaronique, le poète Antoine Arena-. Au moins dans cette triste circonstance aurons-nous à signaler la belle conduite du consul Jean d'OIlières, de l'assesseur Jean Doria, et des capitaines de quartier Joseph de Cabre et Bertrand Arnaud, vic- times de leur dévouement. N'oublions pas non plus la ferme contenance de nos paysans provençaux, qui, appre- nant la prochaine descente des Espagnols sur nos côtes, prirent s[)ontanément les armes, et, malgré la maladie qui les décimait, coururent au-devant de l'ennemi.
La peste semblait avoir livré sa dernière bataille ; mais ce calme était trompeur. En 1 (329, après avoir désolé la ville de Digne'^, où elle avait été portée parles soldats du maréchal d'Uxelles, et ravagé celles d'Arles et d'Aix, elle éclata soudainement à .Marseille le 22 février i63o. Soixante mille habitants quittèrent à la fois la ville con- damnée, et l'encombrement fut tel aux portes que plu- sieurs ' personnes y furent étoutTées. Il n'y eut que les ouvriers qui, faute de savoir où se réfugier, restèrent exposés au terrible fléau. Les consuls Léon de Valbelle et Nicolas de Gratian lestèrent à leur poste de combat,
1. Rl'ffi. llisloire de Marseille, id. Cf. Registre des délibérations de l'hôtel de ville de Marseille de 1579 à 158-t, fol. 7, 18, 20, U, 45, 50 (Archives de Marseille).
2. Antonius de Arena, Sublililas instucliantium, édit. de 1550, p. 35.
3. Gassendi, Vie de Peiresc. — Nolilia ecclesise Diniensis, t. VI. i. Rlffi, oiivr. cité, t. I, p. 476.
LES PRECAUTIONS CONTRE LA PESTE 7
et orgaiiisèrcnl la résistance au lléau '. Bien sccoiidrs par le docteur Théophile Broé et par les maîtres en chi- rurgie Expilly, Galleri, Pompée Courtois et Gueytte, ainsi que par les capucins qui tous s'improvisèrent infir- miers, aidés par l'apothicaire Thibaut ({ui tint boutique ouverte de remèdes, et par le serrurier Barroullet, qui se chargea de « platiner », c'est-tVdire de mettre sous scellés les maisons vides d'habitants, ils réussirent à ramener la santé, mais pas pour longtemps, car la peste - reparut l\ Marseille en juin 1649. Elle y avait été intro- duite par un capitaine, qui, pour éviter les frais et les longueurs d'une quarantaine, n'avait pas déclaré qu'il avait fait son chargement sur les côtes de Barbarie, où régnait l'épidémie^. Les consuls de Glandevès de Nio- selles, Nicolas Curet et Jean Boulle vinrent, comme leurs prédécesseurs, s'établir à l'hôtel de ville, et firent tout leur devoir, mais la maladie dura six mois et enleva 8.000 victimes, entre autres Gaspard de Simiane et tous les capucins, qui moururent en secourant les ma- lades ^ Ce fut, jusqu'à l'année 1720, la dernière épidé- mie constatée.
Ces affreuses maladies ont toutes été mal observées et mal décrites. Quelle fut leur origine? Comment se propagèrent-elles ? Naquirent-elles sous l'influence de causes locales, ou furent-elles importées, c'est ce qu'il est bien difficile de déterminer avec précision, car on appelait volontiers pesiis ou pestilentia toute maladie épidémique ou contagieuse amenant une grande morta- lité, et la science était si peu avancée qu'on a peut-être confondu d'autres maladies avec la peste orientale. A vrai dire on n'a pas sur la nature du mal de donnée positive. Les guérisseurs d'alors ne firent ni observation sérieuse, ni expérience profitable à l'humanité. Un seul fait se dégage, c'est que Marseille fut à plusieurs re-
1. A. Fabri£, Histoire des hôpitaux de Marseille, t. I, pp. 327-332.
2. Bouche, Histoire chronologique de Provence, t. II, p. 879.
8. Mémoires du chevalier d'Arvieux, édit. Lal)at (1734), pp. 7 et 8. 4. AcHARD, les Hommes illustres de la Provence ancienne et moderne, t. II, p. 24i. — Rci"Fi, Vie de M. le chevalier de la Coste (1659).
LA PESTE DE 1720
prises fort durement éprouvée par des maladies terri- bles, auxquelles on a pris l'habitude de donner le nom de peste.
Au moins les Marseillais ont-ils cherché à prévenir le fléau dévastateur? Ils n'y ont certes pas manqué, et, dès les temps les plus anciens, ils ont essayé par divers procédés non seulement d'empêcher la conlamination, mais aussi d'arrêter les progrès du mal. Bien que rien de précis n'ait été conservé à ce sujet, la tradition veut que ce soit le roi René qui le premier, en 1476% envoya des instructions à ses consuls à l'étranger en leur inti- mant l'ordre formel de rester à leur poste en cas d'épi- démie, et surtout de le prévenir. Il fit, en outre, disposer diverses maisons pour servir d'hôpitaux et ordonna d'y trans])orter les pestiférés. Ces maisons, placées sous la protection de saint Lazare, furent nommées Lazarets, On les désigna encore sous le nom à"^ Infirmeries. Le principe de la séquestration, recommandé comme excel- lent et d'une application pratique, y était strictement observé. 11 ne s'agissait que de trouver des emplace- ments favorables et d'habituer les malades à ce genre de traitemenl, qui, on ne sait trop pourquoi, s'est tou- jours heurté à d'invincibles répugnances. Le premier lazaret de Marseille fut établi à la rue des Rondeaux, aujourd'hui rue Radeau. Il fut désigné sous le titre de Notre-Dame-de-Pitié. C'est là que devaient être isolés pendant un temps déterminé les hommes et les marchan- dises provenant de pays où régnaient des maladies conta- gieuses. Ouant aux vaisseaux soupçonnés, on les consi- gnait à l'entrée du port, sous le canon de la citadelle de Saint-Jean.
Ce n'était là qu'un début. Notre~Dame-dc-Pitié parut bientôt trop exiguë, car, avec François L' et l'alliance turque, le commerce du Levant avait pris une grande extension. Les consuls de Marseille auraient voulu cons- truire un nouveau lazaret à la plaine Sainl-!\Iichel, sur l'emplacement actuel de la rue Fongate, qui était alors
1. A. Fahre, /es- Lazarets el les Pesles de Marseille.
LES PRECAUTIONS CONTRE LA PESTE 9
en pleine campagne; mais on le trouva trop éloigné, et, le 18 avi-il lO'^e, après avoir pris l'avis du conseil des prud'hommes, on se décida à bâtir de nouvelles infirme- ries sur le rivage de la mer, tout près de la porte de rOurse. La confrérie de Sainte-Barbe, c'est-à-dire des gens de mer, fut chargée de l'exécution de la mesure. Malgré l'activité qu'elle déploya, malgré les libéralités de Bernardin des Baux et du corps des notaires, la con- frérie ne put arrêter la peste de 10:^7. Les travaux furent néanmoins continués et bientôt achevés. On donna au nouvel établissement le nom d'infirmerie de la (charité. Le lazaret de la rue des Rondeaux était d'ailleurs con- servé.
Ouelques années plus tard, en 1660, la peste ayant de nouveau exercé ses ravages, la ville fit bâtir de grandes infirmeries au quartier Saint-Lambert, mais ce lazaret, pas plus que les précédents, ne garantit pas ]Mar- seillo contre le fléau dévastateur. Lorsque Louis XIV décida la construction du fort Saint-Nicolas, les ter- rains de Saint-Lambert furent occupés par la nouvelle citadelle, et aussi par une colonie de pêcheurs, venus de Catalogne, qui donnèrent leur nom au quartier dit des Catalans. Le lazaret fut alors transféré au nord de la ville, à la Joliette, et il devait cette fois occuper de longues années cet emplacement, jusqu'à ce qu'on déci- dât, en 1845, la construction d'un nouveau port. Au moins ces précautions ne furent-elles plus inutiles, car, malgré la fréquence des attaques, toutes les épidémies finirent par être vaincues, et les lazarets fonctionnèrent pour la plus grande sécurité des Marseillais.
A côté des lazarets on avait imaginé Vlnlendance sa- nitaire K Elle était composée de notables marseillais, investis par la confiance de leurs compalriotes des déli- cates fonctions de surveillants et en quelque sorte d'ad- ministrateurs de la salubrité publique. Leur nombre variait de seize à dix-huit. Leurs fonctions étaient gra- tuites. Elles duraient d'un à six ans. Ils avaient sous
1. Bertulus, Histoire de Vlnlendance sanitaire.
in LA PESTE DE I72O
leurs ordres, mais ceux-là rétribués, un certain nombre d'officiers sanitaires, commis, gardes, médecins, prêtres. Leurs pouvoirs étaient très étendus, et, en temps de crise, à peu près illimités. Justement à cause de l'éten- due de ces pouvoirs, les intendants sanitaires furent souvent attaqués. On essaya surtout de les discréditer, en prétendant qu'ils abusaient de leur situation pour opérer des gains illicites, et qu'ils consacraient la majeure par- tie de leurs revenus à des fêtes et à des banquets somp- tueux. Il se peut que des abus aient été commis, mais, en général, les intendants sanitaires furent toujours à la hauteur de leurs fonctions, et, à maintes reprises, rendi- rent de réels services. Marseille devait garder à plusieurs d'entre eux un souvenir reconnaissant.
On avait enfin créé, pour continuer la lutte contre la peste, ce qu'on appelait le système des patentes. Ainsi nouimait-on les certificats délivrés par les consuls aux vaisseaux qui partaient des ports orientaux pour rentrer en France. On distinguait trois sortes de patentes : la patente nette, délivrée aux vaisseaux quand rien de sus- pect n'existait dans la région à leur départ, et, en ce cas, ils étaient admis à Marseille à la libre pratique; la patente suspecte, lorsque le vaisseau venait de pays où régnait une maladie soupçonnée pestilentielle : en ce cas, qui sup- posait un danger possible, on imposait au navire une quarantaine, de durée variable, et à l'équipage de sages précautions. Sans doute, ces délais étaient parfois fati- gants, et ces précautions inutiles, vexatoires même, mais on agissait ainsi dans l'intérêt du plus grand nombre, et on ne saurait trop approuver cette prudente sévérité. La patente brute, enfin, était accordée aux vaisseaux venant de lieux contaminés, ou ayant eu rapport avec des personnes contaminées, ou ayant eu à bord, pendant la traversée, des maladies suspectes. En ce cas, le navire et la cargaison étaient consignés, l'équipage retenu aux infirmeries, et on ne l'admettait à la libre pratique qu'a- près de sérieuses constatations. Ouant à la cargaison, elle subissait, pour employer le langage du temps, plu- sieurs parfums, c'est-à-dire plusieurs désinfections, et
LES PRECAUTIONS CONTRE LA PESTE H
n'était mise à terre, que lorsque réellement, il n'y avait plus rien à craindre.
Ce système des patentes présentait des inconvénients. Il était arbitraire, et prêtait aux abus, à la fraude sur- tout. Mais on ne peut s'empêcher de reconnaître que, bien appliqué, strictement et sans passe-droit, il était d'une incontestable utilité. Il est probable que les in- tendants sanitaires, en s'y conformant, ont à plusieurs reprises épargné à Marseille et à la France de lamenta- bles catastrophes; mais ce sont là des services en quel- que sorte négalifs. On ne les reconnaît jamais, car ils ne sont pas bruyants, et ceux qui les rendent ne récoltent la plupart du temps que l'ingratitude en matière de récompense.
Aussi bien, non seulement à Marseille, mais dans toute la France, on se rendait si bien compte de la nécessité de se prémunir contre l'invasion du fléau asia- tique que le gouvernement central, à plusieurs reprises, avait indiqué des mesures prophylactiques, et rendu, pour les faire exécuter, une série d'ordonnances qu'il ne sera pas sans intérêt d'étudier. On se convaincra, en les parcourant, qu'on aurait tort de taxer nos ancêtres d'impi'évoyance. Ils poussaient même la prudence jus- qu'à la minutie.
La plus curieuse de ces ordonnances i, celle qui à vrai dire résume toutes celles qui l'ont précédée, et qui a été en grande partie reproduite par celles qui l'ont suivie, a été rendue par le Parlement d'Aix le 17 juillet 1629. On peut en ranger les principales dispositions sous deux chefs principaux : i*" mesures contre une épidémie me- naçante ou mesures préventives; 2° mesures contre une épidémie coniirmée ou mesures défensives. Nous les
1. Arrêt de la cour de Parlement tenant la Chambre des vacations contenant règlement sur le fait de la peste du 17 juillet 1629 lAr- chives départementales des Bouches-du-l^hône, C. 90i). Réimprimé en 1770, à Aix, chez Joseph David, 1 broch., 27 p. Cf. Alezais, la Lulle contre la pesle en Provence au dix-septième et au dix-liuitième siècles. Marseille, 1902, pp. 69-102. — Cf. Arrêt et Règlement général fait par la Chambre durant la vacation du Parlement de Provence pour la conservation de la santé publique, in-4, 36 p., Aix, Etienne David, 1729
12 LA PESTE DK IJ'O
étudierons successivement. Ce sera pour nous le moyen le plus pratique de nous rendre compte de la situation d'esprit et de la façon de vivre de nos ancêtres en temps d'épidémie.
Donc, la peste a fait son apparition. Il s'agit de se garer contre son redoutable voisinage. La première mesure qui s'impose est de prononcer l'interdiction abso- lue des lieux contaminés, mais il semble qu'on ait reculé devant les conséquences de cette interdiction. Trop souvent on ne la prononçait que lorsque l'ennemi était déjà dans le corps de la place. Ainsi pour la ter- rible peste de 1720, dont nous aurons à raconter bien- tôt les effrayants progrès, l'interdiction ne fut pronon- cée par arrêt du Parlement d'Aix que le i4 septembre 1720 1, et c'est seulement le 22 février 1721 qu'un arrêt du Conseil du roi décida l'interdiction du commerce par mer avec tous les ports de Provence. Il était vraiment bien tard, puisque les premières victimes étaient tom- bées dès le mois de mai 1720.
Le contrôle des communications était sérieusement établi. Les voyageurs n'avaient plus le droit de se pré- senter que munis d'une pièce officielle constatant leur identité, le lieu d'où ils venaient, et l'état de la santé dans ce lieu '-. S'ils venaient par terre, ils devaient en outre s'être procui-é un bulletin individuel, un hillelle comme il est dit dans le langage de l'époque, portant leur nom, prénom, jour et lieure de départ, nombre de serviteurs et de bêtes de somme 3. Tout batelier, tout hôtelier, tout propriétaire qui aura nourri ou reçu un voyageur sans billette sera passible de punition corpo- relle^. Même défense aux couvents et églises. Interdic- tion des gués et des simples cabarets disposés sur la route "'. Toutes les granges non habitées '', toutes les églises et chapelles suburbaines seront rigoureusement
1. Archives des Bouches-du-Rhùne, C. 909.
2. Art. 103 de l'ordonnance de 1629.
3. Art. 2.
4. Art. 13 et 23.
5. Art. 11.
6. Art. fi.
I,ES PRÉCAUTlOiNS CONTnE L.\ PESTE 13
fermées '. A rentrée du territoire, aux portes des villes, sur les ponts' seront installées des barrières avec des gardes dits de probité qui marqueront et enregistreront les biliettes, et ces gardes seront astreints à une surveil- lance si rigoureuse qu'ils n'auront pas le droit même de jouer entre eux. Défense, sous peine de vie, de présen- ter de faux biliettes \ Si le voyageur n'en est pas pourvu, on ne lui permettra pas daller plus loin. Au moindre soupçon d'insécurité, il sera arrêté et enfermé dans un local spécial, et les gardes qui le conduiront dans ce lo- cal spécial auront la précaution de le précéder au moins de trente [)as '. Que si au contraire le billctte était en règle, toutes les portes s'ouvraient, de gré ou de force. En 17-^0, les dames de Goin et de Beauchamp, munies d'attestations en règle, venant d'AUauch et d'autres lieux, se virent refuser les portes d'Arles. Le marquis de Janson, qui venait d'Aix dans les mêmes conditions, l'ut également arrêté. Les uns et les autres citèrent en justice les consuls, et le Parlement n'hésita pas à donner raison aux demandeurs \ Le hasard du temps a dispersé tous ces biliettes. On en conserve un'*, à la date du 9 août 1721, délivré par Perrin de Lyon, secrétaire du bureau de santé, à Jean-Baptiste Bertrand, se rendant à Tarascon. H ne présente d'ailleurs rien de particulier, ni d'intéressant.
En dehors des biliettes ordinaires, on distribuait en- core des cartes d'entrée et de sortie pour permettre aux habitants des villes isolées de vaquer à leurs occupa- tions dans la banlieue, surtout à l'époque de la moisson, des vendanges, de la cueillette des olives, etc. Une grande surveillance était alors recommandée k cause des dangers que présentait l'agglomération. Il était absolument in- terdit non seulement de prendre des ouvriers venant des
1. Ordonnance de 162ii, art. 17.
2. Art. 4.
3. Art. 3.
4. Art. 4.
5. Arcliives des Bouches-du-Rhùne, C. 909.
6. Cl' billette est reproduit par Alezai:?, p. 10.
14 L\ PESTE DE 1720
lieux contaminés, mais même des étrangers ^ et encore ne tolérait-on que le travail de jour. Les propriétaires de- vaient toutes les vingt-quatre heures déclarer le nombre des travailleurs embauchés, et il n'était permis ni aux glaneurs, ni aux grapilleurs {rapugaires) de passer d'un territoire à l'autre.
Ces précautions paraîtront minutieuses : elles étaient pourtant nécessaires. On ne peut, en effet, se dissimuler que la formalité des billettes n'inspirait qu'une con- fiance médiocre. Un contrôle sérieux était impossible. Ne pouvait-on pas perdre ou changer son billette, ou même s'écarter de la route? C'est ainsi que le Toulon- nais Cancelin introduisit la peste dans sa ville natale en 1721, et, bien qu'il ait été la première victime de sa fraude, ne devint-il pas l'artisan de la terrible catas- trophe qui enleva plusieurs milliers de ses compa- triotes ?
Les quaranlainea étaient préférables et aux billetfes et à l'interdiction des communications 2. On nomme ainsi le temps qu'un voyageur, venant d'un pays sus- pect, doit passer dans un endroit déterminé sans avoir libre communication avec les hal)itants du pays. On distinguait les quarantaines de mer et les quarantaines de terre. Dans les premières, quand un vaisseau arrivait avec une patente nette, on lui imposait une station, mais de peu de durée. Quand il se présentait avec une patente suspecte ou brute, l'équipage était arrêté pen- dant quarante jours et on ne pouvait débarquer les mar- chandises avant soixante jours. L'isolement était assuré par des gardes, et aussi par des logements séparés. S'agissait-il de quarantaines par voie de terre, on bâtis- sait des cabanes ou simplement des huttes situées au moins à un quart de lieue de la ville, et éloignées au moins de quinze cannes du chemin royal, et de vingt- cinq d'une maison d'habitation"^. Défense aux quarante-
1. Ordonnance de 1629, art. 26.
2. X., Éludes hiaioriqiies sur le lazaret ei la peste de Marseille (1846). — Bertllus, Eludes historiques et médicales (1864j.
3. Art. 94.
LES PRECAUTIONS CONTRE LA PESTE 15
naires de se rapprocher dans leurs promenades de plus de cinquante pas d'une maison d'habitation ', de se pro- mener sur les chemins publics, de prendre de Teau aux puits et aux fontaines. Ils ne pouvaient même parler à leurs gardes qu'à une distance d'au moins quinze pas, et les gardes n'étaient autorisés à leur donner de l'eau qu'à trente pas au moins de leurs cabanes. En cas de maladie, ou simplement d'indisposition, ordre était donné d'informer tout de suite. En cas de mort, cabane, meubles, vêtements, tout devait être brûlé'-. A l'expi- ration de la quarantaine^, les gens surveillés étaient en- core obligés de rester huit jours dans leurs maisons, et quinze dans le village. Les consuls étaient d'ailleurs responsables de la surveillance, et, deux fois par se- maine, ils devaient s'assurer par eux-mêmes si les gardes remplissaient strictement leurs obligations.
Il semble donc que toutes les précautions étaient prises, et pourtant il ne s'agissait encore que de se dé- fendre contre les pays suspects de contamination. Quant aux pays encore sains, mais pour lesquels on redou- tait l'introduction de l'épidémie, on recourait à d'autres mesures plus énergiques, qu'il ne sera pas sans intérêt de passer en revue.
Il fallait avant tout obtenir l'isolement des individus : aussi toutes les occasions de réunion, foires, marchés, fêtes et festins, danses, mariages, même ventes à l'en- can ^ et jusqu'aux enterrements, sont-elles défendues. Aux baptêmes ne pourront assister que le parrain et la marraine^. Les boucheries et les poissonneries seront réparties dans divers quartiers, afin d'éviter l'encombre- ment''. Les supérieurs des couvents sont invités à ne pas délivrer de lettres d'obédience à leurs subordonnés, et ils dorîneront l'état signalétique de tous ceux qui habitent le couvent''. Seront expulsés sans pitié les
1. Ordonnance de 1629, art. 96.
2. Art. 99.
3. Art. 18.
4. Art. 9.
5. Art. 19.
6. Art. 39.
16 LA PESTE DE 1 72O
gueux, les vagabonds et gens sans aveu ', et, sous peine de fouet et même de galères, les hôteliers et caba- retiers signaleront aux intendants sanitaires tous ceux qui descendront chez eux. Défense aux débitants deau- de-vie, toujours sous peine de fouet ou de galères, de verser leur denrée autre part que dans le verre de l'ache- teur'. Défense de retirer des marchandises d'un navire naufragé avant sa complète purification '.
L'Église elle-même est appelée à prendre parti dans la résistance commune '*. C'est en son nom que seront lancés de sévères monitoires menaçant d'excommunica- tion tous les contrebandiers : « i'' qui saura, tant pour avoir vu que par ouï-dire, que certain quidam fait la con- trebande, ait à le révéler sous peine d'excommunication ; 2° qui saura que certainsquidams prêtent leurs maisons pour cacher les marchandises de contrebande, ait à le révéler sous peine d'excommunication ; 3" qui saura que certains quidams font entrer de nuit des marchandises en contrebande... ; V qui sauraquecertains quidamspren- nent des chemins détournés avec des mulets chargés... ; 5° qui saura que certains personnages ont été à la bar- rière prendre des marchandises de contrebande et les recevoir de ceux qui viennent de Marseille, ait à le révéler sous peine d'excommunication "' ».
A'^iennent ensuite des mesures d'hygiène, mais, comme presque toujours en pareil cas, ou bien on les néglige, ou bien on ne les applique que tardivement. Ainsi, en 1720, malgré les avertissements du docteur Peyssonnel, qui, dès le 10 juin, avait signalé le danger, on ne songea que le 27 juillet à ordonner l'enlèvement du fumier dans les rues et le lavage à grande eau des ponts et chaussées.
1. Onlonnance tle K12!». art. 21. 22.
2. Art. 10.
3. Ail. 104.
4. Archives des Bouches-du-Rliùne, C. DOi». — Alezais, p. 20. Pnrcelle de moniloire ;'i la requête de M. le procureur général, querellant au contravention aux arrêts de la cour du Parlement au sujet de la contrebande.
ô. Voir le moniloire Raba.<:se, publié à Aix le 1.3 septembre 1720, avec autorisation du vicaire général et officiai Villeneuve. (Archives des Bouthes-du-Rhône, C. 909.)
IJ:S PRECAUTIONS CONTRE I,A PESTE 17
On recommandait également de ne pas laisser d'eaux croupissantes et de ne tenir « aucunes sueilles (suies) ou cloa({ues aulour des murailles' » ; mais il paraît qu'on était alors habitué à la vue et à l'odeur des tas de fumier à la porte de chaque maison ; car nous nous rappelons avoir vu non seulement dans les petites villes du littoral provençal, mais à Marseille même, des amas de délrilus innommables encombrant et empuantissant les rues des vieux quartiers. Peut-être ne faudrait-il pas chercher bien loin et bien longtemps pour en trouver encore !
Les auteurs de l'ordonnance de 1629 prescrivaient encore de ne vendre que de la viande et du poisson frais" ; d'enterrer les bêtes mortes et les poissons pour- ris'^; de ne plus abandonnera la voirie les entrailles d'ani- maux, les eaux sales et les haillons. Ils enjoignaient même à tous ceux qui s'occupaient des vers à soie de jeter à la rue, au lieu de les brûler, « les jas et l'eau qu'on tirera'' ». Sans doute, ces mesures étaient sages et dictées par l'expérience, mais il était difficile de réa- gir contre des habitudes plusieurs fois séculaires, et la violation, ou plutôt l'ignorance des règles les plus élé- mentaires de l'hygiène sera, dans toutes les épidémies, la cause principale de l'accroissement du mal.
Une excellente institution paraît avoir été celle des intendants provisoires de santé, chargés de faire de fré- quentes visites aux malades, et d'adresser des rapports au bureau de santé. Ces intendants devaient s'assurer si les provisions de céréales et de drogues étaient suffi- santes ^ si les infirmeries étaient en bon état", et, dans le cas contraire, ordonner la construction immé- diate, loin des lieux habités, de cabanes destinées les unes aux malades, les autres aux suspects et aux méde- cins. Ils désignaient leschirurgiens chargés desoigner les
1. Ordonnance de 1629, art. 7.
2. Art. 20.
3. Art. 18. i. Art. 19. 5. Arl. 21. 0. Arl. IH.
18 LA PESTE DE I72O
malades. Ils dénonçaient les suspects', et prescrivaient des enquêtes immédiates sur la cause de la mort-. Ils étaient en quelque sorte les régulateurs de la santé pu- blique, et, comme ils étaient revêtus de pouvoirs extraor- dinaires, leur responsabilité était grande. Aussi les accu- sait-on volontiers d'imprudences et d'abus de pouvoir. Leur charge était honorifique, mais elle ne constituait précisément pas une sinécure.
Malgré toutes ces précautions, la peste a fait sour- noisement son entrée dans une ville, et, du jour au len- demain, la maladie exerce ses ravages. Voyons com- ment on essaiera de la combattre, et passons en revue ce qu'on pourrait appeler les mesures défensives.
Le premier devoir qui s'impose est de reconnaître franchement le danger. Les consuls devront par consé- quent annoncer tout de suite aux villes voisines le mal- heur qui frappe leurs administrés. Aussitôt seront fer- mées et gardées les maisons suspectes et toute sortie sera interdite aux habitants. Dès que les médecins au- ront adressé aux autorités un rapport spécial confir- mant l'existence de la contagion, le Parlement sera informé, mais le porteur de Tavis se gardera d'entrer en ville, s'il ne veut s'exposera une amende de i.ooo livres. Les officiers du lieu contaminé suspendent, en atten- dant la décision du Parlement, toute entrée ou sortie, et envoient tous les trois jours un état déclaratif de la santé •^. Chaque malade, dès qu'il sentira les premières atteintes du mal, le fera savoir aux intendants de la santé*. Ces intendants visiteront chaque matin toutes les maisons de leur quartier, et tous les deux jours les bastides isolées'^. Au premier symptôme de maladie, les médecins, soit à la porte du logis '^, soit à ciel ouvert, examineront minutieusement le sujet suspect. L'enlou- rage sera mis en quarantaine et le malade conduit aux
1. Ordonnance de 1629, art. 22.
2. Art. 37.
3. Art. 121.
4. Art. .50.
5. Art. 84.
6. Art. 43.
LES l>Ri:CAUTIONS COiNTHE LA PESTE 19
infirmeries, soit eu chaise à porteurs, soil en cliuise rou- lante par des porteurs assermentés, et on brûlera aussi- tôt les coussins, paillasses et matelas à son usage. Si les ijifirnieries n'existent pas ou ne sont pas prêles, le malade sera cadenassé dans sa maison, dont on murera la porte en la marquant d'une croix blanche '. Cet isole- ment sera complété par celui des chirurgiens et des infirmiers. Ouant aux médecins, il faudra bien leur lais- ser un })eu plus de liberté, mais à condition d'éviter toute imprudence et de s'abstenir de toute communica- tion directe. On aura grand soin de conserver un chi- rurgien spécial pour les malades non pestiférés ^ et un autre pour la visite des malades isolés dans les bas- tides'\ En cas de décès, le défunt sera aussitôt mis en bière, et enterré seulement pendant la nuit. Son convoi sera annoncé par des clochettes et des torches allumées. On aura soin de creuser des fosses profondes au moins de six pieds ^ et à deux cents pas au moins des infirme- ries. Au cas où rinhumation aura lieu dans un jardin, défense absolue de fouiller dans cet endroit, qui seia marqué par un tas de pierres.
Dès que l'épidémie sera déclarée, les habitants seront invités à se disperser, bien entendu dans les limites du territoire^. Exception sera faite pour les médecins, chi- rurgiens, apothicaires et boulangers établis depuis dix ans dans la localité, et qui seront tenus d'y rester. Les mendiants seront réunis et nourris aux frais de la com- mune, mais avec défense de sortir du local assigné. Les filles publiques seront traitées plus durement encore, car elles seront enfermées dans une tour murée, avec une seule ouverture par laquelle on leur fera passer du pain et de Teau'^ Le rôle des habitants sera soigneu- sement établi pour que Ion sache quelles provisions
1. Ordonnance de 1629, art. 19.
2. Art. 81. 8. Art. 87.
4. Art. 61.
5. Art. 45.
6. Art. 37.
20 LA PESTi: DE I72O
faire '. Les baux seront indéfinimenl prolongés el les dé- ménagements interdits. Un seul habitant par maison pourra, et à une heure déterminée, aller aux provisions. Une cloche annoncera l'heure à laquelle tout le monde devra être rentré. Celte heure différera selon les quar- tiers-, mais il est interdit de se trouver dans les rues en dehors des heures indiquées. Si des assemblées publi- ques ont lieu, elles se tiendront sur des places publi- ques, largement ouvertes, où l'on pourra parler sans se toucher 3, Les offices seront célébrés à la porte des églises sur des emplacements dominant de grandes places ^ Il est vrai que cette dernière prescription ne fut presque jamais observée. A Marseille, en pleine épi- démie, notamment le i5 et le 16 août, il y eut encore des processions, et l'église de la Trinité resla ouverte jusqu'au 25 du même mois. Il semblait que la popula- tion crût à l'immunilé des lieux consacrés, mais cette croyance n'était pas fondée, car on remarqua qu'au len- demain des cérémonies religieuses il y eut toujours recrudescence de l'épidémie.
11 est un autre genre de mesures que la population, par son entêtement inexplicable, ou jilutùt par sa négli- gence invétérée, fut bien mal avisée de ne pas prendre au sérieux : il s'agit des prescriptions hygiéniques que les contaminés eurent grand tort de négligei-. En vain recommandait-on aux habitants de fréquents lavages"" dans les maisons et dans les rues : des tas d'ordures s'accumulaient, el, malgré les menaces, malgré les amendes, CCS malsaines agglomérations de détritus gran- dissaient chaque jour. On recommandait également de se « vêtir au large » et de changer souvent d'ha- bits, mais la plupart des liabilants n'étaient pas en état de renouveler leur garde-robe, et c'était la plupart du temps sous de sordides haillons qu'ils circulaient dans
1. Ordonnance de 1C29, art. 56.
2. Art. 56, 57.
3. Art. 01.
4. Art. .O.S.
5. Art. ^2.
LES PRKCAUTIONS CONTRE lA PESTE 21
les rues. On exécutait plus volontiers rordonnanco en vertu de laquelle on devait allumer des feux, car c'était matière h distraction, ou faire des décliarges d'artillerie', car de tout temps les Méridionaux ont aimé à faire parier la poudre. On poursuivait encore les chiens et les chats-, que l'on accusait d'être les agents de contagion. Il est vrai qu'on donnait jus([u'à sept sous par chien lue, aussi n'en voyait-on plus que de loin en loin, et cherchant à se dérober. On poussait même la précaution jus(|u'i\ ordonner de prendre chaque matin une gousse d'ail sans peau avec deux noix rôties et trempées dans l'eau-de-vic. Les enfants étaient moins bien traités : ils devaient « avaler à jeun un petit demi- verre de leur urine ou de la semence de citron pilée et détrenîpée avec de l'eau escabieuse ' ». Surtout que l'on se gardât bien de soulTrir de la faim, et qu'on ne risquât pas un coup de froid.
Il semblait donc que tout avait été prévu, et qu'au- cune précaution n'avait été négligée : mais il existait une force, une puissance, contre laquelle on n'essayait même pas de lutter, et qui réduisait à néant tout ce qu'avait imaginé la prudence humaine : c'était la colère céleste.
Il peut nous sembler étrange, à nous qui vivons dans un siècle où ne prédominent plus les opinions religieuses, de faire entrer la colère céleste parmi les causes de la peste. Nous avouerons même;, à notre point de vue, que c'est se faire une singulière idée de la divinité que de lui attribuer des sentiments de vengeance; mais on ne sau- rait aller contre l'évidence. Nos ancêtres étaient Ferme- ment convaincus que Dieu, lassé des crimes des hommes, les punissait en répandant sur eux, de temps à autre, d'épouvantables lléaux. La peste était un des moyens de correction dont il usait le plus volontiers. Nous n'avons pas à discuter ici le plus ou moins de portée de ces ar- guments Ihéologiques : nous ne pouvons que constater
1. Ordonnance de lG2;t. art. 2.
2. Art. 8.
3. Ail. .VI.
22 LA PESTE DE 1 72O
un fait, c'est que Ton croyait à Tinlervention directe de la divinité dans l'apparition de la peste. Tous les écri- vains, les penseurs, les savants même s'inclinent devant cette sombre fatalité. A peine si, de loin en loin, quelque médecin s'insurge contre l'idée d'un châtiment céleste. Sa protestation passe inaperçue, et, dans les masses po pulaires, c'est Dieu qui directement punit les hommes de leurs méfaits. Un peintre veut-il composer un tableau commémoratif de la peste : il n'oubliera pas les ministres de la colère divine, les anges, qui, du haut de sombres nuées, lancent leurs foudres dévastatrices sur la cité coupable. Un évêque essaie-t-il de profiter de la conta- gion pour ramener ses ouailles à de meilleures pratiques, il aura soin, dans son mandement, de présenter le fléau comme une juste punition du ciel. Voici, par exemple, comment s'exprimera, dans son mandement « contenant les règles de la religion dans le danger de la peste », Tévêque de Senez, Flodoard Moret de Bourchenu : « C'est l'ordre de Dieu et l'extrémité de votre besoin qui nous obligent d'élever notre voix comme une trompette pour annoncer à notre cher peuple ses iniquités, pour l'aire servir la plus juste terreur de la mort à un plus prompt changement de vie, et pour retirer tous les pécheurs de leur mortel assoupissement. » Le pieux évêque cite à ce propos les plus sombres versets de la Bible, et rappelle les paroles de Jéhovah à Xoé : « Finis universa' carnis venit coram me. Repleta est terra iniquitate eorum, et ego disperdam eos cum terra. » Aussi fait-il appel à la sévérité des magistrats non seulement contre les crimi- nels de droit commun, mais aussi contre les « jureurs, concubins, usuriers, ivrognes, joueurs, libertins, etc. ». Il ne se contente pas d'ordonner des prières spéciales et des processions pour apaiser le courroux céleste, mais il proscrit les fêtes et les danses. 11 veut, en un mot, que l'on s'incline devant la peste comme devant un châti- ment mérité. La peste devenant de la sorte comme un
1. Mandement de Mgr l'évéque de Senez, 1 broi'li. in-l2, 40 p., Aix, Joseph David. 1721.
LES PRECAUTIONS CONTRE LA PESTE 23
mal providentiel destiné à opérer une œuvre de destruc- tion que rien ne doit entraver, n'est-il pas inutile de résister! Voici ce qu'écrivait en janvier i63o Martelly, procureur du pays de Provence : « Les lléaux sont les soldats avec lesquels Dieu combat les cœurs endur- cis, les canons avec lesquels il foudroie l'iiumaine au- dace ! » Qu'est-il besoin de remèdes ? Seules les prières sont efficaces. « Ce sont de bien puissantes armes que nous avons pour combattre contre Dieu », et il ajoute <■ Dieu est aux aguets pour empoigner promptement l'occasion de noire repentir. « Un siècle plus lard, le 29 janvier 1721, ne lirons nous pas encore, dans une lettre de Decormis à Saurin : « Je suis bien d'avis que la misère et la mauvaise nourriture ont beaucoup conlri- buer au fléau et que le proverbe : « Après la famine, la « peste », est bien véritable. Il est aussi très vrai que c'est une colère divine, où Dieu appesantit sa main sur nous. » Qu'on ne s'y trompe pas. Ces théories d'expiation n'ont pas encore aujourd'hui disparu. Voici ce que nous li- sons dans un opuscule, d'ailleurs intéressant, composé par un de nos contemporains ', esprit indépendant pourtant : a II y a dans la production des épidémies quelque chose d'invisible, de mystérieux, nescio qiiicl divinum, qui, humiliant notre orgueil, nous oblige, bon gré, mal gré, à reconnaître une force supérieure à toutes les autres, agissant à ses heures, en dépit de tous les calculs humains et de toutes les prévisions. »
La peste n'est donc pas un mal ordinaire. Elle devient presque un mystère, et, si l'on essaie de lutter contre elle, ce n'est pas pour calmer les terreurs des malades, c'est uniquement pour adoucir la colère céleste. Bien qu'il ne parle pas de l'intervention divine, n'est-ce pas encore un aveu d'impuissance devant une force supé- rieure que cette déclaration d'un des docteurs les plus réputés du dix-neuvième siècle, Fleury, médecin en chef de la marine à Toulon" ? « Le choléra est arrivé ici subi-
1. Cité par Bertulus, Intendance sanitaire, p. 31.
2. Id., Intendance sanitaire, p. 70.
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24
LA PESTE DE 1720
tement, avec ce qu'il présente de plus affreux et de moins susceptible de toute médication. C'est une affreuse ma- ladie ! Je répète ce mot avec intention. Je ne la connais- sais que de nom, mais je la vois maintenant dans toute sa laideur, insaisissable dans ses causes, dans son siège, dans sa marche. Elle oppose à l'art des obstacles in- vincibles. Ouand Talgidilé survient, il n'y a nul moyen de guérir. Tout en elle est impénétrable. Elle se promè- nera partout et fera d'innombrables victimes. »
La peste était donc une maladie classée, reconnue, mais qui passait pour inguérissable. Le gouvernement et les administrations avaient bien recours à toutes sor- tes de moyens préventifs, mais l'opinion courante était qu'il n'y avait rien à faire, car il était inutile de résister à Dieu. De là, malgré ce luxe de précautions oflicielles, de là, quand était déclarée la contagion, un subit dé- couragement, et, comme conséquence immédiate, une agravation du mal. On avait déjà constaté ces phéno- mènes lors des pestes qui avaient frappé le Provence : on allait les subir plus fortement encore lorsque le fléau fit son apparition à Marseille en 1720. Transportons-nous donc dans cette cité populeuse, et essayons de montrer comment et pour quelles causes elle fut si cruellement décimée.
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temeiit, avec ce qu'il présente de plus affreux et de moins susceptible de toule médication. C'est une affreuse ma- ladie ! Je répète ce mot avec intention. Je ne la connais- sais que de nom, mais je la. vois maintenant dans toute sa laideur, insaisissable dans ses causes, dans son siège, dans sa marche. Elle oppose à l'art des obstacles in- vincibles. Ouand ralgidité survient, il n'y a nul moyen de guérir. Tout en elle est impénétrable. Elle se promè- nera partout et fera d'innombrables victimes. »
La peste était donc une maladie classée, reconnue, mais qui passait pour inguérissable. Le gouvernement et les administrations avaient bien recours à toutes sor- tes de moyens préventifs, mais l'opinion courante était qu'il n'y avait rien à faire, car il était inutile île résister à Dieu. De là, malgré ce luxe de précautions oflicielles, de là, quand était déclarée la contagion, un subit dé- couragement, et, comme conséquence immédiate, une agravation du mal. On avait déjà constaté ces phéno- mènes lors des pestes qui avaient frappé le Provence : on allait les subir plus fortement encore lorsque le fléau fit son apparition à Marseille en 1720. Transportons-nous donc dans cette cité populeuse, et essayons de montrer comment et pour quelles causes elle fut si cruellement décimée.
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loggias à l'italienne, mais sans jour et presque sans lumière. Aussi les miasmes étaient-ils en quelque sorte en suspension, surtout dans le port, devenu un cloaque bourbeux, à ce point qu'en i53o, sur le rapport du baron de Saint-Blancard, François P' ordonna aux Marseillais de faire disparaître la vase et les boues, qui parfois ar- rêtaient les vaisseaux : mais cet ordre ne fut pas exécuté, et le port de Marseille fut longtemps d'une saleté inexpri- mable. Aussi, quand le rude mais bienfaisant mistral tardait à renouveler l'atmosphère, la fièvre survenait et devenait vite contagieuse, d'autant plus que tous les aventuriers du Levant aimaient à se rencontrer à Mar- seille, où ils trouvaient un asile sûr dans le dédale de ses rues, mais où ils apportaient trop souvent, sans parler de leurs mœurs tout au moins étranges, des relents de maladies suspectes.
La ville de Marseille n'était pourtant pas mal admi- nistrée. C'était même un personnel d'élite qui dirigeait alors les affaires municipales. D'après les libertés et privilèges que Louis XIV, malgré la révolte de 1660, avait consenti à laissera la ville, quatre Ecbevins, renou- velables par moitié tous les ans, et nommés par leurs concitoyens, se partageaient les attributions financières et la direction de la police. Les quatre Ecbevins en charge en 1720 appartenaient à la bonne bourgeoisie marseillaise, et avaient déjà donné des preuves de leui' capacité. L'un d'eux, Estelle % négociant surtout en rela- tion avec le Levant, avait ramassé une belle fortune, car il possédait à Arrenc un château qu'il appelait Fa- vouille. Ce château a été depuis démoli, et sur son em- placement on a construit les nouveaux abattoirs. Pen- dant longtemps fut conservé le portail en fer, surmonté duneétoile, armoiries parlantesdela famille. Jean-Pierre Moustier- était de famille noble. Il était né à Marseille en 1670. Son père F>ançois avait déjà exercé lechevi-
1. Il existe aux Archives municipales ^Registres de la correspon- dance! quelques lettres inédites d'Estelle; mais elles ne présentent aucun intérêt pour la peste.
2. Mary-Lafox, iEchevin Mouslier, Marseille, Gueydon. 1863.
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nage en iG/|3. Un de ses ancêtres, Antoine, s'était fait rcmar<|ucr par son flévoucmcnt lors de la pesle de iTmC). Unaulic Monstier, Jacques, sans doule un frère d'An- loine, était membre de la Compagnie du Corail ' en 17)64. Moustier fut avant tout un homme d'action. Il ne recula jamais devant ce qu'il croyait être l'accomplissement du devoir. C'est lui qui, lors de l'épidémie, joua le rôle principal. On le trouvera toujours au poste d'honneur. Simplement et sans phrases, il agissait comme il croyait devoir le faire, et rencontrait parfois des mots heureux qui éclairaient une situation. Ainsi le jour où insulté et menacé par des officiers qui lui réclamaient peu poli- ment des vivres pour leurs hommes : « Mettez-vous à ia tôle de vos soldats, répondit-il à l'un d'eux; moi de mes bourgeois, et nous verrons. » Une autre fois, à la Tourette, où il présidait à renterrement des cadavres, un officier s'avisa de le railler : « Ah ! voici l'enterre- mort ! — Oui, riposta Moustier, mais je suis aussi lenterre-vivant. » En effet, il provoqua en duel le ma- lencontreux plaisant, et blessa son adversaire. Le troi- sième et le quatrième Echevins, BalthazarDieudé etAu- dimar, jouent un rôle plus effacé, mais eux aussi ne reculeront pas devant le danger, et, fidèlement, vaillam- ment, resteront à leur poste de combat. Aussi bien, si l'on ajoute foi à un document conservé dans les archi- ves municipales de Marseille % Dieudé n'hésitait pas à affronter les bêtes fauves, moins rares alors qu'elles ne le sont aujourd'hui, et il est question d'un ours tué par lui dans la banlieue de Marseille, alors qu'il était écuyer des milices bourgeoises.
On a conservé la correspondance des quatre Echevins non seulement avec les hauts fonctionnaires de la pro- vince et du royaume, mais avec les consuls des villes voisines, avec les négociants qui approvisionnaient la cité, et même avec les simples particuliers qu'ils rensei- gnaient sur leurs atîaires privées. Il est vraiment sin-
1. Massox, la Compagnie du Corail, p. 24.
2. Inventaire, p. 22, col. 2.
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CHAPITRE II
APPAIUTION DE LA PESTE
Dans les premières années du dix-huilième sicclo, la ville de Marseille n'était pas cette splendide cité dont les maisons montent à Tassant des collines voisines, et dont les quais se prolongent en lignes majestueuses jusqu'à l'extrême horizon. Tout entière' elle était bâtie sur les hauteurs qui de l'anse de la Jolietle descendaient vers le vieux port, l'antique Lacydon. Elle n'occupaitqu'undes côtés de ce port, la rive droite. L'autre côté était couvert parles énormes bAtisses de l'arsenal. Pas de monument, pas de large rue, peu de jardins, encore moins de pro- menades et déplaces publiques. La seule avenue plan- tée d'arl)res, qui partait de l'église Saint-Martin pour aboutir à la place Saint-Louis, le Cours, était l'unique endroit où se réunissait la bonne compagnie, et où se donnaient rendez-vous flâneurs ou négociants. Partout des ruelles étroites, obscures, avec ruisseaux mal odo- rants au milieu de la voie, partout des tas de fumier aux portes des maisons et des cordes étendues d'une fenêtre à l'autre pour sécher le linge mouillé. De loin en loin, ((uelque somptueuse demeure, avec façades sculptées et
1. Plan de la ville et du lorrain de Marseille. Inventaire des ar- chives de la ville de Marseille,!, planche 21.
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loggias à l'italienne, mais sans jour et presque sans lumière. Aussi les miasmes étaient-ils en quelque sorte en suspension, surtout dans le port, devenu un cloaque bourbeux, à ce point qu'en i53o, sur le rapport du baron de Saint-Blancard, François P' ordonna aux Marseillais de faire disparaître la vase et les boues, qui parfois ar- rêtaient les vaisseaux : mais cet ordre ne fut pas exécuté, et le port de Marseille fut longtemps d'une saleté inexpri- mable. Aussi, quand le rude mais bienfaisant mistral tardait à renouveler l'atmosphère, la fièvre survenait et devenait vite contagieuse, d'autant plus que tous les aventuriers du Levant aimaient à se rencontrer à Mar- seille, où ils trouvaient un asile sûr dans le dédale de ses rues, mais où ils apportaient trop souvent, sans parler de leurs mœurs tout au moins étranges, des relents de maladies suspectes.
La ville de Marseille n'était pourtant pas mal admi- nistrée. C'était même un personnel d'élite qui dirigeait alors les affaires municipales. D'après les libertés et privilèges que Louis XIV, malgré la révolte de 1660, avait consenti à laissera la ville, quatre Eclievins, renou- velables par moitié tous les ans, et nommés par leurs concitoyens, se partageaient les attributions financières et la direction de la police. Les quatre Echevins en charge en 1720 appartenaient à la bonne bourgeoisie marseillaise, et avaient déjà donné des preuves de leur capacité. L'un d'eux, Estelle \ négociant surtout en rela- tion avec le Levant, avait ramassé une belle fortune, car il possédait à Arrenc un château qu'il appelait Fa- vouille. Ce château a été depuis démoli, et sur son em- placement on a construit les nouveaux abattoirs. Pen- dant longtemps fut conservé le portail en fer, surmonté duneétoile, armoiries parlantesdela famille. Jean-Pierre Moustier- était de famille noble. Il était né à Marseille en 1670. Son père François avait déjà exercé l'échevi-
1. Il existe aux Archives municipales [Registres de la correspon- dance] quelques lettres inédites d'Estelle; mais elles ne présentent aucun intérêt pour la peste.
2. Marv-Lafon, l'Echevin Moustier, Marseille, Gueydon. 1863.
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nage en i643. Un de ses ancêtres, Antoine, s'était fait remarquer par son dévouement lors de la pcsle de loôG. Un autre Moustier, Jacques, sans doute un frère d'An- toine, était membre de la Compagnie du Corallien i564. Moustier fut avant tout un homme d'action. Il ne recula jamais devant ce qu'il croyait être l'accomplissement du devoir. C'est lui qui, lors de l'épidémie, joua le rôle principal. On le trouvera toujours au poste d'honneur. Simplement et sans phrases, il agissait comme il croyait devoir le faire, et rencontrait parfois des mots heureux qui éclairaient une situation. Ainsi le jour où insulté et menacé par des officiers qui lui réclamaient peu poli- ment des vivres pour leurs hommes : « Mettez-vous à !a tête de vos soldats, répondit-il à l'un d'eux; moi de mes bourgeois, et nous verrons. » Une autre fois, à la Tourette, oii il présidait à l'enterrement des cadavres, un officier s'avisa de le railler : « Ah ! voici l'enterre- mort 1 — Oui, riposta Moustier, mais je suis aussi l'enterre-vivant. » En effet, il provoqua en duel le ma- lencontreux plaisant, et blessa son adversaire. Le troi- sième et le quatrième Echevins, BalthazarDieudé et Au- dimar, jouent un rôle plus effacé, mais eux aussi ne reculeront pas devant le danger, et, fidèlement, vaillam- ment, resteront à leur poste de combat. Aussi bien, si l'on ajoute foi à un document conservé dans les archi- ves municipales de Marseille ", Dieudé n'hésitait pas à affronter les bêtes fauves, moins rares alors qu'elles ne le sont aujourd'hui, et il est question d'un ours tué par lui dans la banlieue de Marseille, alors qu'il était écuyer des milices bourgeoises.
On a conservé la correspondance des quatre Echevins non seulement avec les hauts fonctionnaires de la pro- vince et du royaume, mais avec les consuls des villes voisines, avec les négociants qui approvisionnaient la cité, et même avec les simples particuliers qu'ils rensei- gnaient sur leurs affaires privées. Il est vraiment sin-
1. Masson, la Compagnie du Corail, p. 24.
2. Inventaire, p. 22, col. 2.
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La ville de Marseille n'était pourtant pas mal admi- nistrée. C'était même un personnel d'élite qui dirigeait alors les affaires municipales. D'après les libertés et privilèges que Louis XIV, malgré la révolte de 1660, avait consenti à laissera la ville, quatre Ecbevins, renou- velables par moitié tous les ans, et nommés par leurs concitoyens, se partageaient les attributions financières et la direction de la police. Les quatre Echevins en cliarge en 1720 appartenaient à la bonne bourgeoisie marseillaise, et avaient déjà donné des preuves de leur capacité. L'un d'eux, Estelle \ négociant surtout en rela- tion avec le Levant, avait ramassé une belle fortune, car il possédait à Arrenc un château qu'il appelait Fa- vouille. Ce château a été depuis démoli, et sur son em- placement on a construit les nouveaux abattoirs. Pen- dant longtemps fut conservé le portail en fer, surmonté duneétoile, armoiries parlantesdela famille. ,Jenn-Pierre Moustier- était de famille noble. Il était né à Marseille en 1670. Son père François avait déjà exercé lechevi-
1. Il existe aux Archives municipales Registres de la correspon- dance; quelques lettres inédites d'Estelle; mais elles ne présentent aucun intérêt pour la peste.
2. Mary-Lafon, ÏEchevin Mouslier, Marseille, Gueydon. 1863.
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nage en i643. Un de ses ancêtres, Antoine, s'était fait remarquer par son dévouement lors de la peste de 1500. Un autre Moustier, Jacques, sans doute un frère d'An- toine, était membre de la Compagnie du Corail ' en i564. Moustier fut avant tout un homme d'action. Il ne recula jamais devant ce qu'il croyait être raccoinplissement du devoir. C'est lui qui, lors de l'épidémie, joua le rôle principal. On le trouvera toujours au poste d'honneur. Simplement et sans phrases, il agissait comme il croyait devoir le faire, et rencontrait parfois des mots heureux qui éclairaient une situation. Ainsi le jour où insulté et menacé par des officiers qui lui réclamaient peu poli- ment des vivres pour leurs hommes : « Mettez-vous à la tête de vos soldats, répondit-il à Fun d'eux; moi de mes bourgeois, et nous verrons. » Une autre fois, à la Tourette, oij il présidait à l'enterrement des cadavres, un officier s'avisa de le railler : « Ah ! voici l'enterre- mort ! — Oui, riposta Moustier, mais je suis aussi lenterre-vivant. » En effet, il provoqua en duel le ma- lencontreux plaisant, et blessa son adversaire. Le troi- sième et le quatrième Echevins, BalthazarDieudé etAu- dimar, jouent un rôle plus effacé, mais eux aussi ne reculeront pas devant le danger, et, fidèlement, vaillam- ment, resteront à leur poste de combat. Aussi bien, si l'on ajoute foi à un document conservé dans les archi- ves municipales de Marseille ', Dieudé n'hésitait pas à affronter les bêtes fauves, moins rares alors qu'elles ne le sont aujourd'hui, et il est question d'un ours tué par lui dans la banlieue de Marseille, alors qu'il était écuyer des milices bourgeoises.
On a conservé la correspondance des quatre Echevins non seulement avec les hauts fonctionnaires de la pro- vince et du royaume, mais avec les consuls des villes voisines, avec les négociants qui approvisionnaient la cité, et même avec les simples particuliers qu'ils rensei- gnaient sur leurs affaires privées. Il est vraiment sin-
1. Massox, la Compagnie du Corail, p. 24.
2. Inventaire, p. 22, col. 2.
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gulier que, depuis bientùL deux siècles, on n'ait pas songé à tirer parti de cette correspondance. Ce n'est pas que nos quatre Éclievins soient des maîtres en fait de style. Bien au contraire ils ont la main lourde, la phrase filan- dreuse et l'orthographe fantaisiste, mais leurs lettres, écrites au jour le jour, donnent l'impression d'une sin- cérité absolue. De plus, elles contiennent sur la vie privée des renseignements qu'on ne trouveraitnulle part ailleurs. Ajoutons môme, pour ceux qui croient qu'on peut recon- naître à son écriture le caractère d'un individu, que l'écriture d .3 quatre Échevins est très suggestive. Elle est nette, biea formée et nettement appuyée. Ils étaient évidemment persuadés du bien fondé de leurs affirma- tions. Leur signature surtout est celle de personnes sûres de ce qu'elles avancent. Nous ne donnons, bien entendu, ces indications que sous toutes réserves.
A côté des Echevins, et sous leurs ordres immédiats, nous aurions mauvaise grâce, et ce serait même une injustice de ne pas signaler quelques-uns de leurs em- ployés qui, eux aussi, firent tout leur devoir, et que la postérité oublieuse a trop négligés : l'archiviaire Capus, qui remplissait les fonctions de secrétaire général à la mairie ' ; Pichatty de Croissainte, le secrétaire, ou plu- tôt, pour lui donner ses titres officiels, le conseiller ora- teur de la Communauté et procureur du roi de la police. Pichatty jouissait d'un grand crédit auprès de la muni- cipalité. Lors de son installation, le procès-verbal des délibérations est ainsi libellé- : « A la place du sieur Taiion nous avons jeté les yeux sur le sieur Pichatty de Croissainte, qui est depuis longtemps l'avocat le plus fameux de Marseille, qui a exercé avec honneur et applaudissement les principales charges de la ville, et qui, outre sa probité et habileté, s'est toujours distingué dans l'art de parler. Lequel choix fut tellement au gré
1. .Journal abréijé de ce qui s'est passé en la ville de Marseille, depuis qu'elle est affliijèe de la conlafjion, tiré du Mémorial de la Chambre du conseil de l'hôtel de ville, tenu par le sieur Pichatty de Croissainte, conseil et orateur de la Communauté, et procureur du roi de la police, 1 vol. in-4, 64 p., Marseille, Boy, 1720.
2. Registre des délibérations du conseil, u" 122, p. 71.
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du public qu'il accusa une joie universelle, et lui très utile à la Communauté par la bonne instruction qu'il donna aux affaires qui étaient pendantes. » Ce ])rocès- verbal est signé par tous les Marseillais qui devaient jouer un rôle pendant la peste : marquis de Pilles, l'Estelle, Moustier, Audimar, Dieudé, Marin, chevalier Roze, Beaussier, Cotta, Reboul, Besaudin, Audier, Chaud, Bigonet, Dauphin, Fabron, C. Roze, Fabre. F. Guis, Lombardon, Rémusat, L. Guilhermy, Amoreux, Lan- dery, Yssautier. Pichatty devait, en effet, ne pas être infé- rieur à sa réputation. Non seulement il rendit à Marseille d'inappréciables services, mais encore l'ut le premier historien de la peste.
Citons encore Bouys, contrôleur des comptes finan- ciers; Bonnet, commandant des archers, aux bons offi- ces et h la fermeté duquel on sera souvent obligé de recourir. Un mot encore en faveur de Jean-Jacques de Gérin, lieutenant-général de l'Amirauté depuis 1718, qui, pendant toute l'épidémie, continua à tenir paisible- ment ses audiences, et, malgré le danger, exerça tous les devoirs de sa charge.
Echevins ou employés de la ville avaient comme supé- rieur hiérarchique le viguier Fortia d'Urban^ marquis de Pilles. Lui aussi fut l'homme du devoir. Atteint par le fiéau et épargné par miracle, il ne voulut pas prendre un repos pourtant bien mérité, et resta viguier de la ville de Marseille, c'est-à-dire chargé des fonctions en quel- que sorte extérieures, et aussi revêtu d'attributions judi- ciaires assez étendues. Le marquis de Pilles se montra toujours à la hauteur de son rôle, et il n'est que juste de lui garder une place spéciale dans nos souvenirs recon- naissants.
Par une bizarrerie de l'opinion, c'est à un autre person- nage, d'ailleurs fort recommandable, que d'ordinaire on reporte tout l'honneur du sacrifice et du dévouement. Certes, l'évêque de Marseille, Henri de Castelmoron de Belsunce, s'est dignement et noblement conduit. Il mérite les éloges qu'on ne lui a pas épargnés, mais enfin Bel- sunce ne fut pas le seul à se dévouer : il n'est donc pas
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le seul à qui Marseille doive conserver de la reconnais- sance. 11 a fait son devoir, mais dautres que lui l'ont fait également, et ce serait une véritable iniquité que de tout attribuer à un personnage unique en passant sous silence les actes tout aussi héroïques d'autres citoyens.
Un de ces citoyens qui. à côté de Belsunce, se signala par son extraordinaire activité, et sa vaillance à toute épreuve, fut le chevalier Roze. L'antiquité lui aurait élevé des statues. Sa mémoire aurait été célébrée par les his- toriens et les poètes. On lui a seulement consacré dans un des coins les plus ignorés de Marseille un monu- ment mesquin et à peu près inconnu ; à peine si une des rues de sa cité natale porte son nom; à peine si ce nom reste encore dans les souvenirs populaires'. C'est une grande injustice que nous essaierons de réparer en partie.
Nicolas Hoze était né à Marseille le i5 février 1671. Il était le second fils de Firmin - Roze et de Virginie Bar- thélémy. Il descendait de ces aventureux négociants marseillais qui, perpétuant les traditions locales, lan- çaient sur toutes les mers alors connues leurs légères galères et ne craignaient pas d'entretenir des relations suivies avec les peuples qui passaient pour ne pas aimer les chrétiens. Son frère aîné, Claude Roze, chargé de la direction de la maison, trafiquait surtout avec l'Es- pagne, et, de bonne heure, recourut aux bons offices, à l'intelligence et à l'activité de Nicolas. Il se décida même à lui confier la direction de son comptoir d'Ali- cante, et c'est dans cette ville, en 1696, que nous trouvons établi notre jeune négociant. Rien de saillant dans ces premières années. U est probable qu'il voyagea beau-
1. X..., Lettre au marquis de A'., au sujet du chevalier Roze. — Martin, histoire de la peste à Marseille, 1721. — Paul Autrax, Éloge du chevalier Roze, 1821. — Evariste Bertulus, Un grand pionnier laïque de 1720, 1860. — Henri Oddo, Vie du chevalier Roze, 1899. — Stephen d'Arve, Che- valier Roze.
2. FirmJn Roze avait été consul de France à P;itra», en Morée. Les armes qui lui furent accordées portaient dazur à trois roses dar- gent tigées et feuillées de 'même, mouvantes d'un cœur de gueules ailé d'or, le tout surmonté de trois étoiles aussi dor.
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coup, non pas seulement entre Marseille et Alicante, mais aussi dans tous les pays baignés par la Méditer- ranée et qu'il acquit, dans ces courses répétées, l'esprit d'initiative et de décision, ainsi que les qualités d'admi- nistrateur qui bientôt le distingueront.
Lorsque éclata la terrible guerre de Succession cVlls- pagne, Roze, qui s'était déclaré avec tous les Espagnols pour le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, leva à ses frais deux compagnies et commença contre les coalisés cette guerre de guérillas, qui convenait si bien aux habitudes et au caractère espagnol. Comme il était aussi brave qu'entreprenant, il réussit à battre en maintes rencontres les ennemis, et ne tarda pas à se faire un nom par la hardiesse et aussi par le bonheur de ses entreprises. Nommé commandant de la citadelle d 'Ali- cante, il Y soutint pendant trois mois et neuf jours les attaques des ennemis. Dans un des nombreux com- bats livrés autour de la place, comme il se trouvait tou- jours au premier rang, il fut atteint par un éclat de grenade. Lorsque la place capitula, il obtint la permis- sion de rentrer en France pour y soigner sa blessure et veiller aux intérêts de sa maison. Informé de sa belle conduite, le ministre Pontchartrain le manda à Ver- sailles pour le présenter au roi, et lui délivra un certi- ficat qui est tout à son honneur. Il est daté du 27 jan- vier 1707. Le voici : « Certifions que le sieur Nicolas Roze, négociant de Marseille, étant établi à Alicante depuis dix ans, a marqué, pendant le siège que les Anglais ont fait de celte ville, tout le zèle possible pour contribuer à sa défense ; qu'il a levé et entretenu à ses dépens deux compagnies, l'une de cavalerie et l'autre d'infanterie ; qu'il les a commandées, a servi de sa per- sonne dans toutes les occasions, et a été blessé dans l'attaque du château; qu'il a abandonné, lors de la red- dition de la place, des biens considérables et employé ce qui lui a resté pour la subsistance des troupes du roi d'Espagne et autres nécessités pressantes du service de Sa Majesté Catholique, et qu'au surplus ledit sieur Roze a toujours tenu une bonne et sage conduite : le tout
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pour lui servir et valoir envers qui il appartiendra. » Pontcliartrain ne se contenta pas de ce témoignage déjà si honorable de satisfaction. Il lui accorda, pour Tindem- niser de ses pertes, une somme de 10.000 livres et la croix de Saint-Lazare ' avec le titre de chevalier et des lettres de noblesse. Par une délicate attention, il voulut encore que cette croix lui fût remise en grande pompe, à Marseille même, et par Tévôque, de Vintimille du Luc. La cérémonie eut lieu et c'est porté par les acclamations populaires que le nouveau chevalier, escorté par les autorités et par les gentilshommes, rentra au domicile paternel.
Roze ne devait pas - y rester longtemps, car les affaires se gâtaient dans la péninsule, et le gouvernement, qui avait besoin d'hommes de résolution et d'expérience, lui envoya bientôt l'ordre de rentrer en Espagne. Bien que soufîrant encore de sa blessure et mal remis de ses fatigues, il partit sur-le-champ, débarqua à Carthagène, et rejoignit aux alentours de Valence le maréchal de Berwick, qui s'apprêtait à livrer une bataille décisive aux coalisés. Ce devait être la fameuse bataille d'Al- manza, dans laquelle, d'après la tradition, il joua un rôle important. Ce serait lui qui aurait conduit contre les camisards de Jean Cavalier la charge inésistible qui décida la victoire en notre faveur. Nous le retrouvons ensuite à Xativa, puis à Oran, et enfin de nouveau à Alicante. Cette ville était encore au pouvoir des Anglais. Il s'agissait de se ménager des intelligences dans la place et de préparer un retour ofTensif des Espagnols. Roze était trop connu pour échapper à la surveillance. Il fut arrêté, gardé en prison pendant sept mois et de
1. Celle croix était d'or à huit pointes émaillées de pourpre. Elle se portait attachée au cou par un ruban de moire noire. Les chevaliers, au nombre de cent pour la langue de France, faisaient vœu de sou- lager les lépreux et les pestiférés.
2. D'après la tradition, Roze aurait vécu à Paris dans la familiarité de Fontenelle. Il aurait même, conduit par lui, assisté à une séance de l'Académie française, où, par une spirituelle repartie, il muait imposé silence à un collègue, plus que désagréable, de Fontenelle. Voir Stephen d'Arve, ouvr. cil., p. 2.5.
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là transféré à Barcelone, où on le retint encore pendant dix mois. Un ne consentit à lui rendre la liberté que lors d'un échange général des prisonniers, et encore était-il si bien considéré comme de bonne prise qu'on ne vou- lut le rendre que contre le secrétaire du prince de Darmstadt et quatre capitaines. Au moins eut-il la satis- faction de rentrer bientôt en vainqueur à Alicante, que nos troupes venaient de reprendre.
Lorsque enfin fut signée la paix d'Utrecht, qui laissait rt]spagne à Philippe \ , Roze retourna modestement à ses affaires qui avaient été fort négligées, et s'efforça de rendre son ancien lustre à la maison de commerce que dirigeait toujours son frère Claude. Il peut sembler étrange que le gouvernement ne l'ait pas alors récom- pensé de ses services, qui étaient éclatants, mais ou il négligea de les faire valoir, ou, ce qui est plus pro- bable, d'autres, moins méritants, furent mieux parta- gés. C'est seulement en 1717, cinq ans après la paix d'Utrecht, qu'il fut nommé consul de France à Modon, et encore récompensait-on moins ses services qu'on n'utilisait sa compétence et sa connaissance des afTaires du Levant. A Modon' il eut à lutter, pour la première l'ois, contre la peste et se familiarisa en quelque sorte avec le Héau, car il éclata trois fois en trois ans, et les intervalles étaient moins une extinction qu'un assou- pissement. Certes, Roze aurait pu demander au moins un congé, mais son honneur le retenait à ce poste de combat-. Il ne revint à Marseille qu'en mai 1730, et ce fut pour tomber en pleine épidémie. C'est alors que le chevalier va entrer dans l'histoire par la grande porte
1. Roze n'oublia pas qu'en sa qualité de chevalier de Saint-Lazare il devait racheter des captifs... On a conservé de lui cette lettre, datée de janvier 1719 : « Je viens de racheter le sieur de Firmont de Paris, enfant de famille, jeune et bien fait. Il m'a coûté 200 livres de rançon. J'ai racheté aussi le nommé François Gesbos, de (lassis, qui ne m'a coûté que 70 piastres. On les voulait faire Turcs par force. Je crois que l'œuvre devrait me rembourser cette somme. «Cité par Stepiien d'.Vrvf, le Chevalier Roze, p. 29.
2. Archives de la Chambre de commerce de Marseille Aa 254 et Hn 8. Lettres du 3 octobre 1717, du 6 janvier et du 12 décembre 1718, du 19 janvier, 20 février et 11 mars 1719.
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du dévouement et de Théroïsme. D'après une tradition ', que rien, il est vrai, ne confirme, Roze aurait été un des passagers du vaisseau qui apporta la peste à Marseille. N'y a-t-il pas là une coïncidence romanesque, ou plutôt un effet cherché, mais probablement dépourvu dauthenti- cité? La réalité sera assez terrible sans qu'il soit besoin de l'enjoliver par des inventions peu vraisemblables.
Tels sont les principaux Marseillais qui, à Marseille même, vont combattre le bon combat et arrêter la ruine de cette ville infortunée. En dehors de Marseille, le gou- verneur de Provence, maréchal duc de ^ illars, aurait pu jouer un grand rôle. N'était-ce pas pour lui une obligation, à la première nouvelle du danger, que de courir de sa personne au secours de la cité menacée, et, par sa présence, de ranimer toutes les défaillances ! Mais il ne résidait même pas dans la capitale de son gouvernement, à Aix. Il était à Paris, ou plutôt à Ver- sailles, et, sous prétexte qu'il faisait partie des conseils royaux, et pouvait intervenir directement pour obtenir des secours, il aima mieux garder à l'abri sa précieuse santé, et se contenta, dans son naïf égoïsme, d'offrir à ses administrés des consolations ou des condoléances. Ce n'est pas que le courage lui manquât : certes le héros de Malplaquet et de Denain avait bien prouvé qu'il ne redoutait pas la mort sur le champ de bataille, mais il n'avait peut-être pas la notion du courage civil. Nous n'eu sommes pas moins aux regrets d'avoir à constater son absence.
A défaut du maréchal de Villars, l'intendant de Pro- vence, qui remplissait en même temps les fonctions de premier président au Parlement d'Aix, (Cardin Lebret, aurait dû s'installer à Marseille dans l'hôtel qui lui ser- vait de résidence. Il ne le fit pas. Sans doute crut-il pouvoir rendre plus de services s'il se tenait à l'abri de la contagion. Au moins racheta-t-il cette prudence exa- gérée par un zèle administratif, dont il est facile de suivre les traces dans la correspondance conservée aux
1. Lellre de M. le marquis de X..., au sujet du chevalier Roze.
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LE CHEVALIER ROZE
(CoUccUuii J.-B. Suiual.j
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archives municipales et départementales. Lebret appar- tenait à la forte race des travailleurs, dont Richelieu avait commencé l'éducation. Exact et ponctuel dans ses ré- ponses, clair et précis dans ses demandes d'enquête, goûtant peu le favoritisme, et, somme toute, assez bien- veillant, Lebret suffisait à sa double tâche. D'une main ferme, il surveillait les rouages délicats de l'administra- tion judiciaire sans perdre de vue les mille détails de la police ou de la comptabilité. Il avait su inspirer à nos Provençaux une confiance alisolue, et, lors de la crise de 1720, c'est à lui qu'on s'adressera dans les cas douteux ou difficiles. Il deviendra comme le suprême arbitre, et ses décisions seront scrupuleusement exécutées. Si Le- bret, au lieu de fuir devant la peste, comme il le fit à Aix, et plus tard à Saint-Bémy et à Barbentane, avait bravement donné l'exemple, et s'était installé au foyer même de l'infection, ce serait une des grandes figures de l'époque. Il est vrai qu'il faut toujours tenir compte des idées du temps. Peut-être que Lebret, de même que V'illars, croyait être rhomme de ses fonctions en com- battant la peste de loin, et non pas corps à corps.
L'homme de confiance de LelDret, son subdélégué à Marseille, Fiigord. ne quitta pas au contraire le poste auquel l'attachaient ses fonctions. 11 y déploya un grand zèle, et rendit de réels services. Bien qu'il s'occupât d'histoire \ et surtout de chronologie, il sut sacrifier ses goûts à son devoir, et, dès l'apparition du fléau, s'ef- força de le combattre. A ses côtés tombèrent successi- vement sa femme, son neveu, ses commis, ses domesti- ques, mais il resta inébranlable, conservant même une sorte de gaieté, qui sans doute était de surface, mais qu'il croyait utile en la circonstance. Voici, d'ailleurs, une des lettres- qu'il adressa à la municipalité. Elle nous permettra de juger son caractère : « J'apprends que vous êtes fort alarmé sur la maladie de votre trésorier. Je
1. Lors de la création de l'Académie de Marseille, en 1726, il fit par- lie de la compagnie, et assista souvent à ses séances. Il mourut le 20 juillet 1727, âgé de soizante et onze ans.
2. Lettre de Rigord aux Éclaevins (23 août 1720.)
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dois avoir l'honneur de vous dire que la peur dans ces occasions fait les trois quarts du mal. Tâchez, mes- sieurs, de la dissiper. Je suis sur que, si on lui donne un bon émétique tout à l'heure, et qu'ensuite on lui donne des cordiaux, il sera debout en quatre jours. Ce que j'ai l'honneur de vous dire, messieurs, c'est en con- séquence de ce que je vois dans la citadelle Saint-Nico- las, dont le major fut pris lundi au soir, après avoir passé une partie de l'après-midi ici pour l'approvisionne- ment des citadelles et forts. C'est une maladie brusque : il faut la traiter brusquement. Je vous prie, messieurs, de demeurer tranquilles, en prenant cependant toutes les précautions que votre prudence vous suggérera. » Tels sont les hommes qui gouvernaient la Provence ou administraient Marseille, lorsque arriva dans notre port, le 20 mai 1720, le Grand-Saint- Antoine , commandé par le capitaine Chataud. Ce navire avait quitté Seyd, en Syrie, avec une patente nette, c'est-à-dire qu'elle ne portait aucun soupçon de peste. La peste, en efîet, n'était jamais reconnue dans une ville que lorsque les morts se multipliaient, mais, tant qu'elle n'enlevait pas de malades, leur petit nombre n'attirait pas d'abord l'atten- tion. Si le mal élait réel, des raisons d'intérêt la fai- saient souvent déguiser, et alors la maladie progressait cruellement. Il se peut donc que la peste ravageât la ville de Seyd avant le départ de Chataud, mais il s'était mis en règle, et on n'avait pas le droit de laccuser de négligence ou de fausse déclaration.
Assailli durant sa route par une forte tempête^ Chataud fut obligé de relâcher à Tripoli de Syrie pour radouber son vaisseau. Durant le séjour qu'il y fit, il chargea de nouvelles marchandises qui peut-être étaient infectées, ou même venaient en droite ligne de Seyd, car, dans tout le Levant, la peste n'interrompait pas les transac- tions commerciales, et la communication était libre entre Seyd et Tripoli. Mais le consul de France lui délivra une seconde patente. Chataud commit une imprudence,
1. Extrait du Traité de /a pe.s/e, publié par ordre du roi Louis XV.
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il est vrai qu'il eut la main forcée, celle de prendre à son bord, pour les transporter à Chypre, quelques pas- sagers de nationalité turque, chargés de bardes et de marchandises qui certainement étaient contaminées. En etîet le Grand-Saint-Antoine venait à peine de quitter Tripoli qu'un de ces Turcs tomba malade et mourut. Cette mort subite éveilla les soupç^'ons. On avait, suivant l'usage, chargé deux matelots de jeter le cadavre à la mer, mais le capitaine les arrêta au moment où ils allaient exécuter la funèbre opération, et ordonna aux camarades du mort de lui rendre les derniers devoirs. Chataud poussa même la précaution jusqu'à faire jeter à la mer les cordes qui avaient servi à lier le cadavre. Ouelques jours plus tard, les deux matelots qui avaient été commandés de service tombaient malades à leur tour et mouraient après quelques heures de souffrance. C'étaient là de fâcheux indices. En bonne conscience, Chataud aurait dû interrompre son voyage, et entrer en quarantaine dans l'un des lazarets de la Méditerranée. 11 se contenta de débarquer ses passagers turcs à Chypre et repartit sans s'arrêter, muni d'une troisième patente du consul français ; mais le vaisseau était condamné. Deux matelots et le chirurgien, frap|)és par le même mal, moururent en peu de jours. Le capitaine Chataud se doutait si bien de la présence de la peste à son bord qu'il se retira à la poupe du vaisseau, et, de là^ donna ses ordres à l'équipage, dont il était soigneusement séparé. De plus, il fit jeter à la mer les cordages et les bardes qui avaient servi aux malades. Quand il arriva en vue de Cagliari, il voulut relâcher dans ce port, mais à sa grande surprise, on lui en interdit l'entrée, avec menace d'être reçu à coups de canon. Le vice-roi de Sar- daigne, Saint-Remis, avait rêvé, la nuit précédente, que la peste ravageait son gouvernement. Il était encore sous l'impression de ce cauchemar, quand on lui annonça qu'un navire venant du Levant demandait l'entrée du port : aussi résolut-il de l'éloigner^ à tout prix. Les habi-
1. LE.MO?<TEy, Histoire de la Régence^ l. I, p. 361.
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tants de Cagliari traitèrent de folie le cas de leur gou- verneur, mais lorsque plus tard ils apprirent que le bâti- ment ainsi repoussé portait la peste dans ses flancs, ils consignèrent dans les registres de la ville la singularité de ce pressentiment, que personne ne s'avisa jamais de contester. Etait-ce caprice administratif, simple hasard, ou prescience de l'avenir, il est difficile de trancher la question, mais le fait est réel, el il était de notre devoir de le consigner ici.
Des côtes de Sardaigne Chataud se dirigea vers la Toscane. Comme il se trouvait alors dans le voisinage de Livourne, et que de nouveaux malades, trois mate- lots, venaient d'être frappés, qui bientôt moururent, il relâcha dans ce port et fit à l'intendance sanitaire la déclaration d'usage. Or, ni le médecin, ni le chirurgien du lazaret qui visitaient les malades ne reconnurent la peste, ils attribuèrent ces décès successifs à des fièvres malignes d'un caractère contagieux, mais, dans leur cer- tificat, ils n'admirent pas d'autre maladie. Chataud était donc en règle. Il n'avait pas caché la vérité, et il était en possession de trois patentes, celles de Seyd, de Tri- poli, de Chypre, et d'une pièce officielle, le document de Livourne, lui donnant en quelque sorte la libre pra- tique.
Le 25 mai le Grand-Saint-Anloine arrive donc à Mar- seille. Chataud déclare que, dans la traversée, il a perdu sept hommes de son équipage, mais présente en même temps la patente nette de Seyd, de Tripoli et de Chypre et la déclaration de l'intendance de Livourne. On a pré- tendu plus tard que cette déclaration avait été inventée. En tout cas on ne Ta jamais reproduite dans les actes publics. Ce sont les intendants sanitaires de Marseille qui, pour excuser la légèreté avec laquelle ils acceptè- rent le certificat de leurs collègues de Livourne. auraient affirmé plus tard qu'il n'y avait aucun soupçon de con- tagion à bord du Grand-Saint-A ntoine , et que les pré- tendues fièvres malignes qui avaient décimé l'équipage n'avaient d'autre cause que la mauvaise nourriture etdes soins hygiéniques défectueux. « Les intendants de la
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santé, écrit un contemporain \ après avoir examiné la patente, ordonnèrent une quarantaine, et firent transpor- ter les marchandises aux infirmeries, et en môme temps la contagion avec elles. Qui eût jamais cru que des per- sonnes établies pour conserver la santé eussent inno- cemment contrijjué à nous la ravir ? Mais Dieu, pour exécuter ses justes vengeances, se sert de nous pour nous punir nous-mêmes. »
Ou'est-il besoin de suspecter la bonne foi des inten- dants sanitaires ? Elle peut avoir été surprise par les documents ofliciels qu'on mettait sous leurs yeux, mais elle était absolue. Admettons qu'ils aient été trop con- fiants, mais ne les accusons pas d'avoir, de gaieté de cœur, précipité leur ville natale dans un tel abîme de souffrances et de malheurs. Voici, d'ailleurs, la décision ^ qu'ils prirent : « M. Tiran, intendant semainier, a inter- rogé J.-B. Chataud, capitaine du vaisseau le Grand- Saint- Antoine venant de Seyd, en manquant depuis le 3o janvier, chargé de diverses marchandises pour plu- sieurs. Il a touché à Tripoli, en est reparti le 3 avril, et de Chypre le 18. Il a relâché à Livourne, d'oij il manque depuisle 19 du courant, y ayant laissé le capitaine Buech. Il a huit passagers, le capitaine Carré disgracié, un Arménien, son valet et autres pour les infirmeries... Il faut un garde. Les gens de son équipage qui lui sont morts tant en route qu'à Livourne sont morts de mauvais aliments. » En décidant que les passagers seraient ad- mis à débarquer après une quarantaine d'une quinzaine de jours, et que, jusqu'à nouvel ordre, les matelots et le vaisseau seraient consignés au lazaret, les intendants, n'hésitons pas à le reconnaître, se montrèrent trop con- fiants. Dès le 14 juin, les passagers débarquaient et trois d'entre eux se mettaient aussitôt en route, un pour Paris, et deux pour la Hollande, c'est-à-dire qu'ils pou- vaient semer la contagion dans toute la France. Quant aux matelots et à la cargaison, on les retint, il est vrai,
1. Discours sur ce qui s'est passé de plus considérable à Marseille pen- dant la contagion en 1720, 1 broch. in-8, Marseille, Mallard.
2. Ce document esl cité par Beiïtllus, Intendance sanitaire, p. 21.
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au hizaret, mais de fréquentes communications existaient avec la ville, et plusieurs caisses chargées de marchan- dises de contrebande furent introduites dans les bas quartiers. Elles portaient dans leurs flancs la peste avec toutes ses abominables conséquences.
A vrai dire, la quiétude du monde officiel se prolongea plus que de raison. Nous avons retrouvé, aux Archives* de la Chambre de commerce de Marseille, cette singu- lière lettre que lui adressaient, le aijjuillet 1720, les pré- sidents du Conseil de la marine, L.-A. de Bourbon et le maréchal d'Estrées : « Le Conseil de marine a reçu vos lettres des 9 et 14 de ce mois sur les accidents du mal contagieux arrivés dans la ville et au lazaret de Marseille. Sur le compte qu'il en a rendu à Mgr le Régent^ Son Altesse Royale a approuvé que, sur le premier avis que vous avez eu que deux habitants en avaient été attaques, vous ayez aussitôt donné vos ordres pour transporter aux infirmeries les corps, et tous ceux avec lesquels ils auraient communiqué pendant leur maladie, et pris les autres précautions les plus convenables en pareille occa- sion. Vous saurez qu'il n\ a rien de si intéressant que la conservation de la santé dans le royaume, et que vous ne sauriez trop redoubler d'attention pour prévenir jus- qu'à la crainte que cette maladie dangereuse ne s'y intro- duise. Le Conseil recommande le même soin aux offi- ciers de la santé, et il observe que ces deux habitants n'en auraient peut-être pas été attaqués s'ils avaient bien veillé d'empêcher que quelques matelots ou passagers des bâtiments venus du Levant ne débarquassent pen- dant leur quarantaine, ou de verser quelques étoffes de contrebande qui n'auront pas été purgées. »
A la fin de juillet, les autorités ne croyaient donc pas encore à l'apparition de la peste, puisqu'elles se conten- taient de recommander une surveillance plus étroite. Quant à Chataud, l'auteur peut-être inconscient de la catastrophe, et sur qui Ton chercha plus tard à en faire retomber toute la responsabilité, on l'enferma, dès que
1. Archives de la Chambre de commerce de Marseille, AA. 21.
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la présence du fléau fut dûment constatée, au château d'If pour lui faire son procès. 11 devait y rester trois ans. Cette précaution lui sauva la vie, car il est proba- ble que, s'il avait débarqué à Marseille, la foule l'aurait mis en pièces II avait d'abord été conduit à lile de Jar- ros. Le lieutenant de l'Amirauté Jacques de (iériii avait été chargé, par le premier président Lebrel, d'instruire l'affaire. C'est une sympathique figure que celle de ce juge. II avait, aux premiers symptômes de l'épidémie, accompagné sa famille à Toulon, mais il en revint bientôt et s'installa d'abord aux allées des Capucines, chez la marquise de Pontevès. Cet hôtel ayant été contaminé, il se retira au quartier Notre-Dame, chez Gaudemard, avocat et procureur du roi à l'Amirauté de Marseille. L'ordre de Lebret vint le trouver dans cette retraite. Bien que la mission fût dangereuse, puisqu'il fallait communiquer avec des gens notoirement pestiférés, Gérin n'hésita pas. Le 10 septembre 1720, il s'embarqua sur une tar- tane de La Ciotat en compagnie de Gaudemard ', « qui voulut me suivre, quoique cet ordre me concernât uni- quement. Le cours et les rues étaient remplis de pestifé- rés, le postillon qui nous menait avait la peste, m'ayant avoué qu'il avait un bubon. » En même temps que lui, avaient pris la mer le commis au greffe Viennot, l'huis- sier Drogue, et sept ou huit matelots fournis par les intendants de la santé. Jarros n'est qu'un rocher brûlé par le soleil, sans eau potable, sans ombrage, et même sans habitation, car ils furent obligés de coucher sous une tente, exposés pendant le jour aux ardeurs dévo- rantes du soleil et aux attaques furibondes du mistral qui roulait jusqu'à la mer les pièces de la procédure. En moins de vingt-quatre heures, Viennot, Drogue et cinq matelots étaient emportés par la terrible maladie.
1. Livre déraison de Gérin, d'après la mission d'un magistrat, Épi- sode de la peste de Marseille en 1720, par Ildefonse de Vaulx, broch. de 23 p. Marseille, Colbert, 1899. Gérin fit à ses frais l'expédition de Jarros. Il dépensa, pour nourrir tout son monde, de 700 à 800 livres, et, en outre, il assura une pension de 150 livres à la veuve de \'ien- not.
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Gériii résista stoïquement, et, pendant dix longues journées, procéda à Tinventaire des marchandises sai- sies, qu'il fit brûler, et à l'interrogatoire de Chataud, dont il prononça la mise en liberté, mais seulement après approbation du jugement par le roi. « Je le fis* mettre hors de cause et de procès, écrit-il, attendu que ce n'était pas un crime à lui imputer d'avoir eu dans son bâtiment des marchandises pestiférées, les Infirmeries n'étant établies que pour les purger, paraissant en outre par la procédure qu'il avait déclaré à son arrivée tout ce qui lui était arrivé dans sa route aux intendants de la santé et qu'il n'avait fait entrer aucune marchandise en fraude. » Cette décision n'était que juste, puisque Cha- taud avait rempli toutes les formalités prescrites, et qu'on ne pouvait lui reprocher ni négligence ni fraude ; mais l'opinion publique était déchaînée contre lui, et il eût été imprudent de le relâcher. Bien qu'il fût manifes- tement innocent, on le retint donc au château d'If. Le malheureux s'y trouvait encore en mars 1722. Nous avons retrouvé aux Archives nationales deux placets qu'il adressait le premier - à Mgr de la Houssaye, et le second^ au Régent (14 mars), pour les supplier ou de lui rendre la liberté, ou de le traduire de nouveau en justice. « Il a attendu avec la simplicité qui est insépa- rable d'un innocent accusé, lisons-nous dans la seconde de ces suppliques, que M. Lebret vînt en cette ville pour lui demander son élargissement, ou que son procès fût fait; mais ses parents el amis qui ont parlé pour lui à ce magistrat ont eu pour réponse qu'il avait à exécuter les ordres de Son Altesse Royale en faisant mettre ledit Chataud dans le donjon du château d'If, et qu'il n'en avait point pour le faire sortir, ni pour lui faire son pro- cès. Cette situation, Monseigneur, l'oblige à rompre le silence qu'il a cru devoir garder pendant la maladie contagieuse, et même jusqu'à l'arrivée de M. Lebret dans cette ville, pour assurer à \otre Altesse Royale
1. Gérin, Livre de raison, ul. sup., p. 18.
2. Archives nationales, G', 173t>.
3. Même référence.
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qu'il n'a mérité ni la prison, ni les calomnies dont on l'a chargé. » On connaissait en haut lieu le bien fondé de ces réclamations, mais on n'osait encore le relâcher. Même après la cessation du fléau, Ghataud était tou- jours détenu au château d'If. On n'ignorait pourtant pas sa non-culpabilité, car on conserve dans les registres de l'Amirauté deux sentences du 12 février et du i4niars 1721, condamnant à sa requête les sieurs Rolland, deux Maurin, Arnaud, Magi, Aubert, Amauric, Brémond, trois Meyfredi, Boze, Lentier, Salomon, Beaussier, Oli- vier et Larfeuil à lui payer les sommes respectivement assurées sur le chargement du Grand-Saint-Antoine par polices du 27 juin et 5 juillet 1719- On se décida enfin à faire droit à ses demandes plus que justifiées d'élargissement. Le Parlement d'Aix ayant évoqué l'affaire, un arrêt du Conseil d'utat. en date du 1" sep- tembre 1723, approuva la première décision de Gérin, et Ghataud recouvra la liberté, esquivant ainsi et la maladie dont il avait été le propagateur inconscient, et la vengeance des Marseillais.
Moins heureux que leur capitaine, les matelots du Grand-Saint-Antoine furent presque tous emportés i)ar la peste. Sans parler de ceux qui moururent aux infir- meries, et dont le décès fut légalement constaté, il en est qui, dans la confusion des événements, disparurent sans laisser de trace. Voici la curieuse lettre' que les consuls de La Giotat, Fougasse et Roquefort, adressaient à leur sujet aux Eclievins de Marseille, le 24 octobre 1720: « Deux ou trois de nos habitants sont venus nous prier de vous écrire au sujet de quelques hommes de l'équi- page du capitaine Ghataud, qui se trouvait sur l'île de Jarros, pour savoir ce que ces hommes sont devenus. G'est pourquoi nous vous prions, messieurs, d'avoir la bonté de procurer quelques nouvelles aux familles qui ne savent point la destinée de ces hommes qui sont de- puis si longtemps en quarantaine et qui souffrent pour le peu de correspondance qu'ils y ont d'ailleurs. » Les
1. Lettre des consuls de La Ciotat aux Échevins, 24 octobre 1720.
U LA PESTE DE IJSO
Echevins prirent tout de suite des informations, et, dès le 29 du même mois ^ ils répondaient à leurs collègues de La Ciotat que « les gens du capitaine Chataud sont toujours à l'île de Jarros en parfaite santé. Il y a ordre de la cour de leur faire recommencer une quarantaine qui finira sur la fin du mois prochain ». Ils ajoutaient même que « la maladie diminue ici considérablement ». Il est un autre personnage, l'Echevin Estelle, qui, très à tort, fut impliqué dans l'affaire Chataud. On Taccusait d'avoir des intérêts dans la cargaison du Grand-Sainl- Antoine, et d'avoir favorisé, même avant le terme légal, le débarquement de marchandises pourtant suspectes. Ces bruits prirent une telle consistance que le maréchal de Villars, alors à Paris, en fut informé, et crut de son devoir de le faire savoir à Estelle^, en le priant de se justifier: « On a voulu malignement répandre que la peste avait été apportée par un vaisseau appartenant à un Echevin, dont il avait empêché la quarantaine. Je sais bien que c est une fausseté, cependant vous devez vous en justifier, écrivant pour cela à moi, à M. des Forts, à M. de la Vrillière. » Les magistrats incriminés étaient nanifcslement innocents. Ils étaient incapables de com- biner ces louches opérations. Leur conduite ultérieure prouva d'ailleurs quels étaient leurs véritables senti- ments. Aussi repoussèrent-ils avec indignation l'accu- sation dont on les chargeait. « Nous vous rendons en- core, .Monseigneur, répondaient-ils à \'illars •, mille grâces très humbles de la bonté que vous avez eue de croire que ce que l'on avait répandu, que le mal que l'on soupçonne avait été apporté par un vaisseau appar- tenant à l'un de nous, qui en avait empêché la quaran- taine, était une pure fausseté. M. Lebret, dont le té- moignage ne peut être suspect, aura la bonté de nous disculper là-dessus, et nous défions la malignité la plus subtile de pouvoir sur cela nous convaincre de la faute la
1. Lettre des Échevin? aux consuls de La Ciotat, 29 octobre 1720.
2. Lettre de Villars aux Echevins, 5 août 1720 (Archiv. mun.).
3. Lettre des Échevinsà Villars, 15 août 1720 (Arch. mun., R. G., p. 44, recto et verso).
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plus légère. » Cette ficre proteslalion fut bien accueillie, car la calomnie avait fait du chemin. Aussi Villars s'em- pressa-t-il ' d'annoncer aux Echevins que « Son Altesse Royale d'elle-même m'a dit que le sieur Estelle, auquel elle avait voulu d'abord attribuer le commencement du malheur, s'était bien justifié de cette fausse accusation, et qu'il avait fort bien servi ainsi que ses confrères ».
L'ennemi n'en était pas moins dans la place, et il allait démontrer, par de soudaines attaques, la triste réalité de sa présence.
On a prétendu, étant données la soudaineté du mal et la rapidité de son progrès, que la peste existait h Mar- seille avant l'arrivée du Grand-Saint-Antoine. Rien n'est plus vraisemblable. Voici la curieuse lettre" adressée par Lebret à de Vaubourg, dès le 24 juin 1709: « Nos Marseillais commencent à s'inquiéter beaucoup sur la peste qui est, disent-ils, fort allumée à Seydetà Smyrne, où tous les bâtiments sont obligés d'aller changer leur papier en monnaie du pays pour acheter des blés. Ils disent que par cette raison il faut obliger tous les bâti- ments à revenir à Marseille, où l'on se pique de grande exactitude pour la quarantaine, et qu'il n'en faut pas même dispenser les vaisseaux du roi que le Languedoc veut expédier, surtout si l'on y chargeait des marchan- dises entre deux ponts. J'ai l'honneur d'en écrire à M. de Basville. » On redoutait donc l'apparition du fléau. Peut-être même avait-il déjà éclaté dès l'année 1710, et cette fois il aurait été introduit non par mer, mais par le continent, et du côté de l'Autriche. 11 existe à ce sujet toute une correspondance échangée entre le contrôleur général Desmarets, l'intendant Lebret et le gouverneur de Provence, comte de Grignan. A la date'^ du 3o mai 171.3, Lebret prend les mesures nécessaires contre la maladie contagieuse qui vient de se déclarer en Autriche, et dont on redoute la communication en France. Des-
1. Lettre de Villars aux Echevins, C novembre 1720(Archiv. mun.)
2. Archives nationales, G'', 1730.
i5. Bihiioth^fine nationale, ms. fonds français, n° 12067.
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marets approuve ces mesures ', mais comme le danger ne paraît pas immédiat, il ordonne de surseoir provisoi- rement à quelques-unes de ces interdictions, tout en continuant la surveillance la plus attentive. Deux mois plus tard, le i'"' septembre-, comme la maladie a aug- menté, Desmarets invite l'intendant de Provence à sur- veiller les allées et venues entre Tltalie, la Suisse et l'Allemagne. On construira des barrières sur les grandes routes et môme sur les chemins détournés. En avant de ces barrières, on affichera sur des poteaux des ordon- nances d'interdiction rédigées en deux langues, et on aura soin de pourvoir les corps de garde de vinaigre et de drogues pour parfumer les lettres. Desmarets a même le bon esprit de terminer sa lettre par ces sages paroles, qui devraient être la règle de conduite de tous les admi- nistrateurs : « Au reste, comme il est impossible de pré- voir par une ordonnance tous les cas qui pouvaient arriver. Sa Majesté m'a ordonné de vous faire savoir qu'elle laissait à votreprudence à prendre toutes les autres précautions que vous croirez les plus convenables pour empêcher la communication dunmal aussi dangereux.» L'application de ces mesures donna lieu à une intéres- sante correspondance. Le 18 septembre'^, le comte de Grignan informait le Conseil du roi qu'il n'avait pas fait établir de barrière le long de la frontière du comté de Nice, parce que le duc de Savoie avait déjà pris toutes les précautions nécessaires. Il se montrait beaucoup plus sévère vis-à-vis des Anglais ^ venant d'Espagne et surtout des Baléares ; mais, bientôt, le prince de Monaco ayant affirmé que la contagion n'avait pas atteint ses domaines, et le Conseil du roi ayant reçu des renseignements qui confirmaient ceux du prince de Monaco \ Desmarets, par lettre du 8 juin 1714, leva toutes les interdictions et
1. Lettre du 12 juin 171.S.
2. Lettre du l""" septembre.
3. Lettre du 18 septembre.
4. Lettre de Torcy (16 novembre) approuvant les mesures prises. Cf. lettre analogue de Basville à Lebret (28 août 1714) pour i'iiiforn)er qu'il a maintenu la quarantaine à Cette, Agde et Narbonne.
5. Lettres du prince de Monaco à Lebret l(j janvier et 1" mai 1714).
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révoqua l'ordonnance qui défendait toute communica- tion avec les pays contaminés. On en avait donc été quitte cette fois pour l'appréiiension, et encore est-il pro- bable que cette prétendue peste d'Autriche n'était que le typhus des armées, qui avait éclaté à la suite de la guerre de succession d'Espagne. La vraie peste avait sa terre d'élection en Orient, et c'est surtout du côté de l'Orient qu'il fallait regarder.
Or, en 1719, le fléau devint tout à coup menaçant. Dans foute l'Europe, Tannée avait été mauvaise au point de vue de la santé générale. 11 avait beaucoup plu, et des chaleurs extrêmes avaient développé des germes de con- tagion. Un des médecins qui plus tard vinrent à Marseille soigner les pestiférés, Deydier', assure que la peste existait depuis plusieurs mois. Il indiquait même cer- taines personnes qui en avaient été atteintes, et croyait pouvoir affirmer qu'elle avait été apportée de Syrie. En elFet, Russel, dans son Histoire tfÀlep, raconte qu'il y avait eu dans cette ville, en 1719, des cas nombreux. Dans un de ces livres de raison conservés dans les fa- milles comme un respectable témoignage des événements qui intéressaient la maison, Laforêt-, un des auteurs qui ont recueilli de curieuses traditions sur cette époque, a lu ces lignes significatives à la date du 2 mai 1720 : « 11 est tombé quelques malades qu'on craint (sic) que ce soit du mal contagieux. » En outre, deux personnes étaient mortes subitement : Mlle Augier, le 20 avril 1720, et Mlle Constant, le 4 mai, atteintes toutes les deux d'une maladie qui ressemblait singulièrement à la peste, comme on le reconnut bientôt. Le docteur Pons *, de Pézénas, envoyé plus tard à Marseille, par de Bernage, intendant du Languedoc, croyait que la peste s'était déclarée à Marseille sous forme sporadique, dès le mois de mai 1720 et même dès l'année 1719. II avait pris de nombreuses informations, fouillé dans les registres mortuaires, et
1. Lemontey, Pesle de Marseille, p. 61. ?. Laforèt, Souvenirs marseillais: la peste de 1720, p. 9. 3. Lettre de Pons à Bon, premier président de la Cour des Comptes à Montpellier, citée par A. Fabre, Lazarets et Pestes, p. 10.
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reconnu des gens de tout âge et de tout sexe qui pré- sentaient les symptômes de ce mal terrible. Le feu cou- vait donc sous la cendre ^ et, dans tous les cas, le ter- rain était bien préparé, lorsque furent dispersés les germes putrides apportés par le Grand-Saint-Antoine. D'autres imprudences allaient, d'ailleurs, déterminer une soudaine et, cette fois, une irrémédiable explosion.
Quelques barques et navires étaient arrivés du Le- vant dans les premiers jours de juin 1720, commandés ^ par les capitaines Franchessequitte, Ventre, Reynaud, Roubaud, Aillau et Gabriel. Il n'était que prudent de redoubler de précautions, car des bruits sinistres com- mençaient à circuler sur la contagion qui ravageait les côtes de la Méditerranée orientale. Etait-ce habitude du danger, ou crainte de jeter de la perturbation dans les affaires, ou bien encore égoïste préoccupation, mais les intendants de la santé paraissent, dans la circonstance, avoir accordé trop facilementla librepratique. Sansdoute ils prescrivirent les quarantaines ordinaires et défen- dirent le débarquement des marchandises suspectes. mais le plaisir de la contrebande ou plutôt l'amour des gains illicites est, paraît-il, impérieux. Plusieurs mate- lots trompèrent la surveillance des gardes de santé, et introduisirent en ville, spécialement dans les quartiers pauvres, des étoffes de laine et de coton, qu'ils ven- dirent à bon compte, mais dont les acheteurs allaient être punis de leur cupidité. Ces étoffes étaient, en effet, comme imprégnées de germes destructeurs. D'abord les portefaix qui avaient débarqué les marchandises, puis les marchands ou les clients qui se les étaient procurées, tombèrent malades et moururent les uns après les autres (juin 1720).
Il faut rendre cette justice aux Echevins qu'ils prirent
1. Comment ex|iliquer autrement la lettre du comte de Toulouse à Lebret (4 avril 172ii) obligeant à une quarantaine tous les capitaines et patrons de bâtiments chargés de grains, qui aborderont sur les côtes de France? Bonnet, Documents inédits sur la peste de Provence, p. 4.
2. Noir le placet de Chataud au Régenl cilé plus liaut.
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APPARITION DE LA PIiSTE
aussitôt les mesures qu'imposaient les circonstances. Ils firent porteries malades aux infirmeries, signalèrent les marchandises que, pour plus de sûreté, on déposa à l'île de .larros, et coupèrent toute communication avec les équipages et les navires suspects. En même temps ils prévenaient l'intendant Lebret et le Régent', mais sur un ton de confiance extraordinaire, et qui vrai- ment laisse supposer qu'ils étaient de bonne foi, et n<^ croyaient pas à l'imminence du danger. « Sur la nou- velle que nous avons eue que la peste faisait des ravages dans la Palestine et la Syrie, il nous paraît à propos de faire redoubler ici les attestations et le soin à l'égard des bâtiments qui viendraient de ce pays-là. On a éW- dans l'obligation de renvoyer à l'île de Jarre un vaisseau qui est arrivé avec patente nette, à cause que les porte- faix qui commençaient à le décharger s'étaient d'abord trouvés infectés. Du depuis il est arrivé quelques au- tres bâtiments des mêmes endroits, et, malgré tous les soins qu'on a pris, quatre portefaix sont morts en quatre jours dans les infirmeries. Nous supplions très humble- ment Votre Altesse Royale d'être persuadée que, de con- cert avec les sieurs intendants de la santé, nous n'oublie- rons rien pour prévenir le mal. » Dans une seconde- lettre au Régent, les échevins avouaient que de nouvelles victimes avaient succombé, mais pas en ville, seulement aux infirmeries; mais, ajoutaient-ils. « comme depuis la nuit du 9 nos attentions et nos vigilances n'ont rien dé- couvert dans la ville, nous espérons du Seigneur que nos malheurs n'aurontpas desuite». Villarsfutégalement averti, mais toujours dans les mêmes termes de con- fiance exagérée : « Comme du de|iuis il n'est rien ari'ivc dans la ville, nous croyons que le mal n'aura pas de suites. Nous supplions très humblement Votre Grandeur d'être persuadée que nous n'oublierons rien pour cela, et que nous sommes dans un mouvement perpétuel pour
1. Lettre du U juillet 1720 (Archiv. mun., U (i, p. 37). Lettre h Lebrel. à la rnèine date, conçue en ternies à peu près identiques.
2. Lettre du 17 juillet [ibid., K G, p. 40, recto). Autre lettre du 21 juillet.
50 I-A PESTE DE 1720
mettre ordre à toutes choses, et empêcher surtout les communications. »
Etait-ce aveuglement volontaire ou crédulité poussée à l'excès chez les Echevins. on Tignore, mais ils agirent^ comme s'ils étaient persuadés que le mal pouvait être localisé, et la peste étoufîée dans les infirmeries. Voici ce qu'ils écrivaient- le lô juillet aux intendants de la santé dans les ports de Provence : « Messieurs, nous avons l'honneur de vous écrire pour vous faire savoir que la santé est bonne dans cette ville, mais qu'il y a de la contagion dans nos infirmeries, lesquelles sont séparées de la ville, et avec lesquelles la ville n'a aucune commu- nication, y ayant sur cela des ordres très sévères que nous faisons observer inviolablement. Xous avons lieu d'espérer que le mal ne sera pas plus grand avec l'aide du Seigneur. n)ais la bonne foi exige de nous que nous ne vous cachions pas cette vérité, afin que vous puis- siez prendre les mesures que vous jugerez à propos pour les bâtiments qui aborderont chez vous sans patente, et pour les personnes qui y arriveront par terre, auxquelles nous ne donnerons aucun certificat jusqu'à ce que le mal ait entièrement cessé aux infirmeries. » Une lettre'^ conçue en termes à peu près identiques était adressée en même temps aux conservateurs de la santé dans les différents ports de l'Europe. Elle y produisait un effet tout autre que celui auquel ils s'attendaient. Les unes après les autres, toutes les puissances^ riveraines de la
1. LeUre des echevins à Villars (14 juillet 1720), (Arch. mun., R G, pp. 37 et 38). Réponse de Villars (21 juillet 1720). — Trois lettres furent adressées (17, 24 et 20 juillet) au comte de Toulouse et au Conseil supérieur de la province. Réponse, au 5 août 1720: u Le Conseil leur mande que, par ordre de S. A. R., qu'encore quil.~ marquent que le danger leur paraît passé... ils ne peuvent trop redoubler d'aUention pour s'en bien assurer, avant de permettre qu'aucune des personnes qui auront été dans les infirmeries y entrent sans avoir été suffisam- ment purgée. »
2. Lettie du 1.5 uillet (Arcb. mun., C E, p. 150).
3. Lettre du 1.") juillet (.\rch. mun., C E, p. 151, verso).
4. Déclaration du 27 juillet, signée par les provéditeurs Ouirini, Lore- dano, Bragadini, etc., et lettre du consul de France demandant des détails sur les mesures prises. Ces deu\ documents sonl conservés aux .\rchives municipales.
APPARITION DE LA PESTE 51
Méditerranée, convaincues de la réalité du danger, met- taient Marseille en état de blocus. Venise donnait l'exemple. Les chevaliers de Malle \ puis l'Espagne le suivaient. Seuls les Turcs, chez lesquels la peste exis- tait à l'état endémique, continuaient comme par le passé à négliger toutes les précautions d'hygiène internatio- nale.
Aux environs immédiats de Marseille s'était répandue, à la nouvelle de ces morts suspectes, une véritable pa- nique. Les consuls d'Aix, d'Arles, de Toulon, d'Auba- gne, de La Ciotat, d'Antibes, etc., écrivirent aussitôt à leurs collègues de Marseille pour leur demander des renseignements précis. Imperturbables dans leur opti- misme, les Echevins répondirent que jamais la santé n'avait été meilleure. Ainsi, le 18 juillet 1720, ils écri- vaient ' aux consuls d'Arles et à ceux de Cassis : a Nous avons l'honneur de vous écrire au sujet de l'état oîi nous nous trouvons dans cette ville par rapport h la santé, et nous vous avons mandé qu'elle est bien bonne dans cette ville, mais il y a de la contagion dans les infirme- ries... Nous avons tout lieu d'espérer que le mal ne sera pas plus grand, d'autant mieux qu'il n'est rien arrivé depuis votre dernière lettre. » Lettre analogue aux con- suls de Beaucaire '' : « Vous serez sans doute bien aises d'apprendre qu'il n'est... rien arrivé dans notre ville à l'égard des infirmeries, avec lesquelles il n'y a aucune communication. 11 y a encore véritablement deux ma- lades qui, selon toutes les apparences, guériront, mais c'est là tout le mal qui s'y trouve, en sorte que nous espérons qu'il n'aura pas de suites. » Les consuls de Toulon et de La Ciotat reçoivent de leur côté des lettres si rassurantes qu'ils n'hésitent pas à envoyer toutes leurs félicitations. « Nous vous prions de croire, écri- vent les premiers', que cette nouvelle nous fait autant
1. Déclaration des commissaires de la santé à Malte, Junius et Andréa de Giovanni (Arch. niun.).
2. Lettres du 18 juillet (Arch. mun., C E, p. 150, verso).
3. Lettre du 18 juillet 1720.
4. Lettre des consuls de Toulon, 16 juillet 172C, Antrechaiix, Gavotty, Marin.
02 LA PESTE DE IJSO
de plaisir que celle de la contagion dans vos infirmeries nous cause d'inquiétudes. Nous ne doutons point qu'avec l'aide du Seigneur, vos soins et vos précautions n'em- pêchent les suites de la communication d'un mal si dan- gereux. » — « Nous sommes sensibles S écrivent les se- conds, à l'avis que vous avez eu la bonté de nous donner que la contagion était dans vos infirmeries. Nous compatissons autant que nous le devons à vos embar- ras, et prions le Seigneur de vous en délivrer bientôt et garantir votre ville de toute infection. » Malgré leur quiétude, les Eclievins de Marseille semblent pourtant avoir éprouvé quelques scrupules, car, à la date du i4 juillet, ils avertissent ■ leurs voisins d'Aubagne « que vous pourez recommander à vos concitoyens qui vien- dront en cette ville de mettre ordre à leurs affaires avant de partir, parce que dans un cas douteux nous leur faisons faire une petite quarantaine pour plus de précaution ». Ils croient néanmoins pouvoir affirmer que « dans notre ville la santé est fort bonne, qu'il n'y est rien arrivé depuis seize jours, et que nous avons tout lieu de croire que le mal ne sera pas plus grand ». Ils sont déjà moins affirmatifs avec les consuls d'Arles, car, à la date du !'''■ août, ils ne leur cachent^ pas qu'ils ne donnent plus ni patentes ni passeports, car •( il est mort dans la ville diverses personnes d'une maladie que l'on soupçonne contagieuse... La bonne foi avec laquelle nous devons agir ne nous permet pas de vous cacher la vérité des choses. \'ous pouvez sur cela prendre les mesures qui vous paraîtront favorables ». Voici que tout à coup la vérité leur échappe, et qu'ils ne cachent plus leurs in- quiétudes. Les consuls ' d'Antibes leur avaient écrit, le 22 juillet, pour s'étonner de ne pas avoir été directement
1. Leltredes consul? de LaCiotat, Fougasse. Sicard, Guéron, lij juil- pt 172(1.
2. LeUre des Échevins au.K consuls dAubaane. 24 juillet (Arch. mun., C E, p. 1.50, recto;.
3. Lettre aux consuls d'Arles, 1^' août 17i'0 (.\rch. mun., C E, p. 150. verso).
4. Lettre des consuls d'Antibes, 22 juillet, Michaelis, île Garbien, Gautier. — Nouvelle lettre du 1" août 1720 (.\rch. mun. .
APPARITION DE LA PESTE 53
prévenus, « car notre port est assez de conséquence pour que nous ne soyons pas les derniers avertis de pareils inconvénients », et ils avaient renouvelé quel- t[ues jours plus tard leur demande d'information. Les éclievins leur répondirent' que ce qu'on leur avait raconté (c était plein d'exagération et de contes fabuleux », mais ils étaient obligés d'avouer, « pour ne vous pas cacher la vérité, que nous avons dans la ville du mal conta- gieux ou des fièvres pestilentielles qui se communi- quent... Les opinions sont partagées là-dessus... mais, quoi qu'il en soit, il est juste que vous preniez les me- sures que vous trouverez à propos. »
11 n'y avait plus, en effet, moyen de dissimuler la vérité. Le mal avait dépassé la limite des infirmeries, et avait éclaté en pleine ville. La première victime paraît avoir été la femme Marguerite Dauptane, dite la Jugesse. Klle demeurait rue Belle-Table. Elle était tombée ma- lade le 120 juin, et, comme l'inflammation s'était portée à la lèvre, on la crut simplement atteinte de charbon : aussi ce décès fut-il enregistré comme la conséquence d'une maladie ordinaire ; mais, le 28 du même mois, à la place du Palais, le lailleur Greps et sa famille furent enlevés en quelques heures. On répandit le bruit qu'ils avaient succombé à une fièvre maligne. Le i*"' juillet, dans l'ancienne rue de Scalis, dite par corruption de l'Escale' ou de l'Echelle, les femmes Eygasière et Ta- noux étaient mortellement frappées, et on apprenait avec effroi que la plupart des habitants de cette rue étaient forcés, les uns après les autres, de s'aliter. Quelques jours plus tard, le 9 juillet, deux des médecins les plus réputés de Marseille, Peyssonnel père et fils, étaient appelés rue du Vert-Galant, près delà place du Linclie, au chevet d'un enfant de treize à quatorze ans, Issalène, ou Eyssalène, qui était emporté en quelques heures. Sa sœur et toute sa famille furent immédiatement trans-
1. Lettre des Échevins aux consuls d'Antibes, 4 août 1720.
2. Fabre, les Bues de Marseille, t. I, p. 258. — Papon, Histoire de Pro- vence, t. IV, ]). m9.
Ô4 L\ PESTE DE 1720
portées^ aux infirmeries, mais pour y mourir presque aussitôt. La maison mortuaire fut aussitôt fermée, mu- rée même et les cadavres enterrés dans la chaux vive; mais il n"y avait plus de doute à éprouver. Si ce n'était la peste, c'était du moins une maladie épidémique qui se déclarait à Marseille.
Le 1 1 juillet, un certain Bayol, qui venait du Levant et qui était sorti depuis quelques jours des infirmeries, tomba malade. 11 présentait un des symptômes caracté- ristiques delà peste, un bubon sous l'aisselle. Les Eche- vins le firent aussitôt porter aux infirmeries, mais il mourut pendant le trajet. Son cadavre fut enterré dans la chaux vive, et la maison où il avait été soigné fut fermée. On prit même la précaution d'isoler tous les habitants de cette maison, et aussi les membres de trois familles qui avaient eu quelque communication avec Bayol. 11 était important de décider si ce Bayol avait déjà le mal ou s'il l'avait contracté à Marseille, mais, comme il n'y avait plus à hésiter, on décida qu'à partir de ce jour toute communication sérail interrom- pue entre les infirmeries et la ville. Les Eclievins, dans leur confiant optimisme, ne voulaient pas croire encore à la réalité du fiéau. Ainsi qu'ils l'écrivaient' à Lebret, à la date du ]:> juillet, « comme il n'y a rien eu de nouveau hier et aujourd'hui, nous osons espérer qu'il y aura plus de peur que de mal. Cependant, nous continuerons nos soins et nos précautions, et nous aurons l'honneur de vous avertir de tout ce qui arrivera ».
Ces morts soudaines et précipitées avaient répandu l'alarme dans la population. La théorie de l'Etat Provi- dence était déjà répandue, et volontiers on aurait fait retomber sur les administrateurs de la cité les maux qui l'accablaient. Les Echevins avaient pourtant pris leurs
1. Lettre des Éclievins à Lebret, 12 juillet 1720. Autre lettre dans le même sens, 13 juillet 1729 'Archiv. mun., C E. p. 147, verso : /d., p. 149), <i 11 n'est rien arrivé, ni hier, ni aujourd'hui, de sorte que nous croyons qu'il y a tout lieu d'espérer que le mal ne sera pas plus grand. Cepen- dant nous n'avons garde de nous relâcher sur les précautions. Nous aurons l'honneur de vous avertir de tout ce rjui arrivera soit en mal ou en bien. »
APPARITION DE LA PESTE
précaiilions. " A Tégard de ce qui se passa mercredi dernier à la place de Linche, écrivaient-ils * à Lebret le i4 juillet 1720, nous avions choisi les ténèbres de la nuit pour en dérober la connaissance au public, mais les voi- sins et quelques autres personnes qui veillaient sen aperçurent, et le racontèrent le lendemain à dix mille âmes, qui le publièrent partout en y ajoutant quelque chose du leur. » Et ils ajoutaient non sans irritation : « Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que dans le temps que quatre Echevins se forcent dans leur zèle et leur vigi- lance de rendre leur conduite utile et irrépréhensible, quatre-vingt mille âmes trouvent quelque chose à re- prendre. » Le temps, hélas I était déjà passé des récri- minations, et de jour en jour le fléau marquait par des progrès incessants sa puissance dévastatrice.
La rue de lEscale semblait jusqu'à nouvel ordre le foyer principal du mal. Dans chacune des maisons de cette rue il y avait un ou plusieurs malades. Dans le voisinage, à la place des Prêcheurs, le fripier Job péris- sait avec toute sa famille. Dans la rue de l'Oratoire, le tailleur Bouche était, il est vrai, sauvé, mais tous les siens périssaient à ses côtés. Le plus singulier, c'est que per- sonne encore ne prononçait ou n'osait prononcer le mot de peste. On persistait à parler de fièvres malignes ou vermineuses. Le docteur Sicard, qui avait quelques clients dans la rue de lEclielle, fut le premier à dénoncer la peste. Les Echevins, persistant dans leur optimisme, se contentèrent d'ordonner une enquête à un autre mé- decin, Bauzon. Ce dernier conclut à l'existence d'une fièvre maligne, et nia résolument la peste. Etait-ce de sa part ignorance ou légèreté? Un de ses confrères, car il n'est rien de tel qu'un confrère pour asséner de pareils compliments, Bertrand-, écrivit plus tard « qu'il était difficile qu'il reconnût la peste, car nous avons appris du depuis qu'il ne touchait pas les malades, et qu'il ne
1. Lettre des Echevins à Lebret, 14 juillet 1720 \Arch. rnun.,C E,p. 150.) — Papon {Hii'loire de Provence, t. IV, p. 610) partage ces préventions contre les Echevins et les accuse de négligence et dincurie.
2. Bertrand, Relation de la pesie, p. 40.
56 LA PESTE DE I72O
leur parlait que de loin ». Sicard ne se rebuta pas et conlinua à déclarer que ses malades étaient bien des pestiférés. En effet, lépidémie faisait de rapides progrès. Dans une seule journée, le 28 juillet, quatorze malades mouraient, et beaucoup d'autres étaient frappés. L'hési- tation n'était plus possible. Il fallait recourir à des moyens extrêmes, ou sinon on s'exposait aux pires ca- tastrophes.
Les Echevins se doutaient bien de la vérité, mais ils )épugnaient à l'idée de la reconnaître officiellement. Est-il possible de fermer ainsi les yeux à la lumière et de pousser plus loin la dissimulation de la vérité ! Sans doute, les echevins avaient tout intérêt à ne pas rompre brusquement la vie commerciale de la cité, et, d'un autre côté, ils obéissaient strictement aux intentions de l'in- tendant. Lebret, en effet, mettantenpratiqueceque devait bientôt formuler d'Aguesseau : « le bien public demande que l'on persuade au peuple que la peste n'est point contagieuse, et que le ministère se conduise comme s'il était persuadé du contraire », Lebret ne cessait de recommander à ses subordonnés les plus grands ména- gements. « Je vois, leur écrivait-il Ue 1 1 juillet 1720, par les bruits qui se répandent ici, qu'il n'a été observé aucun secret sur l'accident arrivé dans le quartier de Linche, ni hier sur ceux qu'il y a eu dans les infirmeries. Cepen- dant, il était dans les usages de tenir cette sorte de mal- heurs fort secrète, en pourvoyant avec vigilance à tout ce qui peut en empêcher d'autres, et, quoique je sois persuadé que vous donnez toute votre attention, je vous prie de faire en sorte que le public ne soit pas informé de ce qui arrive et de me mander des nouvelles des sui- tes, et je vous avoue que je suis dans une grande peine. » (]'était donc avec l'assentiment, nous dirions presque avec la connivence de l'autorité supérieure, que la muni-
1. Lettre de Lebret aux Echevins*, 11 juillet 1720. — Nouvelle lettre du 12 : « Comme plusieurs personnes m'ont raconté et amplifié les accidents qui sont arrivés, je vous prie qu'il y ait plus de secret. Je vous prie de m'informer exactement de tout ce qui se passera là-des- sus. »
APPAHlTIOiX DE L\ PESTE
cipalité cachait la vérité. Elle le faisait d'autant plus volontiers qu'une accalmie venait de se produire. Du i5au 21 juillet, aucun nouveau cas n'avait été signalé, et Tespoir renaissait. « Déjà le public, tout à fait rassuré^, commence de taxer d'inutiles les peines que messieurs les Eclievins se sont données, et toutes les précautions qu'ils ont prises. On prétend que les deux personnes mortes à la place Linche avaient tout autre mal que la contagion. On insulte aux médecins et aux chirurgiens d'avoir donné peur par leur erreur à toute la ville. On voit faire les esprits forts à une infinité de gens qu'on voit bientôt après plus frappés de terreur que tous les autres et fuir avec plus de désordre et de précipitation. » Ce devaient être les derniers beauxjours de l'infortunée cité, et bientôt le iléau allait s'abattre sur elle, implacable et terri liant.
La marche et les progrès de la maladie sont indiqués d'une façon saisissante dans la correspondance échan- gée à ce propos entre Lebret et les échevins. A partir du 29 juillet, les échevins sont forcés de reconnaître qu'il y a de nombreux malades non plus seulement aux infirmeries, mais en ville*. « Nous fîmes d'abord visiter les morts et les malades par des médecins et des chi- rurgiens. Les uns nous assurèrent que c'était véritable- ment la peste, et les autres des fièvres pestilentielles causées par pure misère. Il est vrai que, parmi les morts et les malades, il y avait deux personnes qui avaient an bubon à l'aine. Nous les fîmes tous porter aux in- lirmeries, et nous avons pris toutes les précautions pos- sibles pour empêcher le progrès du mal... Nous recevons à tout moment des avis différents sur le moindre acci- dent, et tout mal est peste aujourd'hui. » Lebret, très inquiet, répond ' courrier par courrier : « Je vous prie de me donner des nouvelles le plus fréquemment qu il se pourra par vous-mêmes ou par M. Capus, quand vous aurez troj) d'affaires, car je sais bien dans quel em-
1. PlCHATTY DE GrOISSAIN'TI:, p. ô.
2. Lettre aux Échevins du l^9 juillet 1720 (Arch. mun., G E, p. 150).
3. Lettre du 30 juillet Arch. mun., C E, p. 1-îl).
58 LA PESTE DE 1 72O
barras vous devez être et la peine que les faux avis vous donnent. Ceux qui viennent ici par peur nous grossissent le mal et nous mettent dans de grandes alarmes. » Ces alarmes n'étaient, hélas ! que trop fondées, et, dans leur rapport du 3i juillet, les Echevins avouaient leur im- puissance : « 11 est certain^ que nous nous trouvons dans un embarras extrême, et qu'après avoir travaillé tout le jour il faut que quelqu'un de nous veille toute la nuit pour faire enlever les morts ou les malades qu'il y a dans la ville. » Cinq jours plus tard, le 5 août, ils revenaient avec insistance sur cet aveu : « Nous nous trouvons dans un embarras incompréhensible -, écrivaient-ils, quoiqu'il y ait peut-être plus de peur que de mal, ainsi que vous pouvez voir par !a lettre que le médecin que nous avons établi aux infirmeries nous écrivit hier, et que nous vous envoyons. Cependant, l'alarme est extrême, et nos têtes ne pourraient suffire à tout, quand elles se partageraient en dix ! »
Une mesure sévère, bien qu'imposée par les cij'- constances, vint à ce moment porter à son comble l'af- folement des Echevins. Le Parlement d'Aix avait mis Marseille en interdit. Par arrêt du 3i juillet, la Chambre des vacations avait défendu tout commerce entre la ville et la Provence. Ce n'était pas encore la séquestra- tion absolue, mais c'était déjà l'isolement. Sans doute, les Echevins n'ignoraient pas qu'ils allaient être comme retranchés du reste du monde, et ils s'attendaient à cette mesure, mais ils la trouvèrent prématurée. Ainsi qu'ils l'écrivaient^ à Lebret (2 août), « cet arrêt nous paraît un peu dur pour une villequi n'est pas inutileau Parlement ni au reste de la province. Ce serait là tout ce qu'on aurait pu faire après qu'il serait mort quatre ou cinq mille personnes. Ce qui nous fait de la peine, c'est que cet aveu va nous affamer. Nous nous consolerions du mal, si nous avions de l'argent et des vivres. » A quoi Lebret, tout en s'excusant de ne pas avoir assisté à la séance du
1. Lettre des Echevins du 31 juillet (Arch. niun., C E, p. 151, recto).
2. Lettre des Echevins du 5 août 1720 (Arch. mun.).
.3. Lettre des Echevins à Lebret, 2aoùt 17.30 (Arch. mun., C E,p. 152).
APPARITION DE LA PESTE 59
Parlement où fut rendu l'arrêt, répondait ^ « qu'il n'aurait pas osé y mettre des obstacles ", car il ne savait exac- tement ni le nombre des malades, ni leur nom, ni leur qualité, ni l'opinion des médecins. « Je suis néanmoins surpris, ajoutait-il non sans malice, de voir par votre lettre qu'il n'est peut-être pas mort dix personnes, car, sur les différentes relations que l'on faisait ici, les moins exagérées étaient de huit à dix morts par jour et plusieurs portaient le nombre à quarante ou cinquante. Avec aussi peu de certitude, il était difficile de prendre sur soi jusqu'au point de s'opposer à des précautions^ parce que, s'il fût arrivé quelque accident, je mêle serais reproché toute ma vie. »
Aussi bien le doute n'était plus possible. Si les Eche- vins n'osaient pas encore avouer toute l'étendue du mal, déjà ils le combattaient- énergiquement. Ils avaient expulsé de Marseille tous les mendiants étrangers, et ordonné aux pauvres, d'origine marseillaise, de se retirer à l'bôpital de la Charité. Ils avaient même pris diverses résolutions, qui prouvent le désarroi général des esprits. Il est vrai que, pour ce qui les concerne, ils remplis- saient bravement leur devoir. Moustier et Estelle se faisaient déjà remarquer par leur vaillance. Le premier se rendait lui-même pendant la nuit, avec des porte- faix des infirmeries, au chevet des malades et présidait à leur transport au lazaret. Il faisait évacuer les mai- sons suspectes de la place du Linche^ accompagnait avec des gardes les habitants de ces maisons pour que personne ne pût s'en approcher, et revenait pour en faire murer les portes à chaux et à sable. Quant à Estelle, il se chargeait de faire enterrer dans de la chaux vive, et toujours pendant la nuit, les morts de la rue de l'Escale, et il escortait les malades jusqu'aux infirmeries. On pouvait donc compter sur eux : ils fe- raient leur devoir.
1. Lettre de Lebret aux Échevin-;, 3 août 1720 (Arch. mun.)-
2. Registre de transcription, pp. 7 et 9.
3. PicHATTY, ouvr. cHé, p. 4. Cf. lettre des Échevins au Régent (2 août 1720).
60 LA PESTE DE I72O
Une mesure pourtant s'imposait aux médecins, qu'on s'étonne de ne pas les avoir vus prendre. Le collège des médecins de Marseille, des agrégés comme on disait alors, comptait douze membres: Peyssonnel père, Sicard père et fils, Bertrand, Montagnier, Raymond. Robert, Audon, Augier, Colomb, Pelissery et Michel. Puisque l'on n'était pas d'accord sur la nature de la maladie, il aurait fallu les réunir en conférence et demander nette- ment leur avis. Se défiaient-ils de leur savoir ou répu- gnaient-ils à l'idée de divulguer le mal, toujours est-il que les Echevins recoururent à un moyen terme et chargèrent seulement deux d'entre eux de visiter les malades de la rue de l'Escale. La visite eut lieu le 4 juillet. Les résultats en furent nuls, car les docteurs différaient d'avis. Ils furent pourtant obligés de constater Texistence réelle d'une maladie contagieuse; mais ils continuèrent à se dispu- ter sur la cause de cette maladie, et ni les uns ni les autres, ni les contagionistes, ni les non-contagionistes ne réussirent pour autant à sauver leurs malades. Ce fut alors que l'un d'eux, Peyssonnel fils, sur qui son père, vieux et infirme, venait de se décharger du fardeau de sa clientèle, déclara tout haut que la peste régnait à Marseille et il l'écrivit ' même à ses collègues des villes voisines. Il donnait ainsi le signal de la grande terreur qui, du jour au lendemain, se répandit dans toute !a Provence.
A ce moment, un des membres de l'agrégation des médecins, le docteur Sicard père, affirma qu'il connais- sait un moyen infaillible de vaincre l'épidémie: allumer des feux dans toute la ville et désinfecter par le soufre. Voici le rapport qu'il adressait à ce sujet à la munici- palité ^ le 3 août 1790 : « Il faut que chaque particu- lier fasse brûler, sur les 5 heures du soir, une once de soufre au milieu de chaque chambre, les fenêtres fer-
1. Le docteur Bertrand affirme que cette lettre n'a jamais étéécrite, et que le Parlement d'Aix ne prit la décision de bloquer Marseille qu'après la lecture dune lettre écrite à un conseiller d Aix par un de ses amis.
2. Archives de la mairie de Marseille. Papiers non classés.
APPARITION DE LA PESTE 61
mées, qu'il ne fera ouvrir que trois heures après. Ou'oii ne jette point le soufj-e dans un grand feu, de peur que son action ne soit détruite et ne devienne inutile. Il suffit qu'on l'allume avec un charbon. Avant que d'y mettre le feu, on aura soin de suspendre contre la muraille toutes les hardes dont on s'est servi depuis un mois et demi jusqu'à aujourd'hui : ce qui doit être principale- ment exécuté avec exactitude dans les appartements des gens de service, de tous les habitants et pauvres de la ville. On fera le parfum trois jours de suile à la même heure, et, quatre heures après le dernier, on ordonnera que l'on fasse encore un feu de fagots ou autre matière combustible devant chaque porte. 11 faut que ces feux soient plus grands que ceux que l'on fit hier au soir, principalement dans tout le quartier de Cavaillon et de Saint-Jean, à la Rive Neuve, derrière les Capucins, à la Palud et autres rues où il y a beaucoup de pauvres. Le tout doit être exécuté avec ponctualité, si l'on veut qu'il ait l'effet que nous en attendons. On n'oubliera pas d'or- donner que l'on fasse les mêmes feux et parfums aux citadelles, et à toutes les maîtrises du terroir. »
Les Echevins, dans leur impatiente crédulité, accep- tèrent les propositions de Sicard sans même consulter les autres médecins. « Vous comprenez, écrivaient-ils' à Lebret, que nous avons accepté ses offres. Il prétend qu'on fasse de grands feux dans toutes les rues de la ville, dans le temps que ceux du Cours, des places, et les autres le long des murailles, brûleront. Il ne nous a pas encore expliqué le restant de son secret. Il nous a seulement dit qu'il fallait avoir beaucoup de poudre à canon et quantité de drogues. On a commencé aujour- d'hui à charrier le bois ; on travaillera à cette expédition avec toute la diligence possible. »
En effet, tout fut bientôt disposé, grâce à Dieudé spé- cialement chargé de l'exécution ; car le peuple parta- geait l'engouement administratif, et croyait sincèrc-
1. Lettre à Lebret, 31 juillet 1720. Ordonnance du 3 août (registre de transcription, p. 8).
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ment à refficacité du remède. Le plus singulier, c'est que ce préjugé se perpétuera. N'avons-nous pas vu nous- mêmes, lors d'une des épidémies de choléra qui rava- gèrent Marseille, en 1866, des feux sallumer encore dans les rues, et les habitants de chaque quartier alimenter avec empressement ces foyers dangereux ! Sur le soir du 4 août, des feux s'allumèrent donc dans tout Marseille. Des torrents d'une fumée noire et épaisse se répandirent, plus propres à retenir les miasmes contagieux qu'à les dissiper. Par bonheur le vent ne soufflait pas, car des incendies se seraient facilement propagés, et, vu la multitude des foyers, tout secours aurait été inutile. Comme on le pense, ce prétondu remède nen était pas un. Il contribua plutôt à augmenter le mal, car, dans cette atmosphère surchauffée, en pleine canicule, avec tout le mouvement que se donnait la population surexci- tée par cette nouveauté, les bûchers improvisés alluniè- rent une lièvre intense ; sans compter que les provisions de bois ou de fagots furent inutilement dépensées, et que bientôt les boulangers se trouvèrent embarrassés pour entretenir leurs fours. L'expérience n'avait donc pas abouti, et ce n'est pas le docteur Sicard qui devait être le sauveur de Marseille. Il le comprit si bien qu'il s'es- quiva avec son fils.
Le remède avait donc été pire que le mal, et le dé- couragement fut profond. Les Echevins, pourtant, conti- nuaient à faire leur devoir. Bien qu'ils continuassenl, par excès de prudence, à ne pas avouer toute l'étendue du mal, ils le combattaient énergiquement. Dès le 2 août, ils avaient ordonné la fermeture de la rue de l'Escale, dont ils se chargeaient de nourrir les habi- tants. Ils levaient des milices communales, destinées à l'escorte des enterrements nocturnes. Ils prescrivaient la fermeture du collège et des écoles publiques. Pré- voyant qu'ils auraient bientôt besoin d'argent, et qu'ils en trouveraient avec peine, ils annonçaient la prochaine émission d'un emprunt au taux plus que rémunérateur de 20 p. 100. Pressés enfin par l'opinion publique qui ré- clamait des déclarations nettes et sans ambiguïté, ils
APPARITION DE LA PESTE 63
donnaient mission à quatre médecins, les docteurs Ber- trand, Raymond, Audon et Robert, de parcourir la ville quartier par quartier, et de leur adresser un rapport offi- ciel sur l'état sanitaire de Marseille. Ce rapport fut ac- cablant dans ses conclusions : non seulement la peste existait à Marseille, mais encore elle se présentait dans les conditions les plus défavorables, à la pire saison de l'année, et menaçait de s'étendre indéfiniment.
« L'aspect de la ville, écrit un contemporain \ excite déjà compassion. Tout y a l'air de désolation. Tous les magasins, toutes les boutiques sont généralement fer- més. La plupart même des maisons, des églises et des couvents, toutes les places publiques sont désertes, et personne nest plus par les rues que des pauvres gémis- sants. Le port est dans un dérangement total. Les ga- lères sont retirées du quai et renfermées dans une esta- cade du côté de l'arsenal, où les ponts sont levés, et de hautes barrières posées, et tous les vaisseaux et bâti- ments marchands sont hors de l'amarre et à l'écart. Cette superbe Marseille, peu de jours avant si florissante, cette source d'abondance, et, si l'on ose dire, de féli- cité, n'est plus que la vraie image de la Jérusalem dé- solée. >i
L'épidémie, en effet, augmentait et prenait d'effrayantes proportions. Des rues étroites de la veille ville elle s'étendait déjà vers les quartiers riches et s'attaquait même aux faubourgs. Quant aux infirmeries, toutes les salles étaient pleines, et les malades s'y renouvelaient souvent. Au bout du troisième ou du quatrième jour, ils étaient d'ordinaire enlevés. Les intendants de la santé trouvèrent la situation si grave qu'ils demandè- rent un médecin spécial, qui s'enfermerait aux infirme- ries, et se dévouerait au service des malades de jour en jour plus nombreux. Le docteur' Michel était le plus jeune des agrégés au collège médical de Marseille. On
1. PiCHATTY. OllV. cité, p. 18.
2. Dans le Registre des délibérations municipales :n' 122, p. 49), figure, à la date du 3 mai 1720, l'acte de réception de Michel comme agrégé docteur.
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lui proposa ce poste d'honneur. 11 laccepta sans hésiter et courut ainsi au-devant de la mort qui ne devait pas l'épargner. Nommons, à côté de lui, un prêtre, Granelly', qui distribua aux malades les secours religieux, mais sans oublier de stipuler en sa faveur une forte indem- nité.
Jusqu'alors il n'y avait pas eu de mort foudroyante. Les malades traînaient plusieurs jours avant de s'aliter pour ne plus se relever; mais bientôt se présentèrent des cas extraordinaires. Le venin était sans doute devenu plus actif par rexcès de la chaleur ou réchauffement de l'atmosphère. Un batelier était frappé dans son bateau et mourait sur l'heure. Le chirurgien Guyon faisait cou- rageusement son autopsie et déclarait qu'il n'avait ren- contré aucun des symptômes de la peste. Sa déclara- tion concordait avec celle du médecin des infirmeries, qui affirmait que les malades enfermés avec lui ne souf- fraient que d'affections vermineuses. Aussi les Echevins, essayant toujours de lutter contre l'évidence, s'armèrent- ils de ce double rapport. « Nous nous trouvons dans un embarras incompréhensible, écrivaient-ils 'à Lebret, quoiqu'il y ait peut-être plus de peur que de mal, ainsi que vous pourrez voir par la lettre que le médecin, que nous avons établi aux infirmeries, nous écrivait hier. >> Ils cherchèrent à répandre le bruit que les malades, at- tendu qu'ils rejetaient des vers dans leurs vomissements ou leuis selles, n'étaient atteints que d'une fièvre de corruption causée parles mauvais aliments. Leur raison- nement était même étrange. La meilleure preuve, affir- maient-ils, que la maladie n'est pas la peste, c'est que jusqu'alors elle n'a frappé que des misérables, victimes d'une mauvaise alimentation. Ils ne parlaient plus, il est vrai, seulement d'une dizaine de morts, et en accu-
1. LeUre des Echevins à Lebret (lô août 17:^1 . Tout en rendant jus- tice à Granelly, ils se plaignent de sa rapacité. « Nous croyons que notre offre était plus que raisonnable et que M. Granelly aurait dû l'accepter sans vous fatiguer, à notre insu par ses plaintes. (Arch. mun., G E, p. 171, recto).
2. Lettre des Echevins à Lebret, 5 août 172J.
APPARITION DE LA PESTE
saient bien davantage. « Nous pouvons ajouter avec vé- rité', écrivaient-ils à Lebret, que l'année passée elles années précédentes, il mourut bien plus de gens, et qu'enfin jusqu'à présent nous n'avons vu mourir que des pauvres. » Ils revenaient sur le même sujet, avec une candeur étrange dans la lettre qu'ils adressaient le 4 aoi'it à leurs collègues d'Antibes'^: « Le mal ne se prend qu'à de pauvres gens qui s'étaient nourris de mauvais aliments et qui ne sont point secourus. » Ils ne cachent plus l'épidémie, mais ils cherchent encore à l'atténuer : « Nous n'aurons garde d'attribuer le mal à une prétendue tarente (sic)^>. Nous croyons que c'est réellement la peste ou des maladies pestilentielles, car les opinions sont partagées là-dessus, et ce qui nous donne lieu de croire que ce ne sont que des fièvres, c'est qu'il n'y a pas encore un gentilhomme, ni un bourgeois, ni un marchand qui en ait été atteint. »
A cette même date du 4 août, et comme en vertu d'un mot d'ordre, les Echevins écrivaient encore aux procu- reurs du pays, aux consuls de Toulon, d'Arles, de La Ciotat, des Martigues pour les mettre au courant de la situation qui devenait dangereuse, mais ils ne se rési- gnaient pas à prononcer le mot fatal, et parlaient tou- jours de fièvre ou de contagion, jamais de peste. Ils refu- saient même d'accepter à leurs côtés un médecin que la Compagnie des docteurs voulait déléguer auprès d'eux, car « fortifiés ^ dans leurs préventions contre eux, ils regardaient comme suspect tout ce qui venait de leur part. Ils refusèrent même le Traité de la peste'' par Fran- çois Ranchin, oîi sont énumérés divers règlements de y)olice à observer en cas d'épidémie, et déclarèrent qu'ils n'en faisaient aucun cas. » Ils atîectaient de ne pas croire aux rapports pessimistes du corps médical. Le 7 aoùt^
1. Lettre à Lebret, 4 août 1720.
2. Lettre aux consuls d'Antibes, 4 août 1720.
3. C'est le nom populaire que l'on donne au gecko, que, même à Iheure actuelle, les paysans croient venimeux.
4. Bertrand, ouv. cit., p. 72.
5. F. Ran'chin, Opuscules ou Iraiclés divers et curieux en médecine, 1040.
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lorsque trente nouveaux malades furent frappés, et que trente autres succombèrent, ils eurent le grand tort de s'insurger encore contre Tévidence, et d'accuser les mé- decins d'exagération. Ils veulent, disaient-ils par allusion aux tripotages financiers qui agitaient alors la France, faire de cette afTaireun Mississipi. Le propos était cruel. Il n'était pas mérité, car jusqu'alors les médecins avaient fait leur devoir. Ils différaient, il est vrai, d'opinion sur les origines et la nature du mal, ainsi que sur les mé- thodes curatives, mais ils tenaient bon devant l'épidémie, et se multipliaient au chevet des malades. La popula- tion, toujours disposée à croire aux calomnies, et se sen- tant encouragée par l'administration, se tourna aussitôt contre ces infortunés, dont le seul tort consistait à ne pas connaître de remède infaillible pour la guérison, et se répandit contre eux en grossières injures, et bientôt en attaques directes. Vraiment le corps médical de Mar- seille eut alors un grand mérite à ne pas se rebuter contre l'hostilité d'une partie de la population, et à con- tinuer de faire son devoir I
De graves préoccupations, et c'est ce qui les excuse peut-être de ne pas s'être associés franchement aux efforts des médecins, s'ajoutaient alors aux angoisses des Echevins relatives à la maladie. Une émeute militaire avait éclaté à Marseille. Excités par leurs officiers, les soldats de la garnison réclamaient avec insolence du blé, du bois el d'autres provisions. « Ils annonçaient' qu'ils en prendraient où ils en trouveraient, et que, si nous voulions les empêcher, ils tireraient sur nous. » La popu- lace, apprenant ces désordres, commençait à s'ameuter. Dans les grandes villes maritimes, et surtout à une heure de crise, il ne manque pas de gens de sac et de corde disposés à profiter du moindre prétexte pour se livrer impunément à tous les excès. Déjà roulaient autour de l'hôtel de ville les flots de cette tourbe cosmopolite qu'on est sur de rencontrer à tous les moments troubles de l'histoire. Par bonheur, les Echevins firent bonne con-
1. Lettre des Echevins à Lebret, 4 août 1720.
APPARITION DE LA PESTE tu
tenance. Ils rappelèrent avec énergie les officiers au sentiment de leur devoir, et, d'ailleurs, leur promirent toute satisfaction dans la mesure du possible. Cette mise en demeure les avait en quelque sorte surexcités. « Il est certain, écrivaient-ils^ dans leur rapport à Lebret, qu'on ne peut pas pousser l'oppression de la violence plus loin dans un temps où ces messieurs devraient com- patir à notre misère et nous offrir leur concours. Nous vous supplions, Monseigneur, de leur écrire sur cela ce que vous trouverez à propos. » Lebret le fit sans hésiter. Lesofficiers, de leur côté, comprirent l'inopportunité de leurs réclamations. Une entenle s'établit rapidement et le bon accord ne fut plus troublé entre la municipalité et la garnison. Il ne devait plus être rompu jusqu'à la fin de l'épidémie.
Un autre danger menaçait Marseille : la difficulté de maintenir l'ordre parmi tous ces malheureux que l'épi- démie frappait non seulement dans leurs affections, mais encore dans leurs moyens d'existence ; car toutes les affaires étaient interrompues, et les portefaix, les mariniers, les approvisionneurs, tous ceux qui vivent des choses de la rue, et les négociants eux-mêmes, petits ou grands, souffraient de cette brusque cessation du trafic. La misère était menaçante, d'autant plus que, refoulés de la banlieue dans la ville, les mendiants et les vagabonds augmentaient les rangs de ces déshé- rités de la vie, qui n'attendaient qu'une occasion pour se livrer sans frein aux passions basses de l'humanité. Le nombre des crimes augmentait, non seulement celui des vols, mais aussi celui des attentats contre les personnes, et, comme les moyens de répression manquaient, l'exercice de la justice devenait difficile. Bientôt l'anarchie régne- rait en maîtresse dans cette ville déjà si malheureuse. Les Echevins n'hésitèrent pas à recourir aux grands remèdes. Assumant sur eux toutes les responsabilités, ils demandèrent à Lebret des pouvoirs discrétionnaires qui leur permettraient de s'inspirer des circonstances et
I. LeUre ;"i Lobrel. 1 ;ioùt 1720.
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de trancher dans le vif. Cette demande était justifiée. Bien que respectueux observateur des formes légales, Lebret n'hésita pas à investir par intérim de tous les pouvoirs judiciaires les Echevins qui lui demandaient aide et secours. On le sut bientôt à Marseille, et les malandrins, dûment avertis, se tinrent sur leurs gardes, car ils n'ignoraient pas que les arrêts rendus seraient impitoyablement exécutés et qu'ils seraient sévères. Cette salutaire impression de terreur préserva probable- ment Marseille de l'anarchie.
J^es Echevins profitèrent de cet accroissement d'auto- rité pour rendre plusieurs arrêtés, dont quelques-uns paraissent singuliers, mais qui du moins prouvent qu'en bonne administration il ne faut négliger aucun détail. Ainsi S le 9 août, ils défendirent aux fermiers de la boucherie de faire enller avec la bouche les bètes abat- tues. Ils ordonnèrent ~ aux boulangers et aux magasi- niers de ne plus faire, sans une autorisation expresse, de galettes ou de pain blanc. Les jardiniers furent som- més de ne plus avoir à détourner les eaux pour l'entre- tien de leurs cultures maraîchères. Un tarifa des denrées fut établi, qu'il était interdit de dépasser sous peine d'amendes graves. C'était une véritable loi du maximum, mais que justifiaient peut-être les circonstances, caries approvisionnements devenaient difficiles, et des négo- ciants peu scrupuleux commençaient à accaparer les marchandises pour les revendre à des prix exorbitants. Enfin, ce qui était plus important, « nous avons •' établi quatre-vingts commissaires qui sont distribués dans toutes les paroisses de la ville, et qui ont soin de s'in- former exactement des morts et des malades, et de faire nourrir les nécessiteux ». Ils terminaient cette lettre par des nouvelles consolantes : « Présentement les pau- vres mangent. Le nombre des malades diminue tout
1. Voir Registre de transcription, pp. IB, U.
2. Ordonnance du 9 août (Registre de transcription, p. IB). H. Ibid., p. U.
4. Ordonnance du 6 août (Registre de transcription, p. 12).
5. Lettre à Lebret, 10 août 17^20.
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d'un coup. ^) Ce n'était, hélas ! qu'une espérance mal fondée. La maladie prenait, au contraire, une intensité extraordinaire, et les Marseillais entraient dans la période où une épidémie locale devient une calamité nationale. Le temps était passé des ménagements. Il fallait lutter corps à corps avec le monstre. 11 ne guettait plus. 11 était là terrible, implacable, et c'est avec des moyens bien restreints, et des armes bien insuffisantes qu'on allait essayer de lui résister et de le vaincre.
CHAPITRE m
APOGEE DE LA PESTE
A partir du lo août 1720, ce ne fut plus seulement dans la rue de l'Escale, à la place du Linche, ou aux infirmeries que Ton constata la présence de la peste, ou plutôt de la contagion, comme on sobstinaitàla nommer. Dans la ville tout entière, aussi bien dans les ruelles étroites du vieux Marseille que dans les quartiers neufs, sur les quais comme dans les faubourgs, le mal éclata avec une redoutable intensité, et cette fois il n'épargna personne. Riches ou pauvres, bourgeois ou manants, tous payèrent leur tribut, et, jusqu'à la fin de septembre, chaque journée fut marquée par de sinistres héca- tombes.
Thucydide ', le célèbre historien de la guerre du Pélo- ponèse, semble aVoir voulu décrire par avance le iléau qui accablait Marseille, lorsqu'il raconte la peste d'Athènes au cinquième siècle avant Tère chrétienne. Il n'y a presque pas un mot à changer dans cette drama- tique exposition. Les symptômes sont les mêmes : « En général, on était frappé sans aucun signe précurseur, mais à l'improviste et en pleine santé. D'abord on res- sentait de vives chaleurs de tête, les yeux devenaient rouges et enflammés ; à l'intérieur le pharynx et la langue
1. Thucydide, Guerre dt Péloponèse, liv. II, g 49.
APOGEE DE LA PESTE 71
paraissaient couleur de sang; la respiration était irrégu- lière, riialeine fétide. Venaient ensuite l'éternuement, et l'enrouement. Bientôt le mal descendait dans la poi- trine, accompagné d'une toux violente. Lorsqu'il attei- gnait l'estomac, il le soulevait avec des douleurs aiguës et déterminait toutes les évacuations bilieuses qui ont été spécifiées par les médecins. La plupart des malades étaient saisis d'un hoquet sans vomissements et de fortes convulsions, qui chez les uns ne tardaient pas à se calmer et qui se prolongeaient chez d'autres. A l'extérieur, le corps n'était ni brûlant au toucher, ni blême. Il était rougeàtre, livide, couvert de petites phlyc- tènes et d'ulcères; mais la chaleur était telle que l'on ne supportait pas même les vêtements les plus légers, les couvertures les plus fines. Les malades restaient nus et se seraient volontiers plongés dans l'eau froide, comme le firent quelques malheureux qui, abandonnés à eux- mêmes et dévorés d'une soif ardente, se précipitèrent dans des puits. Cette soif était toujours la même, qu'on bût peu ou beaucoup. Le malaise résultant de l'agitation ou de l'insomnie ne laissait pas de relâche. »
Les relations médicales de Pépoque sont à peu près identiques. Douleurs de tête, inflammation des yeux et du pharynx, convulsions de l'estomac, vomissements, éruption des phlyctènes, tous ces symptômes sont énu- mérés. Il n'est pas jusqu'à ces excès de chaleur et cette soif toujours ardente qui ne soient signalés, ainsi que cette horreur instinctive des vêtements et des couvertures. Dans toutes les représentations graphiques du temps, les pestiférés figurent toujours à moitié nus, et les ca- davres épars sur la voie publique y sont abandonnés à l'état de nature. La description de Thucydide est donc aussi fidèle que possible. A Marseille comme à Athènes, à travers vingt-deux siècles, les malades furent égale- ment atteints et subirent des souffrances identiques.
Mêmes ressemblances pour la marche de l'épidémie. « Tant i que le mal était dans sa période d'intensité, le
1. Thucydide, II, 50.
72 LA PESTE DE I72O
corps, loin de dépérir, opposait à ses atteintes une ré- sistance inattendue, en sorte que la plupart des malades conservaient encore quelque vigueur, lorsque, après huit à neuf jours, ils étaient emportés par l'inHamma- tion intérieure; ou bien, s'ils franchissaient ce terme, le mal descendait dans les intestins, et y pratiquait de fortes ulcérations, suivies dune diarrhée opiniâtre et d'une atonie à laquelle la plupart finissaient par suc- comber. Ainsi la maladie, qui avait dabord son siège dans la tête, parcourait graduellement tout le corps de haut en bas. Si l'on échappait aux accidents les plus graves, le mal frappait les extrémités, qui, dans ce cas, gardaient les traces de son passage. Il attaquait les organes sexuels, les doigts des mains et des pieds. Plu- sieurs en furent quittes pour la perte de ces membres, •d'autres pour celle des yeux; d'autres enfin étaient tota- lement privés de mémoire, et, en se relevant, ne recon- naissaient ni leurs proches, ni eux-mêmes. » Saut' qu'à Marseille les cas de mort subite furent fréquents, les pestiférés, dans les deux villes, succombèrent de la même façon. Notons pourtant qu'à Marseille les méde- cins ne signalèrent pas, en cas de guérison, ces atta- ques aux organes sexuels ainsi qu'aux doigts des pieds et des mains. Les malades recouvraient la santé, et on n'avait pas à constater chez eux un affaiblissement de leurs moyens intellectuels.
Une des causes les plus sûres de la mortalité, Thu- cydide' le reconnaît déjà, a fut l'abattement de ceux qui se sentaient frappés. Au lieu de se raidir contre le mal, ils tombaient aussitôt dans le désespoir et dans une pros- tration complète. La contagion se propageait par les soins mutuels, et les hommes périssaient comme des troupeaux. C'est là ce qui fit le plus de victimes. Ceux qui par crainte voulaient se séquestrer mouraient dans l'abandon. Plusieurs maisons se dépeuplèrentainsi, faute de secours. Si, au contraire, on approchait des malades, on était soi-même atteint. Tel fut surtout le sort de ceux
1. TllLCYDlDE, II, 'A.
APOGEE DE LA PESTE
qui se piquaient de courage. Us avaient honte de s'épar- gner et allaient soigner leurs amis, car les parents eux- mêmes, vaincus par l'excès du mal, avaient cessé d'être sensibles aux plaintes des mourants. » A Marseille éga- lement, de tristes épisodes montrèrent à quel degré d'abaissement peut descendre la nature humaine. On vit des parents non seulement abandonner sans res- sources les infortunés qui leur tenaient de près, mais il y en eut même qui hâtèrent leur fin pour être plus tôt hors d'atteinte du fléau. Ne raconte-t-on pas que des mères égarèrent leurs enfants dans les rues pour ne plus être exposées à leurs embrassements homicides ! Une folle épouvante s'était répandue dans toutes les classes de la société, et déjà, sous la pression d'une calamité commune, tous les rangs se trouvaient confondus.
Débordés par leur immense responsabilité, les Eche- vins, malgré les pressantes recommandations de Lebret, ne purent tenir un compte exact des décès. Ils furent enregistrés à peu près au hasard, en sorte qu'il est diffi- cile, qu'il est même impossible, d'exposer avec précision la marche et les progrès du fléau. Les Echevins, dans leur correspondance et même dans leurs actes officiels, se contentent de déplorer les malheurs qui frappent la cité, mais ils ne citent aucun chilTre; aussi ne peut-on suivre avec précision ni la progression, ni les arrêts, ni la reprise de Tépidémie. Des plaintes, des lamentations, des adjurations au ciel pour qu'il daigne user de clé- mence, le tout entremêlé d'appels d'argent et de négo- ciations pour achat d'objets de première nécessité, tel est le contenu, assez monotone, des lettres qu'ils adres- sent, surtout à l'intendant de Provence. C'est dans les papiers de famille, dans les livres de raison, dans les mé- moires du temps qu'on trouverait des renseignements sur la vie de chaque jour à cette époque; mais ces papiers n'ont pas été conservés, et les auteurs de mémoires semblent avoir, de parti pris, gardé le silence sur ces lu- gubres événements. A peine si de loin en loin on trouve à détacher quelques épisodes ou à fixer quelque détail.
Voici, par exemple, quelques extraits d'un journal
74 LA PESTE DE IJ^O
manuscrit du P. Feuillée, conservé à la bibliothèque de Marseille. Le P. Feuillée, un Provençal, né à Mânes, vers 1660, d'humbles parents, portiers au collège des Mi- nimes de sa ville natale, avait été recueilli par charité au couvent de Marseille, et, servi par une ardente vo- lonté, y avait reçu une bonne instruction.il avait tourné ses études du côté de l'astronomie et de la physique, et y avait acquis une certaine notoriété. En 1714, il avait obtenu la création d'un observatoire à Marseille, et y continuait, malgré la peste, ses observations sur les satellites de Jupiter et les taches du soleil. Comme son couvent fut converti en hôpital, il fut obligé de se reti- rer dans la banlieue, à Saint-Tron, dans la bastide de Mme du Pré, mais sans oublier ses instruments. Forcé, bien malgré lui, de s'occuper de la peste, il rédigea un journal d'observations, qui s'étend de l'année 1720 au 19 mai 1722. En voici quelques fragments : ils ne pré- sentent point par eux-mêmes un vif intérêt, mais ils per- mettent de saisir sur le vif l'état d'àme d'un bon reli- gieux, passablement égoïste, mais dont les im})ressions sont sincères et le témoignage authentique.
« i*"" août 1720. — La peste est à Marseille.
« 6 août. — On compte qu'il est déjà sorti plus de 40.000 âmes de la ville pour fuir la contagion. La peste n'est pas le seul mal qui nous afflige: il y faut joindre la famine, car on n'a plus de pain, ce qui causa hier un soulèvement du même peuple. Les Echevins ont taxé le pain moyen à 3 sols 6 deniers la livre. Tout le reste est fort cher. L'huile est à 5 sols, et chaque denrée coûte en proportion.
« 23 août. — Nous avons appris par un particulier venu de la ville que la contagion a fait beaucoup de ravages depuis le ly, que les églises sont fermées, et que l'on porte les convalescents autour des murailles, où l'on a dressé des tentes pour les loger.
« 26 août. — Hier la contagion a enlevé trois ou quatre personnes dans ces quartiers. La Plaine * est devenue un
1. Il s'agit de la plaine Sainl-Michel, une des places les plus impor- tantes de Marseille.
APOGEE DE LA PESTE 76.
camp. Elle est couverte de tentes occupées apparem- ment par de pauvres gens qui, n'ayant pas de maisons de campagne, fuient la ville pour éviter la contagion.
« 3i août. — Les nouvelles de la ville sont funestes. On vient de nous dire qu'on devait remplir un vieux navire de corps morts pour le remorquer au large et le couler au fond. Cette nouvelle nous a fait conclure que la mor- talité doit être grande. On nous a dit encore qu'il n'était presque plus possible de passer dans les rues ; qu'à peine y avait-il un petit passage par le milieu, et que le reste était encombré d'ordures et de cadavres. On y voit des bardes de toute espèce, matelas, couvertures, chemises et autres linges. Tout cela imprimait une si grande crainte aux passants que personne n'osait rien toucher.
« -2 septembre. — Nous apprîmes aujourd'hui le pitoyable état où se trouve la ville. Un monsieur qui en vint vers les 5 heures du soir nous a dit que les rues étaient remplies de corps morts, et qu'on avait peine à y mar- cher sans les fouler aux pieds, »
4 septembre. — Le P. Feuillée se décide à faire une promenade dans la banlieue. Trouvant h sa porte un homme couché sur un matelas, très prudemment « il retourne sur ses pas et cherche un passage ailleurs ». A Sainte-Marguerite il y a eu sept décès, et beaucoup d'habitants sont malades. « Devant un moulin nous avons vu un feu pour brûler les bardes de ceux qui l'habitaient et qui sont enterrés sur le chemin, près de la muraille de cette maison. » A la chapelle deMontredon, douze cada- vres sont étendus sans sépulture sur la plage. Dans une bastide, tous les habitants sont morts et on les a enter- rés tous prochedu grand chemin. Au-devant d'une petite cabane était étendu sur une paillasse un cadavre déjà décomposé.
« i3 septembre. — Hier, trois hommes d'une même famille sont morts à notre campagne. On demande 5o écus pour les mettre en terre et creuser leur tombeau au même endroit où ils ont expiré.
« 22 septembre. — On a trouvé à la place de Saint- Loup
76 LA PESTE DE 1 72O
trois personnes mortes. On craint beaucoup pour ce bourg. Les nouvelles de la ville sont qu'on ne laisse entrer ni sortir personne. Ainsi on ne sait plus ce qui s'y passe.
« i^^ octobre. — Nous apprenons tous les jours qu'il meurt beaucoup de personnes à Saint-Loup. Le nombre d'habitants a considérablement diminué. On n'y voit presque plus personne.
« 6 octobre. — On dit que la peste chauffe à k'w. 11 y a apparence quelle s'étendra plus loin, si Dieu n'y met sa main.
« 26 décembre. — La contagion dure toujours et il est à craindre qu'elle ne dure tout le reste de l'hiver. Elle a commencé en divers endroits de la province, et elle a passé au delà de la Durance. Dieu veuille qu'elle ne s'étende pas au delà du Rhône 1 »
Pichatty de Croissainte, avocat et conseiller de la ville, avait également rédigé une sorte de mémorial, où il notait avec soin les principaux événements dont il était témoin. C'est dans ce mémorial et dans la Betation de la peste., qui fut composée par le docteur Bertrand, que l'on trouve les renseignements les plus précis. Grâce à eux, on sait que la peste atteignit son apogée vers le 20 août. Elle procédait alors non plus par coups isolés, mais par masses. Toute une rue, tout un quartier était frappé à la fois. « Ce sont ^ des rues entières où, d'un bout à l'autre, il ne reste pas une maison saine, pas un quartier qui soit sans alarme, où l'on ne voie le mal gagner d'une maison à l'autre avec autant de rapidité que de fureur. » Tous les domestiques avaient disparu. Il fallait sortir pour aller aux provisions. Des queues se formaient aux portes des boulangers et des bouchers, et, malgré le danger des rapprochements, des communications avaient lieu. Le poisson, qui, d'ordinaire, entrait pour une forte part dans l'alimentation générale, ne paraissait plus sur les marchés, car le fléau avait décimé les pécheurs, et le quartier Saint-Jean, dans lequel ils étaient déjà con-
1. Bertrand. Belalinn de la pe.-<le, p. 11.5.
I
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centrés, avail été tristement ravagé, en sorte que « la misère était aussi générale que la maladie ' ».
Voici ce que les Echevins étaient obligés d'avouer - à Lebret dès le 1 1 août 17:30 : « Ce qui peine le cœur, c'est de voir que beaucoup meurent qui relèveraient s'ils étaient secourus. On ne trouve pas de gens qui veuil- lent s'exposer, et les parents eux-mêmes refusent tout secours à leurs parents, dès qu'il leur arrive quelque incommodité. » Aussi, Marseille présenta-t-elle bientôt l'apparence d'un charnier. « Les hommes ne sont déjà plus que des ombres, écrivait Pichatty -K Ceux qu'on voit aujourd'hui bien sains, on les voit le lendemain pas- ser dans les tombereaux, et, ce qui est le plus étrange, ceux qui sont le plus renfermés dans leurs maisons et les plus attentifs à n'y rien recevoir qu'avec les précautions les plus exactes, la peste va les y attaquer, et s'y glisse on ne sait comment. » Ainsi à l'hôtel de ville, le 3 sep- tembre, en dehors des Echevins, de Tarchiviaire Capus, du trésorier Bonis et de Pichatty, il n'y avait plus ni gardes, ni domestiques. D'ailleurs, la mortalité s'acharna sur le personnel municipal. Près de trente gardes recrutés à l'occasion de la peste^ tous les agents de police, tous les capitaines de ville sauf un, tous les lieutenants sauf deux, près de 35o hommes des compagnies de la garde, et tous les valets de la ville, en tout près de 000 employés furent successivement emportés.
L'intendant Lebret craignit un moment que la conta- gion s'étendit jusque sur les chefs de la municipalité. 'Voici la lettre^ qu'il leur adressait le 26 août 1720. « J'ai toujours craint, messieurs, depuis le commencement du malheur de Marseille, que votre santé ne fût altérée, ce qui augmenterait considérablement le malheur public, à la diminution duquel vous apportez tant de soin. J'ai appris avec plaisir que vous aviez établi un bureau delà santé qui vous soulagera, mais je ne sais si vous prenez
1. Berti'.and, ouur. cité, p. 117.
2. Lettre à Lebret, 11 août 1720.
3. Pichatty, ouv. cité, p. 3.5.
i. Lettre du 20 août 1720 (Archiv. mun.).
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assez de soin déviler les communications qui peuvent être dangereuses dès que le mal s'allume autant qu'il me paraît l'être. Voyez quel serait l'embarras si quel- qu'un de vous ou de vos archiviaires devenait malade. Prenez donc, je vous conjure, les précautions convena- bles, et prenez-les de façon que vous ne puissiez pas risquer ni vous, ni les personnes qui sont nécessaires pour votre soulagement. » Les craintes de Lebret ne se réalisèrent pas : aucun des Échevins ne fut atteint par le fléau, mais nous savons déjà combien fut éprouvé le personnel secondaire de Ihôtel de ville. Ce n'étaient pourtant ni les secours médicaux ni les objets d'alimen- tation qui leur avaient fait défaut : aussi comprend-on que la mortalité ait été effrayante sur les autres habi- tants abandonnés à eux-mêmes !
Si nous essayons de pénétrer dans une maison pes- tiférée, qu'y trouvons-nous? Quelque infortuné gisant dans une pièce reculée, sans meubles, n'ayant qu'une cruche d'eau à sa portée, et le plus souvent sans per- sonne pour le soigner, car, au premier symptôme dit fléau, tout le monde a déguerpi. En proie à une fièvre ardente, dans l'attente dune mort prochaine, le miséra- ble s'agite, se désespère, et, quand le médecin le quitte pour soigner d'autres clients, il n'a plus qu'à s'étendre sur sa couche funèbre et à se laisser mourir. Parfois dans une même chambre, souvent dans un même lit, gît toute une famille malade. Les uns sont en proie aux convul- sions, les autres demandent à boire, ceux-là sont cruci- fiés par d'abominables douleurs d'entrailles. Tous crient et se lamentent, el, quand la mort fauche l'un d'entre eux, les autres, désespérés, ne prennent même pas la précaution de s'éloigner du cadavre, tant ils sont per- suadés qu'ils vont mourir à leur tour, tous ensemble ou les uns après les autres. Que dire des domestiques qui pillent et souvent tuent leurs maîtres pour ne pas être soupçonnés ? Que dire des croque-morts ou corbeaux, comme on les nomme, qui s'introduisent dans les mai- sons sous prétexte d'en retirer les cadavres, el volent sans pitié ou même achèvent les mourants ?
Il
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Ce furent surtout les femmes enceintes sur lesquelles la mortalité exerça le plus ses ravages. D'abord presque toutes celles qui se trouvaient dans cette situation furent atteintes par le fléau. Quant aux malheureuses qui accou- chaient étant malades, elles étaient abandonnées et mou- raient avec leur triste progéniture. Sans doute, il y avait bien çà et là quelques traits de dévouement. On cite le €as d'un jeune pensionnaire des Oratoriens, fils d'un chirurgien, qui, malgré son inexpérience, n'hésita pas à pratiquer l'opération césarienne sur une femme morte. Il réussit à délivrer l'enfant, mais, comme il n'avait pas pris de précautions suffisantes, il mourut victime de sa géné- rosité.
La conséquence immédiate de cette mortalité des femmes enceintes fut le grand nombre des enfants abandonnés. Ainsi que le constatait Pichatty', « plu- sieurs femmes nourrices meurent de la contagion, et laissent des enfants au lait qu'on trouve gémissants dans leurs berceaux, en allant prendre les cadavres de leurs mères; personne ne veut les recevoir, ni moins encore les nourrir, ni les secourir. Il ne se trouve plus de pitié en temps de peste. La crainte de prendre un horrible mal étouffe tous les sentiments de la charité et ceux même de l'humanité. Faut-il cependant laisser périr tous ces petits innocents qu'on trouve ainsi de tous ■côtés, et tant d'autres enfants infortunés de bas âge que la peste rend orphelins? On prend l'hôpital de Saint- Jacques de Galice et le couvent des Pères de Lorette, qui se trouve vide par la mort ou la fuite de tous ses religieux, et là on les fait nourrir avec de la soupe, ou en leur faisant traire des chèvres. Le nombre de ces infortunés est si grand que, quoiqu'il en meure tous les jours 3o ou /jo? il s'en trouve toujours 1.200 à i.3oo par ceux que l'on y porte successivement chaque jour. »
Cette indifférence, ou plutôt ce manque absolu de charité, même envers l'enfance innocente, n'a pas lieu
1. PiciiA rrv, nui', rilr. p. 21.
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de nous surprendre. Comme le constatait Pichatty, « il ne se trouve plus de pitié en temps de peste ». D'ordi- naire on ne pensait qu'à soi. Ce fut bientôt une fuite éperdue vers les bastides de la banlieue. Les religieuses furent les premières à fermer leurs couvents et à se retirer dans leurs familles. Quelques-unes d'entre elles, les Dames de la Visitation, essayèrent tout d'abord de se cloîtrer chez elles. « Nous sommes restées fort tran- quilles dans notre clôture, écrivait l'une d'elles ', la sœur de Rémusat, sans avoir égard à la permission générale que toutes les religieuses du diocèse avaient de sortir de leur monastère pour aller à la campagne, ni à toutes les instances que nos parents nous ont faites pour nous y obliger, dans la juste crainte où ils étaient que, la ville étant dépourvue des choses nécessaires, nous ne fussions hors d'état d'avoir des secours. » Malgré les progrès de la maladie et les dangers de la situation, les dames de la Visitation eurent le courage de ne pas rompre leur clôture. Ouelques prêtres avaient battu en retraite devant le fléau. L'un d'eux, un chanoine de la cathédrale, s'était réfugié dans le cloître de son église, mais s'y était si bien caché qu'on l'y oublia et qu'on ne retrouva plus que son cadavre. Il y eut également des médecins, mais en petit nombre, qui trahirent leurs devoirs professionnels et cherchèrent un refuge à la campagne. Commissaires de police ', recteurs des hô- pitaux, intendants de la santé, boulangers et vendeurs de vivres, jusqu'aux capitaines et aux officiers de la ville, tous ceux que le sentiment du devoir ou simple- ment le respect humain auraient dû retenir à leur poste, se dérobèrent sans pudeur à leurs obliga- tions.
Peut-être serait-il injuste de comprendre en masse tous les intendants de la santé parmi ceux qui négligè-
1. Vie de la sœur de Rémusat, p. 237.
2. Série d'ordonnances rendues par les Echevins pour ordonner la rentrée en ville, sous les peines les plus sévères : 22 août, 29 août, 2 septembre, 6 septembre, 15 septembre (Registre de transcription, pp. 1(3, 22, 23, 24 . La multiplicité de ces ordonnances ne prouve-t-elle pas leur inefficacité"?
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rent si piteusement leurs devoirs. On a conservé le registre de leurs délibérations. A la séance du i'' août 1720, étaient présents dix d'entre eux. On en comptait neuf à celle du 4, sept à celles du 10, du 12, et du 19, trois seulement à celle du 22, mais il y eut pourtant, du 9 juillet au 3i décembre, i3o séances régulières, et les intendants de santé Laurens, Rolland, Tiran et Claude RozCj ce dernier frère du chevalier, signèrent les procès- verbaux le premier de 122 séances, et les autres de 117, 110 et 102. On peut adopter comme moyenne le chiffre de huit présences par séances, et encore ne compte- t-on pas ceux qui étaient en permanence aux infirme- ries. Aussi ne sera-ce que justice de mentionner ici les noms de ces braves, tout à fait dignes de figurer au livre d'or de Marseille : Boissely, Magallon, de Saint- Jacques, Rolland, Tiran, Michel, Dupuis, Claude Roze, Grimaud, Friquet, Borelly, Laurens, Seren, Betaudier, Cornier et Gueidon.
Nous n'accorderons pas le môme éloge aux recteurs des hôpitaux, et particulièrement aux recteurs de l'hôtel- Dieu. Ils avaient commencé par protester contre l'intro- duction des pestiférés dans cet établissement. Ils pré- tendaient que les Echevins avaient outrepassé leurs pouvoirs en ouvrant aux contaminés les salles de l'hôpi- tal. Bientôt même, et sous prétexte que leurs affaires les appelaient au dehors, la plupart d'entre eux annon- cèrent qu'ils se retiraient à la campagne. Dans la séance du 8 août 1720, ils déclarèrent sans vergogne que « MM. ^ les recteurs, presque tous chargés des soins d'une famille à laquelle ils doivent leur première atten- tion, ne peuvent rester dans la ville, mais il serait à propos, avant de se retirer, de pourvoir à tout ce qui paraît indispensablement nécessaire pour la régie et administration de cette maison ». Heureusement pour l'honneur du corps, un homme se rencontra qui, par son dévouement à toute épreuve, son endurance, et sa
1. Archives hospitalières de Marseille (Délibérations du bureau de riiùtcl-Uieu, registre 1, fol. 2.52).
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lin héroïque, démontra que les recteurs des hôpitaux marseillais savaient mourir à leur poste. 11 se nommait Bruno Granier*. C'était un riche négociant, conseiller de la ville en 1698, Echevin le 28 octobre 1706, et recteur de rhôpital le 3o octobre 1718. Alors que ses collègues se dérobaient piteusement à leurs devoirs, et que le sieur Amphoux -. trésorier, se faisait remarquer par son em- pressement à fuir le danger, Bruno Granier sollicita, comme un honneur, malgré les supplications de sa femme Jeanne Hermitte, l'autorisation de diriger tous les services. Il le fit avec un zèle admirable et une com- pétence digne d'éloges. Ses comptes existent encore. Ils sont tenus à jour avec une minutieuse régularité Aucun détail d'administration ne lui échappe. Jour et nuit au chevet des malades, veillant à tous leurs besoins, on peut le considérer comme le type du fonctionnaire modèle, qui ne tient aucun compte des circonstances extérieures, et ne se préoccupe que de remplir son devoir.
A côté de Bruno Granier, il nous faut réserver une place d'honneur à Charles Peyssonel, médecin en chef de l'hôpital. C'était un vieillard de quatre-vingts ans, dont la valeur scientifique était reconnue par les contem- porains. Ancien élève des Oratoriens^, il n'avait pas eu la prudence d'observer la neutralité dans la lutte qu'ils soutenaient contre les Jésuites. Atteint et convaincu du crime d'avoir soutenu de pauvres religieuses ^, affiliées à l'Oratoire, les Filles de la Sainte-Enfance, dénoncé en outre pour avoir gardé chez lui des livres condamnés par une société alors toute-puissante, il fut condamné à sept ans de bannissement hors de France et à 1.000 li- vres d'amende, avec défense de rentrer dans sa cité natale. En effet, il alla s'établir au Caire, où il réussit^
1. Archives de Marr?eille (Délibérations du conseil municipal. Re- gistre 9.5, fol. 212. — Reg. 108, fol. 139. — Reg. 120, fol. 117).
2. Archives hospitalières (Délibérations du bureau, séance du 1". août 1720, registre 1).
3. JuLLiARD, Histoire de la congrégation des Filles de l'Enfance. 1735. — X, les Soupirs de la France esclave, 1689, p. 10.
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tout en faisant fortune, à augmenter son bag-age scienti- fique. Rappelé à Marseille, il s'y occupa surlout de phy- sique, mais sans renoncer pour autant à la pratique médicale. Quand éclata la peste, il retrouva les ardeurs de sa jeunesse, et se consacra au service des malades. Ses fils, dans une lettre touchante^ qu'ils écrivirent à propos de sa mort, nous le représentent courant dans les rues de Marseille, et ne prenant même pas le temps de manger. Bien que traînant la jambe et affligé d'une hernie, il montait à tous les étages, faisait lui- même le lit de ses clients, et souvent leur portait du bouillon. Quand il fut obligé pour son service de s'enfer- mer à l'hôpital-, il ne devait plus en sortir que pour être porté en terre.
Certes, des hommes tels que Bruno Granier et Peys- sonel honorent leur cité natale. Comment et par quel injuste oubli leurs noms ne sont-ils pas plus populaires ? L'antiquité leur aurait élevé des statues, et les poètes auraient célébré leur dévouement. C'est à grand'peine si leurs noms ont été conservés. Aussi croyons-nous remplir un devoir en leur rendant ici l'hommage de reconnaissance qu'ils méritent à tant d'égards. Ils le méritent d'autant plus que leur conduite forme un étrange contraste avec celle des autres fonctionnaires, qui, presque tous, abandonnèrent leur poste. Ainsi que l'écrivait, non sans amertume, Pichattyde Croissainte, qui, lui, n'avait pas quitté son cabinet de Thôtel de ville, et y continuait avec calme sa besogne de tous les jours, « bref, M. le marquis de Pilles, et MM. les échevins^ restent presque seuls chargés d'une popula- tion infinie, prête à tout entreprendre dans les extré- mités où elle se trouve réduite par la misère et par la
1. LeUre de MM. Peyssonelau duc d'Escalona, majordome-major du roi d'Espagne Philippe V.
2. Il y prenait même ses repas. On a conservé dans les Archives hospitalières de Marseille (Livre des recettes et des dépenses de 1720 à 1721, VI, E, 237, fol. 46), un reçu des hoirs de Peyssonnel, 26 livres ô deniers pour prix de la chair de mouton que l'hôpital lui avait fournie.
3. PiCHATTY, ouur. cité, p. 18.
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calamité qui multiplie avec le mal ». A vrai dire,régoïsme règne alors en maître, et l'on n"entend plus dans Tinté- rieur des maisons que cris d'angoisse, lamentations funèbres ou gémissements arrachés par la douleur.
Au dehors ^, le spectacle était plus lamentable encore, car il était public et se compliquait étrangement. Dans les premiers jours de la maladie, la ville avait paru déserte, mais un grand nombre de pauvres, de mendiqnts sur- tout, étaient demeurés sans asile, et ne pouvant, faute de place, être reçus dans les hôpitaux, avaient fait élection ■de domicile dans la rue. Sous des huttes de feuillage qu'ils avaient improvisées soit le long du Cours, soit à la plaine Saint-Michel, ils campaient en plein air comme dans une ville assiégée. Bientôt grossit leur nombre, lorsque sortirent de leurs maisons les derniers survi- vants dune famille, ou même de pauvres enfants que jetaient à la porte des parents inhumains, après leur avoir donné une cruche d'eau et quelque misérable <:ouverture. Ces naufragés et ces isolés se traînaient au hasard, quand ils ne tombaient pas tout de suite, heu- reux quand ils pouvaient jeter un matelas ou un peu de paille sur les marches d'une maison ou sous l'auvent d'une boutique, et encore les propriétaires aspergeaient volontiers d'eau sale les portes de leur maison, ou en enduisaient les marches avec de la lie de vin. Chassés et rebutés de partout, ces malheureux n'avaient plus qu'à chercher un refuge sur les places publiques ou dans les lieux habituels de réunion; mais c'étaient dès lors des victimes désignées à un sort fatal. « D'un seul coupd'œil, écrit le docteur Bertrand"-, on voyait la mort peinte sur cent visages différents, et de cent diverses couleurs; l'un avec un visage pâle et cadavéreux, l'autre rouge et allumé, tantôt blême et livide, tantôt bleuâtre et violet; des yeux éteints, d'autres étincelants; des re- gards languissants, d'autres égarés, tous avec un air de trouble et de frayeur qui les rendait méconnaissables.
1. Cf. Papon. Histoire de Provence, t. IV, pp. 65."), 656.
2. Bertiîand, ouvr. cité, p. 133.
APOGKE DE LA PESTE
Comme la peste adopte les symptômes de toutes les autres maladies, on y entendait toutes sortes de plaintes, des douleurs de tête et dans toutes les parties du corps, de cruels vomissements, des tranchées dans le ventre, des charbons brûlants. » Pichatty^ qui fut témoin de ces scènes dramatiques, en a laissé une saisissante des- cription. V'oici ce qu'il écrivait, à la date du !28 août : (( La peste redouble toujours ses plus cruels ravages, et toute la ville n'est plus qu'un vaste cimetière qui n'offre à la vue que le triste spectacle de corps morts entassés à monceaux les uns sur les autres. » Un autre témoin oculaire, le docteur Deydier-, a été également frappé de l'aspect terrifiant que présentait alors Marseille. « En entrant par la porte d'Aix, le coup d'œil jusqu'à la porte de Rome, qui faisait autrefois mon admiration, me présenta la chose du monde la plus hideuse. Toutes les portes et fenêtres étaient généralement fermées, personne n'y paraissait. Tout le pavé d'un côté et d'autre était couvert de malades et de mourants étendus sui- des matelas sans aucun secours. On ne voyait au milieu des rues et dans son vaste Cours que des cadavres à demi pourris, devenus la proie des chiens, de vieilles bardes trempées de boue, et des chariots conduits par des forçats pour enlever les morts. »
Voici comment la sœur de Rémusat^ décrivait à ses parents les scènes dont elle était le témoin attristé : «Nous avons été jusqu'ici environnées de mille dangers, étant au milieu de malades et de morts, par la proxi- mité de l'hôpital et des cimetières, dont les exhalaisons malignes et la mauvaise odeur nous ont fort exposées. Elle était causée par la puanteur des cadavres qu'on laissait à fleur de terre autour de nos jardins. Nous avons même été obligées de donner de l'argent pour nous faire ôter plusieurs corps morts qui commençaient à se pourrir à la porte de notre cour... La plupart de ces
1. PicHATTY, ouvr. Cité, p. 28.
2. Deydier, Expériences sur la bile elles cadavres des pestiférés. — Cf. Papon, Histoire de Provence, t. IV, p. 648.
3. Vie de la sœur de Rémusal, p. 240.
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pauvres pestiférés n'ayant pu avoir place dans Thôpital, on leur avait dressé des tentes le long de nos murailles. ?sous voyions tirer les corps morts de nos croisées, de même que les chariots qui en étaient chargés et qui pa.s- saient nombre de fois le jour et la nuit. Jugez de ce que nous ressentions alors de peine et de compassion ! » LesDames de la Visitation furent même obligées, à cause du voisinage des cadavres entassés tout près du couvent de « faire murer toutes les fenêtres du côté de la mer, d'où nous avions le meilleur air du monde, et ce n'a pas été un petit sacrifice d'en être privées dans les cha- leurs de Tété^ ».
Un poète, ou plutôt un versificateur anonyme, car il ne manque jamais, même dans les circonstances les plus critiques de la vie, de rimailleurs impénitents, trouva pourtant le moyen de composer une chanson sur la peste. Elle se chantait même sur Tair des Folies cVEs- pagnel On nous pardonnera, à cause de son étrangeté, de l'avoir reproduite-.
Le fils, voulant s'approclier de son père Pour lui donner quelque petit secours, Porte le mal à sa sœur, à sa mère. Ils meurent tous au printemps de leurs jours !
On voit finir dans une matinée
Ceux des mortels qu'on croit très vigoureux.
Vne santé qu'on croit bonne, assurée,
Ne j)araît plus après une heure ou deux.
Eclat, beauté, florissante jeunesse, Sont mis au rang des cheveux les plus gris. Jeunes et vieux, malgré toute l'adresse. Du mal commun sont également pris.
Les tombereaux et leur pâle cohorte Vous font dresser les cheveux en passant. Le conducteur demande à votre porte : « Ètes-vous mort ou êtes-vous vivant? »
1. Vie de la sœur de Réniusal, p. 342.
2. Lafobkt, ouvr. cilé. p. 63.
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Malgré le ton déclamatoire et les périodes ampoulées, combien ne préférons-nous pas les vers, tant de fois cités, de Millevoye !
Le frère évite un frère : en leur effroi barbare Loin de les réunir le malheur les sépare. Plus de pitié : chacun ne connaît plus que soi. Vivre est l'unique bien, vivre est l'unique loi. Le fils, sans l'edouter la céleste colère, Livre aux pieds du passant le cadavre du père. Le mourant qui gémit sur le seuil est traîné. Et sous un toit connu si quelque infortuné Cherche pour un instant à reposer sa tête, Il trouve à l'écarter une main toujours prête, Ne voit pas un ami qui l'ose secourir, Et, repoussé partout, ne sait plus où mourir.
Faute d'employés des pompes funèbres, et dans l'espoir de se garer de la contagion, il arrivait souvent que les parents et les voisins des défunts allaient cher- cher eux-mêmes les cadavres en décomposition, les saisissaient avec des crocs et les tiraient avec des cordes jusque dans la rue. C'était surtout pendant la nuit qu'ils accomplissaient cette funèbre besogne, espérant traîner les cadavres le plus loin possible de leur domicile. Thucydide' avait déjà parlé de cette profanation des ca- davres. « Toutes les coutumes jusqu'alors suivies pour les inhumations furent violées. On enterrait comme on pouvait. Les objets nécessaires aux funérailles étant deve- nus rares dans quelques familles, il y eut des gens qui eurent recours à des moyens infAmes. Les uns allaient déposer leurs morts sur des bûchers qui ne leur appar- tenaient pas, et, devançant ceux qui les avaient dressés, ils y mettaient le feu. D'autres, pendant qu'un premierca- davre brûlait, jetaient le leur par-dessus et s'enfuyaient. » Les temps ont beau changer, les passions humaines res- tent identiques. On ne peut que le déplorer, mais il faut bien le constater.
Ces cadavres ainsi enlevés subrepticement et trans- portés au loin ne tardèrent pas à encombrer les rues,
1. Thucydide, II, 52.
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les places publiques et les quais. Jusque devant riiôtel de ville, le long des palissades du port, et dans le voisi- nage immédiat de révêché, c'étaient de prodigieuses accumulations de cadavres putrétiés, qui se décompo- saient aux ardeurs du soleil, et répandaient des odeurs infectes. « Sous chaque arbre du Cours et des places publiques, sous l'auvent de chaque boutique des rues ou du port, on voit, entre tous ces cadavres, un nombre prodigieux de pauvres malades, et même de familles tout entières, répandus misérablement sur un peu de paille ou sur de mauvais matelas. Les uns sont dans une langueur qui n'attend plus qu'une mort secourable, les autres ont l'esprit troublé par lardeur du venin qui les consume et les dévore, implorant le secours des pas- sants tantôt par des plaintes touchantes, tantôt par des gémissements que la douleur ou la frénésie leur font pousser. Il s'exhale d'eux une puanteur qui est insuppor- table, et, comme si le mal dont ils sont atteints n'était pas assez terrible et assez cruel, ils souffrent encore toutes les rigueurs de la diète et de la misère publique. Le cœur s'y fend de voir tant de pauvres et malheureuses mères qui ont à leurs côtés les cadavres de leurs enfants qu'elles ont vu expirer sous leurs yeux sans pouvoir leur donner aucun secours, et tant de pauvres petits enfants, qui sont encore attachés aux mamelles de leurs mères, qui ont aussi péri, en les tenant serrés entre leurs bras, suçant sur ces cadavres le reste du venin, qui va bientôt leur faire avoir un sort égal '. »
Que l'on ne croie pas le tableau chargé. Thucy- dide avait déjà parlé de ces malheureux habitants de la banlieue d'Athènes, qui, « ne trouvant plus de domiciles disponibles, se logeaient, au cœur de l'été, dans des huttes privées d'air : aussi mouraient-ils en foule. Les cadavres gisaient pêle-mêle. On voyait des infortunés se rouler dans les rues, autour de toutes les fontaines, à demi morts et consumés par la soif. Les lieux saints où l'on campait étaient jonchés de cadavres, car les
1. PiCHATTY. oiivr. cité, p. 31.
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hommes, altérés par l'immensité du mal, avaient perdu le respect des choses divines et sacrées ^ »
Le spectacle de la rue était d'autant plus terrifiant qu'à côté des cadavres gisaient épars les meubles et les hardes des pestiférés, qu'on jetait par les fenêtres pour s'en débarrasser. A peine le passage restait-ril libre pour les rares piétons qui circulaient encore, les uns pour chercher des secours qu'ils ne rencontraient pas, les autres, et c'était le plus grand nombre, pour se traî- ner au hasard. « Si l'on rencontre encore quelques per- sonnes dans les rues, ce sont des personnes livides et ^ languissantes, dont l'âme a déjà presque abandonné une partie du corps, ou que la violence du mal a mises dans le délire. Errant sans savoir où, tant qu'elles peuvent se soutenir, elles tombent bientôt, accablées de faiblesse, et, ne pouvant plus se relever, expirent au lieu même de leur chute, où elles restent dans des attitudes si étranges et si contorsionnées qu'elles font connaître l'ar- deur du venin qui a frappé leur cœur. Il en est même d'agitées par de si violents transports qu'elles s'égor- gent elles-mêmes, se précipitent dans la mer, ou se jet- tent des fenêtres de leurs maisons pour mettre fin à leurs maux et à leurs peines, et prévenir la mort qui ne peut tarder longtemps'-. »
Un détail ajoutera encore à l'horreur de ce tableau. Le bruit s'était répandu que les animaux domestiques étaient de dangereux propagateurs de l'infection. On avait donc ordonné de les tuer tous, surtout les chiens elles chats, qui vivaient davantage dans l'intimité de chaque jour. On avait môme promis une prime par tête d'animal immolé. Il n'en fallait pas tant pour déchaîner con- tre eux les fureurs ou plutôt les convoitises populai- res. Ils furent exterminés ; mais on négligea de les en- terrer, et leurs cadavres s'entassèrent bientôt dans les rues, à côté de ceux des pestiférés, de leurs meubles et de leurs hardes. Ces tristes débris s'entassèrent surtout
1. Thlcydide, II. 52.
2. PicHATTY, ouvr. cité, p. 31.
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dans le port, daulant plus odieux qu'ils surnageaient et que l'enflure anoenée par la pourriture donnait à ces cha- rognes des formes extraordinaires. « Ils semblaient ne flotter à la surface des eaux, écrit Pichatty*, que pour mieux joindre leur puanteur à l'infection générale qui est dans toute la ville, et qui saisit le cœur, l'esprit et les sens. »
Les contemporains ont tous parlé de ce spectacle «fîrayant de la rue. Ils en ont gardé le souvenir comme on garde celui d'un cauchemar. Voici, par exemple, com- ment Fournier-, secrétaire d'un des médecins de Mont- pellier qui vinrent au secours de Marseille, a parlé de son entrée « dans la cité dolente ». « Nous entrâmes à Mar- seille à travers plus de 20.000 morts et 9.000 à lo.oooma- lades ou mourants. Nous fûmes si frappés de ce spec- tacle affreux que nous refusâmes toute espèce de nour- riture en arrivant au logis qui nous avait été destiné. Chacun fut occupé dans le plus profond silence de son triste sort, et quelques-uns d'entre nous pleuraient déjà leur famille, dont ils se croyaient séparés pour toujours. Après environ deux heures de ces cruelles réflexions sans que personne ne prononçât un mot, je ne sais comment fut rompu ce morne silence. .Je me souviens seulement que je me levai le premier pour aller dans la rue, et que cette sortie fut pour nous le signal d'un nouveau courage... Nous parcourûmes les princi- pales rues de la ville si jonchées de cadavres ou de ma- lades que nous ne pouvions, en bien des endroits, trouver un espace à placer nos pieds. Les morts étaient entassés en plusieurs endroits, et les autres étaient tirés de leurs maisons par leurs plus proches parents ou leurs tldèles amis... La mortalité était si rapide et si générale que les cadavres amoncelés devant le portail des églises, des maisons religieuses, dans les places publiques et pres- que dans toutes les rues, y pourrissaient depuis plusieurs jours. Leurs membres épars, leurs chairs dissoutes cou-
1. PiCHATTY, ouvr. cUé. p. 31.
2. FouRMER, Observaliona sur la pesle de Marseille, p. 27.
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laienten lambeaux et répandaient une infection affreuse- Tous ces cadavres étaient presque nus ; les malades et les mourants enveloppés de draps ou de vieux hail- lons. Plusieurs s'efforçaient darriver à Fhôpital et tom- baient en défaillance au milieu de leur pénible marche... La vapeur et la fumée continuelle des lits, des couver- tures de laine, des matelas et de toutes les bardes des pestiférés qu'on brûlait sans cesse, pendant le jour et la nuit, augmentaient la masse générale de la corruption et de la puanteur. L'atmosphère était surchargée de nuages fétides, d'émanations mortelles. »
C'était surtout sur le Cours, naguère encore la pro- menade à la mode, sous les fraîches allées duquel les avenantes et coquettes Marseillaises aimaient à déployer leurs grâces et à étaler leurs fastueuses toilettes, que les pestiférés se donnaient en quelque sorte rendez-vous. Couchés à l'ombre des arbres, ils essayaient sinon de gué- rir, au moins d'atténuer leurs souffrances ; mais « brû- lés au dehors par la chaleur du soleil, et au dedans par les ardeurs de la fièvre, ils ne demandaient que les se- cours les plus communs, l'eau qui se perd dans la mer, et personne ne leur en donnait, la charité étant éteinte dans tous les cœurs^ ». L'encombrement était formidable surtout dans la rue Dauphine, petite rue longue de 180 toi- ses et large seulement de 5, qui conduisait à l'hôpital des Convalescents. Tous les isolés essayaient d'y arriver, mais la rue était comme barrée par les premiers venus. Ils étaient alors obligés de s'étendre à terre et d'attendre leur tour. Or, « le nombre -en était si grand qu'on ne pouvait pas sortir des maisons sans leur passer sur le corps. Couchés les uns auprès des autres, ils n'avaient pas dans la rue même autant de place que l'inquiétude du mal en demandait. Les uns mouraient avant que d'être reçus à l'hôpital, les autres en y entrant. On en voyait tomber par défaillance près du ruisseau et n'avoir pas la force de s'en retirer. D'autres, pressés par la soif,
1. Bertrand, oavr. cilé, pp. 135-138.
2. Bertrand, ibid., p. 136.
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s'en approchaient pour y tremper leur langue et ren- daient l'âme au milieu des eaux. Quant aux favorisés qui réussissaient à obtenir leur entrée à Ihôpital, c'est à peine si on les admettait dans les salles, sans même changer les draps des lits où venaient d'expirer ceux qui les avaient précédés. Tous les autres étaient jetés dans les cours intérieures avec une simple paillasse et parfois une cou- verture qu'on leur octroyait par grâce. 11 y avait toujours dans ces cours un tas de cadavresmis en confusion les uns sur les autres, dont les plus bas, écrasés parle poids des autres, teignaient le pavé de sang, et laissaient répandre des parties dont la vue n'était pas moins horribleque lin- fection en était dangereuse. »
Nous n'apprendrons rien à personne en rappelant ici combien le service des hôpitaux était mal organisé, non seulement parce que les ressources ^ matérielles fai- saient défaut, mais surtout ])arce qu'on ne soupçonnait pas les règles de l'hygiène préventive. Peu ou point de lavages, aération mal comprise, malades entassés à deux ou trois, parfois même davantage, dans des lits infects, dont on ne prenait pas la peine de renouveler les draps. Les hôpitaux étaient alors une antichambre de la mort, et on comprend pourquoi le peuple, sans doute par atavisme inconscient, a, même aujourd'hui, tant de répugnance à entrer dans ces établissements, qui pourtant ont fait bien des progrès. Tel était le sen- timent d'un chansonnier anonyme, dont nous reprodui- sons - volontiers les naïfs couplets, car ils donnent avec exactitude comme la note de l'époque.
Diou^ gardo qu'aguès maux de testo, D'abor diou : as juga toun resto,
1. Voir lettre de^ Echevins à Lel)ret. 4 août 1720. — A. F xbbe, His- toire des hôpitaux de Marseille.
2. L.^FORÈT, ouvr. cité, p. 1-t.
3. Voici la traduction de cette naïve poésie: « Dieu garde que vous ayez mal à la tète. Dites tout de suite: je suis .perdu 1 II faut songer à faire une fin. On vous fait entrer dans la chapelle. Un prêtre, plein de zèle, vous dit : « Il faut vous confesser. Songez à vos péchés passés. « Car ici vous êtes à l'agonie. Invoquez la vierge Marie.» Puis ils vous récitent les prières pour les agonisants, on n"a plus de sang dans le
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Faou songea de prendre parti. Vou fau intra dans la capello. Un capelan qu'es plein de zelo Vous dit : « Si-faou vous counfessa, Soungea à vouestres pecca passa, Car ici sieies à l'agounié. Invoquons la Vierge Marie ! » Puis vous disoun les aourésoun Oue disoun per lei mouriboun. Reste gé de sang à la placo. D'aJDor vous fan segui la traco Daqueli que soun déjà mouer. Sias attaqua d'un maou de cuer, N'entendes que gémissamens, Esfroi et tristeis hurlamens, Ou'excitoun songi et délire. Maï, mon Diou ! n'aougi plus l'en dire, Senti que pàmi de douleur. D'abor que vieu veni lou jour Entendes veni d'infirmié Disoun : « Faou haussa la camié ! Ouand leis chirurgien passaron Vouestros plagos visitaron. » Si faou rangea d'abor que venoun, Vous regardoun, et ce que tenoun Es un emplasfro et de cizeoux. Et puis decoupoun un taceon Que vous mettroun leou, en courrant. Passoun vite coumo lou ven !
corps. Il vous faut suivre les traces de ceux qui sont déjà morts. \'ous avez mal au cœur. Vous n'entendrez que gémissements, cris deftVoi et tristes hurlements qui excitent rêves et délire. Mais, mon Dieu, je n'ose plus rien dire. Je sens que la douleur me fait pâmer. Dès que parait le jour, on entend venir des infirmiers qui disent : « Il faut « enlever votre chemise. Quand les chirurgiens passeront, ils visiteront « vos plaies. » Il faut se ranger dès qu'ils viennent. Ils vous regardent, et ce qu'ils ont en main c'est un emplâtre et des ciseaux, et ils vous en coupent un morceau que vite ils vous mettent sur la peau. Ils passent comme le vent! Que de cris! que de gémissements! Vous n'avez pas un moment de repos. Non ! Vous n'entendez que des ai et aï! L'un dit : « Lesbuhonsme cuisent. «L'autre; « La cuisse me fait mal.» Celui-ci :« J'ai mal un peu plus haut. «D'autres restent cloués surplace. Aussitôt on vous enlève de la paillase. Voici venir les serviteurs etc'est une annonce sinistre... Ils empoignent cruellement les cadavres, et durement les traînent par les salles soit par la tète, soit par la jambe. Ils sont capables de vous tuer. De voir cela, fait mal. Tout de suite ils vont vous porter au tombereau, et vous jeter en terre sans cérémo- nie, comme un âne dans la prairie. •>
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Que de cris, de gemissamens
N'aouez pas dedin un moument !
Noun ! n'entendes que d'aï et d'ouï!
L'un que dich : « Lou boubon mi coui ! »
L'autro : « La cuisso mi ta maou ! »
Que dich : « Yeou vaï un poou plus haut. »
D'aoutro n'en restoun sur la placo.
D'abor vous lan a seis payasso,
Et vesés verni leis ministre
Qu'aouguroun ren que de sinistré.
Vous saisisson cruellement
Leis corps mouers, et puis rudement
Lei tirassoun lou Icng dei chambro,
De co de testo, co de cambo,
Soun capable de fa mouri.
De veire aquo vous la souffri.
Daquito vont lei vous pourta
Au toumbareau, leis va gita
En terro sen cérémonie
Comme un ay au Prabatayé.
Qu'on se figure ces immenses salles encombrées de mourants, qu'on écoute un instant ces cris de douleur et ces hoquets d'agonie, et on pourra se faire une idée des scènes d'épouvante, qui se renouvelaient de minute en minute. Pour achever le tableau, qu'on veuille bien y introduire les médecins, avec leur étrange costume, lon- gue robe noire, bottines, culotte et chapeau en maro- quin. Leurs mains sont gantées, et ils portent, pour écarter les importuns, une canne longuede 8 à lo pieds, qu'on nomme la canne de Saint- Roch. Leur figure est protégée par un masque aux yeux de cristal et dont le nez, prolongé en forme de bec de perroquet, est rempli de parfums, surtout de l'essence de bergamote. Ils* ont d'ailleurs si bien conscience du danger qu'ils courent qu'ils ne se hasardent jamais dans la rue sans porter sur l'estomac un sachet de camphre, de sang hu- main desséché, avec des fragments de vipère et de cra- paud. Ils sont enveloppés jusqu'aux talons d'une robe de toile cirée. Un infirmier les précède avec un réchaud allumé et un pot de vinaigre. Jamais ils ne s'approchent
1. Lafoklt, ouur. cilé. p. 19.
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d'un malade sans mâcher un morceau d'angélique, et sans se laver au vinaigre. Ces précautions, hélas ! ne leur donnent pas l'immunité, et souvent ils tombent à côté de leurs malades.
On pourra trouver étrange que le service hospitalier ait été si mal organisé, mais l'aveuglement des Marseil- lais avait été absolu. Ils n'avaient pas voulu se rendre à l'évidence. Ils s'étaient d'abord contentés d'envoyer les malades suspects aux infirmeries, mais bientôt les salles furent combles el il fallut songera ouvrir d'autres asiles aux pestiférés. L'hôtel-Dieu avait d'abord été réservé pour les malades ordinaires, et on ne voulut y recevoir aucun suspect \ mais l'infection y fut portée par une femme de la rue de l'Escale qui la communiqua à deux filles de service. En quelques heures elles furent empor- tées par le lléau, ainsi que la supérieure et une trentaine de gens de service. Dès lors, la mortalité fut effrayante dans cet établissement. Signalons le trépas glorieux (24 septembre 17201 du recteur Bruno Granier, qui n'avait pas fait un pas en dehors de l'hôpital, subvenant à tous les besoins avec un zèle et un courage « dignes d'être imités par tous ceux qui sont appelés à ces cha- ritables exercices- ». Cène sera que justice lorsque le Conseil d'administration, dans sa séance du 21 août 1721, signée Charles Astour, Catelin et Nogaret, décidera que le portrait-' de cet homme de bien figurera dans la salle de ses délibérations, « entendu les grands services qu'il a rendus à cet hôpital, dans lequel il s'était enfermé dans ce temps de calamité pour prendre soin des pau- vres malades ». Le docteur Peyssonel fut également une des victimes du fléau (20 septembre 1720). Il s'était signalé par son inlassable dévouement. « Il visitait les
1. Voir la protestation des médecins de rhôtel-Dieu,8 août 1720 (Ar- chives hospitalières de Marseille, registre J, fol. 2.57).
2. Bertrand, ouvr. cilé, p. 94.
8. Archives hospitalières de Marseille (Délibérations du bureau de l'hùtel-Dieu, registre J). Ce portrait fut exécuté par le peintre Bernard et payé 15 livres par mandatement du .5 octobre 1722 [Ibid., Livre des recettes et dépenses de 1722 à 1723, VI, E, 238, fol. 233). Nous ne savons pas ce qu'est devenu ce portrait.
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malades avec un courage encore plus hardi que celui dont d'autres se sont fait un mérite dans la suite et dont ils ont cru donner le premier exemple. Il s'asseyait auprès des malades, touchait leurs plaies et les pansait avec une charité qui était le fruit de cette piété sincère qui a éclaté dans toute sa vie'. » Sa fin fut celle d'un sage. Quand il se sentit frappé à mort, il appela auprès de lui ses enfants, leur donna ses dernières instructions et les bénit en leur recommandant d'être toujours unis. Ses funérailles furent touchantes. On ne voulut pas le confondre avec les cadavres que les tombereaux portaient chaque jour hors la ville dans des fosses anonymes. On lui fit les honneurs d'une bière et d'un enterrement solennel dans le cimetière de l'hôpital. « Ayant allumé des bougies, nous l'accompagnâmes jusque la fosse, en disant les prières accoutumées. Tristes obsèques, mais qui laissent au moins la consolation desavoir l'en- droit, où nous pourrons aller arroser ses cendres de nos larmes. Xous eûmes la satisfaction de voir dans notre chemin les pauvres rangés en haie le combler de béné- dictions et mêler leurs larmes aux nôtres^. »
Ni les infirmeries ^, ni l'hôtel-Dieu ne suffirent bientôt plus à recevoir les malades. On songea à leur ouvrir l'hospice de la Charité, qui était grand, bien distribué et dans le voisinage immédiat de cinq couvents, qu'on pourrait annexer en cas de besoin. On aurait pu y placer tout de suite 6 à 800 malades. Les recteurs de la Charité ne voulurent pas entendre parler de transférer ailleurs leurs pensionnaires, et, malgré les ordres impéralifs de la municipalité,